Le Blog d'Olivier Da Lage

Incertaine démocratisation au Koweït (avril 1991)

LES FRACTURES DU CONFLIT

INCERTAINE DéMOCRATISATION AU KOWEÏT

 

 

par OLIVIER DA LAGE

Lorsque l’émir du Koweït, Cheikh Jaber Al Ahmed Al Sabah, regagne son pays le jeudi 14 mars, après sept mois d’exil, cela fait déjà deux semaines que l’occupation irakienne a pris fin. Deux semaines que les Koweïtiens attendent le retour de leur émir, qui a fui son pays dans les premières heures de l’invasion du 2 août 1990. Un ministre expliquera ce retard pour des raisons de sécurité et par la nécessité de trouver « une demeure digne » de recevoir Cheikh Jaber, dont le palais a été mis à sac (1).

Pour ce qui est de la sécurité, le Koweït libéré avait déjà reçu la visite de personnalités exposées aux risques d’attentats, comme le premier ministre britannique, M. John Major, ou le secrétaire d’Etat américain, M. James Baker. Et le Koweït compte suffisamment de villas des « mille et une nuits » aptes à héberger un émir, le temps nécessaire à la réfection de son palais. Cette raison n’a pas manqué de choquer nombre de ses sujets qui, au même moment, étaient privés d’électricité et d’eau potable. Conscient des critiques des Koweïtiens, Cheikh Jaber a promis d’octroyer une « prime d’occupation » de 500 dinars (2) à tous les citoyens qui sont restés au pays depuis août. Cette initiative n’a en rien dissipé le malaise, mais a, au contraire, rappelé les vieilles pratiques des Al Sabah consistant à acheter le silence des citoyens…

L’absence prolongée du chef de l’Etat a également favorisé une certaine anarchie au lendemain de la libération. Les Américains ne cachent pas leur déception devant l’attitude de Cheikh Jaber et paraissent en revanche fonder de grands espoirs sur son cousin, le prince héritier, Cheikh Saad Al Abdallah Al Sabah. Cheikh Saad est rentré au Koweït dès le 4 mars, chargé d’administrer l’émirat sous le régime de la loi martiale pour une durée de trois mois, renouvelable (3). Ce retour n’a pas arrêté la « chasse aux Palestiniens » – disparitions, ratonnades, tortures, etc. – ni la vague de xénophobie qui vise à expulser les travailleurs étrangers (qui représentaient 86 % de la main-d’oeuvre).

Dans leur majorité, les Koweïtiens admettent que l’état du pays, après plus de sept mois d’occupation, justifie le recours à un régime d’exception. Néanmoins, nombreux sont ceux qui soupçonnent la famille royale de nourrir des arrière-pensées. A la mi-octobre 1990, lors du « congrès populaire » des Koweïtiens, réuni à Djeddah, en Arabie saoudite, l’ex-opposition parlementaire avait apporté son soutien à la famille Al Sabah. Celle-ci, en échange, avait promis un retour à la vie parlementaire et à la Constitution de 1962, suspendue par Cheikh Jaber en juillet 1986 (4).

Depuis son retour, le prince héritier – dont l’attitude a été dénoncée lors d’une manifestation le 23 mars – a affirmé à plusieurs reprises que le gouvernement tiendrait ses promesses « dans les tout prochains mois », mais il a dû finalement démissionner, avant d’être chargé de former un nouveau cabinet. Quant à l’émir, alors qu’il recevait, à Taëf, M. James Baker, des journalistes américains ont réussi à lui arracher des propos similaires; il envisageait même la possibilité de donner aux femmes le droit de vote limité jusque-là à 65 000 mâles… Ces engagements, pourtant, semblent n’être prononcés qu’à contre-coeur. Tel est du moins l’avis des nombreux Koweïtiens qui, au lieu de restituer aux autorités les kalachnikov abandonnées par les soldats irakiens, les enterrent dans leur jardin.

