Le Blog d'Olivier Da Lage

Le vent de la démocratie souffle aussi sur le Koweït (Revue Défense Nationale, juillet 1990)

Le vent de la démocratie souffle
aussi sur le Koweït

par Olivier DA LAGE

Il est vrai que les événements survenus en europe de l’Est masquent presque totalement tout ce qui a lieu « ailleurs » dans le monde. En particulier, il est avéré que les éternelles questions du Proche-Orient sont passées au second plan, et pourtant!… C’est pourquoi nous savons gré à M. Olivier Da Lage, journaliste, d’avoir bien voulu nous informer de la situation au Koweït : elle présente effectivement quelques risques, bien qu’on en fasse peu état, mais la richesse de ce pays et de ses habitants participe avec un efficacité certaine à sa sécurité.

L’attention du monde, en ce mois de décembre 1989, était trop accaparée par les événements de Roumanie et la chute de Nicolae Ceausescu, pour se laisser distraire par ce qui se passait au même moment à des milliers de kilomètres de là, dans l’émirat du Koweït. Depuis plusieurs mois, une fraction non négligeable de l’élite koweïtienne revendiquait haut et fort le retour à la vie parlementaire suspendue par l’émir trois ans auparavant. Une pétition portant plus de 25 000 signatures avait été rejetée par le souverain. C’est alors qu’intervint le renversement du dictateur roumain. Les journaux du Koweït, dont la liberté de ton est demeurée surprenante en dépit de l’imposition de la censure en 1986, saisirent l’occasion : dans un éditorial publié en première page d’al Siyassah, son directeur, Ahmed Jarallah, n’hésita pas à écrire que de nombreux dirigeants au Proche-Orient ont pillé la richesse de leur nation et placé les gouvernants et leurs familles au-dessus des lois. Et Jarallah d’enfoncer le clou :  » Il semble bien que l’heure du châtiment est arrivée. Le tableau qu’offre la Roumanie est pénible, mais il constitue un avertissement pour ceux qui savent prendre garde « . La contagion est-européenne gagnait la péninsule Arabique.

1986 : la dissolution du parlement

Le 3 juillet 1986, au plus fort du conflit irako-iranien, l’émir du Koweït, Cheikh Jaber al-Ahmed al-Sabah, intervint à la télévision à l’heure du dîner pour annoncer la dissolution du Parlement, la suspension de certains articles de la Constitution et l’instauration de la censure. Il réaffirma néanmoins son attachement au parlementarisme, mais, insista-t-il,  » la vraie démocratie découle des principes de la choura(1) « . Depuis plusieurs mois, en effet, la crise couvait. Les parlementaires élus un an plus tôt prenaient leur tâche très à cœur: trop sans doute au gré de la famille royale et des états voisins. Le ministre de la Justice, Cheikh Duaij, membre de la famille régnante, avait été acculé à la démission après avoir comparu devant l’Assemblée. Celle-ci lui reprochait d’être intervenu en faveur de son fils, compromis dans une faillite boursière. A l’époque de sa dissolution, l’Assemblée s’attaquait au tout-puissant ministre du Pétrole, Cheikh Ali Khalifa, rendu responsable de la ruineuse acquisition de la compagnie pétrolière américaine Santa Fé. La menace devenait donc sérieuse pour la famille des al-Sabah. S’ajoutait à cela la mise en cause répétée par les députés de régimes voisins, Iran, Irak ou Syrie. Quant à l’Arabie Saoudite, elle n’avait jamais admis la présence à ses frontières d’une démocratie parlementaire n’hésitant pas à mettre en cause les gouvernants en place. Cet exemple, fâcheux pour les monarchies voisines, devait prendre fin. Ryad l’avait fait savoir avec insistance à l’émir du Koweït. Cependant, c’est sans aucun doute la guerre irako-iranienne qui a été le facteur déterminant.

En février 1986, alors que le Koweït célébrait le vingt-cinquième anniversaire de son indépendance, les soldats iraniens traversaient le Chatt al-Arab, prenaient pied à Fao, et saluaient  » leur nouveau voisin, le Koweït « . Pour sa part, l’Irak exigeait que soit mise à la disposition de son armée l’île de Boubiyan, sans avoir pour autant renoncé à en disputer la possession au Koweït. La situation devenait dangereuse. Des attentats inspirés ici par l’Iran, là par la Syrie ou l’Irak, secouaient périodiquement l’émirat. La liberté de ton de certains députés relevait de l’inconscience, estima l’émir, qui résolut de dissoudre l’Assemblée.

