Le Blog d'Olivier Da Lage

Inde. Pourquoi le plan de Modi contre les musulmans ne passe pas

Posted in Divers by odalage on 16 janvier 2020

Par Olivier Da Lage

Cet article est initialement paru le 16 janvier 2020 sur Orient XXI en français, en anglais, en arabe et en espagnol

En refusant la nationalité aux réfugiés musulmans de trois pays frontaliers, le premier ministre vise en réalité les musulmans indiens, dont il veut faire des apatrides. Face à une telle onde de choc, ceux-ci se mobilisent avec une ampleur inédite contre les excès du nationalisme hindou.

Les musulmans ne comptent peut-être que pour 14% de la population de l’Inde, mais ils représentent 180 millions de personnes — presque autant que la population du Pakistan. Dans quelques décennies, le nombre des musulmans indiens dépassera celui de l’Indonésie, faisant de l’Inde le plus grand pays musulman du monde en nombre d’habitants. Mais des musulmans minoritaires, à qui l’on fait sentir de façon croissante qu’ils ne sont que tolérés dans leur propre pays.

L’hindutva («hindouïté») est l’idéologie constitutive du Bharatiya Janata Party (BJP, Parti indien du peuple) et Narendra Modi, l’actuel premier ministre de l’Inde arrivé au pouvoir en 2014 et reconduit de façon éclatante lors des législatives de mai 2019 en est le fidèle disciple. En 2014, cependant, Modi avait plutôt fait campagne sur la bonne gouvernance — le pays était alors plongé dans des scandales financiers impliquant des dirigeants du Congrès — et la promesse du développement (1).

Débarrasser le pays des «termites»

Cinq ans plus tard, les résultats économiques n’étant pas au rendez-vous, le BJP a au contraire mené une campagne fondée sur les revendications de base des nationalistes hindous : la fin du statut spécial pour le Cachemire — seul État majoritairement musulman —, la construction d’un temple dédié à Ram sur l’emplacement de la mosquée d’Ayodhya, détruite en décembre 1992 par des militants nationalistes, ce qui avait entraîné des émeutes communautaires faisant plusieurs milliers de morts, et l’instauration d’un Code civil uniforme, mettant fin aux statuts particuliers des chrétiens et des musulmans. Lors de la campagne, les dirigeants du BJP et Modi lui-même assimilaient facilement l’opposition, et notamment le Parti du Congrès à l’ennemi pakistanais. Quant à Amit Shah, le président du BJP, il promettait de débarrasser l’Inde de ses «infiltrés», ses «termites» (autrement dit les immigrants sans papiers musulmans venus du Bangladesh) et de les rejeter dans le golfe du Bengale.

La victoire écrasante du BJP, qui lui a donné une majorité absolue à la chambre basse (avec 37,4% des voix, compte tenu du mode de scrutin) le dispensant de faire des concessions à des alliés, a été interprétée par Modi comme un mandat clair l’autorisant à mettre en œuvre sans délai le programme du BJP.

Le Cachemire à l’isolement

C’est ainsi que le 5 août, Amit Shah a fait voter par le Parlement l’abrogation de l’article 370 de la Constitution qui avait permis l’accession du Cachemire à l’Union indienne, longtemps après les autres États indiens. Cet article accordait une large autonomie au Cachemire et résultait d’un compromis avec les dirigeants de cette région pour rejoindre l’Inde alors que le Pakistan la convoitait également. Hors du Cachemire, cette initiative a été très bien accueillie par la population hindoue et par des médias indiens de moins en moins indépendants. Sur place, un couvre-feu implacable a été imposé, les dirigeants politiques assignés à résidence, y compris d’anciens alliés du BJP et l’Internet coupé. Les étrangers (2), et même les parlementaires d’opposition se sont vu interdire l’accès au Cachemire tandis que les autorités affirmaient que tout était normal sur place. La Cour suprême, que l’on avait connue plus courageuse, s’est refusée à examiner dans l’urgence les cas d’habeas corpus (3) qui lui étaient soumis. Six mois plus tard, elle ne l’a toujours pas fait.

Un jugement discuté sur la mosquée Babri d’Ayodhya

Dans l’intervalle, cette même Cour suprême tranchait enfin le 9 novembre 2019 le litige portant sur la mosquée Babri d’Ayodhya, détruite en 1992 par des militants extrémistes voulant «reconstruire» le temple dédié à Ram qui, selon eux, avait été rasé pour ériger la mosquée au XVIe siècle sous l’empereur moghol Babour. Dans leur jugement d’un millier de pages, la Cour reconnait que sa destruction était illégale et qu’il n’existe pas de preuves irréfutables d’un temple préexistant à l’emplacement de la mosquée. Mais les hauts magistrats font droit aux demandes des plaignants hindous et leur accordent le droit exclusif de construire un temple sur ce lieu, tout en concédant aux musulmans cinq acres (environ deux hectares) un peu plus loin.

Cette décision a été appréciée diversement par ceux qui ont critiqué son manque de base juridique. Certains ont accusé les juges de se plier au «majoritarisme» ambiant, d’autres ont estimé que c’était un jugement politique, mais d’apaisement, permettant ainsi d’éviter les violences qu’un jugement opposé aurait sans nul doute provoquées de la part des extrémistes hindous de la Sangh parivar (4). De fait, la plupart des organisations représentatives de musulmans ont renoncé à faire appel de ce jugement.

Des hindous privés de nationalité dans l’Assam

Parallèlement, l’État d’Assam, dans le nord-est, venait d’achever la compilation de son Registre national des Citoyens (NRC). Un projet remontant aux années 1980, sous le gouvernement de Rajiv Gandhi. L’Assam, frontalier du Bangladesh, est traversé depuis plusieurs décennies par des poussées xénophobes tenant à la présence de nombreux immigrés sans papiers venus du pays voisin. Les Assamais sont nombreux à vouloir chasser de leurs terres ceux qui n’en sont pas originaires. Le gouvernement du BJP, avec l’appui de la Cour suprême alors présidée par le juge Gogoi, un Assamais, fait accélérer le processus. En septembre 2019, les premiers chiffres dénombraient 4 millions de personnes n’ayant pas franchi l’obstacle en prouvant qu’elles étaient indiennes. Cela a provoqué un choc, car nombre des personnes rejetées (près des deux tiers) sont des hindous, y compris des militaires de haut rang. Un nouveau calcul revoit les chiffres à la baisse et finalement 1,9 million d’Indiens découvraient soudainement qu’ils ne l’étaient plus.

Il leur fallait établir qu’eux-mêmes ou leurs parents étaient résidents en Assam avant l’indépendance du Bangladesh en 1971, ce qui dans un pays où l’état civil est erratique, voire inexistant, est tâche impossible pour nombre d’Indiens. À l’initiative du gouvernement de New Delhi, des camps de rétention sont érigés pour y parquer ces nouveaux apatrides.

C’est alors qu’Amit Shah, qui avait promis lors de la campagne du printemps 2019 et plus récemment, en novembre, de généraliser à toute l’Inde ce recensement des citoyens expérimenté en Assam, se rend le 10 décembre devant la chambre basse, où il sait pouvoir compter sur une majorité automatique, pour présenter un amendement à la loi sur la citoyenneté de 1955. Le Citizenship Amendment Bill (CAB). Par cet amendement, les sans-papiers qui résident illégalement en Inde pourront accéder à la naturalisation s’ils proviennent de trois pays du voisinage : le Pakistan, le Bangladesh et l’Afghanistan, à condition qu’ils appartiennent aux minorités religieuses suivantes : hindous, bouddhistes, sikhs, parsis, jaïns et chrétiens. Les musulmans ne sont pas nommés, pas davantage que d’autres voisins de l’Inde comme le Sri Lanka ou le Népal. Amit Shah s’évertue à proclamer, sans convaincre, que les musulmans indiens ne sont pas concernés et n’ont rien à craindre, puisqu’il s’agit d’octroyer des droits nouveaux à des victimes de persécutions religieuses et non pas d’en retirer à quiconque.

En contradiction avec une Constitution laïque

Le projet, facilement voté à la chambre basse, trouve également une légère majorité à la chambre haute, malgré les protestations de l’opposition qui dénonce pêle-mêle la nature discriminatoire à l’encontre des musulmans de cette nouvelle loi, désormais baptisée CAA (Citizenship Amendment Act) et son caractère inconstitutionnel. Pour la première fois, en effet, la religion devient un critère de nationalité alors que la Constitution indienne est laïque et que la jurisprudence constante de la Cour suprême a consacré la laïcité comme l’un des fondements de l’ordre juridique du pays.

Tandis que des juristes préparent la saisine de la Cour suprême, une onde de choc secoue les musulmans indiens. Dans l’ensemble, depuis deux décennies, ces derniers ont fait preuve de beaucoup de résilience face à la montée du majoritarisme hindou qui entend les reléguer dans un statut de citoyens de seconde classe. Ils ont — avec d’autres — timidement protesté devant la montée des discriminations et des lynchages dont certains d’entre eux étaient victimes, notamment depuis l’arrivée au pouvoir du BJP, mais dans l’ensemble, collectivement, ils ont absorbé les coups avec constance et résignation. Mais là, c’est leur statut de citoyens indiens qui est ouvertement remis en cause.

Des étudiants battus à New Dehli

Un peu partout dans le pays, des manifestations éclatent. L’une d’elles change la donne, celle des étudiants de la Jamia Millia University de New Delhi. Cet établissement universitaire musulman prestigieux, dont les étudiants et professeurs ne sont pas tous musulmans compte des personnalités éminentes parmi ses anciens élèves. Le 15 décembre, la police de Delhi (qui dépend directement du ministère de l’intérieur) pénètre dans les locaux de l’université et tire des gaz lacrymogènes à l’intérieur même de la bibliothèque universitaire; de nombreux étudiants sont battus à coup de lathis (cannes en bois utilisées par la police) et interpellés.

