Le Blog d'Olivier Da Lage

L’invasion du Koweït : quelques repères (Hérodote 3ème et 4ème trimestre 1990, n°58-59)

L’INVASION DU KOWEIT

Quelques repères

 

 

Olivier Da Lage*

Il est cinq heures du matin à Koweït ce jeudi 2 août lorsque la radio de l’émirat annonce que, trois heures auparavant, les troupes irakiennes ont commencé d’envahir l’émirat. La radio irakienne confirme la nouvelle une heure plus tard, affirmant que l’Irak n’a fait que répondre à l’appel d’un  » gouvernement libre provisoire  » du Koweït qui a déposé la famille régnante des Al Sabah. Mais à ce moment l’émir et les principaux dirigeants sont encore dans la ville de Koweït, tandis que les chars irakiens font route vers la capitale. Ils l’atteignent après trois heures de route, le temps nécessaire pour parcourir la centaine de kilomètres qui séparent le poste-frontière de Safwan de la ville de Koweït. Une superbe voie rapide construite à grands frais par les Koweïtiens qui, tout au long de la guerre Irak-Iran, a servi à ravitailler l’Irak. Le 2 août 1990, les Irakiens empruntent cette même route en direction du sud, cette fois pour envahir leur petit voisin.

La veille, la tension a brusquement monté d’un cran. Bagdad annonce la fermeture de la frontière, au bord de laquelle près de 100 000 soldats irakiens sont massés depuis plusieurs jours, tandis qu’à Djeddah les négociations irako-koweïtiennes viennent d’être rompues.

La séquence des événements

Le 17 juillet, dans un discours radiodiffusé à l’occasion du onzième anniversaire de son arrivée au pouvoir, le président irakien s’en prend violemment à la politique pétrolière de  » certains dirigeants arabes dont les politiques sont américaines. [… ] Ils nous ont poignardés dans le dos avec une lame empoisonnée « . Et Saddam Hussein d’ajouter :  » Oh ! Dieu tout-puissant ! Sois témoin que nous les avons avertis [… ] Si les mots ne suffisent pas à nous protéger, nous n’aurons d’autre choix que de recourir à une action efficace pour remettre les choses en ordre et recouvrer nos droits.  » Pour lever toute ambiguïté sur les destinataires de ce message, les médias irakiens publient le lendemain le texte d’une lettre du ministre irakien des Affaires étrangères Tarek Aziz au secrétaire général de la Ligue arabe. Cette missive, datée du 16 juillet, met directement en cause les émirats arabes unis, et surtout le Koweït. Ce dernier est accusé de voler depuis 1980 le pétrole irakien en pompant dans le gisement de Roumaïla qui se trouve dans la zone frontalière ; l’Irak demande à être remboursé par le Koweït de 2,4 milliards de dollars, soit la valeur du pétrole  » volé « . L’Irak accuse ensuite le Koweït et les EAU d’avoir délibérément inondé le marché pétrolier pour faire baisser les cours dans le cadre d’une politique  » anti-irakienne et antiarabe « . Tarek Aziz reproche enfin au Koweït de refuser l’annulation de la dette irakienne à son égard. Bref, pour toutes ces raisons,  » le comportement du gouvernement koweïtien équivaut à une agression militaire (1) « .
Le jour même, le gouvernement koweïtien se réunit pour examiner la situation. Plusieurs ministres voient dans les menaces irakiennes une façon de peser sur la réunion de l’OPEP qui va se tenir le 25 juillet à Genève. Certains, dont le chef du gouvernement, Cheikh Saad, prédisent une intervention militaire limitée dans la zone de Roumaïla et sur les îles de Warba et Boubiyan. Seul, le ministre de la Justice, Dhari Al Othman, estime que le mémorandum irakien n’est qu’un début et que, libéré de sa guerre avec l’Iran, l’Irak pourrait réactiver ses prétentions territoriales sur l’émirat (2). Le gouvernement, qui pense avoir du temps devant lui, décide de répondre aux accusations de Bagdad par un autre mémorandum adressé à la Ligue arabe.