Le seul état démocratique de la région

Jusqu’alors, le Koweït faisait figure d’exception, non seulement dans la région, mais également dans l’ensemble du monde arabe. Une presse de qualité y était diffusée. Les nombreux quotidiens, regroupés dans un même quartier de la capitale, un peu sur le modèle de ce que fut Fleet Street, ne se contentaient pas de reproduire les communiqués du gouvernement. Hormis critiquer la personne de l’émir, ces journaux pouvaient à peu près tout écrire, et ne s’en privaient guère, ce qui faisait leur succès non seulement à Koweït, mais à l’étranger. Leurs propriétaires, de riches marchands, s’étaient découvert une vocation d’éditeurs de journaux et al Qabas, al Anbaa ou al Siyassah rivalisaient dans la chasse au scoop, tout comme leurs confrères occidentaux.

Cette liberté était rendue possible par le régime de monarchie constitutionnelle institué dès l’indépendance en 1961. Un an plus tard, l’émir, Cheikh Abdallah al-Salem al-Sabah, octroyait au nouvel état une Constitution de type parlementaire. Le système donnait à ce point satisfaction qu’en 1971, accédant à son tour à l’indépendance, Bahreïn adopta une constitution similaire. L’un et l’autre suspendirent néanmoins le régime parlementaire en 1976, en raison de la guerre du Liban. Les dirigeants bahreinis et koweïtiens craignaient que les divisions à l’origine de la guerre civile libanaise ne se transposent dans leur pays. Au Koweït, où les dernières élections avaient donné de nombreux sièges à la  » gauche  » nationaliste et nassérienne, le problème était compliqué par la présence d’une forte colonie palestinienne qui constituait un état dans l’état. L’émir, Cheikh Sabah al-Salem al-Sabah (2) décida de dissoudre l’Assemblée, tout en promettant un retour à la vie parlementaire dès que les circonstances le permettraient. Il appartint à son successeur, Cheikh Jaber al-Ahmed al-Sabah (3), l’actuel souverain, de tenir cette promesse. Les premières élections du nouveau Parlement eurent lieu en 1981 et donnèrent la majorité à une alliance de bédouins conservateurs et de députés islamistes ; il mena la vie dure au pouvoir, jugé trop libéral en matière de mœurs : une loi, votée contre l’avis de l’émir, interdit aux ambassades d’importer de l’alcool. En 1985, les excès de la précédente législature convainquirent les électeurs koweïtiens de redonner la majorité à la gauche nationaliste du docteur Ahmed al-Khatib. A leur tour, comme on l’a vu précédemment, ces députés entravèrent l’action gouvernementale et mirent en cause l’impunité de certains membres de la famille royale, précipitant leur propre perte.

Certes, la  » démocratie  » koweïtienne ne doit pas être idéalisée a posteriori. Il serait plus juste de parler de quasi-démocratie. Sur quelque 1,8 million d’habitants, le pays comptait en 1985 65 000 électeurs environ, tous citoyens de première classe (4) âgés de plus de 21 ans et de sexe masculin. Du reste, le Koweït connaissait un actif mouvement féministe de suffragettes qui faillirent en 1982 obtenir le droit de vote, mais la majorité conservatrice de l’époque rejeta le projet. Cependant, même  » à l’athénienne « , cette forme de démocratie restait unique dans la péninsule où elle suscitait des envies parmi les peuples et des aigreurs chez les dirigeants.

Néanmoins, même les opposants les plus actifs admettaient en privé que le comportement des députés avait parfois été irresponsable, compte tenu de l’environnement politique et du risque d’implication de leur pays dans la guerre entre Bagdad et Téhéran. Il était donc généralement admis parmi les Koweïtiens de toutes tendances que la fin de la guerre permettrait un retour à la vie parlementaire. Dès l’arrêt des combats en août 1988, des voix se firent entendre en ce sens. Très vite, les anciens députés désireux de retrouver leur siège, et plus généralement les intellectuels libéraux de l’émirat, durent déchanter : le rétablissement de l’Assemblée n’entrait pas dans les priorités gouvernementales.

Un pays trop entouré

La guerre l’avait cruellement souligné, le Koweït ne peut faire semblant d’ignorer qu’il est entouré de puissants voisins. Aussi différents que puissent être  l’Iran, l’Irak, la Syrie ou l’Arabie Saoudite, ces pays ont au moins un point en commun : l’ancien parlement koweïtiens les avait fortement indisposés. Il ne fait guère de doute que c’est l’Arabie Saoudite qui s’est montrée le plus hostile au retour à la démocratie. Les pressions saoudiennes ont développé dans l’émirat un  » antisaoudisme  » latent, qui remonte en fait aux tentatives d’invasion du Koweït par les hommes d’Ibn Saoud dans les années 20.

