Le Blog d'Olivier Da Lage

Jours ordinaires au Cachemire

Posted in Inde by odalage on 20 avril 2016

Par Olivier Da Lage

Peut-on considérer que cinq jours en touriste font de vous un reporter ? Sûrement pas. Mais les impressions que l’on en retire peuvent-elles aider à la compréhension de la situation locale ? Je le crois. Le court séjour que je viens d’effectuer au Cachemire a dans tous les cas remis en perspective tout ce que j’avais pu lire ou entendre sur le sujet.

Sur la route menant de l’aéroport à Srinagar, la capitale du Jammu et Cachemire, tous les magasins sont fermés bien que l’ on soit un mercredi en plein cœur de la journée. Mon chauffeur donne l’explication sans même que la question lui ait été posée. « Avant-hier, une lycéenne a été harcelée par des soldats. En réaction, des jeunes Cachemiris ont manifesté devant des postes militaires et ont jeté des pierres en direction des soldats. Ces derniers ont riposté en tirant à balles réelles, tuant deux jeunes et en blessant de nombreux autres. C’est pourquoi il y a aujourd’hui une grève générale. Ça va sûrement durer plusieurs jours. »

La plupart des rues de Srinagar sont calmes, mais dans certains quartiers, la présence militaire est visible. Rideaux fermés sur les boutiques, soldats en patrouille, blindés légers surmontés d’une tourelle pour le mitrailleur, check points fréquents, indifférence calculée des passants qui font mine d’ignorer la présence de ces soldats venus de toutes les régions de l’Inde, couvre-feu, cela m’évoque irrésistiblement des souvenirs : la dernière fois que j’ai vu de telles scènes, c’était en Cisjordanie sous occupation israélienne.

Le lendemain, nous prévoyons de nous rendre à Gulmarg, sur les hauteurs montagneuses surplombant le Pakistan,à l’ouest de Srinagar. Mais une demi-heure à peine après avoir quitté l’hôtel, le chauffeur range sa voiture au bord de la route, où sont arrêtées de nombreux autres véhicules touristiques. Au loin sur la route monte une fumée noire. Des pneus brûlent sur la chaussée comme un avertissement à ceux qui seraient tentés de persévérer : un caillassage en règle les attend. Demi-tour donc et tourisme à Srinagar : le jardin Moghol, le jardin des tulipes, le jardin Nishat, le jardin Shalimar, une virée sur là lac Dal en shikara (la gondole locale). Parfait après-midi touristique, rien à signaler, si ce n’est la forte présence militaire qui jalonne notre parcours.

Le lendemain, départ matinal pour Pahalgam, une station d’altitude d’où l’on peut explorer les vallées et les glaciers dans un cadre qui évoque irrésistiblement les Alpes (l’endroit est d’ailleurs connu comme la « petite Suisse »), à ceci près que l’acharnement des villageois à vendre des babioles ou à se proposer comme guide sans rien avoir à expliquer illustre l’extreme pauvreté d’une population qui se refuse à mendier.

Pour le retour le lendemain, le chauffeur est inquiet : le bilan des affrontements est désormais passé à cinq morts et des dizaines de blessés. Entendue par la police, la jeune fille affirme désormais que ce ne sont pas des militaires qui l’ont importunés mais des jeunes de son école. Pour les Cachemiris, ces nouvelles déclarations ont été faites sous la pression policière. Bref, non seulement la tension ne retombe pas, mais elle est montée de plusieurs crans. Il risque d’y avoir des émeutes sur la route du retour. Pour parer à ce risque, le chauffeur propose que nous quittions Pahalgam à 5 heures. Nous lui faisons confiance, d’autant que les téléphones étrangers ne fonctionnent pas au Cachemire, non plus que les cartes SIM prépayées. Quant à l’internet, il a été coupé sur la plus grande partie du territoire pour éviter que les protestataires ne coordonnent leur mouvement sur Facebook ou par WhatsApp.

Concentré et silencieux, le chauffeur roule à vive allure. Nous rallions Srinagar pratiquement sans avoir croisé de véhicules sur la plus grande partie du chemin en tout juste deux heures. Le trajet prend habituellement trois heures et demie. Notre chauffeur a vu juste. Nous apprendrons le lendemain que ceux des touristes qui ont emprunté la même route une heure après nous ont été interceptés par des émeutiers, des pierres lancées sur leur véhicules et certains des chauffeurs extraits de force de leur voiture et passés à tabac pour ne pas avoir respecté la grève.

Le lendemain, le gouvernement indien dépêche plusieurs bataillons anti-émeutes venus du reste du pays et ordonné aux militaires de rester cantonnés dans leur caserne. New Delhi semble s’être enfin avisée que les soldats ne sont pas entraînés à maintenir l’ordre, mais à tirer sur l’ennemi, contrairement aux forces de police.

Il ne fait aucun doute que les services pakistanais et les militants séparatistes qu’ils soutiennent profitent de la situation. Mais justement : l’embrasement ne survient que parce que la situation est hautement inflammable : lors des inondations catastrophiques de 2014, les dons envoyés par solidarité de l’Inde tout entière se sont évaporés avant d’atterir dans la poche de dirigeants bien placés. La population n’en a jamais vu la couleur et son appauvrissement a pris des allures catastrophiques.

