Le Blog d'Olivier Da Lage

Le jour où l’ambassadeur saoudien m’a menacé

Posted in Journalisme, Moyen-Orient by odalage on 14 octobre 2018

Par Olivier Da Lage

Depuis l’annonce de la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, des souvenirs que j’avais enfouis au plus profond de ma mémoire remontent à la surface et ils sont plutôt désagréables. Ils remontent au 27 juin 1990, le jour où l’ambassadeur d’Arabie Saoudite en France m’a menacé.

Deux jours auparavant, l’attachée de presse de l’ambassade m’avait appelé pour me dire que l’ambassadeur voulait me voir. Jamil al-Hujailan était une personnalité impressionnante. Doyen du corps diplomatique arabe, cet ancien ministre du royaume, parfaitement francophone, était l’une des personnalités les plus influentes du Tout-Paris politico-diplomatique. Je me demandais bien ce qu’il pouvait me vouloir, mais j’étais, pour tout dire, flatté et rendez-vous fut pris pour mercredi 27 juin à 10h30.

Jamil al-Hujailan m’accueille chaleureusement, m’offre du café, me demande si j’ai récemment voyagé au Moyen-Orient et si je compte retourner m’y établir comme correspondant (j’ai été en poste à Bahreïn entre 1979 et 1982). Puis il me félicite pour la qualité de mon travail de journaliste, faisant plus particulièrement référence à un article historique que Le Monde a publié quelques mois auparavant sur la prise de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979 ou à un entretien que j’ai récemment accordé à France Culture, opposant mon « honnêteté » à celle d’autres intervenants, ce qu’il a souligné auprès du PDG de Radio France lorsqu’il est intervenu pour se plaindre de l’émission. Il se lance ensuite dans des digressions sur RFI, me faisant bien comprendre qu’il connaît très bien les dirigeants de l’entreprise qui m’emploie.

L’ambassadeur se tait soudain et me regarde avec intensité. Je suis de plus en plus perplexe sur les raisons de ma présence dans son bureau. Puis il se lance et me demande si je suis au courant de l’existence d’un documentaire sur l’Arabie Saoudite dans lequel je suis interviewé. Bien entendu, je le suis. Un documentariste tunisien m’a contacté quelques mois plus tôt pour le film qu’il est en train de préparer sur les droits de l’Homme en Arabie. Ayant obtenu l’autorisation de mon rédacteur en chef, j’ai donc enregistré cet entretien le 10 avril 1990. La tonalité du documentaire n’étant pas très favorable au royaume, je commence à comprendre où mon interlocuteur veut en venir. Je réponds « oui » à sa question. Son regard se durcit soudain :

─ Je vais vous faire une surprise très désagréable. Venez avec moi, vous allez voir cette émission.

Il se lève et m’accompagne sur le palier, vers un ascenseur, et se lâche :

─ Que penseriez-vous si l’on disait que M. Da Lage, journaliste honnête et réputé, avait été utilisé par l’Iran pour un chantage et une campagne de diffamation contre mon pays ?

Interloqué, je réponds que c’est hors de question. Un sourire ironique s’affiche sur le visage de l’ambassadeur.

─ Vous allez voir par vous-même.

Hujailan me mène au deuxième étage, dans la salle vidéo de l’ambassade où me rejoint son chargé de presse, un nommé Omar.

─ Je vous laisse regarder. Si vous le souhaitez, vous pouvez revenir me voir après avoir visionné la cassette.

Je lui réponds sèchement que je n’ai pas l’intention de partir comme un voleur. Il hoche la tête comme pour dire « on verra bien » et quitte la pièce.

Omar s’assied à mes côtés, souriant, et, sans mot dire, met en marche le magnétoscope. J’ai sorti un carnet et un stylo pour noter d’éventuelles phrases qui m’auraient échappé et qui justifieraient l’ire de l’ambassadeur. Cinquante-deux minutes plus tard, rassuré, je range l’un et l’autre. Rien dans mes propos que je puisse renier. Il s’agit en fait de banalités que pourraient proférer tous ceux qui s’intéressent à l’Arabie Saoudite. D’autres intervenants, en revanche, sont plus tranchants, mais je n’en suis pas responsable.

