Le Blog d'Olivier Da Lage

Petit précis de yéménologie

Posted in Moyen-Orient by odalage on 22 mars 2015

Par Olivier Da Lage

L’ancien président du parlement, cheikh Abdallah Al Ahmar, était aussi le président du parti islamiste al Islah allant des conservateurs modérés aux proches d’Al Qaïda. Soutenu par l’Arabie Saoudite, il avait pourtant choisi le camp républicain contre les partisans de l’Imam soutenu par l’Arabie en 1962. Il était allié à un parti baathiste dirigé par un cousin éloigné. Il était aussi le chef des Hached, la principale confédération tribale. Allié du président Ali Abdallah Saleh qui entre à partir de 1994 en guerre avec les sudistes, anciens communistes au pouvoir à Aden avant l’unité entre les deux Yémen en 1990.

Comme l’Arabie Saoudite ne veut pas d’un Ali Abdallah Saleh trop fort, l’Arabie soutient les séparatistes sudistes ex-marxistes et, après leur échec, leur accorde l’asile politique. Dans le même temps, Ryad se rapproche de Saleh et lui apporte le soutien (inefficace) de son aviation contre les rebelles Houthis. Des zaydites, une forme de chiisme. Le royaume saoudien n’aime pas les chiites et soutient donc dans sa guerre contre les Houthis le président Saleh. Lui-même est d’ailleurs aussi un Zaydite. Comme les Houthis. Il est d’ailleurs aussi membre d’une tribu Hached. La confédération Hached qui est, comme on l’a dit, dirigée par cheikh Abdallah Al Ahmad, chef du parti al Islah, partenaire et rival de celui du président. D’ailleurs Al Ahmar est sunnite et non zaydite.

Vous me suivez ? Tant mieux, parce que ce n’est pas fini. Lors du « printemps yéménite » de 2011 qui se mène à l’obus de mortier et au canon, Saleh doit fuir son pays. C’est l’Arabie Saoudite qui lui accorde l’asile, comme elle l’avait fait avec ses ennemis du sud. Normal. L’Arabie aide toujours ceux qui peuvent affaiblir le Yémen. Comme Ali Abdallah Saleh n’a pas digéré que les pays du Golfe le forcent à abandonner le pouvoir au profit de son ancien vice-président, il n’a de cesse d’affaiblir le pouvoir de celui-ci, au point de faire alliance avec les Houthis. Oui, ces miliciens zaydites auxquels il faisait la guerre de 2004 à 2011, soutenus par l’Iran (Saleh, lui, était un chaud partisan de Saddam Hussein pendant la guerre irako-iranienne).

Comme toutes les combinaisons n’ont pas encore été épuisées, la guerre civile a encore de beaux jours devant elle au Yémen. On peut compter sur l’Arabie Saoudite pour y contribuer. Après tout, selon la légende, Ibn Saoud, sur son lit de mort, aurait confié à ses fils : « le bonheur du royaume réside dans la misère du Yémen ». La citation n’a pas été authentifiée de façon certaine, mais en revanche, tous les Yéménites la tiennent pour authentique. Et depuis 1953, la politique menée par Ryad s’y conforme en tous points.

voir aussi :

Yémen : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les Houthi (sans jamais oser le demander)

Yémen : le moment saoudien… et ses limites

Yémen : guerre nouvelle, ressorts anciens

Le Yémen entre démocratisation et guerre civile

Les rêves brisés de l’unité yéménite

L’Inde veut réaffirmer sa puissance face à la Chine

Posted in Inde by odalage on 16 mars 2015

L’Inde de Narendra Modi : quelle stratégie?

Posted in Inde by odalage on 12 mars 2015
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Eric Rouleau, les pétales et la goutte de parfum

Posted in Journalisme, Moyen-Orient by odalage on 28 février 2015

Par Olivier Da Lage

C’était au début de 1982. J’étais alors jeune correspondant pigiste basé à Bahreïn, couvrant le Golfe pour diverses publications francophones, dont le journal Le Monde. Le responsable de la rubrique Moyen-Orient, le fameux Eric Rouleau, entamait une tournée de plusieurs émirats du Golfe pour une série de reportages sur la région. Avant de quitter Paris, il m’avait donné deux instructions : lui organiser une rencontre avec des opposants et faire savoir autour de moi qu’il arrivait.