Résignés, plusieurs Cachemiris voient s’effondrer leur rêve de connaître enfin une saison touristique florissante (avec la sortie de l’hiver, elle vient tout juste de commencer). Le tourisme est pratiquement la seule ressource économique du territoire, déserté par l’industrie. Les jeunes formés à l’université ont peu d’espoir de trouver un emploi correspondant à leur qualification – voire un emploi tout court – et quand c’est le cas, le salaire est quatre fois inférieur à celui qu’il obtiendrait pour le même travail à Delhi. Les plus talentueux s’exilent. Pour les autres, c’est No Future. 

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Modi d’Arabie: Visite du premier ministre indien à Riyad

Posted in Inde, Moyen-Orient by odalage on 31 mars 2016

Par Olivier Da Lage

Cet article est paru initialement le 31 mars 2016 dans Orient XXI

Huit mois après sa visite aux Émirats arabes unis, le premier ministre indien Narendra Modi se rendra les 2 et 3 avril en Arabie saoudite. On aurait tort cependant de ne voir dans cette visite que ses aspects protocolaires ou économiques : pour l’Inde, le Proche-Orient est devenu un enjeu stratégique.

Les raisons objectives d’une telle visite ne manquent pas : l’Arabie saoudite est le principal fournisseur de pétrole de l’Inde, près de 2,8 millions de ressortissants indiens résident dans le royaume et l’Inde, à la recherche d’investisseurs étrangers pour alimenter ses projets de make in India pourrait difficilement frapper à meilleure porte — malgré les difficultés budgétaires actuelles du royaume. Par ailleurs, au fil des décennies, les dirigeants indiens et saoudiens ont régulièrement échangé des visites officielles, même si celles-ci sont plutôt espacées.

Depuis son accession au pouvoir en mai 2014, Narendra Modi a consacré une énergie inattendue à la révision complète de la politique étrangère de l’Inde. Ce n’est pas à proprement parler une remise en cause de la diplomatie suivie jusqu’alors, mais plutôt une rationalisation, faite de nombreux ajustements et de redéfinition des priorités, de ses orientations fondamentales. Concernant le Proche-Orient, on s’attendait plutôt à voir Modi réserver à Israël son premier voyage dans la région. Ce fut Abou Dhabi et Dubaï. Il était cependant question qu’il se rende en Israël à la fin de l’année 2015. Aucune date n’avait été fixée et, à la place, la ministre indienne des affaires étrangères Sushma Swaraj s’est rendue à Jérusalem et Ramallah en janvier pour poser les jalons d’une telle visite, en se gardant soigneusement de proférer la moindre parole controversée. À présent, il se dit que Benyamin Nétanyahou pourrait venir à New Delhi avant que Modi ne se déplace en Israël, mais aucune date n’a encore été annoncée, ni pour l’un, ni pour l’autre. C’est donc en Arabie saoudite que Modi foule donc pour la seconde fois la terre proche-orientale en tant que chef du gouvernement indien.

Des intérêts bien compris

Modi est réputé hostile aux musulmans en raison de l’idéologie du parti nationaliste hindou (Parti du peuple indien, BJP) qu’il représente, mais surtout à cause des émeutes de 2002 entre hindous et musulmans au Gujarat qu’il dirigeait alors et au cours desquelles près de 2 000 personnes, principalement des musulmans, ont été tuées. Il a donc été accueilli assez fraîchement par les dirigeants arabes, notamment saoudiens, lors de son succès électoral. Pourtant à la mort du roi Abdallah en janvier 2015, ce même Modi a déclaré une journée de deuil national. Entre-temps, les deux hommes qui s’étaient rencontrés fin 2014 en marge du G20 de Brisbane avaient commencé à se connaître, et surtout, à comprendre l’intérêt qu’ils pouvaient présenter l’un pour l’autre. Bref, l’approche stratégique prenait le pas sur l’idéologie.

Entre les deux pays, les relations sont anciennes et bien ancrées à défaut d’être étroites et profondes. Le tournant — car il y en a un — est intervenu en janvier 2006, lors de la visite en Inde du roi Abdallah qui était l’invité d’honneur du défilé militaire de la «  journée de la République  ». Le royaume wahhabite est pleinement conscient que son avenir s’inscrit de façon croissante à l’Est. À l’époque, le pétrole et le gaz de schiste américains ne permettaient pas encore aux États-Unis de se passer de l’or noir saoudien, mais l’Arabie saoudite était à la recherche de clients intéressés dans le long terme par ses hydrocarbures. Or, l’Inde et la Chine répondaient parfaitement à cette définition : voilà deux pays dont le développement économique est impressionnant, la population gigantesque et dont, par conséquent, les besoins énergétiques s’envolent. Ajoutons, ce qui ne gâte rien, que contrairement aux États-Unis, ni la Chine ni l’Inde n’ont l’habitude de sermonner leurs partenaires sur les droits humains. Ce sont donc bien des partenaires stables et fiables, intéressants pour Riyad qui ne cherche aucunement à remplacer les États-Unis en tant que protecteur du royaume. Quel que soit l’état — déplorable à l’heure actuelle — des relations entre les deux pays, elles ont survécu à tant d’épreuves depuis des décennies que personne n’imagine sérieusement qu’une rupture soit possible dans un avenir prévisible. Cela tombe bien : ni l’Inde ni la Chine n’aspirent à remplacer les États-Unis dans le Golfe, il n’y a donc aucun malentendu à ce sujet.