C’est donc confiant que, à 11h45, je retrouve l’ambassadeur dans son bureau. Il me propose à nouveau un café que je décline. L’heure n’est plus aux salamalecs. Je lui dis d’emblée que je comprends qu’il n’ait pas aimé ce qu’il a vu, mais que j’assume l’entière responsabilité de ce que j’ai dit dans ce film, mais pas du documentaire dans son ensemble.

─ Mais vous m’aviez bien dit que vous saviez que ce film était en préparation… objecte-t-il.

Je lui réponds que lorsque l’on donne une interview, c’est forcément pour une émission. Cela ne veut pas dire que l’on sait ce qu’il y aura dedans. Il s’obstine et affirme que je ne pouvais pas ignorer le contenu du documentaire. Je rétorque que de toute évidence, nous ne nous comprenons pas.

─ N’insultez pas mon intelligence ! s’exclame Jamil al-Hujailan qui ne cache plus sa fureur. Je ne peux pas croire qu’un grand journaliste comme vous donne des interviews sans savoir à qui. D’autant que si j’ai la cassette, c’est qu’il est venu me la proposer en demandant trois millions de francs suisses pour qu’elle ne soit pas diffusée. C’est du chantage ! Il nous a bien dit que les trois millions de francs suisses étaient pour dédommager M. Da Lage et XXX (un autre journaliste, également interviewé dans le documentaire).

Estomaqué, je lui réponds que je n’ai pas touché un demi-centime et que je ne permets à personne, pas même à lui, de m’accuser de vénalité et de chantage.

Hujailan se fait silencieux, s’affale dans son fauteuil et me regarde désormais avec commisération. A l’évidence, en affirmant que je pouvais donner une interview gratuitement, sans contrepartie, j’ai perdu à ses yeux toute crédibilité. Ce n’est tout simplement pas imaginable.

─ Alors donnez-moi les noms de ceux qui ont fait cette émission.

Je refuse et lui dis que de toute façon, ils sont au générique du film. L’ambassadeur reprend et m’affirme qu’il a des yeux et des oreilles partout et qu’il finira bien par le savoir. Je hausse les épaules, mais cela me donne un indice sur l’origine de cette copie de travail en noir et blanc qu’il m’a fait visionner. Hujailan prétend que le documentariste lui-même la lui a proposée contre de l’argent en échange d’une non-diffusion. C’est possible, ce genre de pratiques existe, mais cela ne correspond pas au profil du réalisateur sur lequel je me suis quand même un peu renseigné. En revanche, ce dernier m’avait confié qu’il enquêtait sur les liens entre l’ambassade et un célèbre mercenaire français travaillant notoirement pour des monarchies du Golfe. Il ne m’est pas difficile d’imaginer qu’ayant été informé de ce projet, celui-ci ait cambriolé les locaux de la société de production pour mettre la main sur une copie du documentaire, en l’occurrence, une copie de travail, mal dégrossie. Quoi qu’il en soit, cela ne me concerne pas directement, mais ce n’est pas l’avis de l’ambassadeur :

─ Vous n’êtes peut-être pas complice de ce chantage, M. Da Lage, mais en ce cas, vous êtes irresponsable. Malheureusement, vous n’irez plus jamais dans mon pays. Et si vous allez ailleurs dans le monde arabe… Enfin, je n’en dis pas plus. C’est dommage pour la carrière d’un grand journaliste spécialiste du Moyen-Orient comme vous. Je vous conseille fortement de recontacter ce producteur et de vous opposer à la diffusion du documentaire. Vous pourrez alors me recontacter, si vous le souhaitez. Je vous souhaite bon courage, M. Da Lage…

Quelques minutes plus tard, je me retrouve sur le trottoir de la rue de Courcelles, devant l’ambassade, les jambes flageolantes. Je m’assieds sur un banc pour rassembler mes esprit et coucher par écrit tout ce que je viens de vivre. De retour à la radio, je passe plusieurs appels à des amis haut placés : le conseiller pour le Moyen-Orient de Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, le conseiller politique d’Edgar Pisani, président de l’Institut du Monde arabe à qui il me présentera dès le lendemain avec une référence explicite à ce qui m’est arrivé.