Sur le second point, je n’ai pas eu à faire beaucoup d’efforts. Le quotidien local publiait la veille de son arrivée un article illustré d’une photo annonçant la venue du « célèbre journaliste français ». A peine Eric Rouleau s’était-il installé dans un grand hôtel de Manama qu’un étrange spectacle s’offrit à mes yeux : les ministres du gouvernement de l’émirat faisaient littéralement antichambre dans le hall de l’hôtel en attendant leur tour d’être reçu par l’envoyé spécial du Monde.

Quant aux opposants, après une semaine d’angoisse passée à essayer de trouver le moyen de répondre à cette demande, j’avais trouvé la solution. En fait, après deux ans passés à Bahreïn, je ne connaissais personnellement aucun opposant déclaré. Rien d’étonnant dans ce petit pays policier où tout se savait. Mais j’avais interrogé une amie libanaise détachée par l’Unicef au ministère de la Santé, qui, à mon grand soulagement, m’avait confié que presque tous ses collègues de nationalité bahreïnie étaient des opposants nationalistes ou communistes et qu’elle pouvait organiser une rencontre, pour peu que leur sécurité soit garantie. Eric Rouleau lui suggéra alors d’organiser un dîner chez elle, en conviant ses collègues très longtemps avant notre arrivée et en leur demandant de partir bien après notre propre départ. De ce fait, ils ne seraient pas identifiés par les limiers qui ne manqueraient pas de coller à nos basques. Et ainsi fut fait.

En quelques jours, j’avais appris deux choses : l’impact considérable que pouvait avoir un journaliste respecté dans sa discipline, y compris et surtout parmi ceux qui pouvaient redouter sa plume et comment assurer la sécurité de ses sources tout en donnant l’impression de ne rien cacher.

Il me restait à apprendre d’Eric Rouleau ma troisième leçon, à la lecture de ses articles publiés quelque temps plus tard : seuls, quelques éléments glanés lors des dizaines d’entretiens qu’il avait eus se retrouvaient dans son texte. Littéralement, j’avais eu l’impression de voir des milliers de pétales écrasés pour une goutte de parfum. Car si les citations étaient peu nombreuses, elles étaient toutes à propos, et tous ces entretiens –en apparence inutiles pour la rédaction de son article– irriguaient au contraire chacune des lignes de son reportage.

Quelques mois plus tard, je revis Eric Rouleau, cette fois à Sanaa, la capitale du Nord Yémen, où se tenait une conférence sur le développement. Cette fois encore, les responsables se pressaient pour le rencontrer. Abdel Karim Iryani, longtemps premier ministre d’Ali Abdallah Saleh, n’était pas le dernier. Il y avait aussi Mohammed Saïd Al Attar, ministre du développement que, par une heureuse circonstance, Eric Rouleau avait connu à Paris longtemps auparavant lorsque, jeune étudiant et révolutionnaire, Al Attar préparait sa thèse de doctorat à la Sorbonne. Un cas de figure qui rappelait la relation qui s’était nouée entre Rouleau et Abolhassan Bani Sadr, également à Paris lorsque le futur président de la République islamique était, lui aussi, un étudiant iranien en exil passant ses nuits et ses jours à rêver d’un avenir meilleur avec d’autres. Eric Rouleau en était.

Ainsi commençais-je à comprendre comment Rouleau avait, année après année, tissé un réseau de relations unique au monde. Quels que soit ses talents de prescience, il ne pouvait imaginer que Bani Sadr serait un jour le président de l’Iran. Mais il avait repéré chez ce jeune homme les qualités qui en faisaient un contact, une source, et très certainement un ami. Car tous ceux qui l’ont rencontré ont parlé de ce charme qui enveloppait ses interlocuteurs. Cette fausse naïveté qui donnait l’impression qu’il découvrait pour la première fois les évidences qu’on lui racontait, car il savait qu’au milieu de ces propos déjà connus pouvaient se glisser ici ou là une ou deux informations inédites. Cela valait la peine d’entendre le reste.