Iran et Pakistan, les sujets qui fâchent

Outre les sujets de discussions incontournables évoqués plus haut (pétrole, investissements, communauté indienne d’Arabie saoudite), Modi et ses hôtes saoudiens vont évidemment avoir des discussions politiques. Deux sujets, en particuliers, sont plus délicats que les autres : le Pakistan et l’Iran.

Dans un entretien au Times of India en date du 10 mars 2016, le ministre saoudien des affaires étrangères Adel al-Jubeir a insisté sur le fait que «  les relations [de l’Arabie saoudite] avec le Pakistan ne seraient pas au détriment de [ses] relations avec l’Inde  ». Le non-dit (mais fortement suggéré) est que réciproquement, le renforcement des liens de l’Arabie saoudite avec l’Inde ne se traduirait pas par une prise de distance vis-à-vis d’un pays qualifié dans la même interview d’«  allié historique [qui] le restera  ». On mesure l’importance du Pakistan pour l’Arabie saoudite par les deux visites à Islamabad quelque peu précipitées et à quelques jours d’écart seulement au mois de janvier d’al-Jubeir puis du ministre de la défense et vice-prince héritier, Mohammed Ben Salman. Les visites intervenaient quelques semaines après le refus du Pakistan de rejoindre la «  coalition contre le terrorisme  » annoncée à la mi-décembre par ce dernier. Malgré une irritation mal dissimulée, le royaume ne veut en aucun cas que le Pakistan prenne ses distances. Il a pourtant par deux fois décliné l’invitation à suivre Riyad : d’abord en avril 2015 lorsque son Parlement a refusé d’envoyer des troupes au Yémen contre les houthis, puis en étant absent de la coalitiondes trente-quatre nations musulmanes menée par l’Arabie saoudite.

Cela représente une opportunité pour le premier ministre indien qui va sans doute tenter de rééditer à Riyad le coup de maître joué à Abou Dhabi huit mois auparavant, lorsqu’il a obtenu des Émirats arabes unis la publication d’un communiqué commun dénonçant les États qui se servent de la religion pour parrainer le terrorisme, une expression qui visait clairement le Pakistan.

Mais le véritable test des relations saoudo-indiennes sera l’Iran. New Delhi a de bonnes relations avec Téhéran. Or les Saoudiens ont actuellement tendance à évaluer la fiabilité de leurs partenaires à l’aune de la position qu’ils prennent vis-à-vis de la République islamique (à l’instar de la façon dont l’Inde se comporte, s’agissant du Pakistan). Il est peu probable, cependant, que l’Arabie saoudite fasse ouvertement pression sur l’Inde pour qu’elle prenne ses distances avec l’Iran. Le ferait-elle que ce serait mettre New Delhi dans une position impossible. D’un point de vue stratégique, l’Inde a besoin de l’Iran pour assurer une partie de ses approvisionnements en gaz et en pétrole afin de contribuer à la stabilisation de l’Afghanistan dans la perspective du départ des Américains. Et comme route lui permettant l’accès à l’Asie centrale grâce au port iranien de Chabahar en mer d’Oman qui permettrait, entre autres, de réduire la dépendance de Kaboul à l’égard du Pakistan.

L’antiterrorisme, terrain d’entente

Outre la politique traditionnelle de l’Inde consistant à ne pas prendre parti dans les querelles opposant des pays tiers, l’autre raison qui devrait en toute logique conduire Narendra Modi à refuser de prendre position dans le conflit mettant aux prises l’Iran et l’Arabie saoudite est que parmi les quelque 180 millions de musulmans indiens, près d’un quart sont des chiites. Une médiation, parfois évoquée par la presse indienne, est tout autant exclue : ni le premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, ni le président chinois Xi Jinping qui se sont rendus en janvier successivement dans les deux capitales du Golfe ne s’y sont risqués. Pour l’heure, l’hostilité entre les deux pays est si profonde que nulle médiation n’est envisageable.

C’est donc très probablement sur le terrain de la coopération antiterroriste contre les mouvements djihadistes que le nationaliste hindou et le monarque wahhabite devraient paradoxalement trouver un terrain d’entente. On le sait peu, mais une telle coopération est déjà en place. Elle a permis l’extradition vers l’Inde de plusieurs suspects, dont Abou Jandal, un Indien lié aux attaques de novembre 2008 à Bombay renvoyé dans son pays en 2012, ou encore Mohammed Assadullah Khan (alias Abou Soufyan), militant du Lashkar-e-Taiba1, expulsé en décembre 2015 d’Arabie où il avait été arrêté à la suite d’un partage de renseignements entre l’Inde et le royaume saoudien. Car si l’Inde s’alarme du risque que représente l’infiltration de militants djihadistes, le royaume sait pertinemment que le régime des Saoud figure en bonne place dans les objectifs de l’organisation de l’État islamique.

