Le Blog d'Olivier Da Lage

Rivalités et coopérations au Proche et Moyen-Orient (Questions internationales janvier-février 2018 n° 89)

Olivier Da Lage *

 

Depuis l’avènement du roi Salmane, la diplomatie saoudienne se caractérise par une attitude volontariste et belliqueuse à l’encontre de l’Iran, marquée notamment par le déclenchement d’une guerre au Yémen contre les houthistes soutenus par Téhéran et la constitution de coalitions militaires sunnites « contre le terrorisme » dirigées par l’Arabie sans participation américaine. La méfiance envers l’administration Obama est à l’origine de cette « doctrine Salmane ». Mais nombre de pays musulmans résistent aux pressions de l’Arabie saoudite tandis que le blocus imposé au Qatar par Riyad et ses alliés n’a pas réussi à faire fléchir Doha.

 

 

Depuis l’accession au trône du roi Salmane en janvier 2015 et la montée en puissance de son fils, Mohammed ben Salmane alias « MBS », la diplomatie saoudienne semble avoir changé d’orientation. Durant des décennies, l’Arabie se comportait essentiellement comme une puissance du statu quo, dont la diplomatie paraissait guidée par la peur et le désir de se prémunir des dangers, quitte à payer ses adversaires pour avoir la paix.

Soudainement, depuis peu, elle prend la tête de coalitions, mène la guerre ouvertement au Yémen et indirectement en Syrie, menace de porter le fer en territoire iranien et attend de ses alliés qu’ils s’alignent sans discuter sur des choix auxquels ils n’ont pour la plupart été ni préparés ni associés. Tout se passe comme si, pour Riyad, l’équilibre auquel l’Arabie souhaite parvenir à ses conditions devait se faire au prix d’un déséquilibre du système régional actuel.

Comme, selon les Saoudiens, ce système est un jeu à somme nulle, pour qu’eux-mêmes et leurs alliés en soient les gagnants, il faut que leurs adversaires, autrement dit l’Iran et ses alliés en soient les perdants. Dans cette partie, comme l’ont découvert les alliés traditionnels de l’Arabie saoudite, il n’y a plus de place pour les simples spectateurs et les réticences ne sont pas de mise.

 

1.      Une hégémonie contrariée dans le Golfe

 

1.1.     Le Conseil de coopération du Golfe, victime de la volonté de puissance de Riyad

 

C’est au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) que l’effet de cette nouvelle attitude s’est révélé le plus dommageable. Créé peu après l’éclatement du conflit entre l’Irak et l’Iran en septembre 1980, le CCG a tenu son sommet fondateur à Abou Dhabi en mai 1981. Il s’agissait pour ce syndicat de dynasties de la péninsule Arabique de serrer les rangs face aux menaces émanant des deux puissances régionales qui se faisaient la guerre. L’Arabie, sans nul doute, ambitionnait alors d’en faire un lieu d’exercice de son hégémonie.

Ce projet n’a pas fonctionné autant qu’elle le souhaitait, en raison notamment de la résistance du Koweït, qui se voyait alors comme un pays non aligné, de la prudence du sultanat d’Oman, et de la rivalité persistante entre le Qatar et Bahreïn qui a empoisonné plus d’un sommet du Golfe.

Outre les rivalités dynastiques entre les deux émirats, il existait en effet des querelles territoriales portant essentiellement sur quelques récifs affleurant à marée basse entre Bahreïn et le Qatar. L’Arabie saoudite, dont la médiation a été sollicitée en tant que parrain régional, a refusé en 1987 de prendre parti et de trancher le différend territorial, réussissant à mécontenter à la fois Doha et Manama [1].

Depuis 1995 et la prise du pouvoir au Qatar par le prince héritier cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani qui a renversé son père alors que celui-ci se trouvait en Suisse, la stratégie de l’émirat agace prodigieusement l’Arabie saoudite et les autres monarchies. La création un an plus tard de la chaîne satellitaire de télévision Al-Jazira, qui invite régulièrement les opposants politiques des États voisins à s’exprimer sur les ondes, a provoqué des crises diplomatiques à répétition entre le Qatar et pratiquement tous les pays arabes, à commencer par les monarchies qui font partie, comme lui, du CCG.