Charmeur, attentif aux autres, Eric Rouleau pouvait aussi se montrer péremptoire, cassant, et autoritaire. Sa forte personnalité en imposait et suscitait de nombreuses oppositions, pour partie liée à ses prises de position, et pour une part encore plus grande par la jalousie. Eric Rouleau n’était pas du genre à considérer que le journaliste n’est qu’un spectateur. Il a toujours essayé d’infléchir l’Histoire qu’il couvrait par ailleurs en tant que journaliste. Non pas tant pour la satisfaction d’être un acteur, mais parce qu’il croyait profondément que s’il pouvait améliorer le sort des peuples du Moyen-Orient, leur épargner de nouvelles catastrophes ou atténuer celles qui étaient inévitables, ce serait lâcheté que de rester à les contempler au bord de la route.

Il y était aidé et incité par sa notoriété qui le faisait recevoir par tous les dirigeants de la région, et ce depuis que Nasser l’avait invité à le rencontrer au Caire en 1963. Lui, Elie Raffoul (son vrai nom), le juif égyptien banni par Farouk et privé de sa nationalité égyptienne, revenait par la grande porte. C’est ainsi que plus d’un dirigeant moyen-oriental lui confia des messages à transmettre à d’autres chefs d’État ennemis… que Rouleau devait rencontrer peu après. Eric Rouleau servit fréquemment de messager entre l’Égypte et Israël. En septembre 1970 (Septembre Noir) le journaliste du Monde fait la navette entre Arafat et le roi Hussein, cherchant à prévenir le massacre qui s’annonce, mais sans succès. Bien des années plus tard, en 1982, il est l’un des artisans des pourparlers entre le Palestinien Issam Sartaoui et l’ex-général israélien héros de la Guerre des Six-Jours Matti Peled.

Le journaliste devient officiellement diplomate

De retour de reportage en Libye, où il avait –naturellement ! – été reçu par Kadhafi qu’il connaissait depuis son accession au pouvoir en 1969, Rouleau est invité à l’Élysée par le président Mitterrand qui cherche à comprendre les motivations du colonel libyen dans le dossier tchadien. Peu après, dans une soirée au domicile de Rouleau, je suis assis sur le sofa à côté du Tchadien Acheikh Ibn Oumar, que l’on présente alors comme le « troisième homme » pouvant incarner l’avenir tchadien à la place de Hissène Habré et de Goukouni Oueddeï. Journaliste, diplomate, diplomate, journaliste. Eric Rouleau finit par franchir le pas en 1985 lorsqu’il quitte Le Monde où ses adversaires lui menaient la vie dure. A la surprise de tous, il ne sort du journalisme que pour entrer dans la diplomatie : Mitterrand le nomme ambassadeur à Tunis, où se trouve le siège de la Ligue arabe, et le siège de l’OLP depuis le départ d’Arafat du Liban. Bref, trois ans avant l’ouverture d’une Délégation générale de Palestine en France, Eric Rouleau est de fait l’intermédiaire privilégié entre Mitterrand et Arafat.

Au placard l’année suivante avec la cohabitation, il retrouve un poste d’ambassadeur à Ankara avec la réélection de Mitterrand. Lorsque vient la retraite, Eric Rouleau reprend la plume, cette fois pour le Monde Diplomatique dont les options sont plus en phase avec ses idées que le quotidien pour lequel il avait travaillé trois décennies durant. Il continue d’arpenter le Moyen-Orient, tant que sa santé le lui permet. Et finit par céder aux demandes insistantes de nombreux amis d’écrire ses mémoires, qu’il publie en 2012 sous le titre justifié Dans les coulisses du Proche-Orient. Malgré ses 433 pages, c’est une symphonie inachevée. On y retrouve surtout Rouleau l’Égyptien. Presque rien n’est dit de l’Iran auquel il a presque intégralement consacré deux années de sa vie, et bien d’autres épisodes. Il y aurait fallu quatre ou cinq volumes. Il n’avait pas le temps, peut-être pas le désir. Il a fait un choix. Un livre qui se lit d’un trait, mais qui, malgré ses révélations, laisse sur sa faim.

Des milliers de pétales, et une seule goutte de parfum.

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Yémen : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les Houthi (sans jamais oser le demander)

Posted in Moyen-Orient by odalage on 24 février 2015

 

 

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Arabie : Le legs d’Abdallah

Posted in Moyen-Orient by odalage on 23 janvier 2015

Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite est mort jeudi à 91 ans. Le nom de son successeur, le prince Salman, a été annoncé en même temps que son décès.