Réputé pro-israélien et antimusulman, Narendra Modi est en train de faire la preuve d’un savoir-faire diplomatique et d’un pragmatisme dont peu le créditaient en s’appuyant en premier lieu sur les pays musulmans conservateurs de la péninsule Arabique pour avancer ses pions. Il ne fait en cela qu’appliquer les préceptes de Kautilya2, l’auteur de l’Arthashastra, un manuel destiné aux rois sur la façon de gouverner : «  ton voisin est ton ennemi naturel, mais le voisin de ton voisin est ton ami  ».

India and the Syrian quagmire

Posted in Inde, Moyen-Orient by odalage on 9 mars 2016

With a cessation of hostilities been brokered by Russia and the United States, the conflict in Syria has entered a tense pause. India has had a bystander attitude to the conflict in Syria. However, with the truce expected to be short, does India have the incentive or the option to depart from its current position, and deepen its engagement in Syria?

By Olivier Da Lage

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La poudrière syrienne et l’Arabie Saoudite

Posted in Moyen-Orient by odalage on 19 février 2016

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Ramifications of Saudi Arabia’s mass execution

Posted in Inde, Moyen-Orient by odalage on 13 janvier 2016

By executing an influential Shia cleric among 47 other prisoners, Saudi Arabia has increased the possibility of prolonging conflict in West Asia. The country’s actions have stirred up its differences with Iran, thereby diminishing the possibility of finding political solutions to the civil wars in Syria and Yemen.

By Olivier Da Lage

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En Arabie saoudite, des exécutions de masse qui aggravent les tensions confessionnelles

Posted in Moyen-Orient by odalage on 3 janvier 2016

Par Olivier Da Lage

Cet article est paru initialement le 3 janvier 2016 dans Orient XXI

Dimanche 3 janvier à midi, la France n’a toujours pas réagi à l’exécution de l’opposant chiite saoudien Nimr Baqer Al-Nimr, alors que l’Union européenne et les États-Unis ont chacun exprimé leur inquiétude. L’ambassade saoudienne à Téhéran a été prise d’assaut et la tension avec Riyad est au plus fort. Ces assassinats vont encore aggraver les tensions dans la région et aviver encore plus les tensions confessionnelles entre sunnites et chiites, de la Syrie au Yémen en passant par l’Irak et le Liban.

Les huit bourreaux saoudiens recrutés en mai 2015 par petites annonces ne sont pas restés longtemps inactifs. Il fallait bien ces renforts pour organiser samedi 2 janvier l’exécution simultanée de 47 condamnés dans douze villes différentes du royaume. Il n’y a qu’un seul précédent à ces exécutions de masse : le 9 janvier 1980, moins de deux mois après la prise de la Grande Mosquée de La Mecque (elle durera deux semaines et fera plusieurs centaines de morts), 63 insurgés, parmi lesquels leur leader, Jouhaymane Al-Oteïbi, étaient décapités en public dans huit villes d’Arabie. Le fait d’avoir dispersé le lieu des exécutions indiquait que pour le régime, celles-ci avaient moins valeur de châtiment que d’exemple pour ceux de ses sujets qui seraient tentés de suivre la voie des suppliciés. Il en va de même avec les exécutions du 2 janvier, censées illustrer le caractère implacable de «  la guerre contre le terrorisme  » endossé publiquement par Riyad depuis plusieurs mois. D’après l’agence de presse officielle, elles se sont déroulées dans douze prisons  ; dans quatre d’entre elles, les condamnés ont été fusillés et, dans les huit autres, ils ont été décapités.

Ce n’est pas davantage une surprise : le 23 novembre 2015, le quotidien Okaz, proche du ministère de l’intérieur et dirigé d’une main de fer par le prince héritier Mohammed Ben Nayef, annonçait l’exécution imminente d’une cinquantaine de «  terroristes  ».

Il est vrai que la définition légale du terrorisme par l’Arabie saoudite répond à une acception très large. Il ne s’agit pas seulement des djihadistes d’Al-Qaida ou de l’organisation de l’État islamique (OEI), mais plus largement de tout opposant à la monarchie saoudienne. En février 2014, feu le roi Abdallah promulguait une nouvelle loi1 qualifiant pénalement de «  terrorisme  » toute activité «  visant à affaiblir le système politique  », à «  nuire à la réputation du royaume  » ou relevant de la propagande en faveur de l’athéisme. C’est à ce titre qu’en octobre 2014, un tribunal saoudien a condamné à mort Cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, influent religieux chiite qui a joué un rôle important dans la mobilisation des chiites saoudiens lors du «  printemps arabe  » avorté de 2011.

C’est principalement dans la province orientale, où est concentrée la très grande majorité de la population chiite du royaume (près de 10 % de l’ensemble de la population), que les soulèvements contre le régime se sont fait sentir. En fait, dès la fin de 2010, des troubles récurrents se sont produits dans la région de Qatif, et notamment dans la localité d’Awamiyya. Depuis, dans l’indifférence quasi générale des médias étrangers, où un soulèvement latent secoue Awamiyya, avec une alternance de manifestations, d’emprisonnements, d’attaques contre les policiers, de tirs à balles réelles. Le bilan précis de cette intifada chiite rampante et très localisée n’est pas connu, mais elle a probablement causé plusieurs dizaines de morts depuis cinq ans.