Devant le dangereux tour que prennent les événements, le roi Hussein de Jordanie, le chef de l’OLP Yasser Arafat, le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Fahd d’Arabie Saoudite se lancent dans une entreprise de médiation entre l’Irak et le Koweït. Le 22 juillet, Moubarak croit pouvoir affirmer que la crise en cours n’est  » qu’un nuage qui passe « . Finalement, le roi Fahd et Hosni Moubarak réussissent à arracher l’accord de Bagdad pour une rencontre irako- koweïtienne à Djeddah. Mais l’Irak met comme condition que cette réunion soit une  » rencontre préliminaire  » à la vraie négociation qui devra se tenir à Bagdad. Les dirigeants koweïtiens, désormais très inquiets quant aux intentions irakiennes, acceptent cette condition qui les met en position d’infériorité. Le ler août, le prince héritier du Koweït, Cheikh Saad Abdallah, et le vice-président du Conseil de la révolution irakien Ezzat Ibrahim se rencontrent pour mettre à plat leur différend. Dans une tentative pour sauver l’essentiel, les Koweïtiens cèdent à une partie des exigences irakiennes. Ils acceptent d’annuler la dette de Bagdad, estimée à 14 milliards de dollars, et de louer à l’Irak l’île de Warba, qui commande l’accès au port irakien d’Oum Qasr. Ils refusent cependant de leur louer également l’île de Boubiyan. C’est trop tard et trop peu. De toute façon, la délégation koweïtienne constate qu’Ezzat Ibrahim n’a pas reçu de son président le mandat de négocier. Cheikh Saad se déclare persuadé que les Irakiens sont venus à Djeddah avec la seule intention d’apaiser Moubarak et Fahd (3).

Quelques heures plus tard, Saddam Hussein donne le signal de l’invasion.

Des buts de guerre à géométrie variable

L’intervention irakienne a été motivée à Bagdad par un certain nombre de raisons.

Le pétrole et la dette

Il ne fait pas de doute que les difficultés économiques dans lesquelles se débat l’Irak sont la cause immédiate du conflit. Le pays s’est lancé au sortir de la guerre dans un gigantesque programme de reconstruction. C’est ainsi, que la ville de Bassorah, sévèrement détruite durant la guerre, a été reconstruite en quelques mois. Mais la chute des cours du pétrole est venue remettre en question ce programme. Or, ce sont les plus riches, à savoir le Koweït et les émirats arabes unis, qui dépassent leur quota. Il y a là, pour l’Irak, une double provocation. Ce à quoi les Koweïtiens répliquent que c’est Saddam Hussein lui-même qui, en 1986, a rejeté une demande saoudienne de coopérer au sein de l’OPEP pour limiter la production globale. à l’époque, toujours en guerre, l’Irak exportait autant qu’il le pouvait, ayant pour priorité d’obtenir au sein du cartel pétrolier un quota égal à celui de l’Iran. Par ailleurs, l’Irak est sorti de la guerre criblé de dettes. L’encours total est estimé à 70 milliards de dollars, dont la moitié pour les pays arabes. La dette irakienne a servi non seulement à financer l’effort de guerre irakien, mais aussi à maintenir un niveau de vie acceptable à la population qui pendant la guerre n’a jamais véritablement connu de restrictions, tout au moins sur un plan alimentaire. Elle a enfin permis de financer la mise en place d’une industrie autonome d’armements et des constructions pharaoniques comme la reconstitution de Babylone avec des briques qui toutes sont gravées au nom du chef de l’état irakien. Jamais les états arabes ne se sont fait d’illusions sur le fait qu’ils seraient un jour remboursés. Mais avant d’annuler purement et simplement la dette, certains, comme le Koweït, voulaient que soient réglés certains litiges entre les deux pays. Pour Bagdad, c’était une attitude insupportable car les soldats irakiens ne défendaient pas seulement l’Irak, mais toute la nation arabe face à l’expansionnisme iranien et la dette d’argent était plus que compensée par la  » dette de sang  » que l’ensemble des pays arabes avait contractée envers l’Irak. D’un côté, 70 milliards de dollars de dette, de l’autre des avoirs koweïtiens estimés à 100 milliards de dollars. Il n’est pas douteux que l’Irak a voulu se payer en nature, satisfaisant du même coup une revendication ancestrale. Pour les Irakiens, dirigeants ou hommes de la rue, la présence d’un riche Koweït à ses portes était une aberration qu’il fallait  » rectifier « . Ce qui nous renvoie à la vieille querelle frontalière.