Par Olivier Da Lage

(English version here)

Le jour même de la mort d’Abdallah, le président du Yémen annonçait sa démission, l’épilogue provisoire d’une crise yéménite qui a viré au cauchemar pour les autorités saoudiennes. La victoire du clan zaydite des Houthis dans la partie septentrionale du Yémen est un échec personnel pour les dirigeants du royaume qui ont tout fait (y compris en recourant à l’aviation pour les bombarder en 2009) pour les écraser. En vain. Aujourd’hui, les houthistes contrôlent une bonne partie du Yemen septentrional, dont la capitale du pays, Sanaa. Comme les zaydites sont une branche du chiisme, Riyad y voit depuis le début la main de l’Iran qui chercherait à encercler l’Arabie en contrôlant son flanc sud. Rien ne le prouve, même s’il est évident que les succès houthistes font le bonheur de Téhéran. La conséquence, c’est que les sunnites, effrayés par la progression des Houthis, sont de plus en plus nombreux à s’en remettre aux jihadistes d’AQPA, Al Qaïda dans la Péninsule arabique, autre ennemi mortel de la dynastie saoudienne. En 1953, sur son lit de mort, le fondateur du royaume, Abdelaziz (Ibn Saoud) aurait confié à ses fils : « Le bonheur du royaume réside dans le malheur du Yémen ». On pourrait ajouter : et inversement.

Le monde que vient de quitter Abdallah est plein de périls pour la monarchie saoudienne. Sur sa frontière nord, l’Etat islamique menace l’existence même du régime. Au nom de ses propres valeurs fondatrices wahhabites. Le mur que construit l’Arabie pour s’en protéger est une digue illusoire, une Ligne Maginot contre un ennemi qui peut non seulement la contourner, mais qui est déjà en place. Car les extrémistes sunnites du Califat d’Al Baghdadi ne manquent pas de soutiens en Arabie, en raison de la peur panique, de la haine qu’inspirent chez nombre de sunnites de la Péninsule le « péril chiite » et l’Iran.

C’est le troisième danger qui guette l’Arabie saoudite, aux yeux de la plupart de ses sujets et de tous ses dirigeants. La République islamique d’Iran. Les télégrammes diplomatiques révélés par WikiLeaks avaient montré un roi Abdallah demandant à ses interlocuteurs américains d’ « écraser la tête du serpent ». Actuellement, l’angoisse des Saoudiens est plutôt la perspective imminente d’un accord entre Washington et Téhéran sur le nucléaire. Un cauchemar absolu pour Riyad. Voici près d’un an, le diplomate onusien Lakhdar Brahimi avait averti le roi que le rapprochement avec Téhéran était la priorité de l’administration Obama. « Ce n’est pas une analyse, c’est une information », avait précisé Brahimi à son royal interlocuteur.

C’est un des éléments de la virulence du sentiment antiaméricain prévalant actuellement dans les cercles dirigeants saoudiens, les autres étant le soutien aux aspirations démocratiques qui se sont fait jour lors du « Printemps arabe » et le lâchage de Moubarak par l’administration Obama début 2011 qui avait fait rentrer d’urgence Abdallah, alors en convalescence au Maroc, pour mener depuis Riyad la contre-révolution qui, il faut le reconnaître, a été une réussite.

Reste la chute vertigineuse des prix du pétrole. Qui a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis le mois de juin, privant l’Arabie Saoudite de recettes considérables. Mais ce n’est pas seulement une chute subie. Elle est en grande partie la conséquence de la politique pétrolière saoudienne elle-même. L’Arabie, comme cela a déjà été le cas au milieu des années 80 (à partir de 1986) veut coûte que coûte préserver sa part de marché ; elle veut aussi rendre non rentable l’exploitation du gaz de schiste par les Etats-Unis qui risque d’entraîner un découplage stratégique entre Washington et ses alliés du Moyen-Orient, à commencer par Riyad ; il s’agit enfin de mettre à genoux l’Iran et, accessoirement l’Irak, les autres grands producteurs de la région, mais dont la population importante ne permet pas de faire face durablement à une baisse du cours du baril, contrairement à l’Arabie qui disposerait de réserves financières supérieures à 750 milliards de dollars. Le cours d’équilibre pour le budget saoudien est légèrement supérieur à 100 dollars. Avec un baril à moins de 50, on est loin du compte, mais le royaume peut faire face à un déficit important pensant encore au moins deux ans… Mais sans doute pas davantage, tant est important le niveau des dépenses publiques dont une bonne partie servent à acheter la paix sociale après les troubles du début 2011.