Des opposants discriminés depuis longtemps

Depuis la création du royaume en 1932 par le roi Abdelaziz Ibn Saoud, les chiites se plaignent à juste titre des discriminations dont ils sont l’objet. Des mouvements de révolte ont eu lieu périodiquement dans la province orientale  ; ils ont culminé à l’automne 1979, en partie sous l’effet de la victoire en Iran de la révolution islamique. Le roi Fahd (1982-2005) a nommé son fils gouverneur de la province et si la discrimination n’a pas pris fin, d’importants investissements et travaux publics ont réduit le sous-développement de la région, comparativement aux autres provinces saoudiennes. Plus tard, dans les années 1990, un dialogue politique s’est esquissé, aboutissant à un accord avec certains leaders en exil en 1993. Ceux-ci, comme le cheikh Hassan Al-Saffar sont rentrés au pays et une poignée de chiites ont été nommés au majlis ach-choura(conseil consultatif). Plus tard, au début des années 2000, alors que les relations avec l’Iran se normalisaient, certaines ouvertures ont paru possibles. Une conférence de dialogue national s’est tenue en 2003, sous l’égide du prince héritier — mais dirigeant de fait — Abdallah, avec des responsables sunnites et chiites, une première dans l’histoire du royaume2. Mais cette ouverture a fait long feu, les promesses se sont dissipées et la dégradation des rapports avec l’Iran n’a fait que confirmer l’opinion de ceux qui, dans la communauté chiite, n’espéraient rien de ces ouvertures.

C’était le cas de Cheikh Nimr Baqer Al-Nimr qui, pour sa part, campait sur une position intransigeante et refusait de discuter avec le régime, d’où son aura au sein de la jeunesse chiite radicalisée par l’échec du processus politique lors de mouvement de contestation de 2010-2011. Pour autant, contrairement aux assertions du régime, aucune preuve n’a été apportée de son implication dans une action violente. Selon des diplomates en poste à Riyad, leurs gouvernements avaient reçu l’assurance3 que les chiites condamnés à mort après les manifestations ne seraient pas exécutés. Manifestement, c’est une autre logique qui a prévalu au sommet du pouvoir à Riyad.

Les porte-parole officieux du régime ont été prompts à assurer sur les réseaux sociaux qu’on ne pouvait pas interpréter ces exécutions à l’aune de la fracture chiites-sunnites puisqu’il y a davantage de sunnites que de chiites parmi les suppliciés.

Le «  gendarme  » du monde sunnite

On ne fera pas aux dirigeants saoudiens l’insulte de les croire incapables d’avoir mesuré les conséquences politiques de la mise à mort d’opposants politiques du calibre de Nimr Al-Nimr, qui bénéficie d’un puissant soutien chez les chiites saoudiens  ; ni d’avoir mésestimé les conséquences régionales de ces exécutions. Téhéran avait préventivement mis en garde l’Arabie saoudite à ce sujet. Sans surprise, l’Iran, l’Irak et le conseil suprême chiite libanais ont promptement réagi avec fureur à l’annonce saoudienne, le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères allant jusqu’à affirmer que l’Arabie «  paiera un prix élevé  » à la suite de l’exécution de Cheikh Nimr. La nouvelle a aussitôt suscité des manifestations anti-saoudiennes dans le petit royaume voisin de Bahreïn, où la population est majoritairement chiite mais qui est dirigé par une monarchie sunnite4. Une situation qui n’est pas sans rappeler les émeutes chiites qui avaient enflammé Bahreïn et la province orientale de l’Arabie en avril 1980, après la pendaison en Irak de l’ayatollah Mohammed Bakr Al-Sadr par le régime de Saddam Hussein.

Il est vrai cependant que la détermination saoudienne à combattre les djihadistes semble connaître un regain de vigueur. Cela est davantage dû au fait que ces derniers, qu’il s’agisse d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) ou de l’OEI, ont ouvertement déclaré la guerre à la famille Saoud, ce qui ne lui laisse guère d’autre choix que de riposter. C’est ainsi qu’il faut comprendre, le 14 décembre 2015, l’annonce précipitée de la formation d’une «  coalition antiterroriste  » de 34 pays, parmi lesquels ne figurent ni l’Iran, ni l’Irak auxquels l’invitation n’a pas été adressée. Trois des pays cités par l’Arabie (le Pakistan, le Liban et la Malaisie ont d’ailleurs purement et simplement nié avoir été informés de leur appartenance à cette coalition dont la configuration et le mode de fonctionnement apparaissent particulièrement peu clairs5. De manière significative, les pays occidentaux, États-Unis en tête, qui faisaient depuis plusieurs mois pression pour que l’Arabie intensifie sa lutte contre les djihadistes de l’OEI, se sont montrés particulièrement discrets après la révélation par Riyad de la formation de cette coalition. D’autant qu’au Yémen, dans leur offensive contre les rebelles houthistes, les Saoudiens ferment les yeux, voire encouragent AQPA à étendre ses activités, les deux parties étant liées par une hostilité commune aux chiites.

Tout comme la guerre menée par l’Arabie au Yémen depuis le mois de mars 2015 qui a déjà causé près de 6 000 morts, les exécutions du 2 janvier paraissent obéir davantage à une logique punitive qu’à un projet politique mûrement réfléchi. Les autorités de Riyad veulent affirmer leur détermination face à l’Iran, se poser en leader du monde sunnite, s’émanciper de la tutelle stratégique américaine. La jeune génération, illustrée par le prince héritier et ministre de l’intérieur Mohammed Ben Nayef et le vice-prince héritier et ministre de la défense Mohammed Ben Salman, veut démontrer que son pays prend l’initiative et ne se contente plus d’être sur la défensive.