Le différend frontalier et la revendication irakienne sur le Koweït

La Grande-Bretagne accorda son indépendance à l’émirat le 19 juin 1961. Six jours plus tard, le général Qassem, qui dirigeait alors l’Irak, revendiqua la principauté comme  » partie intégrante de l’Irak « . Devant la menace qui pesait sur le nouvel état, l’émir fit appel à l’assistance des troupes britanniques qui débarquèrent le 1er juillet pour dissuader l’Irak d’intervenir. La Ligue arabe apporta son soutien au Koweït et des soldats arabes relevèrent les soldats britanniques. Mais ce n’est qu’en 1963, après le renversement de Qassem, que l’Irak reconnut formellement  » l’indépendance et la souveraineté totale  » du Koweït. La question des frontières n’était cependant pas réglée et, en mars 1973, les soldats irakiens firent une incursion au Koweït. Une médiation arabe permit d’éviter que l’incident ne dégénère en conflit armé.

Le texte signé en 1963 par le président irakien Hassan el Bakr et l’émir du Koweït, Cheikh Abdallah Al Salem Al Sabah, ne fut cependant jamais ratifié par l’Irak qui continuait de contester les frontières. L’accord fait en effet référence à un échange de lettres datant de 1932, lorsque l’Irak accéda à l’indépendance, entre le Premier ministre irakien Nouri Saïd et l’émir du Koweït, Cheikh Ahmed Al Sabah, dans lesquelles il est fait référencé à un autre échange de correspondance en 1923, cette fois entre le haut commissaire britannique en Irak sir Percy Cox et Cheikh Ahmed. Or, cet échange de 1923 auquel se réfèrent tous les textes successifs indiquent clairement la souveraineté koweïtienne sur les îles de Warba et Boubiyan (4). Même après avoir reconnu du bout des lèvres l’indépendance de l’émirat, aucun dirigeant de l’Irak post-monarchique n’a jamais renoncé aux prétentions irakiennes sur ces deux îles. Durant toute la guerre irako-iranienne, Bagdad n’eut de cesse de demander au Koweït la cession de ces îles. Depuis le blocage du Chatt el-Arab, c’est-à-dire depuis le début du conflit, le seul débouché maritime de l’Irak était le chenal de Khor Abdallah qui, passant entre la péninsule de Fao et les îles de Warba et Boubiyan, menait à la seule base navale irakienne, Oum Qasr. Or, l’Irak, qui se considère comme un pays du Golfe, a toujours durement ressenti le fait de ne disposer que d’une étroite bande de terre côtière d’une soixante de kilomètres pour toute façade maritime. Bagdad, qui avait besoin de l’aide financière du Koweït et des facilités de transit pour acheminer vivres et armements par la route via l’émirat, n’exigeait plus la cession des deux îles, mais en demanda le prêt, puis à partir de 1984 leur location pour un bail de vingt ans. Ayant des doutes quant aux intentions à long terme d’un aussi puissant locataire, les dirigeants koweïtiens refusèrent avec constance, d’autant que l’Iran les avait avertis que la cession de Boubiyan, à l’Irak serait pour Téhéran un casus belli. De surcroît, Bagdad refusait toujours de régler définitivement le litige frontalier. Afin de réaffirmer la souveraineté koweïtienne sur Boubiyan, le gouvernement koweïtien fit ériger à grands frais en 1983 un pont rattachant l’île inhabitée à la terre ferme. Un tel projet existait pour Warba. La fin de la guerre ne mit pas un terme à la dispute, bien au contraire. En février 1989, moins de six mois après le cessez-le-feu, le Premier ministre et prince héritier Cheikh Saad Abdallah se rendit à Bagdad avec l’espoir de parvenir à un accord définitif sur le tracé des frontières. La visite se passa fort mal. Les dirigeants irakiens reprochèrent à l’émir du Koweït de ne pas s’être précipité en Irak pour féliciter Saddam Hussein de sa  » victoire « , ils exigèrent du Koweït l’annulation de la dette irakienne à son égard et ne montrèrent aucun empressement à résoudre le différend frontalier. Mais jusqu’au 8 août, l’Irak parlait encore du Koweït comme d’un état indépendant, dont le  » gouvernement provisoire libre  » aurait appelé Bagdad à la rescousse. Tout changea avec l’annexion, prononcée le 8 août par le Conseil de commandement de la Révolution d’Irak, suivi de son découpage administratif le 23 août : la ville de Koweït, y compris Jahra et Admadi, devenait le dix-neuvième gouvernorat d’Irak, tandis qu’un nouveau district rassemblant Safwan et Abdali était créé et dépendait du gouvernorat de Bassorah. Dès lors, les dirigeants irakiens n’eurent de cesse de répéter que le Koweït était, avait été et serait toujours irakien. Dans sa lettre ouverte à George Bush du août, le président Saddam Hussein affirmait que  » les Koweïtiens étaient des, lrakiens depuis des millénaires « . Dans une émission de radio destinée à l’Arabie Saoudite (5), la propagande irakienne soutenait que  » jusqu’en 1913, Koweït faisait partie de l’Irak. C’était un district de Bassorah. L’Irak n’a pas reconnu le Koweït jusque dans les années soixante. Les questions sont restées en suspens entre le tronc [l’Irak] et la branche [le Koweït]. Alors, les récents événements sont intervenus et la situation a été rectifiée « .