L’environnement dont hérite à 79 ans le roi Salman n’a rien de rassurant. La seule chose qui pourrait le rassurer est que, souffrant d’Alzheimer et sans doute aussi de leucémie, il n’aura sans doute pas à exercer longtemps le pouvoir. La tâche en incombera alors à son successeur, si les événements ne se précipitent pas d’ici là.

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Bahreïn : des « élections » pour rien

Posted in Moyen-Orient by odalage on 18 novembre 2014

Samedi 22 novembre, le royaume organise des élections législatives, les premières depuis le retrait du parlement en mai 2011 des députés d’opposition pour protester contre la répression de la contestation. Ces élections auraient dû avoir valeur de test des rapports de force entre le pouvoir et l’opposition chiite. Tel ne sera pas le cas.

Le gouvernement fait grand cas des élections législatives qui se tiennent dans l’archipel ce 22 novembre. Les ambassades du royaume et les entreprises de relations publiques bénéficiaires de contrats en or font de leur mieux pour convaincre médias et gouvernements occidentaux de l’importance de ce scrutin qui donnera la parole au peuple du Bahreïn pour renouveler un parlement élu en 2010. Voire.

Car, ainsi que l’observe Justin Gengler, auteur d’un blog qui fait référence, le découpage des quarante circonscriptions électorales fait que les candidats émanant de la majorité chiite de la population (environ les deux tiers des habitants du Bahreïn) n’ont aucune chance d’emporter la majorité au majlis. C’était d’ailleurs déjà le cas en 2010, à tel point que le Wifaq, le parti chiite que dirige cheikh Ali Salman, n’avait alors présenté ses candidats que dans 18 circonscriptions, abandonnant les 22 autres aux partisans du gouvernement.

La répression contre le Printemps de Manama, marquée en mars 2011, par l’invasion des chars soviétiques saoudiens a conduit les députés du Wifaq à démissionner en bloc du parlement. A l’approche du scrutin de novembre 2014, ce mouvement –les partis ne sont pas autorisés en tant que tels– s’est posé la question de sa participation, car, envers et contre tout, le Wifaq a tenté de maintenir chaque fois que c’était possible un contact avec les autorités, par l’entremise du seul interlocuteur du régime prêt à saisir cette main, à savoir le prince héritier Salman. Mais à chaque fois, la faction dure de la famille royale, majoritaire, y mettait le holà tandis que les condamnations à de lourdes peines pleuvaient sur les opposants les plus modérés. C’est ainsi que Nabeel Rajab, le directeur du Centre bahreïnien pour les droits de l’homme, a acquis une notoriété internationale en passant trois ans en prison pour un simple tweet critiquant le régime.

C’est dans ces conditions que début octobre, le Wifaq a annoncé son intention de boycotter ces élections. En représailles, le gouvernement de Manama a décidé deux semaines plus tard, mardi 28 octobre, de suspendre ce mouvement pour une période de trois mois, tout en maintenant la date d’un scrutin désormais officiellement vidé de tout enjeu par les protagonistes de la crise politique bahreïnienne.

Dans l’intervalle, le gouvernement, de mauvais gré, a accepté sous pression de Washington, de rejoindre la coalition formée contre l’État islamique, tout en faisant l’impasse sur le fait que certains soutiens bahreïniens de cette organisation sont, par antichiisme viscéral, proches des sunnites ultras qui constituent le cœur du régime. Mais il semble que pour les autorités de Manama, la priorité reste la répression contre l’opposition qui demande l’institution d’une monarchie constitutionnelle plutôt que le démantèlement des filières jihadistes sunnites qui alimentent l’EI.

En attendant, le samedi 22, le gouvernement du Bahreïn invitera le monde à s’extasier devant cet exercice démocratique qui consistera à convier aux urnes la minorité de ses sujets qui soutiennent le régime. L’hommage du vice à la vertu.