Sombres perspectives pour le royaume

Soit. Mais après  ? Rien ne montre à ce jour que l’Arabie saoudite a une approche politique de l’après-guerre au Yémen. De même, à quel objectif politique répond l’assassinat d’un dirigeant estimé au sein de l’opposition chiite  ? La famille Saoud offre-t-elle une porte de sortie pour la minorité chiite  ? Ou bien la stratégie saoudienne se limite-t-elle à mener une guerre sans fin au Yémen et une répression continue de la minorité chiite du royaume, au risque de donner raison à l’écrivain algérien Kamel Daoud pour qui «  l’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi  », The New York Times,20 novembre 2015]  ?

On notera que la guerre au Yémen est menée par Mohammed Ben Salman. La lutte contre les djihadistes, en revanche, est l’apanage du prince héritier Mohammed Ben Nayef, qui a mené le combat de façon déterminée contre l’insurrection islamiste du début des années 2000, au point d’échapper de justesse à la mort en 2009 lors d’un attentat-suicide d’un militant d’Al-Qaida qui avait réussi à l’approcher, et d’être, pour cela, très estimé par l’administration américaine. Se pourrait-il qu’une partie même infime de l’explication de la guerre au Yémen et des exécutions massives de ce début d’année soit à chercher dans la sourde rivalité entre les deux Mohammed, chacun cherchant à prouver qu’il est l’homme fort dont le pays a besoin, alors que la santé du roi Salman, âgé de plus de 80 ans, est fragile  ?

Le royaume, durement affecté par la chute importante et durable des cours du pétrole, auquel il a largement contribué par l’augmentation de sa production d’hydrocarbures, vient d’annoncer des mesures d’austérité draconiennes6 sans précédent, au risque de susciter un mécontentement social que le régime a toujours tenté d’éviter en achetant la paix sociale avec l’argent du pétrole.

Austérité et crise sociale, pauvreté, enlisement au Yémen, aliénation de la minorité chiite… : les perspectives pour l’Arabie saoudite en ce début d’année sont bien sombres. Et la politique menée par les dirigeants de Riyad pour répondre à ces défis donne le sentiment de relever de la fuite en avant bien davantage que d’une stratégie mûrement réfléchie.


 

[mise à jour : dimanche 3 janvier 2016 après-midi, le Quai d’Orsay a publié le communiqué suivant :
La France déplore profondément l’exécution samedi par l’Arabie saoudite de 47 personnes, dont un chef religieux chiite.
La France rappelle son opposition constante à la peine de mort, en tous lieux et en toutes circonstances.
Elle appelle les responsables de la région à tout faire pour éviter l’exacerbation des tensions sectaires et religieuses.
A noter que ce communiqué est daté de la veille du jour de sa diffusion]

Coalition of the unwilling

Posted in Moyen-Orient by odalage on 24 décembre 2015

On 14 December, Saudi Arabia announced the formation of an anti-terrorism coalition of 34 Islamic countries. But with key potential partners such as Algeria, Lebanon, and Pakistan refusing to join, the hastily-assembled group has put Saudi credibility in the spotlight instead of deflecting western criticism of the kingdom’s inaction against Sunni jihadism.

By Olivier Da Lage

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France-Arabie saoudite : « Il y a de nombreuses choses à discuter »

Posted in Divers by odalage on 12 octobre 2015

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Les contradictions de la politique indienne au Proche-Orient

Posted in Divers by odalage on 17 août 2015

Par Olivier Da Lage

Cet article est paru initialement le 17 août 2015 dans Orient XXI

Le premier ministre indien Narendra Modi se rend aux Émirats arabes unis les 16 et 17 août. La région du Golfe, où travaillent de nombreux ressortissants indiens, est cruciale pour l’approvisionnement énergétique de l’Inde. Et il se prépare, à la fin de l’année, à se rendre en Israël.

Cela faisait 34 ans, lorsque Indira Gandhi avait visité le pays en 1981, qu’un chef du gouvernement indien n’avait pas foulé le sol des Émirats arabes unis. Cette négligence apparente est surprenante quand on aligne quelques chiffres : les pétromonarchies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) fournissent près de 45 % du pétrole importé par l’Inde, les expatriés indiens sont environ 7 millions dans la péninsule Arabique, 2,6 millions rien qu’aux Émirats arabes unis. Les transferts d’argent en provenance de ses ressortissants dans le Golfe rapportent annuellement à l’Inde six milliards de dollars.

Il aura donc fallu attendre plus d’un an après l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en mai 2014 pour que celui-ci effectue son premier voyage au Proche-Orient. Sa première année a été consacrée à renforcer sa position dans son environnement proche (sous-continent et océan Indien), aux relations avec l’Extrême-Orient, l’Europe et les États-Unis.