Les images vidéo font le tour des réseaux sociaux et, en quelques heures, des mouvements de solidarité se déclenchent au sein d’établissements universitaires dans presque tous les États indiens, y compris ceux qui s’étaient jusqu’alors signalés par leur dépolitisation. Le soutien le plus spectaculaire vient sans conteste des étudiants de la Benares Hindu University (BHU), haut lieu de l’hindouisme et située au cœur de la circonscription électorale du premier ministre Modi.

Féroce répression en Uttar Pradesh

Le gouvernement a beau dénoncer la «désinformation», répéter que le CAA ne menace aucunement les musulmans indiens et Narendra Modi lui-même affirmer le 22 décembre devant 200 000 militants et sympathisants du BJP qu’il n’existe aucun projet de recensement national des citoyens (NRC) à l’échelle de l’Inde, l’agitation persiste et s’étend. Parfois durement réprimée, notamment dans l’État d’Uttar Pradesh où la police est directement sous les ordres de Yogi Adityanath, chef du gouvernement local, un moine soldat placé par Modi lui-même et qui ne fait pas de quartier. Sa police laisse de nombreux morts parmi les manifestants et les cas d’arrestations massives, de torture et de destruction de biens se multiplient.

C’est que le CAA et le NRC prennent en tenaille les musulmans indiens. Comme l’a indiqué dans un tweet Amit Shah lui-même en avril, «D’abord, nous ferons voter l’amendement à la loi sur la citoyenneté et nous naturaliserons les réfugiés hindous, bouddhistes, sikhs et jaïns, les minorités religieuses des nations voisines. Puis nous mettrons en œuvre le NRC pour débarrasser notre pays des infiltrés».

À peine le NRC remisé par le premier ministre, le même Narendra Modi lance par anticipation le recensement ordinaire de la population, le National Population Register (NPR). La nouveauté, dans ce recensement qui n’est pourtant pas le premier du genre, est qu’il envisage de demander la date et le lieu de naissance non seulement de la personne interrogée, mais également celles de ses parents. Autrement dit, presque toute la population indienne est concernée, car même s’il est prévu de ne poser la question directement qu’à ceux qui sont nés après 1985, le simple fait de demander également les détails de la naissance des parents, nécessaire pour passer le filtre du NPR, revient à établir également la nationalité de ces derniers.

Dans un pays où il n’est obligatoire que depuis 1969 de déclarer une naissance à l’état civil de sa commune et où l’âge médian est de 28 ans, cela revient en pratique à suspendre une épée de Damoclès au-dessus de la tête de presque tous les musulmans du pays. Car ceux qui seraient marqués comme «douteux» par l’administration pourront être repêchés grâce au fameux CAA. À condition, naturellement, de n’être pas musulmans. Et voilà comment une loi qui n’est officiellement pas censée concerner les musulmans indiens finit par les concerner très directement.

Le retour de la désobéissance civile

La mobilisation anti-CAA-NRC-NPR a visiblement pris de court le gouvernement Modi, qui n’entend pas pour autant renoncer à son projet. Plusieurs États indiens parmi les principaux, notamment le Bengale-Occidental et le Kerala ont fait savoir qu’ils refusaient de prêter leur concours au recensement et même s’y opposeraient. Des éditorialistes, jusqu’alors silencieux face aux excès des nationalistes hindous, ont pris la plume pour souligner l’ampleur de la désobéissance civile s’inspirant du satyagraha du Mahatma Gandhi. Les menaces qui pèsent sur l’idée même de l’Inde ont réveillé de nombreux Indiens, jusqu’alors passifs ou effrayés.

L’enjeu est de savoir si, même dirigée par le BJP, l’Inde peut demeurer ce pays laïc qui respecte toutes les religions à égalité, comme le voulaient les pères de l’indépendance indienne, ou si elle est sur le point de devenir ce «Pakistan hindou» que Nehru rejetait de toutes ses forces.


  1. Son slogan de campagne était «Sabka saath, sabka vikas» (solidarité avec chacun, développement pour tous).
  2. À l’exception d’une délégation de 27 membres du Parlement européen, dont 22 d’extrême droite, invités en octobre par le gouvernement à se rendre compte de la «normalité» de la situation.
  3. NDLR. Principe juridique selon lequel toute personne arrêtée a le droit de savoir pourquoi, et de quoi elle est accusée. Ensuite, elle peut être libérée sous caution, puis amenée dans les jours qui suivent devant un juge. À l’origine loi votée au XVIIe siècle par le Parlement anglais, l’habeas corpus signifie aujourd’hui le contraire de la détention arbitraire.
  4. La «famille des organisations» qui regroupe autour du BJP des dizaines d’organisations et notamment la Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, en français «Organisation patriotique nationale») sa matrice idéologique fondée en 1925 sur le modèle des milices fascistes.
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Mort du sultan Qabous ben Saïd, transformateur d'Oman et discret diplomate

Posted in Moyen-Orient by odalage on 11 janvier 2020

Par Olivier Da Lage

Cet article est initialement paru le 11 janvier 2020 sur rfi.fr

Le sultan Qabous ben Saïd, qui vient de mourir d’un cancer du côlon vendredi soir à l’âge de 79 ans, a dirigé son pays pendant un demi-siècle, transformant profondément le sultanat d’Oman. Au Moyen-Orient, il incarnait une forme de stabilité, non seulement du fait de la durée de son règne, mais par le souci qu’il a eu de maintenir des relations avec tous les pays de la région, qu’il s’agisse de l’Egypte de Sadate, de l’Irak de Saddam Hussein, d’Israël ou de la République islamique d’Iran, permettant souvent à des pays en conflit de se parler en toute discrétion.

Le 23 juillet 1970, Qabous ben Saïd, qui va avoir trente ans, renverse son père, le sultan Saïd ben Taymour, dans une révolution de palais avec l’appui des forces spéciales britanniques, les fameux SAS britanniques qui, dans le passé, avaient tant de fois conforté le trône de Saïd. On ne peut même pas dire que dans ce coup d’État, aucune goutte de sang n’a été versée : Saïd, dans un baroud d’honneur théâtral, se blesse lui-même en cherchant à prendre son pistolet pour résister.

En fait, il est probable que l’idée de renverser son père a été soufflée à Qabous par les Britanniques. La situation du sultanat les inquiète au plus haut point. Saïd ben Taymour, despote médiéval, maintient son pays dans un état d’arriération terrifiant : à sa chute, il n’existe qu’une clinique et qu’une seule école dans tout le sultanat, complètement fermé au monde extérieur. Il en résulte une situation sanitaire déplorable et un analphabétisme généralisé. Le sultan fait toutefois une exception à cette politique d’autarcie en envoyant son fils en 1958 se former à l’étranger dans la prestigieuse académie militaire britannique de Sandhurst. Les longues études du jeune Qabous creusent le fossé avec son père. Dès son retour en 1964, ce dernier l’assigne à résidence à Salalah, à la capitale du Dhofar, à côté du palais. Il y passe six ans, confiné dans une simple chambre. Sa mère, elle-même Dhofarie, vient de temps à autres réconforter Qabous et adoucir sa détention. Un vrai conte des Mille et une nuits en plein XXe siècle !

La guerre du Dhofar

Les seuls étrangers autorisés à résider dans le pays sont les soldats britanniques qui assurent la sécurité du sultanat de Mascate et d’Oman, et du sultan lui-même. La légende prétend même qu’il n’existe qu’un seul appareil téléphonique et que le sultan Saïd le garde sous clé ! En tout cas, le réseau téléphonique est effectivement embryonnaire à l’orée des années 70. Et, en application des lubies du souverain, les portes de la ville de Mascate, la capitale, sont fermées à la tombée de la nuit et les habitants ne peuvent sortir le soir que munis d’une lanterne à la hauteur du visage, sous peine d’être abattus par la police. Depuis 1964, la région du Dhofar, au sud-ouest du sultanat, est en proie à un soulèvement causé par l’extrême-pauvreté malgré la présence de pétrole ainsi que le mépris de la capitale pour les spécificités ethno-linguistiques des dhofaries. Mais rapidement, des puissances extérieures appuient la rébellion, d’abord l’Arabie saoudite, puis l’Egypte et enfin la Chine et l’Union soviétique. En Occident, on s’alarme des risques d’une poussée communiste dans la péninsule arabique, du fait de la politique rétrograde de Saïd ben Taymour.

Même relégué à Salalah, Qabous n’est pas aussi isolé que se l’imagine Saïd. Á Sandhurst, Qabous a noué d’utiles relations avec des officiers britanniques. Les autorités de Londres ont eu le temps d’évaluer et d’apprécier son intelligence et son ardeur au travail. Le Royaume-Uni commence à trouver pesant l’isolement imposé par le monarque à son pays. Certes, cet isolement a permis de tenir à l’écart la France au profit exclusif de la Grande-Bretagne, mais désormais, cet autocrate appartient vraiment trop au passé. Ils ne semblent pas avoir eu trop de mal à convaincre Qabous que l’avenir du sultanat passait par le renversement de son père.

Cooptation des anciens adversaires

A peine assis sur le trône, Qabous ne perd pas un instant pour rattraper le temps perdu. Son premier geste est de changer le nom du pays : le sultanat de Mascate et d’Oman devient le sultanat d’Oman pour affirmer l’unité du pays. Il met en chantier écoles et hôpitaux, et s’engage dans une lutte totale contre la rébellion du Dhofar, ouvertement soutenue par Pékin et Moscou. Pour ce faire, il s’appuie sur ses conseillers britanniques, sur des soldats jordaniens ainsi que des militaires iraniens dépêchés par le Shah en 1973. Deux ans plus tard, la révolte est écrasée. L’intelligence de Qabous est de coopter ses anciens ennemis en faisant preuve de magnanimité. Le Dhofar est désenclavé par la construction d’une autoroute Mascate Salalah d’un millier de kilomètres et les Dhofaris se taillent la part du lion dans les emplois administratifs de certains ministères, comme celui du pétrole. Son ministre des affaires étrangères emblématique nommé en 1982 est, lui aussi, dhofari. Le fait que Qabous lui-même soit à moitié dhofari par sa mère aide à la réconciliation.