 

1.2.     Le Qatar à l’index

 

La crise s’est exacerbée lors des printemps arabes de 2011 lorsque le Qatar a ouvertement soutenu les soulèvements contre les régimes en place en Tunisie, en Égypte ou en Libye, notamment avec l’appui d’Al-Jazira qui, dès lors, a perdu sa réputation d’indépendance journalistique acquise au fil des années précédentes. Si le soutien qatari était de portée générale, son appui politique et financier, voire militaire dans le cas de la Libye, est clairement allé aux mouvements proches des Frères musulmans.

A contrario, l’Arabie saoudite a soutenu soit les régimes en place – Moubarak en Égypte, Ben Ali en Tunisie –, soit des mouvements d’inspiration salafiste. Et lorsque l’Arabie et le Qatar se sont trouvés côte à côte pour appuyer en Syrie l’opposition armée à Bachar al-Assad, ils ne soutenaient pas les mêmes organisations.

Enfin, bien que le Qatar ait veillé à ne pas apporter son appui à l’opposition bahreïnienne, le gouvernement de Bahreïn s’est plaint de plus en plus ouvertement du comportement du Qatar qui aurait encouragé ses opposants, en liaison avec la République islamique d’Iran.

En juin 2013, l’émir du Qatar, cheikh Hamad, a pris la décision, rarissime dans cette région, d’abdiquer volontairement en faveur de son fils Tamim. Ce dernier s’est empressé de se réconcilier avec l’Arabie saoudite. De fait, le Qatar s’est fait depuis beaucoup plus discret sur la scène internationale, et Al-Jazira a, dans une large mesure, été « normalisée ». Ce n’est pas pour autant que Tamim a renoncé à tous les principes de son père. Et même si les Frères musulmans qui avaient trouvé refuge à Doha ont été priés d’observer une certaine réserve, le Qatar ne leur a pas tourné le dos comme l’exigeaient l’Arabie et les Émirats arabes unis.

S’en est suivie une première phase de tensions qui a vu en 2014 les ambassadeurs de trois pays du Golfe quitter l’émirat pendant neuf mois [2]. Puis, une seconde crise, beaucoup plus grave, a éclaté le 5 juin 2017, lorsque l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis et l’Égypte ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar, accusant Doha de ne pas respecter les engagements pris en 2014.

L’Arabie saoudite et ses trois alliés, qui se baptisèrent alors le « quartet antiterroriste », fermèrent leur espace aérien et maritime au Qatar. Ils expulsèrent les ressortissants qataris et prirent une série de sanctions économiques qui ne devraient être levées que si Doha s’incline devant les treize conditions qui lui ont été adressées. Parmi elles figurent la fermeture d’Al-Jazira et celle de la petite base militaire turque présente aux Émirats, la réduction des relations diplomatiques avec l’Iran et la coupure de tous les liens avec les Frères musulmans, le Hezbollah et les mouvements jihadistes.

L’Arabie et ses alliés se sont manifestement sentis confortés par la visite à Riyad, les 20 et 21 mai 2017, du président américain Trump, qui avait d’ailleurs initialement apporté un soutien public aux mesures prises contre le Qatar [3].

La vive tension entre l’Arabie saoudite – et ses alliés – et le Qatar repose en grande partie sur l’accumulation de griefs saoudiens depuis l’ouverture en 1996 d’Al-Jazira, mais aussi sur les relations correctes, à défaut d’être cordiales, que l’émirat entretient avec l’Iran, dues essentiellement au fait que les deux pays se partagent l’exploitation d’une gigantesque poche de gaz située sous les eaux du Golfe. Or, la crainte et l’hostilité de Riyad à l’encontre de Téhéran n’ont fait que croître ces dernières années.

 

2.      Un rassemblement difficile contre l’Iran

 

Vu de Riyad, l’environnement régional est extrêmement menaçant et la source de la menace se trouverait à Téhéran. Sont en cause les émeutes chiites à Bahreïn, notamment lors du « printemps de Manama » de février-mars 2011, ainsi que la progression au Yémen des houthistes – des miliciens zaydites se rattachant à une branche du chiisme et qui bénéficient du soutien de l’Iran. Cette perception est également exacerbée par la domination depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 du gouvernement irakien par les chiites, sur lesquels l’influence iranienne est visible. S’y ajoute enfin la présence aux côtés du président syrien Bachar al-Assad du Hezbollah libanais, qui siège par ailleurs au sein du gouvernement libanais. Pour les Saoudiens, l’Iran est l’ennemi dont il faut combattre l’influence par tous les moyens.