Le calendrier de ce second semestre 2015 montre cependant que le Proche-Orient figure en bonne place dans l’agenda diplomatique du gouvernement indien. C’est ainsi que le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif était à New Delhi les 13 et 14 août : comme tant d’autres, l’Inde attendait avec impatience la conclusion de l’accord nucléaire devant entraîner la levée de toutes les sanctions contre l’Iran, à la fois marché potentiel pour l’économie indienne et fournisseur d’énergie (pétrole et gaz).

Rapprochement avec Israël

Mais le voyage le plus significatif est celui que Narendra Modi devrait effectuer à la fin de l’année en Israël : ce sera la première fois qu’un premier ministre indien se rendra dans l’État hébreu, alors même qu’Ariel Sharon, chef du gouvernement israélien à l’époque, avait visité l’Inde en septembre 2003. Un pays avec lequel le Bharatiya Janata Party (BJP) au pouvoir en Inde se sent de nombreuses affinités. L’histoire des relations indo-israéliennes est compliquée : l’Inde avait voté contre le partage de la Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU en 1947, et si elle a reconnu Israël de jure en 1950, il faudra attendre 1992 pour que cette reconnaissance donne lieu à des échanges d’ambassades. Dans la tradition de Jawaharlal Nehru, le parti du Congrès — au pouvoir pratiquement sans interruption depuis 1947 — se veut à la fois non-aligné et soutenant les mouvements de libération comme l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

C’est l’arrivée au pouvoir du BJP en 1998 qui donne un coup d’accélérateur au rapprochement avec Israël. La grille de lecture est alors : nous avons les mêmes adversaires (les musulmans), les mêmes amis (les États-Unis), et une coopération militaire discrète remontant aux années 1960. De fait, le retour au pouvoir du parti du Congrès en 2004 ne remet pas en question ce rapprochement israélo-indien qui se manifeste principalement dans le domaine militaire et celui de la haute technologie. Les nationalistes hindous du BJP et de la myriade d’organisations qui gravitent autour de lui ne font pas mystère de leur sympathie pour Israël au nom d’une communauté d’intérêts supposée contre les pays musulmans tandis que le gouvernement actuel, contre toute évidence, soutient que la politique indienne vis-à-vis des Palestiniens n’a pas changé.

L’«  Asie occidentale  »

Cette visite à venir de Narendra Modi aura en tout état de cause l’avantage de mettre fin à l’ambiguïté et à l’hypocrisie qui marquaient ces relations depuis plus d’une vingtaine d’années. Peut-être amènera-t-elle aussi l’Inde à clarifier sa politique au Proche-Orient. Car, aussi incroyable que cela puisse paraître, New Delhi n’a pas de politique proche-orientale, et encore moins de stratégie dans la région. Elle a, en fait, autant de politiques que d’interlocuteurs et essaie de se contredire le moins possible, mais cela ne fait pas une stratégie. Pour un pays qui ambitionne à raison une place de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, c’est un sérieux problème.

Pour commencer, les Indiens ont un problème avec le concept même de Proche-Orient. Ce terme européocentriste hérité de l’époque coloniale est rejeté par les analystes et politiques indiens qui lui préfèrent celui d’Asie occidentale. Peu importe d’ailleurs que l’Égypte, la Libye ou le Soudan — pays africains — soient inclus dans cette région. Cela explique peut-être en partie, mais pas seulement, pourquoi les gouvernements indiens n’ont jamais jusqu’à ce jour envisagé la région dans son ensemble ni formulé de stratégie globale.

En effet, l’Inde se voit à juste titre comme la puissance centrale du sous-continent indien et attend des puissances étrangères qu’elles la considèrent comme telle. Elle a défini des politiques séparées selon qu’elle traite avec l’Iran, les pays arabes du Golfe, Israël ou les Palestiniens. Pays anciennement colonisé, l’Inde tire sa fierté depuis l’indépendance en 1947 de son refus de toute ingérence (même si sa pratique est quelque peu différente chez ses voisins du Sri Lanka, du Bhoutan ou du Népal). C’est pourquoi, par principe, elle refuse de prendre position dans les différends entre pays tiers.

Non ingérence diplomatique

Tout récemment, dans la guerre du Yémen, l’Inde s’est illustrée en mettant sa marine au service de l’évacuation de ressortissants indiens et asiatiques du Yémen, mais a refusé de prendre position sur le bien-fondé des attaques de la coalition menée par l’Arabie saoudite. De même, l’Inde fait de son mieux pour traiter ses relations bilatérales avec l’Iran d’un côté, les pays arabes du Golfe de l’autre, comme si l’on pouvait faire abstraction des tensions entre ces derniers.

D’ailleurs, les relations diplomatiques de l’Inde avec les pays arabes sont aussi dépolitisées que possible. Cela tient en grande partie à la crainte, déjà évoquée, de retombées négatives sur les relations de New Delhi avec des pays tiers, mais aussi à la perception durable que les pays arabes du Golfe sont par principe favorables au Pakistan. Mais ce qui a été une réalité pendant des décennies l’est beaucoup moins aujourd’hui : d’une part, les pays du CCG reconnaissent le potentiel de l’Inde après l’avoir durablement sous-estimé  ; la longue visite effectuée en Inde en janvier 2006 par le roi Abdallah d’Arabie saoudite marque cette évolution. De l’autre, les pays du CCG prennent leurs distances avec le Pakistan, et le refus de ce dernier de soutenir l’opération saoudienne au Yémen au printemps 2015 n’a fait qu’accentuer ce refroidissement.