Peu de dirigeants peuvent se targuer d’avoir façonné leur pays. C’est le cas de Qabous. En quelques années, la transformation du pays est spectaculaire. Jusqu’à ce jour, la propagande officielle parle de l’ère qui s’est ouverte en juillet 1970 comme de la nahda, la renaissance. Dans les rues, sur les immeubles, et dans les bureaux, partout s’affiche la figure paternelle et rassurante du sultan, le chef enturbanné au visage doux et régulier du teint cuivré de nombreux Omanais, riches d’une longue histoire de métissage entre Indiens, Arabes et Africains. Lorsqu’il arrive au pouvoir en 1970, qui aurait pu imaginer que s’ouvrait un règne de cinquante ans ? La population omanaise est jeune et aujourd’hui, bien peu ont connu d’autre souverain que Qabous.

« Un monarque absolu régnant par consensus »

Il veille à élargir la participation et la consultation, selon la tradition ibadite, mais à dose homéopathique. Il ne viendrait à l’idée de personne de parler de démocratisation, même si le conseil consultatif omanais institué dans les années 1990 est désormais élu depuis 2003. Mais le sultan est source de toute autorité et un observateur a pu le qualifier de « monarque absolu régnant par consensus ». Les opposants n’ont guère l’occasion de s’organiser : la police secrète, redoutablement efficace, s’occupe d’eux avant qu’ils aient pu représenter la moindre menace.

Sur le plan extérieur, la diplomatie omanaise est marquée par une très grande continuité selon un principe cardinal : Oman parle à tout le monde et ne rompt jamais ses relations. Seul dans le monde arabe, Qabous a gardé des liens avec Sadate après les accords de Camp David, après la chute de son allié le Shah d’Iran, il a noué des relations cordiales avec la République islamique, Oman n’a rompu ni avec l’Iran, ni avec l’Irak, ni même avec le Qatar malgré la pression de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Qabous a reçu deux Premiers ministres israéliens tout en gardant des liens étroits avec les Palestiniens. Alors que le Sud Yémen avait servi de base arrière à la guérilla dhofarie, Qabous a accueilli les anciens dirigeants sud-yéménites fuyant leur ancien pays. Certains d’entre eux ont même pris la nationalité omanaise, tout comme la fille adoptive de l’ancien dictateur libyen Kadhafi. Enfin, c’est en Oman que se sont, dix-huit mois durant, rencontrés en secret des diplomates iraniens et américains, ce qui a permis la signature de l’accord sur le nucléaire iranien en juillet 2015.

Les deux enveloppes

Qabous, qui n’a été marié que trois ans, n’a pas d’enfant. Sans doute pour ne pas susciter des vocations de putschiste dans ce pays qui a connu cinq coups d’État familiaux en un siècle (y compris le sien) et pour conserver jusqu’au bout l’intégralité de son pouvoir, il s’est abstenu de désigner un prince héritier, faisant savoir que si le conseil de famille ne parvenait pas à lui trouver un successeur en trois jours, il avait inscrit un nom dans deux enveloppes, l’une conservée à Mascate et l’autre à Salalah. De ce fait même, il rassurait ceux qui se seraient inquiétés d’une crise de succession à son décès. Jusqu’au bout, Qabous est resté maître de son destin et de celui du sultanat dont il a pris la responsabilité depuis le renversement de son père, voici un demi-siècle.

Ce samedi 11 janvier, Haitham ben Tarek, ministre du Patrimoine et de la Culture et cousin du défunt sultan Qabous, a prêté serment comme nouveau sultan d’Oman, a annoncé le gouvernement.

En première ligne dans l’affrontement États-Unis-Iran, les monarchies du Golfe ont peur. Et à juste titre.

Posted in Divers, Moyen-Orient by odalage on 8 janvier 2020

Article publié initialement sur Paroles d’actu le 7 janvier 2020

“Be careful what you wish for, you may just get it”.

Depuis plus d’une dizaine d’années, plusieurs monarques du Golfe pressent les États-Unis d’attaquer l’Iran et de renverser son régime. Feu le roi Abdallah d’Arabie saoudite, recevant en 2008 le général américain David Petraeus, avait imploré les Américains de « couper la tête du serpent », autrement dit l’Iran. Le même message, plus direct et employant des expressions moins imagées, était relayé par les souverains de Bahreïn et d’Abou Dhabi, à la grande satisfaction du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou qui se félicitait publiquement de la convergence entre Israël et les monarchies du Golfe.


Mais l’administration Obama ne partage pas cette vision extrême de la façon de traiter avec l’Iran. De toute façon, les États du Golfe, ou en tout cas certains d’entre eux, sont ulcérés par la façon dont Obama réagit aux « printemps arabes » qu’ils voient comme une menace existentielle alors que les États-Unis voient une opportunité pour les peuples de la région de se faire entendre. Le comble est atteint lorsqu’ils apprennent en 2015 qu’Américains et Iraniens négocient secrètement depuis un an et demi sous l’égide du sultanat d’Oman qui ne leur a rien dit, bien qu’il soit membre du Conseil de coopération du Golfe, comme les cinq autres monarchies de la Péninsule arabique. Ces négociations aboutiront à l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015.

Avec Obama, la rupture est totale et l’Arabie saoudite, comme les Émirats arabes unis et Bahreïn, misent sur son successeur à venir. En fait, ils font davantage que miser : comme on le sait désormais, Abou Dhabi et Riyadh ont travaillé en sous-main pour faire élire Donald Trump. Ce dernier l’ayant emporté, ils attendent la mise en œuvre d’un programme de déstabilisation de l’Iran. De fait, les principaux responsables de l’administration Trump sont connus pour leur hostilité à la République islamique et leurs critiques passées de la passivité supposée d’Obama. Enhardi, le tout nouveau prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman, annonce même en 2017 qu’il va porter la guerre sur le sol iranien. Les premiers gestes de Trump comblent d’aise ces émirs va-t-en guerre : retrait de l’accord de Vienne, renforcement des sanctions pour infliger une « pression maximale » sur l’Iran menaces à l’encontre des Européens qui se risqueraient à ne pas respecter les sanctions… américaines, etc.

Mais au fil du temps, un doute affreux les saisit : et si Trump, en fin de compte, n’était qu’un faux dur, répugnant au conflit ? Après tout, il s’est fait élire sur la promesse de rapatrier les troupes américaines, dont plusieurs dizaines de milliers stationnent au Moyen-Orient et alentour. Ils voient la confirmation de leurs soupçons lorsqu’en juin 2019, un drone américain est abattu par l’Iran au-dessus du golfe Persique sans que cela provoque la moindre réaction. Pis : Donald Trump révèle que les militaires avaient préparé une action de représailles et qu’il y a renoncé en apprenant que le bombardement risquait de provoquer la mort de 250 Iraniens.

Quarante ans après Carter, et trois ans seulement après Obama, les monarques du Golfe se sentent à nouveau abandonnés par l’allié américain.

Dans ce contexte, deux événements vont les conduire à réviser en profondeur leur stratégie.

En juin 2019, deux pétroliers croisant en mer d’Oman, à l’orée du fameux détroit d’Ormuz qui commande l’accès au Golfe, font l’objet d’attaques non revendiquées mais attribuées à l’Iran sans que les démentis de ce dernier ne parviennent à convaincre. Les deux pétroliers sont évacués mais ne coulent pas et tout laisse à penser que ces attaques n’en étaient pas véritablement et constituaient plutôt un avertissement. C’est en tout cas ce que croient comprendre les Émirats arabes unis qui, dans la foulée, annoncent le retrait de leur contingent militaire du Yémen, où ils combattent les Houthis, soutenus par l’Iran. Et en juillet, de hauts responsables émiriens se rendent à Téhéran pour y discuter sécurité maritime. C’est le premier contact de ce niveau depuis six ans entre les deux pays.

De même, le 14 septembre, des installations pétrolières saoudiennes situées à Abqaiq dans la province orientale sont attaquées par les airs avec une précision diabolique. Les Houthis revendiquent une attaque par drones, ce qui est immédiatement mis en doute, à la fois en raison de la sophistication de l’attaque et de la distance de la frontière yéménite. Les regards se tournent naturellement vers Téhéran dont les démentis ne convainquent pas plus qu’en juin. Les Iraniens ne cherchent d’ailleurs pas vraiment à dissiper l’impression qu’ils sont derrière une attaque qui, analyse faite, viendrait plutôt du nord que du sud et parvient à endommager, sans détruire complètement, ces installations vitales pour les exportations saoudiennes. La production de pétrole est temporairement réduite de moitié mais peut progressivement reprendre son rythme de croisière dans les mois qui suivent. Quoi qu’il en soit, à Riyadh aussi, le message a été parfaitement reçu.

Puisque les États-Unis ne semblent pas prêts à venir au secours de leurs alliés arabes, ces derniers doivent s’adapter à la situation nouvelle et, pour la première fois depuis 2015, les Saoudiens paraissent sérieux en affirmant qu’ils veulent mettre fin à la guerre au Yémen. De même, la tonalité des discours saoudiens à l’égard de l’Iran s’est considérablement assouplie. Riyadh et Téhéran échangent directement, ainsi que par l’intérmédiaire de pays tiers naguère encore marginalisés par l’Arabie, comme Oman, le Koweït et le Pakistan.

C’est alors que, prenant tout le monde par surprise, Donald Trump ordonne fin décembre le bombardement de cinq sites des Kataëb Hezbollah irakiennes, une milice chiite liée à l’Iran, en représailles après la mort d’un « sous-traitant » américain en Irak (autrement dit un mercenaire employé par l’armée américaine) tué lors de l’attaque d’une base militaire américaine près de Kirkouk quelques jours auparavant. Moins d’une semaine plus tard, le 3 janvier, le général iranien Qassem Soleimani était pulvérisé par un missile tiré d’un drone américain alors qu’il venait de quitter l’aéroport de Bagdad. Soleimani, l’architecte de l’expansion politico-militaire de l’Iran au Moyen-Orient, était un très proche du guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei au point que nombre d’observateurs le qualifiaient de numéro deux du régime, avant même le président Rohani.