Effectivement, sous l’Empire ottoman, Koweït dépendait administrativement de la wilaya, ou plutôt du sandjak (pour reprendre la terminologie ottomane) de Bassorah. à l’époque, Bagdad elle-même était placée sous le contrôle de la Sublime Porte. Mais en réalité, le Koweït n’attendit pas 1913 pour s’émanciper des Turcs en trouvant un autre protecteur, la Grande-Bretagne. Jusqu’en 1896, les émirs du Koweït acceptaient le titre honorifique de Qaim Maqam (6) que leur conférait le gouvernement turc. A cette date, Cheikh Moubarak (dit Moubarak le Grand) devint émir. Les Turcs le nomment aussitôt Qaim Maqam, mais il rejette le titre. Il refuse également la présence au Koweït d’un officier de quarantaine turc. Parallèlement, il négocie en secret avec les Britanniques un traité de protection qui est conclu le 23 janvier 1899, mais gardé secret. Quelques mois plus tard, Cheikh Moubarak impose des droits de douane de 5 % sur les marchandises turques. En septembre 1899, en réponse à des menaces turques sur le Koweït, Londres se prévaut de l’accord conclu neuf mois auparavant pour lancer une mise en garde au gouvernement de Constantinople. Cependant, il est exact que la Grande-Bretagne n’a jamais formellement contesté la suzeraineté ottomane sur le Koweït et les deux puissances parviennent le 9 septembre 1901 à un accord par lequel la Turquie s’engage à respecter le statu quo au Koweït pourvu que le gouvernement britannique renonce à annexer ou à établir un protectorat sur l’émirat. En 1913, la Convention anglo-turque reconnaît une très large autonomie au Koweït dans le cadre de l’Empire ottoman. Le démantèlement de ce dernier à la suite de la Première Guerre mondiale rend caducs tous ces arrangements et le Koweït devient un protectorat britannique à part entière. Mais la Turquie moderne ayant renoncé, à Sèvres (1920) et à Lausanne (1923), à toute prétention sur les anciennes possessions ottomanes, l’Irak qui n’a obtenu son indépendance qu’en 1932 et qui, autant que le Koweït et que la presque totalité des états de la région, est une création des puissances coloniales, peut difficilement fonder sa revendication sur le Koweït sur des arguments de type juridique. Il lui reste à se placer sur le plan de la  » légitimité historique  » en puisant ses racines dans les périodes convenant le mieux à Saddam Hussein qui se veut tout à la fois le continuateur de Saladin, de Nabuchodonosor, du roi Fayçal dont les statues équestres ont refait leur apparition à Bagdad ces dernières années, et peut-être même des califes abbassides qui dirigèrent de Bagdad l’empire musulman.

D’autres buts de guerre se sont greffés en cours de route.