D’un point de vue de politique intérieure, régulièrement accusé de négliger les musulmans indiens, le gouvernement nationaliste hindou de Modi n’est pas fâché d’afficher de bonnes relations avec les États arabes musulmans du Golfe. D’un point de vue économique, ces mêmes bonnes relations sont une nécessité pour la croissance du pays et les investissements étrangers dont Modi a fait une priorité.

Depuis son accession au pouvoir en mai 2014, Narendra Modi s’est efforcé de redonner une cohérence à une diplomatie qui avait perdu en lisibilité depuis une trentaine d’années et l’essoufflement du Mouvement des non-alignés. En abordant ses relations avec les entités qui composent le Proche-Orient (Iran, pays arabes du Golfe, autres pays arabes, Israël et Palestine), la logique voudrait que le gouvernement que dirige Narendra Modi lui donne un cadre global et lisible. Son penchant personnel le porterait sans aucun doute vers un soutien franc à Israël. La prudence dont il a témoigné depuis son arrivée aux affaires et les traditions d’un appareil diplomatique indien rétif à l’idée de se mêler des conflits des autres laissent penser au contraire qu’il avancera sur cette voie avec circonspection.

Voir aussi :

L’Inde de Narendra Modi : quelle stratégie ?

La Modi-fication de l’Inde

Coup de balai clanique à Riyad

Posted in Moyen-Orient by odalage on 29 avril 2015

Par Olivier Da Lage

On a donc appris nuitamment le remaniement d’ampleur auquel vient de procéder le roi Salman. Le plus important est que le prince héritier Mouqrin, nommé voici un an « vice-prince héritier » par le roi Abdallah a été relevé de sa charge « à sa demande » et remplacé par son suivant de liste, le prince Mohammed bin Nayef, tandis qu’apparaît dans la file d’attente le propre fils du roi, Mohammed bin Salman. Bien d’autres changements significatifs accompagnent celui-ci, notamment le remplacement du ministre des Affaires étrangères, le prince Saoud Al Fayçal, en poste depuis… 1975 par l’actuel ambassadeur du royaume aux États-Unis Adel Joubair.

Quelques réflexions, en vrac, sur ces décisions royales.

  • Le roi Salman s’assoit sur les institutions léguées par son prédécesseur Abdallah, et notamment le Conseil d’allégeance institué en 2006, représentant toutes les lignées de la descendance d’Abdelaziz. Les nominations des prince héritiers et vice-prince héritiers effectuées par Abdallah avaient été discutées et validées (non sans débat, d’ailleurs) par le Conseil d’allégeance. Salman n’en a cure et a décidé de se passer de l’avis de ce conseil. Incidemment, l’idée que le prince Mouqrin aurait demandé de lui-même à être relevé de ses fonctions est risible et évoque irrésistiblement le communiqué du Kremlin annonçant en 1964 le remplacement de Khrouchtchev par Brejnev à la tête du PCUS.
  • Les choix de Salman, quels qu’en soient les justifications, favorisent exclusivement la lignée des Soudayri (les fameux « Sept Soudayri », fils de Hassa bint Soudayri, parmi lesquels Fahd, Khaled, Nayef, Sultan et Salman lui-même) en écartant les proches du défunt Abdallah et notamment la lignée des fils du roi Fayçal.
  • Pour la première fois depuis 1953, un roi d’Arabie nomme comme successeur l’un de ses fils. Mouqrin était le plus jeune fils du fondateur du royaume. Désormais, on sait que le prochain roi d’Arabie sera, quoi qu’il arrive, un petit-fils d’Abdelaziz. Le saut de génération est là.
  • En nommant Adel Joubair à la tête de la diplomatie saoudienne, Salman nomme un jeune technicien extrêmement compétent et loyal (il avait été le conseiller diplomatique d’Abdallah avant d’être nommé par ce dernier ambassadeur à Washington). Mais, n’étant pas membre de la famille régnante, il sera un conseiller et un exécutant, mais pas un centre de pouvoir pouvant contester celui des princes.
  • Last, but not least, confirmant ses premières décisions du mois de janvier aussitôt après son accession au pouvoir, Salman s’affirme en monarque autoritaire, hardi et résolu, ne reculant pas devant la confrontation, que ce soit à l’intérieur du royaume ou en politique étrangère (l’exemple de la guerre du Yémen est parlante). Mais contrairement à tous ses prédécesseurs, sans exceptions, qui cherchaient le consensus au sein de la famille et préféraient privilégier l’unité de celle-ci, même si cela signifiait renoncer à faire prévaloir leurs vues (les exemples ne manquent pas), Salman mise tout sur un clan, celui des Soudayri, et de jeunes technocrates qui ne risquent pas de contester son autorité. Dans un premier temps, l’efficacité du système de décisions devrait en profiter. Mais à terme, quand les premières tensions sérieuses se feront jour, est-on vraiment assuré que Salman et ses affidés pourront compter sur une loyauté à toute épreuve du reste des Saoud ? Il est bien trop tôt pour y répondre, mais la question se pose déjà.Lire également :

    Arabie : le legs d’Abdallah
    « Game of thrones » à Riyad

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