Olivier Da Lage

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Qatar : la stratégie de la tortue

Posted in Moyen-Orient by odalage on 23 juin 2014

Par Olivier Da Lage, chercheur associé, journaliste à RFI

Cet article est initialement paru le 23 juin 2014 sur le site de l’Institut Medea

Cela fait tout juste un an que cheikh Hamad a abdiqué, laissant le trône à son fils Tamim. Au-delà du changement de style, la politique n’a guère évolué. Les circonstances l’ont d’ailleurs imposé alors que dans la période précédente, c’est plutôt l’émir qui imposait les circonstances !

Depuis une vingtaine d’années, on avait rarement connu l’émirat du Qatar aussi discret. En fait, depuis qu’il a succédé à son père cheikh Hamad après l’abdication de celui-ci voici tout juste un an, cheikh Tamim ne s’est pratiquement pas exprimé en public. Quel contraste avec la période précédente lorsque cheikh Hamad et son cousin, le tout-puissant et omniprésent Premier ministre Hamad Ben Jassim veillaient à ce que, par ses initiatives, le Qatar soit en permanence sous le feu des projecteurs.

Mais aujourd’hui, si le Qatar continue de bénéficier de l’attention des médias, c’est en dépit de ses dirigeants qui semblent tout faire, au contraire, pour se faire oublier. Car ces temps-ci, lorsqu’il est question du Qatar, c’est rarement à son avantage.

En Égypte, le pouvoir du général Sissi, fortement appuyé par les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite, fait la chasse aux Frères musulmans et à leurs soutiens, notamment les journalistes de la chaîne satellitaire du Qatar Aljazeera, accusés de complicité de terrorisme. En Syrie, et désormais en Irak, les jihadistes pour lesquels le Qatar a eu – et continue d’avoir –quelques largesses font surtout parler d’eux pour leur violence et la cruauté de leurs exactions. Et enfin, tandis que les ONG et les fédérations syndicales scrutent à la loupe les conditions de travail des immigrés bâtissant les infrastructures sportives de la Coupe du monde de 2022, son attribution au Qatar est de plus en plus ouvertement remise en cause. Le coup de l’âne est venu du président de la FIFA lui-même, le Suisse Sepp Blatter, qui a fortement laissé entendre que la corruption de certains membres du comité directeur était peut-être à l’origine du choix du Qatar. Une insinuation qui ne lui coûte rien et peut même lui rapporter : en tant que président, Blatter n’a pas participé au vote, au contraire de son rival Michel Platini qui assume publiquement son choix du Qatar. Mais quelles que soient les motivations de Sepp Blatter, ces déclarations ne font évidemment pas l’affaire du Qatar et personne ne se précipite pour venir à son secours.

Devant cette avalanche d’accusations de corruption, l’émirat a choisi la stratégie de la tortue. Face à la pression, les dirigeants du Qatar ont publié un communiqué pour faire savoir qu’ils avaient pris la décision… de ne rien dire. Sage décision, sans doute, pour éviter d’envenimer leurs cas, déjà délicat. L’histoire n’est pas encore écrite et peut-être la Coupe aura-t-elle finalement bien lieu comme prévu au Qatar en 2022. Mais quoi qu’il en soit, l’émirat est en train d’éprouver les limites de la stratégie hypermédiatique suivie depuis 1995 : être le centre des attentions ne présente pas que des avantages et il n’est pas sûr qu’un silence prolongé suffise à cheikh Tamim pour se tirer de cette passe délicate. Il lui faudra sans doute trouver une initiative hardie pour sortir par le haut au lieu des se contenter de demi-mesures comme il l’a fait jusqu’à présent, par exemple en toilettant de façon superficielle le code du travail pour calmer la colère de la Fédération syndicale internationale, émue par les conditions faites aux immigrés asiatiques. Elles ne sont guère différentes aux Émirats ou au Koweït, mais ces deux monarchies, à l’inverse du Qatar, n’ont pas tout fait pour attirer l’attention sur elles.