Soleimani, qui supervisait directement plusieurs milices chiites irakiennes, revenait à Bagdad avec la réponse du guide à une proposition saoudienne de désescalade transmise par l’Irak, qui agissait en tant que médiateur. L’Arabie saoudite a donc doublement été pris de court, à la fois par une réaction américaine violente qu’elle n’attendait plus, et par le fait que celle-ci intervient alors que Riyadh est engagé dans un processus diplomatique de rapprochement avec la République islamique. Mais à Washington, l’heure est désormais à la rhétorique guerrière, dans la bouche du président Trump que de son ministre des Affaires étrangères Mike Pompeo, sans considération pour les alliés des Américains, qu’il s’agisse des Européens, ouvertement méprisés par Pompeo, ou des alliés arabes du Golfe. Quand ces derniers affirment qu’ils n’ont pas été consultés ni même informés préalablement, leurs déclarations semblent crédibles, tant ils apparaissent désemparés.

À Abou Dhabi, le ministre des Affaires étrangères Anouar Gargarsh que l’on a connu plus belliqueux, plaide désormais pour un « engagement rationnel » et souligne que « la sagesse et l’équilibre » doivent prévaloir. Son homologue saoudien, Adel Jubeir, qui n’était pas le dernier à dénoncer l’Iran dans les termes les moins diplomatiques, insiste désormais sur « l’importance de la désescalade pour épargner les pays de la région et leurs peuples des risques d’une escalade ».

Un universitaire des Émirats arabes unis, Abdulkhaleq Abdulla qui a mis son talent et son influence au service du discours anti-iranien de son gouvernement ces dernières années, déclare à présent que le message à Trump des dirigeants du Golfe peut se résumer ainsi : « Épargnez-nous s’il vous plaît une autre guerre qui serait destructrice pour la région. Nous serons les premiers à payer le prix d’une confrontation militaire. Il en va donc de notre intérêt vital que les choses restent sous contrôle ».

Enfin, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman, dépêche aux États-Unis son frère cadet Khaled ben Salman, vice-ministre de la Défense, ancien ambassadeur à Washington et homme de confiance de MBS avec un message simple à l’attention de l’administration américaine : « faites preuve de retenue ».

L’attaque de juin 2019 contre les pétroliers et celle du 14 septembre contre les installations pétrolières d’Arabie a tiré certaines monarchies pétrolières de leur rêve éveillé dans lequel les Américains pouvaient frapper l’Iran sans conséquences pour eux-mêmes. Cette inconscience était d’autant plus incompréhensible que les Iraniens, depuis plus de trente ans, ont toujours été très clairs : en cas d’attaque américaine ou israélienne, ce sont les monarchies situées de l’autre côté du Golfe qui en paieront le prix. Leurs installations pétrolières et pétrochimiques sont des cibles faciles et aisément à la portée des missiles de la République islamique, tout comme, ce qui est d’ailleurs beaucoup plus grave, les usines de dessalement de l’eau de mer qui assurent l’essentiel du ravitaillement en eau potable des pétromonarchies.

Il ne faudra pas longtemps aux souverains du Golfe, qui ont si longtemps plaidé pour une attaque contre l’Iran auprès des dirigeants américains, pour voir si leur influence est suffisante afin de persuader désormais Donald Trump du contraire.

Le rickshaw de Mr Singh

Posted in Inde by odalage on 17 mars 2019

Mon roman policier ayant pour cadre la ville de Bombay vient de sortir chez Amazon en version papier (7,37 €). Il est également disponible sur les sites Amazon des États-Unis, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne et du Japon.

La version électronique (format Kindle, 4,99 €), est en outre disponible sur les sites Amazon de l’Inde, des Pays-Bas, du Brésil, du Canada, du Mexique et de l’Australie.

Qui peut bien en vouloir au directeur du département d’archéologie du Collège Saint Xavier de Bombay au point de l’assassiner ? Et surtout, pourquoi ? L’inspecteur Sunil Anand se lance dans l’enquête sur ce qui apparaît comme un étrange fait divers. Et la jeune journaliste Sangita Sharma est-elle une alliée dans ses investigations ou une rivale ? Aucun des deux ne soupçonne que des forces occultes sont à l’œuvre pour les empêcher à tout prix de découvrir une vérité qui dérange de puissants intérêts.

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Lire la critique de Véronique Atasi :

« « Le rickshaw de Mr Singh » est un excellent roman qui offre à son lecteur une agréable lecture. »

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Le jour où l’ambassadeur saoudien m’a menacé

Posted in Journalisme, Moyen-Orient by odalage on 14 octobre 2018

Par Olivier Da Lage

Depuis l’annonce de la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, des souvenirs que j’avais enfouis au plus profond de ma mémoire remontent à la surface et ils sont plutôt désagréables. Ils remontent au 27 juin 1990, le jour où l’ambassadeur d’Arabie Saoudite en France m’a menacé.

Deux jours auparavant, l’attachée de presse de l’ambassade m’avait appelé pour me dire que l’ambassadeur voulait me voir. Jamil al-Hujailan était une personnalité impressionnante. Doyen du corps diplomatique arabe, cet ancien ministre du royaume, parfaitement francophone, était l’une des personnalités les plus influentes du Tout-Paris politico-diplomatique. Je me demandais bien ce qu’il pouvait me vouloir, mais j’étais, pour tout dire, flatté et rendez-vous fut pris pour mercredi 27 juin à 10h30.

Jamil al-Hujailan m’accueille chaleureusement, m’offre du café, me demande si j’ai récemment voyagé au Moyen-Orient et si je compte retourner m’y établir comme correspondant (j’ai été en poste à Bahreïn entre 1979 et 1982). Puis il me félicite pour la qualité de mon travail de journaliste, faisant plus particulièrement référence à un article historique que Le Monde a publié quelques mois auparavant sur la prise de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979 ou à un entretien que j’ai récemment accordé à France Culture, opposant mon « honnêteté » à celle d’autres intervenants, ce qu’il a souligné auprès du PDG de Radio France lorsqu’il est intervenu pour se plaindre de l’émission. Il se lance ensuite dans des digressions sur RFI, me faisant bien comprendre qu’il connaît très bien les dirigeants de l’entreprise qui m’emploie.

L’ambassadeur se tait soudain et me regarde avec intensité. Je suis de plus en plus perplexe sur les raisons de ma présence dans son bureau. Puis il se lance et me demande si je suis au courant de l’existence d’un documentaire sur l’Arabie Saoudite dans lequel je suis interviewé. Bien entendu, je le suis. Un documentariste tunisien m’a contacté quelques mois plus tôt pour le film qu’il est en train de préparer sur les droits de l’Homme en Arabie. Ayant obtenu l’autorisation de mon rédacteur en chef, j’ai donc enregistré cet entretien le 10 avril 1990. La tonalité du documentaire n’étant pas très favorable au royaume, je commence à comprendre où mon interlocuteur veut en venir. Je réponds « oui » à sa question. Son regard se durcit soudain :

─ Je vais vous faire une surprise très désagréable. Venez avec moi, vous allez voir cette émission.

Il se lève et m’accompagne sur le palier, vers un ascenseur, et se lâche :

─ Que penseriez-vous si l’on disait que M. Da Lage, journaliste honnête et réputé, avait été utilisé par l’Iran pour un chantage et une campagne de diffamation contre mon pays ?

Interloqué, je réponds que c’est hors de question. Un sourire ironique s’affiche sur le visage de l’ambassadeur.

─ Vous allez voir par vous-même.

Hujailan me mène au deuxième étage, dans la salle vidéo de l’ambassade où me rejoint son chargé de presse, un nommé Omar.

─ Je vous laisse regarder. Si vous le souhaitez, vous pouvez revenir me voir après avoir visionné la cassette.

Je lui réponds sèchement que je n’ai pas l’intention de partir comme un voleur. Il hoche la tête comme pour dire « on verra bien » et quitte la pièce.

Omar s’assied à mes côtés, souriant, et, sans mot dire, met en marche le magnétoscope. J’ai sorti un carnet et un stylo pour noter d’éventuelles phrases qui m’auraient échappé et qui justifieraient l’ire de l’ambassadeur. Cinquante-deux minutes plus tard, rassuré, je range l’un et l’autre. Rien dans mes propos que je puisse renier. Il s’agit en fait de banalités que pourraient proférer tous ceux qui s’intéressent à l’Arabie Saoudite. D’autres intervenants, en revanche, sont plus tranchants, mais je n’en suis pas responsable.

C’est donc confiant que, à 11h45, je retrouve l’ambassadeur dans son bureau. Il me propose à nouveau un café que je décline. L’heure n’est plus aux salamalecs. Je lui dis d’emblée que je comprends qu’il n’ait pas aimé ce qu’il a vu, mais que j’assume l’entière responsabilité de ce que j’ai dit dans ce film, mais pas du documentaire dans son ensemble.

─ Mais vous m’aviez bien dit que vous saviez que ce film était en préparation… objecte-t-il.

Je lui réponds que lorsque l’on donne une interview, c’est forcément pour une émission. Cela ne veut pas dire que l’on sait ce qu’il y aura dedans. Il s’obstine et affirme que je ne pouvais pas ignorer le contenu du documentaire. Je rétorque que de toute évidence, nous ne nous comprenons pas.

─ N’insultez pas mon intelligence ! s’exclame Jamil al-Hujailan qui ne cache plus sa fureur. Je ne peux pas croire qu’un grand journaliste comme vous donne des interviews sans savoir à qui. D’autant que si j’ai la cassette, c’est qu’il est venu me la proposer en demandant trois millions de francs suisses pour qu’elle ne soit pas diffusée. C’est du chantage ! Il nous a bien dit que les trois millions de francs suisses étaient pour dédommager M. Da Lage et XXX (un autre journaliste, également interviewé dans le documentaire).

Estomaqué, je lui réponds que je n’ai pas touché un demi-centime et que je ne permets à personne, pas même à lui, de m’accuser de vénalité et de chantage.

