Le Blog d'Olivier Da Lage

À l’est d’Aden… le sultanat d’Oman

Posted in Moyen-Orient by odalage on 6 avril 2015

Par Olivier Da Lage

Le sultanat d’Oman ne s’est pas précipité pour commenter la demande de médiation iranienne dans la crise yéménite. À juste titre : il est encore trop tôt pour qu’une quelconque médiation puisse mettre un terme aux bombardements saoudiens. Tout au plus peut-on espérer des pauses comme en a obtenu l’Inde pour évacuer ses ressortissants par avion et par bateau ou le CICR pour acheminer de l’aide humanitaire. Mais la suggestion iranienne est l’évidence même, et dès les premières frappes lancées le 26 mars dernier, chacun sait que la solution, lorsqu’elle se dessinera, passera par Oman.

Le sultanat est en effet la seule monarchie parmi les membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à ne pas faire partie de la coalition intervenant au Yémen contre les Houthi. Ce n’est pas qu’il se désintéresse de la situation, bien au contraire. Oman est en effet la troisième puissance de la Péninsule arabique par sa taille, sa population et ses forces militaires après l’Arabie Saoudite (son voisin du Nord) et le Yémen (son voisin de l’Ouest). Religieusement, le Sultanat échappe à la nomenclature habituelle des pays musulmans. Il compte une minorité chiite significative (plus du cinquième de la population) mais les trois quarts ne à proprement parler ni chiites ni sunnites, mais ibadites, une branche de l’islam qui dès l’origine a refusé le dilemme chiites-sunnites et qui choisit ses dirigeants en principe par consensus.

Autrement dit, pour l’orthodoxie wahhabite, l’écrasante majorité des Omanais sont des hérétiques. Pour le royaume saoudien depuis l’origine, la monarchie omanaise est une réalité qui bénéficie à la stabilité de la Péninsule. Pour les dirigeants omanais (c’est-à-dire en fait, depuis 1970, pour le sultan Qabous), l’Arabie Saoudite est un partenaire puissant qu’il importe avant tout d’empêcher de se mêler des affaires intérieures du sultanat. Enfin, toujours pour le sultanat d’Oman, le Yémen, depuis la chute du régime pro-soviétique et l’unification du Sud et du Nord en 1990, c’est un pays ami, mais une source d’instabilité permanente qui ne doit surtout pas déborder des frontières. Quant à l’Iran, vu du point de vue omanais c’est un partenaire qui, du temps du chah, est venu au secours de la monarchie pour combattre l’insurrection du Dhofar dans les années 60 et 70 et avec lequel, depuis la révolution islamique, le sultan Qabous s’est efforcé, avec succès, de conserver des relations cordiales. De bonnes relations d’autant plus nécessaires à la paix régionale que tous deux contrôlent chacun de son côté le fameux détroit d’Ormuz qui contrôle l’accès au golfe Persique.

À bien des égards, la diplomatie omanaise rappelle le Chat-qui-s’en-va-tout-seul imaginé par Rudyard Kipling (Histoires comme ça) dont la devise était « Je suis le chat qui s’en va tout seul et tous lieux se valent pour moi ». C’est ainsi que, seul parmi les pays arabes, Oman a refusé de rompre ses relations diplomatiques avec l’Égypte de Sadate après la signature du traité de paix israélo-égyptien, qu’il a assumé sans complexe la présence de bases militaires américaines sur son territoire, qu’il a conservé son amitié au chah d’Iran, de bons rapports avec la République islamique, avec l’Irak de Saddam Hussein tout en condamnant l’invasion du Koweït…

Bref, le sultanat ne s’ingère pas dans les affaires des autres et ne tolère pas qu’on se mêle des siennes. Mais il est tout prêt à rendre service. Tout dernièrement, il a accueilli des mois durant les pourparlers secrets entre l’Iran et les États-Unis. Au lendemain des accords d’Oslo, il a fait partie des rares pays arabes à accueillir ouvertement des dirigeants israéliens et à héberger les négociations multilatérales prévues par ces accords (d’autres ont dû se tenir… au Canada !). Lors de la guerre civile de 1994 opposant les séparatistes yéménites sudistes au Nord, les dirigeants sudistes défaits ont trouvé l’asile à Mascate, la capitale d’Oman, alors même que la plupart étaient d’anciens dirigeants communistes du Sud Yémen qui avaient plus d’une fois appelé au renversement du sultan Qabous. Et tout dernièrement, le président déchu Hadi, fuyant Aden, s’est réfugié à Mascate avant de rejoindre l’Arabie Saoudite.

Sur le marché régional de la médiation, Oman a un style bien distinct des deux principaux protagonistes, l’Arabie et le Qatar, de toute façon hors jeu dans cette affaire dont ils sont partie prenante. Contrairement à ces derniers, Oman ne va pas démarcher les belligérants et n’y consacre pas des sommes colossales destinées à huiler les rouages. Oman accueille ceux qui le lui demandent, et facilitent les négociations sans se substituer aux négociateurs sans chercher à se mettre en avant.

