Le Blog d'Olivier Da Lage

Échec de l’islam politique ? (juillet 2000)

 

FACE A LA MODERNITE

Échec de l’islam politique ?

 

* Gilles Kepel – Jihad, expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, Paris, 2000, 452 pages, index, cartes, 145 F.
* Antoine Basbous L’islamisme, une révolution avortée ? Hachette, Paris, 2000, 273 pages, 120 F.

En 1992, Olivier Roy publiait échec de l’islam en politique suscitant un scepticisme assez général. À l’époque, il est vrai, l’islam politique était à son apogée, se radicalisant en Égypte, en Algérie, en Bosnie et ailleurs, forçant en retour les régimes à durcir leur répression. Huit années ont passé et l’analyse d’Olivier Roy fait désormais consensus. En témoigne la publication concomitante des livres de Gilles Kepel et d’Antoine Basbous. Comme l’explique Kepel dans l’introduction de son ouvrage, on dispose aujourd’hui du recul nécessaire pour analyser cet échec.

Gilles Kepel distingue trois phases : la gestation de l’idée islamiste contemporaine dans les années soixante. Ses théoriciens ont nom Sayyid Qotb, l’idéologue des Frères musulmans égyptiens pendu par Nasser en 1966, Mawdoudi, le Pakistanais qui exerça une influence considérable en Asie du Sud et jusqu’à l’Afghanistan des Taliban, et bien sûr, l’ayatollah Khomeiny, le seul à avoir mené à bien son projet. La révolution islamique iranienne symbolise la deuxième période, À la charnière des années soixante-dix et 80. Bien au-delà du monde chiite, son «effet de souffle» se propage dans tout le monde musulman. Le combat des moudjahidines afghans contre les Soviétiques, appuyés financièrement et idéologiquement par les Saoudiens est le second pôle de cette expansion islamiste des années quatre-vingt. Survient alors l’apogée et le déclin, que Gilles Kepel date du début des années quatre-vingt-dix, conséquence à la fois des contrecoups de l’invasion irakienne du Koweït, de la résistance des pouvoirs en place (beaucoup plus forte que ne l’ont cru bien des observateurs et les islamistes eux-mêmes) et de la rupture entre les différentes composantes du mouvement islamiste.

L’aspect le plus roboratif du livre de Gilles Kepel est la mise en perspective des succès et échecs de l’islam politique au regard des couches sociales qui le soutiennent : la bourgeoisie pieuse, la jeunesse urbaine pauvre, et l’intelligentsia militante. Seul, Khomeiny, par son habileté et ses ambiguïtés, a réussi à souder les trois groupes, du moins le temps de réussir sa révolution et de consolider son pouvoir. Partout ailleurs, l’alliance entre la jeunesse urbaine pauvre et la bourgeoisie pieuse, lorsqu’elle existe, s’est délitée, les premiers reprochant à la seconde sa frilosité, et celle-ci reculant devant la dérive terroriste de groupes aux références théologiques douteuses. Toute l’astuce des pouvoirs en place — de l’Algérie à l’Égypte en passant par la Palestine ou la Jordanie — a consisté à récupérer la bourgeoisie pieuse en marginalisant les groupes extrémistes issus de la jeunesse pauvre.

Au terme d’une si magistrale fresque, on est quelque peu surpris — et un peu déçu — que l’auteur déduise de cet échec que les déçus de l’islamisme n’ont à présent d’autre choix que de se tourner vers la démocratie occidentale, seule vecteur possible d’une modernité à laquelle tous aspirent. Comme si le monde musulman était, lui aussi, parvenu À la «fin de l’Histoire». On partagera plutôt les interrogations d’Antoine Basbous. Au terme d’une étude passant en revue pays par pays les expériences islamistes, nombreux textes traduits à l’appui, il observe que les peuples musulmans éprouvent toujours un malaise et un sentiment d’humiliation vis-à-vis de l’Occident dont ils n’arrivent pas à se défaire. Après la faillite de l’islamisme violent des années quatre-vingt-dix et devant l’incurie des régimes, Antoine Basbous pronostique l’émergence d’une relève islamiste encore inconnue, mais qui «prendra, à n’en pas douter, le relais de la vague qui vient de s’abattre».

Olivier Da Lage

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