 

 

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La Modi-fication de l’Inde

Posted in Inde by odalage on 25 mai 2014

Ce lundi 26 mai, une page se tourne en Inde avec la prise de fonction du nationaliste hindou Narendra Modi à la tête du gouvernement indien, en présence d’un parterre de dignitaires étrangers parmi lesquels le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif. Modi va-t-il rester fidèle à son idéologie et tenter de faire de l’Inde un « Pakistan hindou », ou au contraire profiter de son incontestable aura pour la mettre au profit d’une modernisation et d’une croissance incluant toutes les composantes de cette mosaïque de communautés qu’est l’Inde ?

Par Olivier Da Lage

Depuis que Narendra Modi a mené son parti à la victoire, ses partisans se définissent en tant que « Modified Indians ». Ce jeu de mots en dit long sur les espoirs placés par ses électeurs dans le nouvel homme fort de l’Inde. Ses électeurs : les conservateurs traditionnalistes et nationalistes hindous, bien sûr. Mais cette seule base n’aurait pu assurer au BJP une majorité absolue de sièges à la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement. Ceux qui ont véritablement fait le succès de Narendra Modi sont ces jeunes urbains, unis par le rejet de ce qu’est devenu le parti du Congrès (une dynastie familiale entourée de barons corrompus) et une indifférence totale à ce qui relève pour eux de la préhistoire : le mouvement national mené par le Congrès pour l’indépendance de l’Inde. Unis aussi par une commune rage de sortir du carcan administratif des babus, ces fonctionnaires vétilleux et corrompus qui brident l’initiative privée. Ils croient à la promesse de Modi : ce que j’ai fait pour le Gujarat, je le ferai pour l’Inde. Autrement dit, une administration efficace, une bureaucratie minimale, un climat favorable aux affaires, l’enrichissement programmé pour tous, en tout cas, pour ceux qui ne sont pas marginalisés parce que musulmans, chrétiens, ou intellectuels non séduits par le charisme de Narendrabhai.

Et peu importe que le succès économique du Gujarat ait préexisté à l’avènement de Modi à sa tête en 2001, que la croissance économique de plusieurs États de l’Union indienne dépasse celle du Gujarat, et que, de toute façon, les recettes applicables au Gujarat soient difficilement transposables à l’échelle du pays tout entier. Ces puissantes aspirations sont évidemment grosses de désillusions futures si Modi n’est pas capable d’y répondre rapidement, après avoir créé tant d’espérances chez ceux qui l’ont porté au pouvoir. En passant, soulignons que le système électoral hérité des Britanniques basé sur le scrutin de circonscription uninominal à un seul tour (first past the post) a permis au BJP, avec 31 % des voix seulement, d’obtenir la majorité absolue des sièges.

Personnalisation à outrance

Il serait injuste de faire de l’usure du Congrès après dix années de pouvoir et de l’incompétence de Rahul Gandhi qui a mené en son nom la campagne, les seules raisons d’une victoire du BJP, qui n’est pas une victoire par défaut.

Le crédit en revient incontestablement à Narendra Modi lui-même, qui a mené de main de maître sa conquête du pouvoir, personnalisant la campagne du BJP comme seule Indira Gandhi avait su le faire avant lui avec la campagne « Garibi hatao » (« éradiquons la pauvreté ») en 1971 . Cette fois, le slogan était : « Aab ki baar, Modi sarkar » (« cette fois, un gouvernement Modi ») et Modi était seul sur la photo dans tout le pays, loin des terres d’élection habituelles du BJP. Comme à son habitude, Modi n’a rien laissé au hasard. Aucun détail n’était trop insignifiant pour cet organisateur-né qui depuis l’âge de treize ans baigne dans l’organisation de manifestations, de mouvements de protestation, d’élections pour le compte des diverses organisations de la Sangh Parivar, la mouvance nationaliste hindoue, à commencer par le RSS1 et le BJP. Son autorité naturelle (autoritarisme, diront plutôt ceux qui, au sein de son organisation ou de l’administration du Gujarat ont eu à le subir), son incontestable charisme électrisant des foules de partisans en transes, ses cruels traits d’esprit décochés à l’adresse des leaders du Congrès –Rahul Gandhi, qualifié de shahzada, autrement dit « prince », en ourdou, par référence aux envahisseurs musulmans de la dynastie moghole, allusion transparente à sa qualité d’héritier de la dynastie Nehru – ont puissamment contribué au succès électoral des candidats du BJP.