En mars 2013, un millier de soldats saoudiens de la Garde nationale ont ainsi traversé le pont reliant l’Arabie à Bahreïn pour apporter leur appui au roi de Bahreïn, en butte à une contestation pourtant pacifique mais qui ne faiblissait pas. Accusant les manifestants, chiites pour la plupart, d’être des agents iraniens, l’Arabie a alors apporté un appui militaire à la dynastie sunnite des Al Khalifa au pouvoir à Manama et tracé des « lignes rouges » pour arrêter la République islamique.

Face à Téhéran, Riyad sait pouvoir compter sur quelques alliés qui partagent une même hostilité et une même méfiance à l’encontre de l’Iran : Bahreïn, naturellement, mais aussi l’Égypte du président Sissi ou la Jordanie du roi Abdallah II.

Et aussi les Émirats arabes unis qui, en dépit d’un contentieux ancien avec Téhéran – le chah d’Iran avait occupé trois îlots du détroit d’Ormuz en 1971, juste avant l’indépendance des futurs Émirats arabes unis –, entretenaient jusqu’à peu des relations presque normales avec l’Iran, l’un des premiers partenaires commerciaux de la Fédération. Toutefois, depuis plusieurs années, la nouvelle génération de dirigeants des Émirats arabes unis a adopté une position de plus en plus ferme à l’égard de l’Iran, dorénavant perçu et présenté comme un quasi-ennemi.

Cette attitude de fermeté ne fait en revanche pas l’unanimité au sein du Conseil de coopération de Golfe. Outre le Qatar, le sultanat d’Oman campe sur une position qui n’a jamais varié au fil des années, quelles que soient les vicissitudes : conserver de bonnes relations tant avec l’Iran – que ce soit celui du chah ou la République islamique – qu’avec l’Irak – de Saddam Hussein comme de ses successeurs – et, d’une manière générale, avec tous les pays de la région.

Quant au Koweït, dont le tiers de la population est composé de chiites et qui a chèrement payé durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) sa proximité géographique aussi bien avec l’Irak que l’Iran, il cherche avant tout à éviter une confrontation dont il aurait inévitablement à payer le prix fort.

 

3.      Repenser les alliances

 

La fin du règne du roi Abdallah avait été marquée par une défiance croissante envers les États-Unis. L’administration Obama était soupçonnée d’indulgence envers les Frères musulmans. Plus grave encore, l’appel à démissionner du président égyptien Hosni Moubarak par le président Barack Obama en février 2011 avait été perçu à Riyad comme le « lâchage » de l’un des plus anciens alliés de Washington dans la région.

Ulcérés, les Saoudiens semblaient alors convaincus qu’ils ne pouvaient plus compter sur l’allié américain, à l’instar de ce qu’ils avaient ressenti trois décennies plus tôt lorsque le président Jimmy Carter avait refusé de soutenir le chah d’Iran, lors de la révolution islamique.

La révélation que Washington et Téhéran négociaient secrètement, puis la conclusion de l’accord sur le nucléaire iranien le 14 juillet 2015 avaient achevé de convaincre les dirigeants de Riyad qu’ils ne devaient plus compter sur Washington pour protéger leurs intérêts.

Entre-temps, l’avènement au pouvoir de Salmane en janvier 2015, qui s’appuie sur son fils Mohammed, a changé la donne. Mohammed ben Salmane, quasiment inconnu auparavant, est rapidement apparu comme le nouvel homme fort du royaume. Le jeune prince (29 ans début 2015) est l’inspirateur d’une diplomatie beaucoup plus agressive et clivante, qui ne laisse pas de place à la tiédeur pour les alliés de l’Arabie saoudite. Les partenaires du royaume sont l’un après l’autre confrontés à une véritable alternative et mise en demeure : être considérés comme un ami ou un ennemi des Saoudiens.

En mars 2015, l’Arabie prend la tête d’une coalition d’une dizaine de pays arabes et africains [4] et commence à bombarder au Yémen les positions de ceux qui sont présentés comme des pions de l’Iran : les rebelles houthistes et leur allié – de circonstance –, l’ancien président Ali Abdallah Saleh [5].

L’opération Tempête décisive, dont le nom de code rappelle l’intervention de la coalition anti-irakienne de 1991, est menée sans la participation des États-Unis. Ces derniers lui apportent néanmoins un soutien réticent, tout comme la France ou le Royaume-Uni afin de préserver la participation de Riyad à la coalition contre l’État islamique en Irak et en Syrie.