La guerre sainte et la défense de l’Islam

Le 10 août, dans un message lu à la radio, le leader irakien lance un appel à la  » libération de La Mecque et du tombeau du Prophète, sous la coupe des Américains et des sionistes « . Dans ce message, qui se termine par un appel au jihad (guerre sainte), Saddam Hussein se déclare convaincu que  » la victoire sera du côté des moudjahidin fidèles et des combattants panarabistes « . Si la référence au panarabisme n’est pas pour surprendre dans la bouche d’un dirigeant baathiste, l’emploi du mot moudjahid a une connotation nettement islamique. Pour l’essentiel, ce message emprunte sa rhétorique au défunt ayatollah Khomeiny. C’est sans doute l’un des aspects les plus novateurs de cette crise. Certes, au début de la guerre irako-iranienne, on avait vu Saddam, qui au début de sa carrière ne s’était pas signalé par une piété ostentatoire, se rendre à la mosquée, accomplir le pèlerinage de La Mecque, rendre visite aux lieux saints du chiisme à Kerbala et Najaf et ordonner à grands frais la réfection des mosquées de Hussein et Abbas à Kerbala. Il ne fallait pas donner prise à la propagande déversée par l’Iran sur les chiites d’Irak, majoritaires dans le pays. Mais cela ne suffit pas à faire du président irakien un chef religieux comme l’était incontestablement Khomeiny. Même ses partisans le reconnaissent, il ne dispose pas de l’autorité religieuse nécessaire pour lancer un tel appel au jihad. Mais il ne manque pas d’imams de quartier, dans le monde arabe, pour reprendre à leur compte cet appel à la lutte contre les infidèles qui menaceraient La Mecque et Médine, Tandis que, le 12 septembre, le conseil des ouléma irakiens promulgue une fatwa appelant au jihad contre la présence américaine dans le Golfe, en Iran, l’ayatollah Khamenei n’est pas en reste et, le jour même, lance un appel comparable. En face, le recteur de la mosquée d’El Azhar au Caire, puis 300 ouléma réunis à La Mecque à l’appel de la Ligue musulmane mondiale (d’inspiration saoudienne) sont mobilisés pour légitimer, références coraniques à l’appui, l’appel à des non-musulmans pour repousser une menace d’agression. Au fond, le problème n’est pas de savoir si Saddam Hussein a ou non les qualifications requises pour décréter la guerre sainte. La réponse est  » non « , et tout le monde le sait, l’intéressé en tête. Mais le fait est que son appel correspond à l’attente d’une partie du monde arabo-musulman et, surtout, il déplace le terrain de la discussion en occultant l’invasion du Koweït par l’Irak.

La solution de tous les problèmes au Moyen-Orient

L' » initiative  » du président irakien le 12 août procède de la même logique : déplacer le terrain de la discussion. En proposant de lier  » la formulation d’arrangements quant à la situation au Koweït (7)  » aux retraits inconditionnels des Israéliens des territoires occupés et du Liban, des Syriens du Liban, des Irakiens d’Iran, et des Iraniens d’Irak, Saddam sait pertinemment que sa suggestion n’a aucune chance d’être acceptée. Il n’empêche que le coup est superbement joué. L’Irak rappelle aux états-Unis qui lui donnent des leçons de morale que ses alliés d’aujourd’hui (Syrie et Israël) occupent également des pays tiers. Il ravive la blessure que ressent au plus profond de lui-même tout Arabe devant la non-résolution du problème palestinien. Par l’absurde, il démontre enfin l’hypocrisie de la communauté internationale. Si les moyens diplomatiques et militaires déployés contre lui sont justifiés par la nécessité de faire appliquer les résolutions de l’ONU prises à la suite de l’occupation du Koweït, comment expliquer que les Nations unies n’aient jamais pris des mesures de contrainte pour imposer l’application des résolutions précédentes, en particulier la fameuse résolution 242 qui demande le retrait d’Israël des territoires occupés ? Les diplomates des grandes puissances ont beau s’échiner à démonter la démagogie de Bagdad, de ce jour il est clair que la crise ouverte ne peut plus seulement se solder par un retour au statu quo ante. Pour l’immense majorité des Arabes et une bonne partie du tiers-monde, à ignorer le problème palestinien, les grandes puissances prouveraient leurs velléités néo-colonialistes. Elles montreraient aussi que le but véritable de leur mobilisation n’est pas la défense du droit international comme elles le prétendent, mais la défense d’intérêts pétroliers.

L’opposition riches-pauvres dans le monde arabe
Ayant joué de la corde religieuse, ayant fait vibrer la fibre nationaliste arabe, Saddam Hussein se pose enfin en Robin des Bois des temps modernes. En dénonçant les turpitudes des émirs, leurs dépenses somptuaires, l’accaparement des richesses pétrolières par une oligarchie féodale, le chef irakien sait qu’il vise juste. à l’exception de l’Irak, justement, les gisements d’or noir paraissent inversement proportionnels à la population des états arabes. émirs et rois de la Péninsule affirment que c’est Dieu qui leur a donné le pétrole. Mais pour le petit peuple arabe, c’est une aberration. Les richesses appartiennent à l’ensemble de la  » nation arabe « , et Saddam Hussein se propose de les redistribuer. Peu importe que, dans son propre pays, le dirigeant irakien ait consacré l’essentiel des richesses à bâtir un potentiel militaire hallucinant, puis à se lancer dans une dispendieuse aventure militaire qui laisse le pays exsangue et perclus de dettes. Là encore, ce qui compte est moins la réalité que l’image que s’en font les masses arabes, réduites à la pauvreté, écoeurées par la corruption dans leur pays et les gaspillages dans les états du Golfe.