Hujailan se fait silencieux, s’affale dans son fauteuil et me regarde désormais avec commisération. A l’évidence, en affirmant que je pouvais donner une interview gratuitement, sans contrepartie, j’ai perdu à ses yeux toute crédibilité. Ce n’est tout simplement pas imaginable.

─ Alors donnez-moi les noms de ceux qui ont fait cette émission.

Je refuse et lui dis que de toute façon, ils sont au générique du film. L’ambassadeur reprend et m’affirme qu’il a des yeux et des oreilles partout et qu’il finira bien par le savoir. Je hausse les épaules, mais cela me donne un indice sur l’origine de cette copie de travail en noir et blanc qu’il m’a fait visionner. Hujailan prétend que le documentariste lui-même la lui a proposée contre de l’argent en échange d’une non-diffusion. C’est possible, ce genre de pratiques existe, mais cela ne correspond pas au profil du réalisateur sur lequel je me suis quand même un peu renseigné. En revanche, ce dernier m’avait confié qu’il enquêtait sur les liens entre l’ambassade et un célèbre mercenaire français travaillant notoirement pour des monarchies du Golfe. Il ne m’est pas difficile d’imaginer qu’ayant été informé de ce projet, celui-ci ait cambriolé les locaux de la société de production pour mettre la main sur une copie du documentaire, en l’occurrence, une copie de travail, mal dégrossie. Quoi qu’il en soit, cela ne me concerne pas directement, mais ce n’est pas l’avis de l’ambassadeur :

─ Vous n’êtes peut-être pas complice de ce chantage, M. Da Lage, mais en ce cas, vous êtes irresponsable. Malheureusement, vous n’irez plus jamais dans mon pays. Et si vous allez ailleurs dans le monde arabe… Enfin, je n’en dis pas plus. C’est dommage pour la carrière d’un grand journaliste spécialiste du Moyen-Orient comme vous. Je vous conseille fortement de recontacter ce producteur et de vous opposer à la diffusion du documentaire. Vous pourrez alors me recontacter, si vous le souhaitez. Je vous souhaite bon courage, M. Da Lage…

Quelques minutes plus tard, je me retrouve sur le trottoir de la rue de Courcelles, devant l’ambassade, les jambes flageolantes. Je m’assieds sur un banc pour rassembler mes esprit et coucher par écrit tout ce que je viens de vivre. De retour à la radio, je passe plusieurs appels à des amis haut placés : le conseiller pour le Moyen-Orient de Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, le conseiller politique d’Edgar Pisani, président de l’Institut du Monde arabe à qui il me présentera dès le lendemain avec une référence explicite à ce qui m’est arrivé.

J’appelle également XXX, l’autre journaliste présent dans le film, qui a, lui aussi, eu droit au même traitement quelques heures plus tard avec une nuance que me rapporte mon confrère, d’origine maghrébine. L’ambassadeur lui a lâché : « Da Lage, c’est un chrétien, on comprend encore, mais toi, tu es des nôtres alors que pour eux, tu seras toujours un bicot ! ».

Le lendemain, j’appelle l’attachée de presse de l’ambassade en lui répétant mot pour mot ce qui s’est passé dans le bureau de l’ambassadeur et je la mets en garde : si quelqu’un s’avise de répéter les insinuations de Hujailan, je ferai un procès en diffamation au cours duquel tout sera révélé et à toutes fins utiles, j’ai informé les autorités françaises. Affolée, l’attachée de presse me demande de me calmer (il est vrai que j’étais passablement énervé) et de toute évidence, elle ne savait pas comment elle pourrait répéter ce que je venais de dire à l’ambassadeur.

Epilogue n° 1 :

L’invasion du Koweït intervient moins de deux mois plus tard, le 2 août. L’Arabie s’ouvre aux journalistes. RFI veut m’y envoyer alors que je me trouve au Qatar en décembre. Mais l’ambassadeur lui-même téléphone à la radio pour dire que j’étais persona non grata dans le royaume. Dans les mois qui suivent, mon histoire commence à se savoir dans le petit milieu des journalistes spécialisés sur le Golfe. Entre-temps, je me fais un devoir de multiplier les écrits sur l’Arabie pour montrer que leur stratégie d’intimidation n’a pas fonctionné. Le numéro deux de l’ambassade, que je croise à plusieurs réceptions, a l’air très ennuyé et m’assure que l’ambassadeur lui a souvent répété son admiration pour moi et qu’il faudrait que nous trouvions le moyen de nous réconcilier.

Finalement, près de deux ans plus tard, alors que Hujailan s’apprête à quitter la France après plus de vingt ans passés à paris comme ambassadeur, son attachée de presse m’appelle pour me dire qu’il veut me voir. Une fois suffit, je ne vais pas tomber deux fois dans le même piège, est en substance ma réponse. Mais patiemment, elle m’assure que ce n’est pas comme la première fois et qu’il veut sincèrement renouer. Je finis par accepter et je me retrouve dans ce même bureau où il m’a tour à tour humilié et menacé. Ce jour-là, le ton est bien différent.

─ M. Da Lage. On me dit que vous voulez vous rendre dans mon pays. Bienvenue ! Je vais vous aider. Que voulez-vous y faire ?

J’invente sur le champ des sujets de reportage et je donne des noms de personnalités officielles que je souhaite rencontrer. Il note scrupuleusement toutes mes demandes en hochant la tête d’un air approbateur et me dit :

─ Dès cet après-midi, je fais partir un télex avec vos demandes et je prépare votre visa.

Puis, comme traversé par une pensée soudaine, il ajoute :

─ Mais avant d’émettre le visa, je vais sans doute attendre que vos rendez-vous soient confirmés. Cela vous évitera d’attendre pour rien dans votre chambre d’hôtel à Ryad.

Je fais mine d’approuver, sachant parfaitement que je n’aurai pas de nouvelles de sa part, ce qui sera effectivement le cas, mais nous venons ainsi en quelque sorte de rétablir nos relations diplomatiques.

 

Epilogue n° 2

Bien des années plus tard, un ami diplomate me glisse :

─ Au fait, ton histoire avec Hujailan…

Je le coupe :

─ Tu es au courant ?

Il prend un air entendu.

─ Naturellement ! Après votre rendez-vous, l’ambassadeur a été convoqué au Quai d’Orsay pour une mise en garde et on lui a fait très clairement comprendre qu’il n’avait pas à menacer un journaliste français.

 

La Cour Suprême, gardienne de la démocratie indienne

Posted in Inde by odalage on 30 septembre 2018

Olivier Da Lage

Tous les candidats à des élections en Inde doivent désormais publier leur casier judiciaire, ainsi en a décidé fin septembre 2018 la Cour Suprême du pays qui, dans sa décision inédite, précise que la criminalisation de la politique indienne est comme « une termite rongeant l’édifice de la gouvernance constitutionnelle ». Cette décision n’a pas plu, c’est peu de le dire, aux autorités du pays qui reprochent aux hauts magistrats  de sortir de leur rôle en imposant des règles non prévues par la loi votée par le parlement. Réponse du tac au tac de la Cour : les gouvernements critiquent « l’activisme judiciaire pour masquer leurs propres échecs ».

 

Comme la Cour Suprême des États-Unis, la Cour Suprême indienne est bien davantage qu’une cour constitutionnelle, même si sa tâche première est de veiller à l’application de la constitution indienne, et ses décisions façonnent largement l’application des lois en faisant évoluer a société, ou en prenant en compte son évolution. Mais deux différences essentielles la distinguent de son homologue américaine : les juges n’y sont pas nommé à vie et leur nomination est beaucoup moins politisée qu’à Washington, mais surtout, la Cour suprême indienne n’hésite pas à s’autosaisir sans attendre que les affaires remontent à elle. Et heureusement.

 

Car la « plus grande démocratie du monde » est de plus en plus dysfonctionnelle. La violence politique et sociale progresse continûment, les atteintes aux libertés fondamentales sont légion, souvent du fait de potentats locaux au niveau des États, mais également au niveau fédéral où le parti au pouvoir tend à vouloir confisquer le pouvoir. C’est particulièrement vrai depuis que le BJP a remporté la majorité absolue des sièges à la Lok Sabha (chambre basse) en 2014 sans avoir à dépendre d’une coalition pour conserver sa majorité, comme c’était le cas sous le gouvernement précédent, dirigé par le parti du Congrès.

 

En d’autres termes, dans bien des domaines, la Cour Suprême joue le rôle de dernier recours, préservant le fonctionnement démocratique d’une société qui, sans elle, se laisserait gagner par un fonctionnement que l’on ne pourrait certainement plus qualifier de démocratique.

 

Politique et religion

 

La constitution de l’Inde est laïque (secular) mais le BJP, le parti au pouvoir se revendique de l’hindutva, le nationalisme hindou dans un pays où l’écrasante majorité de la population (plus de 80 %) est hindoue. Mais à travers ses différents jugements, la cour suprême s’est toujours refusée à définir l’hindouisme mais a mis en garde contre la tentation de politiciens gardiens auto-proclamés de l’hindouisme de l’enfermer dans un mode de vie particulier. En revanche, la Cour Suprême a décidé en 2017 qu’aucun politicien ne peut invoquer la religion pour gagner des suffrages. La vérité oblige cependant à dire que cette décision est violée presque quotidiennement à travers le pays tout entier.

Dans ce pays extrêmement conservateur sur le plan des mœurs, les plus hauts magistrats indiens ont récemment rendu des décisions qui s’éloignent notablement de la pudibonderie victorienne qui s’est abattue depuis deux siècles sur la terre qui a donné naissance Kama Sutra et qui héberge les sculptures érotiques de Khajurao.

 

Les droits des femmes

 

Fin septembre, la Cour suprême a ordonné à tous les temples hindous d’ouvrir l’accès aux femmes, quel que soit leur âge. En effet, les des temples les plus important, celui d’Ayyapa au Kerala, était interdit aux femmes de 10 à 50 ans, considérées comme impures car susceptibles d’avoir leurs règles. La veille, la haute juridiction avait décriminalisé l’adultère et mis fin au traitement différencié, selon qu’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Une décision dans la droite ligne de celle prise au début de ce même mois de septembre 2018 lorsque la Cour Suprême, dans une décision de 500 pages s’ouvrant par des citations de Goethe, John Stuart Mill et Shakespeare, abroge la fameuse section 377 du Code Pénal, lui aussi hérité de la colonisation britannique, pénalisant l’homosexualité.