Les opposants soupçonnent certains membres de la famille régnante d’avoir mis sur pied des « escadrons de la mort ». L’accusation a été lancée publiquement par M. Abdelaziz Sultan, le président de la Gulf Bank of Kuwait, la deuxième banque de l’émirat (5). Le 1er mars, une personnalité de l’opposition, M. Hamad Al Jou’ane, avait été grièvement blessée par balle. Selon lui, l’attentat était l’oeuvre de Koweïtiens.

Les principaux dirigeants de l’ex-opposition parlementaire réfugiés à Londres depuis le début de la crise, affirment n’être toujours pas autorisés à rentrer dans leur pays. Regroupés autour de personnalités comme le D˜ Ahmed Al Khatib, MM. Jassem Al Qatami, Ahmed Al Roubei, Ahmed Saadoun ou Abdelaziz Al Saqr, ils avaient prévu de se réunir à Londres le 14 mars, afin de définir une position commune vis-à-vis des Al Sabah. La réunion a été reportée d’un mois afin de permettre à des représentants de la résistance intérieure d’y participer. Les organisateurs espèrent pouvoir tenir ces assises courant avril au Koweït.

En fait, le report de la réunion du 14 mars est peut-être aussi l’indice que les notables de l’opposition subissent, à un moindre degré, les mêmes reproches que la famille régnante: alors que le peuple koweïtien souffrait sur place, ils vivaient en sécurité à l’étranger. Une nouvelle génération d’opposants est née de la résistance à l’occupation, conduite par des jeunes. Les anciens parlementaires, dont la carrière a souvent débuté dans les années 50 ou 60, ont aujourd’hui la soixantaine ou davantage. De plus, l’opposition a perdu une composante: le Dr Ahmed Al Khatib accuse les Frères musulmans d’avoir, en secret, pactisé courant janvier avec la famille royale.

Restent les acteurs étrangers. Certes, l’Arabie saoudite a toléré, en octobre dernier, que se tienne sur son territoire le congrès populaire. Mais, à présent que le Koweït a recouvré sa souveraineté, il ne faut pas compter sur Ryad pour encourager l’émirat dans la voie de la démocratisation: par deux fois, en 1976 et en 1986, le Parlement koweïtien a été suspendu, et, dans les deux cas, les pressions saoudiennes n’y étaient pas étrangères. Le roi Fahd s’est d’ailleurs montré d’une clarté remarquable: le 5 mars dernier, il a assuré que son royaume ne dévierait pas de la charia et n’adopterait aucun principe d’organisation qui ne soit conforme aux préceptes de l’islam.

Quant aux Etats-Unis, l’émir leur doit indiscutablement d’avoir retrouvé son trône. A plus d’une reprise, des responsables à Washington ont souligné l’importance qu’ils attachaient à un retour du Koweït à la vie démocratique, mais Washington s’accommoderait du système politique mis en place en juin 1990: une assemblée de soixante-quinze membres, cinquante élus et vingt-cinq désignés par le gouvernement, l’émir disposant d’un droit de veto sur les nouvelles lois. L’opposition, qui estimait cela non conforme à la Constitution de 1962, boycotta le scrutin (6).

Pour Cheikh Jaber les sept mois et demi d’exil qu’il vient de vivre semblent n’être qu’une parenthèse. Pour ceux de ses sujets qui ont vécu la dureté de l’occupation irakienne, la rupture avec le passé para”t, en revanche, irrémédiable.


(1) Entretien à ITN, dépêche AFP, du 13 mars 1991.
(2) Environ 10 000 F. Financial Times, 15 mars 1991.
(3) La loi martiale est entrée en vigueur le 26 février.
(4) Jean Gueyras, « Grande réconciliation koweïtienne », le Monde, 17 octobre 1990.
(5) Entretien à la cha”ne américaine ABC, dépêche Reuter, 5 mars 1991.
(6) Olivier Da Lage, « Le vent de la démocratie souffle aussi sur le Koweït », Défense nationale, juillet 1990.

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