Le non-dit
Enfin, certains objectifs peuvent être déduits du comportement irakien depuis le début août. Peu après l’appel à la guerre sainte de Saddam Hussein, les médias irakiens cessent d’appeler par son nom l’Arabie Saoudite, se référant à la place aux  » provinces du Nejd et du Hejaz « . Surprenante coïncidence, à peu près à la même période, le roi Hussein demande qu’on ne l’appelle plus  » Sa Majesté « , mais qu’on accole à son nom le titre religieux de cherif. Enfin, les officiels irakiens se vantent de posséder depuis l’annexion du Koweït 20 % des réserves mondiales de pétrole. Pour finir, dans son interview au Figaro, le ministre irakien des Affaires étrangères Tarek Aziz assure ne voir aucun inconvénient à l’annexion du Qatar par l’Arabie Saoudite. Une interprétation de ces faits épars est que le chef de l’Irak projette le dépècement de l’Arabie Saoudite. Dans ce schéma, la province montagneuse et agricole de l’Asir, au sud du royaume, reviendrait à son allié yéménite, le roi de Jordanie recouvrerait la suzeraineté sur le Hejaz perdue en 1924 par son arrière-grand-père, le cherif Hussein, vaincu par les soldats d’ibn Saoud. L’Irak poursuivrait sa descente vers le sud entamée au Koweït en s’assurant le contrôle de la province du Hasa, sur la côte est de l’Arabie. C’est là qu’est concentrée la presque totalité des réserves pétrolières du royaume saoudien. Quant au roi Fahd, il ne serait plus que l’émir du Nejd, comme le fut son père Abdelaziz Ibn Saoud avant de se forger en vingt ans un royaume grand comme cinq fois la France. Si tel était bien le plan de Saddam Hussein, son impatience à le mettre en pratique l’a sérieusement compromis.

Les erreurs de jugement du Koweït et de Saddam Hussein

De toute évidence, les dirigeants koweïtiens ont commis de graves erreurs de jugement. Dans les mois qui ont précédé la crise, ils n’ont pas suffisamment prêté attention aux signes avant-coureurs. Au sommet arabe extraordinaire de Bagdad, lors de la séance à huis clos du 30 mai, Saddam Hussein avait lancé une sévère mise en garde aux producteurs de pétrole qui dépassaient leur quota.  » Chaque baisse de 1 dollar par baril coûte un milliard de dollars par an à l’Irak « , avait-il rappelé. Le président irakien affirmait que la surproduction pétrolière équivalait à une guerre contre l’Irak et avertissait.  » Nous avons atteint un stade où nous ne pouvons plus davantage supporter de pressions.  » Les journalistes qui couvraient le sommet furent frappés de l’air sombre arboré par les différents ministres et membres de leurs délégations au sortir de cette session fermée à la presse. Par ailleurs, la hâte avec laquelle l’Irak souhaitait se réconcilier avec l’Iran avait tout pour inquiéter le Koweït. L’émirat avait d’ailleurs de son côté cherché à normaliser ses relations avec la République islamique et, à la mi-juillet, il avait chaleureusement reçu le chef de la diplomatie iranienne Ali Akbar Velayati (8).

Mais les dirigeants koweïtiens n’ont pas suffisamment écouté les avertissements de ceux qui leur affirmaient que Saddam Hussein, pris à la gorge sur un plan économique, était déterminé à aller jusqu’au bout. Ils ont surestimé leur habileté diplomatique, qui par le passé leur a permis de se sortir de passes difficiles. C’est ainsi qu’à l’indépendance, alors que l’Irak, appuyé par l’Union soviétique, refusait de reconnaître le nouvel état koweïtien, ce dernier a établi en 1963 des relations diplomatiques avec Moscou. Dans la foulée, l’Irak faisait de même. Bien plus tard, en 1986-1987, alors que les pétroliers koweïtiens étaient l’objet d’attaques à répétition de la part des Gardiens de la révolution iraniens, l’émirat demanda aux Américains de protéger sa flotte. Devant le peu d’enthousiasme manifesté par Washington, le Koweït eut recours à un stratagème. Il fit affréter des pétroliers soviétiques pour transporter le brut koweïtien. Puis l’émirat revint à la charge, demandant aux états-Unis de faire passer sous pavillon américain ses pétroliers. Malgré les mises en garde de l’ambassadeur américain à Koweït, Anthony Quainton, qui avait parfaitement compris la manoeuvre, l’administration Reagan tomba dans le piège, par crainte d’un rôle accru des Soviétiques dans le Golfe.  » Nous avons tendu le chiffon rouge et ils se sont précipités dessus comme des fous « , dira, hilare, le ministre koweïtien des Affaires étrangères Cheikh Sabah à un ambassadeur occidental. Mais en août 1990, les Koweïtiens ont présumé de leur capacité à détourner le danger. Il faut plus que de l’astuce diplomatique pour détourner de ses buts un Saddam Hussein décidé à tout.