 

Le droit à la vie privée

 

S’il est un pays où la notion de vie privée ne va pas de soi, c’est bien l’Inde : la surpopulation des villes et d’une bonne partie des campagnes fait que l’on n’y est jamais seul, les familles étendues sont davantage la règle que l’exception, sauf dans les grandes métropoles et par conséquent plusieurs générations et fratries vient habituellement sous le même toit et suivent un mode de vie tout à la fois communautaire et extrêmement hiérarchisé. Enfin, la politesse à l’indienne commande que l’on interroge son prochain (même s’il s’agit d’un inconnu assis en face de soi dans le train) sur tous les détails de sa vie… et d’y répondre lorsque l’on est interrogé, sauf à passer pour un grossier personnage.

 

C’est pourquoi plusieurs décisions de la Cour Suprême affirmant que la vie privée est un droit fondamental de la personne sont proprement révolutionnaires.

 

Cette annonce a été faite alors que la Cour examinait un recours contre la carte Aadhaar, sorte de carte d’identité biométrique mise en place à partir de 2015 pour tous les résidents. À l’origine, cette carte devait servir à identifier correctement les bénéficiaires des différentes allocations et prenait la suite de la célèbre carte de rationnement. Mais graduellement, toute une série d’intervenants on prévus au départ ont commencé à exiger que leurs services soient reliés au numéro unique d’identité de la carte Aadhaar : fournisseurs d’accès Internet, compagnies de téléphone mobile, banques, établissements scolaires, etc.

 

Comme rien n’est dit de la vie privée dans la Constitution de 1950, les juges ont décidé à l’unanimité, contre l’avis du gouvernement, que le droit à la vie privée faisait intrinsèquement partie du droit à la vie mentionné à l’article 21.

 

Liberté d’expression contre intolérance

 

Mais c’est sans doute dans le domaine de la liberté d’expression que le rôle de la Cour Suprême en tant que gardienne de la démocratie indienne a été le plus significative. La législation de l’Union indienne, plus de soixante-dix ans après l’Indépendance, continue d’être marquée par les textes répressifs hérités du colonisateur britannique. C’est notamment le cas de la loi sur la sédition, qu’en ces temps d’intolérance les autorités et leurs partisans ont tendance à invoquer à tout bout de champ contre opposants, intellectuels et journalistes par trop critiques, en dépit du fait que l’article 19 de la Constitution garantit la liberté d’expression et que l’Inde a signé et ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques dont l’article 19 garantit, lui aussi, cette liberté.

 

En 2015, la haute juridiction a déclaré anticonstitutionnel un article de la loi sur les technologies de l’information qui permettait de poursuivre pénalement les auteurs de propos injurieux, insultants ou malveillant. Pour la Cour Suprême, ces restrictions n’étaient pas raisonnables et « ce qui est offensant pour l’un peut ne pas l’être pour un autre », et la Cour d’exiger que toute restriction soit formulée en termes précis, et proportionnelle au but légitime recherché – formulation très proche de la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’Homme. « L’Internet doit favoriser la liberté politique et non la répression », écrivent les juges dans leur arrêt.

 

Dans d’autres décisions, la Cour a affirmé le droit au silence, qui inclut celui de ne pas chanter l’hymne national dans un établissement scolaire ou universitaire, ce qui est hardi, en ces temps où l’on est prompt à faire la chasse aux « anti-nationaux ».

 

Le « droit à la dissidence »

 

Tout récemment, c’est le droit à la dissidence qui a été garanti par la Cour Suprême indienne. En août 2018, cinq intellectuels d’extrême-gauche ont été arrêtés par la police du Maharashtra sous l’accusation d’avoir comploté pour attenter à la vie du Premier ministre Narendra Modi et de soutenir la guérilla maoïste des Naxalistes. Le terme « naxalistes urbains », forgé pour désigner les intellectuels suspects de mal penser, a été surabondamment utilisé par les politiciens et une grande partie des médias pour désigner ces suspects, et plus généralement, les intellectuels critiques du gouvernement actuel. Mais dans une conférence de presse tenue par la police du Maharashtra, la police de l’État n’a produit que des livres et écrits, certes parfois recourant à une rhétorique révolutionnaire, mais n’évoquant en rien un tel complot.

 

Saisie en urgence par les avocats des cinq suspects, la Cour Suprême a ordonné qu’ils ne soient pas envoyés en prison mais placés en résidence surveillée le temps de l’enquête. Dans leur décision, les magistrats précisent : « La dissidence est la soupape de sécurité de la démocratie… La cocotte-minute explosera si vous ne faites pas de place aux soupapes de sécurité ». La Cour a également sévèrement commenté la conférence de presse tenue par les policiers en dehors de tout processus judiciaire.

 

La liberté artistique

 

La plus haut juridiction indienne s’est également instituée protectrice de la liberté de création. Depuis plusieurs années, nombre de films sont l’objet de vives attaques avant même leur sortie, soit parce qu’ils abordent des sujets controversés, soit parce qu’ils font appel à des acteurs pakistanais, soit parce qu’ils ne donnent pas le point de vue que certains considèrent comme la seule vérité. Voici Une dizaine d’années, le célèbre peintre indien MF Husain a été arrêté à plusieurs reprises et ses œuvres détruites par des extrémistes hindous du Bajrang Dal, puis du Shiv Sena. De multiples plaintes sont lancées contre ce peindre qui a le malheur d’être musulman et d’avoir osé représenter des divinités hindous en tenue légère. Menacé de mort, il doit quitter le pays et s’installe en Inde où il meurt en 2011 alors que la Cour Suprême vient d’annuler le mandat d’arrêt à son encontre.

 

Fin 2017, cette frénésie de censure se poursuit mais la Cour Suprême y met le holà en écrivant que les tribunaux indiens doivent se montrer « extrêmement précautionneux » lorsqu’ils s’ingèrent dans la liberté artistique et le président de la Cour précise : « la liberté d’expression est sacro-sainte et on ne doit pas normalement interférer avec elle (…) Que ce soit dans un film, une pièce de théâtre ou un roman, qui sont des expressions de la création artistique, l’artiste à la liberté de s’exprimer d’une façon qui est légalement répréhensible. » Et la Cour suprême de préciser que les limites à la liberté d’expression prévues par l’alinéa 2 de l’article 19 de la Constitution ne doivent pas être invoquées pour tuer la créativité artistique !

 

Le juge Dipak Misra, qui a présidé la Cour suprême depuis un peu plus d’un an, prend sa retraite en ce début octobre 2018. Son successeur, qu’il a lui-même choisi parmi les autres magistrats de la Cour doit être formellement désigné par le président de la République, est Ranjan Gogoi, qui s’était pourtant publiquement opposé à lui voici quelques mois. Mais au bout du compte, l’unité de la Cour Suprême, où les opinions dissidentes des juges minoritaires sont publiées selon la tradition anglo-saxonne, a prévalu face à la tentation du pouvoir politique de prendre le contrôle de l’institution judiciaire.

 

Pour l’instant, celle-ci résiste bien et la Cour Suprême, à juste titre, est vue par une majorité d’Indiens comme le dernier rempart de l’homme ordinaire face aux tentations des politiques de contrôler leur vie.

Gujarat : victoire à la Pyrrhus pour Modi ?

Posted in Inde by odalage on 18 décembre 2017

Par Olivier Da Lage

Le résultat des élections législatives au Gujarat, l’Etat qu’a dirigé Narendra Modi pendant plus de douze ans, sont désormais connus. Comme il était prévisible, le BJP l’a à nouveau emporté, mais -et c’est la vraie leçon de ce scrutin- avec une marge très faible dans bien des circonscriptions.

Ce qui a sauvé la mise au BJP est l’implication personnelle de Modi dans la campagne quotidiennement pendant près de trois semaines (incidemment, c’est la véritable raison du report du voyage de Macron initialement prévu en décembre) qui a transformé ce vote en plebiscite pour ou contre Modi, fils de la terre du Gujarat.

Autre leçon, la spectaculaire remontée du Congrès, donné quasiment pour mort naguère encore, campagne menée par Rahul Gandhi, tout nouveau président du Congrès à la suite de sa mère Sonia. Il y a peu, il était de bon ton d’évoquer sur un ton condescendant cet héritier réticent à assumer la relève. Or, tout le monde s’accorde à dire qu’il a mené une bonne campagne et a su trouver le ton juste.

Bien entendu, les élections générales de 2019 ne sont pas encores perdues pour le BJP et Modi est un formidable animal politique. De même, le Congrès a encore beaucoup à faire pour seulement envisager la possibilité de revenir au pouvoir à Delhi.

Mais si personne ne conteste la victoire du BJP au Gujarat, elle à un goût amer pour le parti de Narendra Modi tandis que la défaite du Congrès est plus douce que beaucoup l’avaient prédit. Une victoire chèrement acquise pour le tout-puissant Modi dans son fief même, une performance largement inattendue pour Gandhi en terre a priori hostile : les jeux ne sont pas encore faits pour 2019.

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«Les princes disparus d’Arabie saoudite» Un documentaire de la BBC

Posted in Moyen-Orient by odalage on 29 août 2017
Par Olivier Da Lage
 

Cet article est initialement paru sur Orient XXI le 28 août 2017.

Un documentaire de la BBC diffusé le 14 août offre une vision crue de l’action des services secrets saoudiens contre des membres de la famille royale ayant exprimé des divergences.

Depuis son remplacement comme prince héritier d’Arabie saoudite le 21 juin 2017, le prince Mohammed Ben Nayef n’a plus reparu en public. Cet homme, naguère encore chef des forces de sécurité du royaume et promis à la couronne, serait en résidence surveillée. La rumeur de sa mort court également sur les réseaux sociaux.