J’appelle également XXX, l’autre journaliste présent dans le film, qui a, lui aussi, eu droit au même traitement quelques heures plus tard avec une nuance que me rapporte mon confrère, d’origine maghrébine. L’ambassadeur lui a lâché : « Da Lage, c’est un chrétien, on comprend encore, mais toi, tu es des nôtres alors que pour eux, tu seras toujours un bicot ! ».

Le lendemain, j’appelle l’attachée de presse de l’ambassade en lui répétant mot pour mot ce qui s’est passé dans le bureau de l’ambassadeur et je la mets en garde : si quelqu’un s’avise de répéter les insinuations de Hujailan, je ferai un procès en diffamation au cours duquel tout sera révélé et à toutes fins utiles, j’ai informé les autorités françaises. Affolée, l’attachée de presse me demande de me calmer (il est vrai que j’étais passablement énervé) et de toute évidence, elle ne savait pas comment elle pourrait répéter ce que je venais de dire à l’ambassadeur.

Epilogue n° 1 :

L’invasion du Koweït intervient moins de deux mois plus tard, le 2 août. L’Arabie s’ouvre aux journalistes. RFI veut m’y envoyer alors que je me trouve au Qatar en décembre. Mais l’ambassadeur lui-même téléphone à la radio pour dire que j’étais persona non grata dans le royaume. Dans les mois qui suivent, mon histoire commence à se savoir dans le petit milieu des journalistes spécialisés sur le Golfe. Entre-temps, je me fais un devoir de multiplier les écrits sur l’Arabie pour montrer que leur stratégie d’intimidation n’a pas fonctionné. Le numéro deux de l’ambassade, que je croise à plusieurs réceptions, a l’air très ennuyé et m’assure que l’ambassadeur lui a souvent répété son admiration pour moi et qu’il faudrait que nous trouvions le moyen de nous réconcilier.

Finalement, près de deux ans plus tard, alors que Hujailan s’apprête à quitter la France après plus de vingt ans passés à paris comme ambassadeur, son attachée de presse m’appelle pour me dire qu’il veut me voir. Une fois suffit, je ne vais pas tomber deux fois dans le même piège, est en substance ma réponse. Mais patiemment, elle m’assure que ce n’est pas comme la première fois et qu’il veut sincèrement renouer. Je finis par accepter et je me retrouve dans ce même bureau où il m’a tour à tour humilié et menacé. Ce jour-là, le ton est bien différent.

─ M. Da Lage. On me dit que vous voulez vous rendre dans mon pays. Bienvenue ! Je vais vous aider. Que voulez-vous y faire ?

J’invente sur le champ des sujets de reportage et je donne des noms de personnalités officielles que je souhaite rencontrer. Il note scrupuleusement toutes mes demandes en hochant la tête d’un air approbateur et me dit :

─ Dès cet après-midi, je fais partir un télex avec vos demandes et je prépare votre visa.

Puis, comme traversé par une pensée soudaine, il ajoute :

─ Mais avant d’émettre le visa, je vais sans doute attendre que vos rendez-vous soient confirmés. Cela vous évitera d’attendre pour rien dans votre chambre d’hôtel à Ryad.

Je fais mine d’approuver, sachant parfaitement que je n’aurai pas de nouvelles de sa part, ce qui sera effectivement le cas, mais nous venons ainsi en quelque sorte de rétablir nos relations diplomatiques.

 

Epilogue n° 2

Bien des années plus tard, un ami diplomate me glisse :

─ Au fait, ton histoire avec Hujailan…

Je le coupe :

─ Tu es au courant ?

Il prend un air entendu.

─ Naturellement ! Après votre rendez-vous, l’ambassadeur a été convoqué au Quai d’Orsay pour une mise en garde et on lui a fait très clairement comprendre qu’il n’avait pas à menacer un journaliste français.

 

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