Pourtant, les fautes d’appréciation commises par le dirigeant irakien sont bien plus graves que celles des Koweïtiens. Certes, il est de coutume de louer son redoutable sens de la tactique. Mais sur le plan de la stratégie, le déclenchement de la guerre avec l’Iran en septembre 1980 était déjà une faute majeure. Le Blitzkrieg qui devait démanteler la République islamique. à bout de souffle a conforté le régime de Khomeiny et dégénéré en guerre de huit ans. Les populations arabes du Khouzistan (Arabistan) ne se sont pas ralliées et ont réagi en Iraniens, non en Arabes. Et si Saddam Hussein n’a pas été renversé en 1982, il le doit à Khomeiny qui, au lieu de conclure la paix à son avantage, a voulu envahir l’Irak, déclenchant chez les Irakiens un sursaut comparable à celui qui s’était produit en Iran deux ans auparavant. Toutes choses égales, Saddam Hussein a réédité en 1990 le même type d’impair qu’il y a dix ans. Cela peut en partie s’expliquer par une mauvaise compréhension du monde extérieur. Depuis son arrivée au pouvoir, Saddam Hussein a fort peu voyagé à l’étranger et exceptionnellement hors du monde arabe. Par ailleurs, dans un régime de ce type, il est inévitable que se créent des phénomènes courtisans qui atténuent le caractère désagréable de certaines réalités. Imagine-t-on un responsable des services secrets ou de l’état-major irakiens dire au maître de Bagdad que ses projets sont irréalistes et qu’à les appliquer l’Irak court à sa perte ? Nombre d’officiers ont perdu la vie pour avoir simplement émis de légères réserves sur l’opportunité de telle ou telle attaque au cours du conflit contre l’Iran. Dans un régime où le culte de la personnalité n’a rien à envier à celui qui prévalait dans la Roumanie de Ceaucescu, le chef est infaillible. Le seul espace ouvert à la discussion concerne le moyen le plus efficace d’obtempérer à ses ordres.

Cette absence de contact avec le monde extérieur, que ne saurait remplacer la contemplation quotidienne de la chaîne d’informations américaine CNN, a empêché Saddam. Hussein de prendre en compte un facteur insuffisamment souligné : l’âge des dirigeants européens ou américains. Certes, plus d’une fois, le chef de l’état irakien s’en est pris à  » la vieille Thatcher « . Mais il se trouve que George Bush, François Mitterrand sont assez âgés pour avoir pris part aux combats de la Seconde Guerre mondiale. Que la presque totalité des dirigeants européens sont également d’âge à avoir assisté dans leur jeunesse à la montée du nazisme. Certes, comparaison n’est pas raison. Mais dans l’affaire irako-koweïtienne, les parallèles sont trop nombreux pour être totalement écartés. Sudètes, Anschluss, Munich sont autant d’images fortes qui reviennent en mémoire, surtout quand il se trouve un Waldheim pour jouer le rôle de Chamberlain et de sa politique d’appeasement. Jusqu’à un Jean-Marie Le Pen qui se demande s’il faut mourir pour le Koweït, plus de cinquante ans après que Marcel Déat s’était posé la même question à propos de Dantzig.
En second lieu, lorsque le président irakien a donné le feu vert à son armée, il s’était écoulé quatorze mois depuis l’écrasement du printemps de Pékin sur la place Tien Anmen. L’opprobre général qui avait frappé la Chine n’avait guère résisté à l’épreuve du temps. Saddam Hussein pouvait se croire fondé à tabler sur la même érosion de la mémoire des états après les hauts cris prévisibles. Mais le massacre de Tien Anmen était une affaire intérieure chinoise. Cela ne rend pas la répression contre les étudiants plus morale, mais l’affaire chinoise ne pouvait pas avoir les mêmes conséquences internationales que l’annexion pure et simple d’un état membre des Nations unies pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Car, ainsi que l’a rappelé le président Mitterrand,  » si on laisse dès le point de départ des conquérants ambitieux disposer à leur guise, simplement parce qu’ils sont plus forts militairement, de pays souverains, sur toute la terre, vous trouverez des pays disposés à agir de la sorte, à violer le droit international, à risquer la guerre, à créer un désordre général et à ruiner le droit à l’indépendance d’autres peuples (9) « .