L’exécution en septembre 1989 par l’Arabie Saoudite de seize chiites koweïtiens, condamnés pour les attentats à l’explosif perpétrés à La Mecque deux mois auparavant, entraînèrent aussitôt des manifestations antisaoudiennes à Koweït. Les manifestants accusèrent aussi les autorités koweïtiennes d’avoir maltraité des prisonniers chiites arrêtés dans le cadre de cette affaire. Mal à l’aise, le gouvernement koweïtien apporta son appui à l’Arabie Saoudite au nom des impératifs de sécurité. La dégradation des relations entre Ryad et Koweït n’en était pas moins réelle ; elle trouva son illustration en février 1990 dans le boycott par l’équipe saoudienne du dixième tournoi du Golfe qui se tenait à Koweït. Le prétexte officiel de cette décision sans précédent était l’emblème du tournoi choisi par les organisateurs koweïtiens : figurant deux chevaux, il faisait référence à un épisode historique ayant opposé dans le passé les deux peuples. Que les Koweïtiens aient délibérément choisi de blesser les Saoudiens, ou que ces derniers aient simplement choisi le premier prétexte venu pour manifester leur mauvaise humeur, le fait est que les relations saoudo-koweïtiennes sont tendues. Cela n’est pas sans rapport avec le développement du mouvement pour la démocratie au Koweït.

Si ces pression extérieures viennent contrecarrer l’aspiration démocratique des Koweïtiens, il est d’autres influences qui jouent en sa faveur. C’est le cas des évolutions rapides de certains pays arabes tels que l’Algérie, les deux Yémens ou la Jordanie. En Algérie, c’est sous la pression de la rue que le régime s’est décidé à s’ouvrir au terme d’émeutes sanglantes. Les deux Yémens, sur la voie de leur unification, tentent de se débarrasser peu à peu des scories du passé, ouvrant le champ à davantage de liberté d’expression. Mais l’exemple jordanien est sans doute celui qui a le plus marqué les esprits au Koweït. En mars 1989, des manifestations contre la vie chère dans plusieurs provinces du royaume ont rapidement tourné à l’émeute politique. Les manifestants, issus des tribus qui ont toujours été le soutien de la dynastie hachémite, dénonçaient la corruption du gouvernement et exigeaient le retour à la vie parlementaire. Cédant pour la première fois de sa vie aux pressions de la rue, le roi Hussein remercia son premier ministre, puis il organisa en novembre les premières élections générales démocratiques depuis 1967. Dans le même temps, la censure fut considérablement relâchée. Curieux retournement de l’histoire : en janvier 1990, deux journaux jordaniens furent interdits à Koweït. Jusqu’alors, on avait plutôt connu la situation inverse.

La démocratie des  » diwaniya « 

Même au plus fort de la censure imposée en 1986, les Koweïtiens n’ont pas perdu leur sens critique. Les journaux n’avaient plus, il est vrai, la liberté de plume qu’on leur connaissait ; cependant, ils étaient loin d’être aussi ternes que leurs confrères des monarchies voisines. Quant aux leaders politiques, malgré la suspension des libertés publiques, ils continuaient de recevoir et haranguer leurs partisans, mettant à profit un usage ancestral : les diwaniya. Cette pratique consiste à recevoir dans son salon (diwaniya) qui l’on veut pour discuter de tout, y compris, bien entendu, de politique. Les diwaniya du Koweït remplissaient au fond les mêmes fonctions que les salons politico-littéraires du XVIIe siècle en France. Cette coutume fondée sur l’hospitalité étant profondément ancrée dans les traditions du pays, il était difficile au pouvoir d’y mettre un terme, lorsqu’il apparut que les diwaniya étaient autant de foyers d’agitation ; à la fin de l’année 1989, certaines rassemblèrent sous la tente plusieurs milliers de militants. A maintes reprises, en décembre et en janvier, la police intervint en faisant usage de la violence. Celle-ci fit plusieurs blessés, suscitant du même coup une réprobation dépassant largement le monde des intellectuels politisés. Loin d’être des marginaux de la société koweïtienne, les animateurs du mouvement pour la démocratie du Koweït sont de grands bourgeois, souvent millionnaires et très influents. Un observateur a pu dire avec humour que c’était sans doute la première fois qu’une révolution était dirigée depuis des téléphones de voiture !