Cette personnalisation à outrance, digne d’une élection présidentielle, confère à Narendra Modi un pouvoir considérable. Elle le rend aussi dépositaire d’attentes démesurées qu’il n’est pas certain de pouvoir satisfaire, au risque d’un sévère effet boomerang.

Développement économique à l’ombre d’un nationalisme autoritaire

A l’heure de succéder à Manmohan Singh, Narendra Modi a le choix entre deux orientations majeures, incompatibles entre elles.

Modi peut voir en ce moment l’aboutissement de toute une vie consacrée à promouvoir le triomphe du nationalisme hindou et imposer (ou plutôt, tenter d’imposer) à l’ensemble de l’Inde l’ordre qu’il fait régner au Gujarat, appuyé par une administration épurée et une infiltration à tous les niveaux par les miliciens du RSS. Ses tendances autoritaires l’y prédisposent, ainsi que l’illustre d’une façon très convaincante la remarquable biographie que lui a consacré Nilanjan Mukhopadhyay (Narendra Modi, the man, the times, Tranquebar Press 2013). La communauté musulmane, en particulier, serre les dents. Nombre de ses membres sont tétanisés par l’arrivée au pouvoir de l’homme qui dirigeait l’État du Gujarat lors des pogroms antimusulmans de 2002 et que beaucoup soupçonnent d’avoir délibérément laissé la bride sur le coup aux tueurs, bien que la justice n’ait à ce jour rien pu prouver. Durant la campagne, Modi a manifesté une indifférence étudiée aux préoccupations des musulmans, tout en désavouant ceux de ses acolytes qui se laissaient aller à des dérapages verbaux antimusulmans. De fait, jamais la Lok Sabha n’a compté aussi peu de députés musulmans. Si cette orientation se vérifiait, cela signalerait le début d’une période trouble pour le pays car avec 31 % des voix, le BJP n’a pas reçu mandat de transformer une société extrêmement résiliente et rebelle à l’autoritarisme, ainsi qu’Indira Gandhi l’a appris à ses dépens entre 1975 et 1977.

Mais il se peut tout aussi bien que Narendra Modi, ayant effacé l’humiliante défaite du BJP en 2004, veuille assurer sa place dans l’histoire comme l’homme qui a réussi à relancer la croissance indienne, à asseoir la puissance extérieure de l’Inde lui permettant de parler d’égal à égal avec la Chine, la Russie, l’Europe et les États-Unis. Ses modèles sont à chercher du côté de Lee Kwan Yew à Singapour ainsi que de l’actuel Premier ministre japonais Shinzo Abe. Un développement économique à l’ombre d’un nationalisme autoritaire, voilà ce qui pourrait définir un gouvernement Modi. D’ailleurs, Narendra Modi n’a pas perdu de temps pour donner une indication de son style de gouvernement : avant même de prendre ses fonctions, il a demandé aux fonctionnaires de renoncer à leurs congés sauf événement personnel urgent, aux administrations de lui préparer des rapports sur tous les projets en cours et actuellement bloqués, avec l’indication des raisons de ce blocage et il a téléphoné au consulat indien de Herat en Afghanistan après l’attentat commis par les talibans. Après des années d’immobilisme, ces initiatives sont plutôt bien accueillies en Inde.

Pour l’heure, seul Narendra Modi lui-même connaît l’orientation qu’il choisira d’imprimer à l’Inde pour les cinq prochaines années, mais la façon dont il a mené sa campagne en se gardant des excès habituels des tenants de l’hindutva (l’idéologie nationaliste hindoue) et l’invitation adressée à Nawaz Sharif laissent penser que le nouvel homme fort de l’Inde a choisi la seconde option. Si tel est le cas, sa base militante sera déçue, mais la jeunesse urbaine qui a assuré son succès n’en attend pas moins.

1Rashtriya Swayamsevak Sangh, milice nationaliste hindoue créée en 1925 sur le modèle des milices fascistes italiennes, matrice idéologique du BJP.

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Retour sur les printemps arabes

Posted in Moyen-Orient by odalage on 7 mai 2014

Mon intervention le 16 avril 2014 à Laon devant les membres de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie de Picardie

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