Il n’est que le dernier en date et le plus en vue des « princes disparus d’Arabie saoudite » (Saudi Arabia’s Missing Princes) auxquels la BBC vient de consacrer un documentaire stupéfiant, diffusé en anglais et sur son service arabe. Cette version moderne du cachot qui aurait davantage sa place dans un épisode de la série Les Tudor a concerné avant lui plusieurs membres de moindre importance de la maison des Saoud qui avaient en commun de s’être exprimés en public contre le régime saoudien.

Khaled Ben Farhan Al-Saoud, dont la lignée est tombée en disgrâce il y a déjà longtemps, a commencé à remettre en question le système politique imposé par sa famille depuis le début du XXe siècle. Craignant pour sa sécurité, il s’est réfugié en 2013 en Allemagne où il a demandé l’asile politique. « Nous étions quatre membres de la famille en Europe. Nous avons critiqué la famille et le régime. Trois d’entre nous ont été kidnappés », a-t-il confié à la BBC.

C’est par exemple le cas de Sultan Ben Turki Al-Saoud, petit-fils du fondateur du royaume. Enlevé une première fois à Genève et placé en résidence surveillée, il est relâché pour raisons de santé et part se faire soigner aux États-Unis. Aussitôt, il porte plainte contre plusieurs responsables saoudiens. En janvier 2016, il s’apprête à se rendre en Égypte à bord d’un appareil mis à sa disposition par l’ambassade d’Arabie saoudite à Paris. Mais au lieu d’atterrir au Caire, l’avion se pose à Riyad où il est encerclé par des hommes armés. Les assistants du prince, européens et américains, sont confinés pendant trois jours avant d’être autorisés à quitter le pays.

Turki Ben Bandar Al-Saoud, pour sa part, est un ancien haut responsable des forces de sécurité du pays. Une querelle d’héritage se termine mal pour lui et il atterrit en prison. À sa libération, il part s’installer à Paris. À partir de juin 2012, il commence à poster sur YouTube des vidéos demandant des réformes politiques en Arabie saoudite. Il est arrêté au Maroc alors qu’il s’apprêtait à regagner Paris et extradé vers l’Arabie saoudite avec l’accord d’un tribunal marocain.

Quant à Saoud Ben Saif Al-Nasr, c’est un prince de rang modeste parmi les quelque dix mille princes saoudiens. On le dit playboy, aimant les casinos et les hôtels de luxe. Mais pour une raison ou une autre, à partir de 2012, il se met à tweeter contre la monarchie et en 2015, il soutient publiquement un appel à renverser le régime. Peu après, il disparaît. Il aurait été attiré dans un piège des services saoudiens qui, sous la couverture d’une société italo-russe, lui auraient proposé une commission pour pouvoir installer une succursale dans le royaume. L’avion de la compagnie venu le chercher à Milan ne s’est pas posé à Rome mais à Riyad et depuis, on n’a plus de nouvelles du jeune prince.

Comme l’explique Khaled Ben Farhan Al-Saoud dans le documentaire de la BBC, toutes les décisions concernant les membres de la famille Al-Saoud sont prises au plus haut niveau, celui du roi. Dans un premier temps, lorsque des signes de dissidence sont détectés, on empêche l’intéressé de voyager, ses revenus sont réduits, et, dans les cas les plus graves, il peut être placé en résidence surveillée, voire en prison. Cela en dit long sur la dépendance des membres de la famille royale, incapables pour la plupart d’avoir une activité rémunératrice en dehors du système d’allocations interne.

Ce que montre l’exemple d’au moins deux des quatre princes évoqués dans ce documentaire, c’est qu’à l’origine de la dissidence, on trouve rarement un désaccord politique comme ce fut le cas du prince Talal Ben Abdelaziz Al-Saoud1 à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Il s’agit de façon plus prosaïque d’une réaction de dépit suite à une frustration d’ordre financier, engendrant en représailles une prise de position politique hostile. On reste néanmoins confondu devant la naïveté de plusieurs de ces princes qui, après avoir publiquement critiqué le régime, voyagent sans prendre de précaution particulière, voire empruntent un avion mis à leur disposition par le régime honni.

Enfin, les exemples présentés par la BBC montrent que cette façon de faire n’a pas débuté avec le règne du roi Salman, marqué par une approche beaucoup plus brutale que celle de ses prédécesseurs, mais avait commencé bien avant, sous les règnes de Fahd et d’Abdallah.

 


1Mathilde Rouxel, «  Le mouvement des ‟Princes rouges” en Arabie saoudite (1958-1964)  », Les clés du Moyen-Orient, 2 août 2017.

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Inde-Israël. Convergence de deux ethnonationalismes Narendra Modi en visite à Tel-Aviv

Posted in Inde, Moyen-Orient by odalage on 3 juillet 2017

Par Olivier Da Lage et Pierre Prier

Cet article est initialement paru sur Orient XXI le 3 juillet 2017

Un quart de siècle après l’établissement des relations diplomatiques entre l’Inde et Israël, Narendra Modi est attendu pour la première fois en Israël le 4 juillet. Un événement qui marque le rapprochement spectaculaire entre les deux pays.

C’est la première visite d’un chef de gouvernement indien, le véritable détenteur du pouvoir selon la Constitution indienne, en Israël où vivent près de 70 000 juifs originaires d’Inde1.

Narendra Modi, porte-flambeau du nationalisme hindou, n’a jamais caché son admiration pour Israël, où il s’est déjà rendu en 2006 lorsqu’il dirigeait l’État indien du Gujarat. Ni son évidente proximité idéologique avec le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, fondée sur le nationalisme hindou pour le premier, juif pour le second, chacun respectant en l’autre l’« homme fort » qui conçoit la politique avant tout comme un rapport de forces.

Les idéologues des deux pays exultent. Pour eux, le voyage du 4 juillet scellera de façon spectaculaire la complicité de deux visions ethnonationalistes. Depuis son élection en 2014, Narendra Modi poursuit une politique identitaire qui tend à marginaliser les quelque 14 % de musulmans du pays. « Le concept d’Israël comme maison naturelle des juifs du monde entier, un endroit où ils ont un droit de naissance, est un des fondements du sionisme. On ne peut s’empêcher de le comparer au concept selon lequel l’Inde est la maison naturelle des hindous du monde entier, un endroit où, eux aussi, ils ont un droit de naissance », écrit par exemple Vivek Dehejia, professeur à l’université Carleton d’Ottawa, membre d’une nouvelle génération d’intellectuels nationalistes indiens. Même fraternité de pensée en Israël : « Les hindous et les juifs, dominants dans les deux États font face chez eux à des minorités musulmanes significatives. Ils pratiquent tous deux des religions qui ne sont pas usuelles dans le reste du monde. Leurs minorités, 150 millions de musulmans en Inde et 1,7 million en Israël posent des défis majeurs aux deux pays », écrit le politologue Jonathan Adelman dans le quotidien israélien en anglais The Jerusalem Post.

En revanche, pas de réaction de personnalités musulmanes indiennes, plus préoccupées par la montée de l’islamophobie et les lynchages de musulmans par des milices sous prétexte de « protection des vaches », animal sacré pour les hindous (le premier ministre a tardivement réagi à ces crimes).

Un lent mais irrésistible rapprochement

Au-delà de ces convergences israélo-indiennes, le voyage de Narendra Modi apparaît comme la célébration d’une victoire diplomatique et stratégique majeure. Le dirigeant du pays qui abrite la deuxième population musulmane du monde n’accompagnera pas son voyage d’un déplacement dans les territoires palestiniens. Cette figure protocolaire, quasi obligatoire pour tout dirigeant étranger, a été jusqu’ici respectée par chaque responsable indien se rendant en Israël, du président indien Pranab Mukherjee (membre du Congrès) en octobre 2015 à la ministre des affaires étrangères Sushma Swaraj (Parti du peuple indien, BJP) en janvier 2016, venue poser les jalons de la visite de Modi.

La visite du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à New Delhi le 14 mai 2017 a manifestement servi de lot de consolation, d’autant plus difficile à avaler que l’Inde se présente toujours comme le défenseur des droits des Palestiniens. Pendant longtemps, elle a joint les actes à la parole. Pour l’Inde, Israël incarnait le modèle colonial contre lequel s’étaient battus les pères de l’indépendance, et, après celle-ci, les pays non-alignés dont l’Inde était l’un des membres fondateurs les plus éminents. Cette approche a profondément irrigué l’administration indienne, et notamment son ministère des affaires étrangères qui craignait en outre que tout rapprochement avec Israël n’attire sur l’Inde l’ire des pays arabes.

L’Inde s’est longtemps opposée à Israël devant les institutions internationales. À l’ONU, le jeune État a rejoint en 1947 les pays arabes dans le refus du plan de partage de la Palestine, puis voté contre l’entrée d’Israël aux Nations unies en 1949. L’Inde a voté en 1975 la fameuse résolution 3379 présentant le sionisme comme un racisme. Sur le plan diplomatique, New Delhi a soutenu le camp arabe dans les deux guerres de 1967 et de 1973. L’Inde a été le premier pays non arabe à ouvrir un bureau de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1975, et a reconnu l’État palestinien en 1988.

Coopération militaire

Mais New Delhi a poursuivi en parallèle des relations discrètes et de plus en plus intenses avec Israël, que le voyage de Modi vient couronner et qui, du côté indien, ont longtemps été comparées à une liaison avec une maîtresse que l’on ne veut pas assumer en public. C’est d’autant plus frappant que les échanges en matière militaire et de renseignement remontent aux années 1960, quand après la défaite indienne face à la Chine en 1962 les Israéliens ont proposé leur assistance en matière militaire et de renseignement aux Indiens qui l’ont volontiers acceptée, alors que les deux pays n’avaient toujours pas de relations diplomatiques. Même si les nationalistes hindous du BJP, le parti de Narendra Modi ont beaucoup fait lorsqu’ils étaient au pouvoir (1998-2004) pour normaliser les liens avec Israël, c’est le premier ministre du Congrès Narasimha Rao qui prit en 1992 la décision d’établir des relations diplomatiques. Cela s’inscrivait dans sa politique de libéralisation économique et de modernisation de l’Inde et ne représentait aucunement un soutien à Israël. Par la suite, les liens se sont progressivement resserrés. Israël a fourni à l’Inde des armes et équipements en quantité pendant la guerre indo-pakistanaise de 1999, puis le premier ministre Ariel Sharon s’est rendu à New Delhi en 2003, et le chef d’état-major Gabi Ashkenazi en 2009.