 

4.      La doctrine Salmane…

 

Des intellectuels saoudiens proches du pouvoir publient des analyses dans la presse américaine et évoquent l’émergence et à la mise en œuvre d’une « doctrine Salmane [6] », selon laquelle le royaume se passerait désormais des États-Unis pour diriger des coalitions militaires en fonction de ses propres intérêts. Et d’avertir qu’une fois réglée la question du Yémen, la Syrie pourrait être le prochain terrain de mise en œuvre de la doctrine Salmane.

Face à cette attitude martiale, les États-Unis de Barack Obama laissent faire – un président américain en dernière année de mandat a relativement peu d’influence (lame duck). Qu’il s’agisse du président Sissi en Égypte, de Benyamin Netanyahou en Israël, les principaux dirigeants au Moyen-Orient partagent d’ailleurs l’hostilité et le mépris des Saoudiens à l’égard de Barack Obama.

C’est donc avec le sentiment d’avoir le champ libre que Mohammed ben Salmane, déjà maître d’œuvre de l’opération Tempête décisive, annonce le 14 décembre 2015 la constitution d’une coalition antiterroriste de 34 pays [7]. Comme on pouvait s’y attendre, l’Iran – mais aussi l’Irak – est absent de la liste qui ne comprend que des pays majoritairement sunnites ou dirigés par des sunnites. Le sultanat d’Oman, pourtant membre du Conseil de coopération du Golfe, n’y figure pas non plus. Cependant, parmi les 34 pays annoncés par MBS, très rapidement, plusieurs font savoir qu’ils n’ont pas été consultés avant l’annonce et réservent leur position : le Pakistan, le Liban, la Malaisie et l’Indonésie notamment.

 

5.      … et ses limites

 

Le cas du Pakistan est emblématique. Il s’agit de la seconde fois en quelques mois que cet allié de longue date du royaume refuse de participer à une coalition saoudienne. En avril 2015, il avait déjà été cité par l’Arabie comme partie prenante de la coalition anti-houthistes et un drapeau pakistanais avait même été installé dans le centre de commandement. Il a fallu que le Parlement pakistanais vote explicitement son refus de participation à la coalition pour que les Saoudiens comprennent qu’ils ne pouvaient pas contraindre Islamabad à envoyer des soldats au Yémen, en dépit de l’assistance budgétaire saoudienne dont bénéficie le Pakistan.

De même, en janvier 2016, les visites successives à Islamabad du ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir et de MBS lui-même n’ont pas réussi à faire fléchir la résolution du gouvernement pakistanais de rester à l’écart des initiatives guerrières du royaume. Le fait que les chiites représentent environ 15 % de la population pakistanaise n’est sans doute pas étranger à cette prudence.

L’Égypte n’est pas dans ce cas. Pourtant, en dépit de la présence égyptienne au sein de la coalition anti-houthistes, le président Sissi a catégoriquement refusé d’envoyer des soldats égyptiens se battre sur le sol yéménite. Les souvenirs de la désastreuse expédition égyptienne au Yémen dans les années 1960, ordonnée par Nasser et qui avait coûté la vie à plus de 10 000 militaires égyptiens et endetté le pays pour des années, demeurent encore vivaces au Caire.

Quant à la crise avec le Qatar, le fait que l’émirat n’ait pas cédé malgré les moyens déployés par l’Arabie saoudite et ses alliés illustre par contraste l’impuissance du royaume à faire plier l’un de ses plus petits voisins. Le soutien politique et militaire de la Turquie, qui dispose d’une base au Qatar, pour symbolique qu’il soit, montre que Riyad doit prendre en compte d’autres acteurs, même dans sa sphère d’influence immédiate.

Les limites de l’hubris saoudien apparaissent donc clairement et assez rapidement, d’autant que la guerre menée au Yémen ne produit aucun résultat tangible, si ce n’est un bilan humanitaire catastrophique : plus de 10 000 morts dont de nombreux enfants, la destruction des infrastructures de ce pays déjà parmi les plus pauvres du monde, la famine et une épidémie du choléra…

La menace proférée en mai 2017 dans une interview à la chaîne satellitaire panarabe MBC par le prince Mohammed ben Salmane de porter la guerre en territoire iranien n’a guère impressionné les dirigeants de Téhéran. Quant aux projets d’influencer la recomposition politique en Syrie qui avaient été fièrement annoncés en 2015, ils ont cédé la place deux ans plus tard à un froid réalisme, prenant acte de la reconquête du territoire par le régime de Bachar al-Assad grâce à l’appui militaire massif prodigué par la Russie.