Et au fond, depuis le 26 mars, chacun sait pertinemment que c’est vers Mascate, le moment venu, que se tourneront les belligérants lorsque l’hypothèse d’une victoire militaire apparaîtra aux yeux des combattants pour ce qu’elle est : une coûteuse chimère. Et l’Iran n’a fait que mettre le doigt, publiquement, trop tôt, et pour se donner le beau rôle, sur cette évidence.

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Or donc, les souverains du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se sont séparés sans décider de mettre en place l’union annoncée à son de trompes depuis décembre dernier. Au lieu de cela, ils ont décidé de confier aux ministres des Affaires étrangères la mission de « poursuivre l’étude » du projet et de « soumettre leurs recommandations » lors d’un sommet extraordinaire. Ce report, ou plutôt cette non-décision, est à mettre en regard des déclarations des principaux dirigeants du Bahreïn dans les jours qui ont précédé : cette union est « la réponse aux changements et aux défis que nous rencontrons aux plans régional et international », affirmait peu auparavant le roi Hamad. Quand à son oncle Khalifa, Premier ministre de l’archipel depuis… 1971, il soutenait à la veille de l’ouverture du sommet que « l’option de l’union [était] une urgence ». À lire le communiqué final, il semble qu’il ait surtout été urgent d’attendre. Et même un certain temps, à en croire le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Saoud al-Fayçal qui, rendant compte des travaux, a indiqué que « cette question va prendre du temps… L’objectif est que tous les pays rejoignent [l’union], pas seulement deux ou trois ». On ne saurait mieux dire que le projet avancé par le Bahreïn et l’Arabie Saoudite, invoquant la menace iranienne pour justifier cette intégration sous la houlette de Ryad, n’a guère suscité l’enthousiasme de leurs partenaires.

Certains en déduiront qu’il ne s’est rien passé. Je suis de l’avis exactement opposé. L’absence de décision peut résulter soit d’une absence de volonté, soit de l’opposition frontale de deux volontés opposées, avec une force égale. Compte tenu des annonces faites depuis décembre à Ryad et relayées depuis plusieurs semaines à Manama, la volonté des dirigeants saoudiens et bahreïniens d’aller de l’avant vers une intégration poussée, de type fédéral, ne fait aucun doute. Il faut donc que cette volonté se soit heurtée à une opposition suffisamment forte pour qu’ils aient, du moins pour le moment, remisé leur projet.

On connaissait les réticences du sultan Qabous d’Oman, qui a toujours exprimé sa singularité depuis les origines du CCG. Mais à lui seul, il n’aurait probablement pas pu empêcher une majorité des membres de ce club très sélect de se prononcer pour l’intégration et il serait apparu isolé. Il ne l’a pas été. Ce sont au contraire les Saoudiens et les Bahreïniens qui apparaissent aujourd’hui minoritaires. Le Qatar, à l’évidence, ne semblait pas très désireux d’aller de l’avant : son actuelle coordination avec l’Arabie saoudite dans les dossiers libyen et syrien ne lui a pas fait oublier ses différends, notamment frontaliers, avec l’Arabie Saoudite. Mais il semble que ce soient les Émirats arabes unis qui aient fait capoter le projet par leur insistance à obtenir « des détails, et les détails des détails », pour reprendre l’expression employée par Saoud al-Fayçal lui-même. Par ailleurs, la société civile s’est invitée dans le débat des dirigeants. Le Forum du Golfe des sociétés civiles, une ONG regroupant des associations citoyennes de plusieurs États du Golfe, née dans la foulée de l’invasion du Koweït par l’Irak, avait fait savoir en termes diplomatiques par la voix de son secrétaire général Anouar al-Rachid qu’il estimait que « le report de l’annonce d’une telle mesure à ce moment précis serait approprié ». Grâce à la somme des réticences suscitées par le projet saoudo-bahreïnien, il a eu gain de cause.

Certes, le projet n’est que remisé, pas enterré. Mais à en juger par d’autres exemples passés, il n’est pas bien parti. La monnaie unique, projet annoncé dès la création du CCG en 1981 et qui devait finalement être mis en œuvre en 2010, est loin d’être sur le point de voir le jour ; « l’armée de 100 000 hommes » destinée à remplacer l’embryon d’armée commune du CCG « Bouclier de la Péninsule », soutenue par le sultan Qabous après l’invasion du Koweït, a été proprement torpillée par l’Arabie Saoudite ; la déclaration de Damas, qui devait associer l’Égypte et la Syrie à la défense des monarchies pétrolières, a connu semblable sort, et ainsi de suite.

Car une chose est pour Ryad d’affirmer son hégémonie sur la Péninsule – même disputée, elle est bien réelle –, une autre est d’entériner des abandons de souveraineté par des États théoriquement égaux entre eux, même si chacun sait que l’un d’entre eux (l’Arabie Saoudite) est beaucoup plus égal que les autres !

Olivier Da Lage

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