Dans les instances internationales, le soutien indien aux Palestiniens s’est de plus en plus émoussé. Déjà, en 1991, New Delhi avait voté pour l’abrogation de la résolution 3379 de 1975. L’Inde s’est plus récemment abstenue dans le vote de la résolution de l’Unesco du 5 mai 2017 qui affirme que « toutes les mesures (…) prises par Israël, une puissance occupante, qui ont altéré ou visent à altérer le statut de la ville sainte de Jérusalem » seront « nulles et non avenues et doivent être annulées ».

La visite de Narendra Modi couronne une longue amitié, mais l’Inde se montre prudente. Il aura donc fallu attendre quatorze ans depuis la visite d’Ariel Sharon pour qu’un premier ministre indien rende la politesse, dont trois depuis l’arrivée au pouvoir de Modi, alors que beaucoup d’observateurs s’attendaient au contraire à ce que le premier ministre consacre l’un de ses tout premiers voyages à l’étranger à Israël. Entre-temps, Modi, saisi d’une frénésie diplomatique a sillonné le monde, effectuant plus de soixante voyages à l’étranger (jusqu’en juin 2017), parfois à plusieurs reprises, dans 46 pays. Cela ne rendait que plus mystérieux le temps pris par le leader indien pour visiter enfin Israël, comme s’il avait voulu longuement tourner autour de l’objet de son désir avant de s’y résoudre.

Les Palestiniens abandonnés

Le choix d’un découplage assumé entre politique envers Israël et politique envers les Palestiniens, qui a certainement dû donner des aigreurs aux vieux routiers de l’appareil diplomatique indien, a été rendu possible par l’approche adoptée au cours des trois années précédentes. Contre toute attente, Modi a d’abord effectué plusieurs voyages dans des pays musulmans (Émirats arabes unis en août 2015, Arabie saoudite en avril 2016, Iran en mai 2016, Qatar en juin 2016). Enfin, à la mi-mai, il a reçu à New Delhi, avec les honneurs, pendant quatre jours le président palestinien Mahmoud Abbas, réaffirmant le « soutien inébranlable » de l’Inde à la cause palestinienne. Ayant ainsi balisé le terrain, Modi peut à présent se rendre en Israël sans avoir à redouter les critiques internes comme externes, car le terrain est désormais mûr pour assumer sans fard une proximité entre l’Inde et Israël, bien au-delà de la connivence idéologique entre les deux leaders du moment. Elle repose essentiellement sur une coopération militaire et en matière de renseignement, y compris la fabrication d’armement en Inde utilisant les technologies israéliennes (le fameux « Make in India » (fabriquer en Inde) cher à Modi, mais aussi dans le domaine des hautes technologies civiles.

L’Inde a acheté pour 1,5 milliard d’euros de missiles et technologies liées à Israël, une transaction présentée comme le plus gros contrat d’exportation d’armes de ce pays. L’entreprise publique Israel Aerospace Industries (IAI) a annoncé le 19 mai 2017 la fourniture à l’Inde d’un système avancé de missiles, comprenant notamment des missiles sol-air de moyenne portée, des lanceurs et des technologies de communication, a-t-elle annoncé dans un récent communiqué. Ce contrat d’une valeur de 103 milliards de roupies (1,6 milliard de dollars) constitue « le plus gros contrat de l’industrie de défense israélienne », a affirmé l’entreprise. Les contrats conclus par les entreprises israéliennes d’armement ont atteint les 6,5 milliards de dollars en 2016, une hausse de 14 % par rapport à l’année précédente. La firme israélienne fournira également de l’équipement — notamment des missiles sol-air longue portée — pour le premier porte-avions indien encore en construction.

La coopération va aussi bon train dans le domaine des hautes technologies, et dans l’agriculture à travers les « centres d’excellence » installés par Israël dans la plupart des États depuis 2009 pour former les paysans indiens à l’utilisation des outils modernes israéliens, en particulier l’irrigation.

Cette normalisation avec Israël a vocation à durer au-delà d’une éventuelle alternance en Inde, car au fond, peu de choses séparent les dirigeants du BJP et ceux du Congrès (ou des autres partis) en matière de politique étrangère. Et l’acquis principal sera justement ce découplage entre la politique palestinienne et la politique israélienne de l’Inde. L’équilibre entre les deux n’était qu’apparent, car cela fait longtemps que l’appui de l’Inde à la Palestine ne dépasse guère la rhétorique, mais il inhibait le développement des relations avec Israël. Cette phase appartient désormais au passé et met fin à une anomalie dans la diplomatie indienne qui veille toujours à ne pas faire dépendre ses relations bilatérales avec un État des relations avec un autre État. Le dossier Israël-Palestine était justement une exception à cette approche, que l’Inde n’a jamais tenté de mettre à profit pour offrir ses bons offices entre les deux. Elle n’aura désormais plus à s’en soucier.


1Les juifs indiens appartiennent à quatre communautés ayant des histoires bien distinctes : les bene Israel, les juifs de Cochin, les juifs baghdadi et les bnei Menashe. La plupart d’entre eux ont émigré en Israël après la création d’Israël.

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The man who would be king (as soon as possible)

Posted in Moyen-Orient by odalage on 28 juin 2017

by Olivier Da Lage

At dawn, on June 21, King Salman of Saudi Arabia published a royal decree, that is likely to change dramatically the future of the kingdom, and of the entire West Asia for that matter. The king appointed his 31 year old son Mohammed (bin Salman) as crown prince, replacing his cousin Mohammed bin Nayef who had been holding the post for the past two years. The king quickly arranged the baya’a ceremony by which the key members of the royal family swear allegiance to the new crown prince. The first to pay tribute was no other than Mohammed bin Nayef himself, thus sending to the world the message of a smooth transition.

The decision itself didn’t come as a surprise as it had been expected for some time[1] but the timing showed that neither the king, nor his son wanted to lose any time in securing his accession to the throne. It is a remarkable achievement for the young prince who was little known outside the family less than three years ago. As the favourite and trusted son of the king, he had been his chief of staff all along: when Salman was governor of Riyadh, Defence minister, then crown prince, and, since January 2015, the king of Saudi Arabia. As such, he alone decided who could, and more importantly, who couldn’t have access to his father.

In a country ruled for decades by aging kings and princes, Mohammed bin Salman, then only 29, was soon bestowed with the job of Defence minister as well as the responsibility of overseeing the economy. In this capacity, he nearly single-handedly launched the war in Yemen against the Houthi rebels in March 2015 and announced a few months later the ambitious Vision 2030 designed to modernize Saudi economy with the aim of making it less dependent on oil and the public sector. In April 2015, he was made deputy crown prince. His youth and openness to entertainments (he allowed musical shows to take place and cinemas to open, in a country where both are frowned upon by the religious establishment) endeared him to young Saudis who account for the vast majority of Saudi subjects (half of the population is under 25).

While the energetic deputy crown prince was active on all fronts, it soon became clear that his cousin, the actual crown prince, was being systematically sidelined. With his removal, king Salman is the only remaining obstacle on his way to the throne. Considering how, within barely two years, Salman has done everything possible to ensure that his son becomes the kingdom’s strongman, it seems very likely that the king is considering abdicating in his favour very soon. It would silence those, among the royal family, who might dispute Mohammed bin Salman’s qualifications for the throne, after the death of the current king. It has never happened before, but it is exactly what took place in Qatar in June 2013, when Shaikh Hamad ceded the throne to his son Tamim, thereby preventing a challenge from other powerful princes.

If this happens, or if, after Salman’s death, his accession to the throne is confirmed by the Council of allegiance, which represents the 35 branches of the Saudi royal family, Mohammed bin Salman will be the youngest Saudi king in history[2]. It might very well be the beginning of a reign lasting 40 or 50 years while the previous kings have ruled for a decade or thereabouts. Given the ambitions already displayed by Mohammed bin Salman, it might indeed change significantly the face of the Middle East. MbS, as he is often called, has shown a very confrontational attitude vis-à-vis Iran. Iran’s support of the Houthis has been given as the justification of the war in Yemen, which has so far, not witnessed the victory Saudis had expected, but left instead an already poor country shattered, with more than 12,000 deaths, famine and an outbreak of cholera. He has also, in coordination with his mentor, the UAE crown prince Mohammed bin Zayed, led the blockade of Qatar since 5 June[3] by several Arab countries. On 22nd June, this group has given a 10 day ultimatum to Doha to comply with 13 demands, ranging from withdrawing the Qatari ambassador from Tehran to shutting the Aljazeera satellite TV channel to normalize relations. In fact, for Qatar to accept the Saudi demands would have the effect of making its foreign policy subservient to Saudi Arabia, which it cannot accept. This is why Kuwait and Oman, who believe they will be the next targets on the Saudi list, refused to be part of the sanctions against Qatar. Kuwait, in fact, has embarked on a (so far ineffective) mediation which, surprisingly, has not been rejected outright by the Saudis.

Mohammed bin Salman seems to have been emboldened by Donald Trump’s apparent support for his actions against Qatar. But the Pentagon and the State Department, who view Qatar as an important asset in the region (10,000 US troops are stationed in the emirate and are key in the fight against the Islamic State) clearly differ. Taking for granted American support whatever he does might, in the long run, be a mistake on the part of Mohammed bin Salman who is yet to show that he has exit strategies for the multiple crises Saudi Arabia is caught up in.

[1] Family power politics in Riyadh http://www.gatewayhouse.in/riyadh-power-politics/

[2] The founder of the kingdom, Abdelaziz bin Abderrahman al-Saud (Ibn Saud) was in his fifties when he established the kingdom of Saudi Arabia in 1932.

[3] Qatar, a Saudi-Iran battlefield? http://www.gatewayhouse.in/qatar-a-saudi-iran-battlefield/

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