C’est dans ce contexte que le roi Salmane a effectué, le 5 octobre 2017, le premier voyage à Moscou d’un souverain saoudien, reconnaissant par là même que la Russie est devenue un acteur majeur au Moyen-Orient, où l’hégémonie américaine semble mise à mal.

Pourtant, les dirigeants saoudiens ont accueilli très favorablement l’élection de Donald Trump, auquel ils ont réservé un accueil triomphal à Riyad en mai 2017, lors d’un sommet « islamique » organisé à son intention. Le nouveau président américain ne les a pas déçus en apportant un soutien sans nuance à l’Arabie dans son conflit contre le Qatar.

En dépit de ces signes favorables, les Saoudiens ne sont néanmoins plus certains de pouvoir compter sur l’appui américain, d’autant que le Département d’État et celui de la Défense ne sont manifestement pas sur la même ligne que la Maison-Blanche. Pour preuve, la décision annoncée par le Pentagone début octobre 2017 de suspendre les exercices militaires avec les pays du Golfe en raison des dissensions persistantes au sein du Conseil de coopération du Golfe.

Revenu de ses ambitions de grande puissance régionale, souffrant financièrement du marasme persistant du marché pétrolier, le royaume ne semble avoir d’autre choix que d’accepter son autonomie toute relative à l’égard des puissances extérieures, les États-Unis, d’abord et avant tout, comme c’est le cas depuis le « pacte du Quincy » de février 1945, auxquels s’ajoutent la Russie, la France et le Royaume-Uni.

 

6.      Les options réduites de Riyad

 

Tant le voyage du roi Salmane à Moscou que des indiscrétions publiées aux États-Unis suggèrent que Mohammed ben Salmane cherche dorénavant à s’extirper de la guerre du Yémen où le royaume n’a connu aucun des succès annoncés au début de son offensive en mars 2015.

De même, loin de porter la guerre au cœur du territoire iranien comme il l’avait annoncé en 2017, l’homme fort du royaume paraît désormais à la recherche d’une désescalade avec Téhéran sans perdre la face. Moscou est peut-être en mesure de faciliter cette évolution, compte tenu de ses bonnes relations avec l’Iran et de son rôle central dans la crise syrienne.

Riyad n’a certainement pas renoncé à une revanche sur l’Iran. Mais dorénavant, tout se passe comme si, une fois refermée la parenthèse Obama, les dirigeants saoudiens avaient de nouveau sous-traité le problème iranien à l’administration américaine. Ils pourraient alors se concentrer davantage sur les problèmes intérieurs du pays, ce qui expliquerait l’offensive réformiste en cours du prince héritier pour gagner les faveurs de la jeunesse et des femmes. Un combat face à la résistance des religieux conservateurs pourrait alors s’ouvrir. Il ne sera sans doute guère plus facile à mener que les initiatives belliqueuses à l’étranger des trois années précédentes.

 

[1] Olivier Da Lage, « Le Conseil de coopération du Golfe : menace d’implosion ? », Les Cahiers de l’Orient, n° 12, 4e trimestre 1988.

[2] L’Arabie saoudite avait précédemment rappelé son ambassadeur à Doha pendant cinq ans, de 2002 à 2007, pour protester contre la présence à l’antenne d’Al-Jazira de dissidents saoudiens.

[3] Riyad a par la suite sorti de l’anonymat un prince qatari vivant à Londres pour tenter d’en faire le nouveau représentant de l’émirat. Cheikh Abdallah ben Ali Al Thani, qui appartient à une branche de la famille régnante écartée par le grand-père de l’émir actuel, a ainsi été présenté par la presse des Émirats arabes unis et d’Arabie saoudite comme le dirigeant légitime du Qatar.

[4] Émirats arabes unis, Koweït, Bahreïn, Qatar, Égypte, Jordanie, Maroc, Sénégal, Soudan. En participant à cette coalition, le Qatar (qui en est exclu en novembre 2017), se alors montre fidèle à sa politique du « grand écart », solidaire des autres monarchies du CCG dont il est un membre fondateur tout en conservant par ailleurs de bonnes relations avec l’Iran.

[5] Assassiné depuis en décembre 2017 par les mêmes rebelles houthistes.

[6] Nawaf Obaid, « The Salman Doctrine: the Saudi reply to Obama’s weakness », The National Interest, 30 mars 2016.

[7] Olivier Da Lage, « Coalition of the unwilling », Gateway House, 24 décembre 2015.

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