Tout en interdisant les réunions publiques, le pouvoir s’engagea sur la voie du dialogue avec l’opposition. Alors que l’émir avait constamment refusé de recevoir les anciens députés et leurs pétition, il s’adressa le 20 janvier à la population par voie de télévision. Affirmant qu’il était convaincu de la nécessité d' » élargir la base de la consultation, de la vie parlementaire et de la participation politique des citoyens  » Cheikh Jaber insistant néanmoins sur l’échec des expériences parlementaires précédentes,  » pour des raisons que nous devrions tous chercher à comprendre « . Parallèlement, Cheikh Saad al-Abdallah, le prince héritier, recevait les leaders de l’opposition au cours d’une série de rencontres ; il se prononça publiquement pour un retour à la vie parlementaire, mais sous une forme différente, afin de ne pas reproduire les erreurs du passé.

A la mi-avril, Cheikh Saad présenta à l’émir un rapport sur ses dix semaines de négociations avec les anciens parlementaires. Le 22 avril, à l’occasion de la fin du ramadan, l’émir, Cheikh Jaber, s’adressa à la nation pour annoncer la création d’un  » Conseil national  » qui comprendrait 75 députés, dont 25 désignés par le gouvernement ; les 50 sièges restants devaient être pourvus par des élections le 10 juin. De plus, l’émir disposerait d’un droit de veto sur les nouvelles lois. Le mouvement pour la démocratie, estimant que ce projet n’était pas conforme à la Constitution de 1962, l’a sévèrement critiqué. Pour l’ancien président du Parlement, Ahmed al-Saadoun et 32 anciens députés, cette assemblée ne disposerait d’aucun pouvoir réel et on ne peut pas parler de retour à la démocratie. Dans les jours qui suivirent, la police dispersa violemment de nouvelles manifestations.

Il semble que cet enjeu n’oppose pas seulement les intellectuels et la bourgeoisie libérale de Koweït à la famille royale, mais que le désaccord atteigne cette dernière. Le prince héritier, Cheikh Saad al-Abdallah, ne serait pas opposé à un retour à la vie parlementaire (en 1981, il appuyait même les féministes qui revendiquaient le droit de vote). Son père, l’émir Abdallah, est d’ailleurs le père de la Constitution que défendent les manifestants. En revanche, Cheikh Sabah al-Ahmed al-Sabah, l’influent ministre des Affaires étrangères, se fait l’avocat d’un gouvernement autoritaire. Cheikh Sabah, également vice-Premier ministre, est troisième dans l’ordre de succession ; il est habituellement perçu comme un rival de Cheikh Saad. Tout comme l’émir, Cheikh Saad appartient à la branche des al-Ahmed, qui partage le pouvoir en alternance avec celle des al-Abdallah, dont le prince héritier est issu. Quant au souverain, il passe pour être indécis et attendre de voir qui l’emporte pour arbitrer. La discrète rivalité dynastique entre les deux branches de la famille régnante viendrait donc se superposer au débat public sur la démocratisation du pays.

Le mouvement koweïtien pour un retour au parlementarisme n’a pas attendu les événements d’Europe de l’Est pour se manifester ; il a des racines profondes dans la société de cet état. Il n’empêche que l’accélération de l’histoire qui, de l’Europe de l’Est à l’Afrique en passant par l’Amérique centrale, voit les régimes de parti unique s’effondrer sous la pression populaire, vient renforcer une détermination déjà puissante de l’élite commerçante et intellectuelle du Koweït.

Il est cependant difficile d’imaginer une répression sanglante contre d’honorables citoyens millionnaires ayant pignon sur rue et parlant de révolution dans leur Mercedes : ils sont la base sociale du régime. C’est probablement le message qu’ils essaient de faire passer à la famille royale. Mais échaudée par les crises de 1976 et 1986, celle-ci craint d’être mise en cause par un nouveau Parlement et se cramponne à ses privilèges. Au fond d’eux-mêmes, pourtant, les citoyens koweïtiens et leurs gouvernants savent bien que la richesse de l’émirat est un ciment qui les unit beaucoup plus sûrement que tout autre lien.


(1) Consultation
(2) Qui a succédé à Cheikh Abdallah en 1965.
(3) Au pouvoir depuis le 1er janvier 1978.
(4) Sont considérés comme citoyens de première classe les Koweïtiens dont la famille était établie sur le territoire actuel de l’émirat avant 1920. Eux seuls avaient le droit de vote.

 

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