Saddam Hussein a également totalement sous-estimé la portée des changements intervenus en Union soviétique. Certes, comme tant d’anciens – et actuels – clients de Moscou, les évolutions liées à la perestroïka ne sont guère appréciées par les dirigeants irakiens. Leur chef a fait étudier de très près les circonstances du renversement de Ceaucescu et a clairement fait savoir qu’il ne reculerait pas devant un bain de sang si certains étaient tentés de prendre exemple sur le peuple roumain. Mais il n’avait probablement pas anticipé le degré de coopération dont Washington et Moscou ont fait preuve en réponse à son agression contre le Koweït. Dès le 3 août, les ministres soviétique et américain des Affaires étrangères, James Baker et édouard Chevardnadze, ont fait le  » geste inhabituel  » de signer un communiqué commun exigeant le retrait irakien. En dépit des divergences, ce front américano-soviétique ne s’est pas démenti et s’est traduit par la rencontre d’Helsinki du 9 septembre.

Depuis une dizaine d’années, les responsables irakiens ont vu avec incrédulité et agacement la vulnérabilité des démocraties occidentales au chantage iranien, qu’il s’agisse des otages ou du terrorisme. Plus d’une fois, l’actuel ambassadeur d’Irak à Paris ou son prédécesseur ont confié en privé qu’ils ne comprenaient pas qu’un état comme la France puisse modifier sa politique étrangère pour sauver la vie de quelques otages. Il ne fait pas de doute que, devant la vigueur des réactions internationales, les Irakiens ont voulu appliquer à leur profit les recettes iraniennes qui semblaient avoir si bien marché. Mais il leur manquait la subtilité iranienne. Jamais les responsables iraniens, même les Plus extrémistes, n’ont ouvertement revendiqué la paternité des attentats terroristes ni des prises d’otages. Tout au plus, ils admettaient avoir une certaine influence morale sur les groupes terroristes en cause. Cela ne trompait personne, bien entendu. Mais cette fiction permettait de sauver la face, ouvrant la voie à la négociation, et évitait de provoquer trop ouvertement la puissance américaine avec les risques de réaction que cela aurait pu comporter. Bien différente est la configuration actuelle : c’est l’état irakien qui se pose en preneur d’otages. Bien sûr, on peut évoquer le précédent de 1979 et de la prise de l’ambassade américaine à Téhéran. Mais à l’époque, le gouvernement de Mehdi Bazargan avait condamné cette prise d’otages organisée par des  » étudiants dans la ligne de l’imam « . Il était donc plus difficile au président Jimmy Carter d’en faire payer le prix à l’état iranien. Enfin, s’il est vrai que les opinions publiques occidentales sont probablement enclines à presser leurs gouvernements de faire des concessions pour rendre la liberté à une dizaine d’otages, il est vraisemblable qu’elles soient davantage prêtes à faire preuve de fermeté dans le cas présent, même au prix de la vie de milliers d’otages. Car on sort de la logique de groupes terroristes pour entrer dans la logique de guerre entre états. Le changement d’échelle dans le nombre des otages n’augmente donc pas leur valeur marchande. Il peut même avoir l’effet inverse.

L’autre inspiration venue d’Iran concerne l’appel à la guerre sainte et l’emploi d’une rhétorique directement puisée dans les discours de Khomeiny. Or, les fondements laïcs du baathisme ne donnent pas à Saddam Hussein les qualifications religieuses requises pour être pris au sérieux par les masses musulmanes lorsqu’il déclare le jihad contre l’Arabie Saoudite et les Américains.
Par ailleurs, la course à la bombe atomique dans laquelle s’est lancé l’Irak depuis si longtemps est le contraire de la dissuasion. Celle-ci pourrait jouer lorsque Bagdad détiendra l’arme nucléaire – encore que certains experts estiment qu’au Moyen-Orient, il n’est pas d’arme de dissuasion mais seulement des armes d’emploi ! Mais en attendant, plus l’Irak montre son désir d’y parvenir et plus il incite les puissances extérieures à intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Il faut sans doute y voir l’une des raisons de la résolution dont a d’emblée fait preuve le président Bush. Ce dernier est en effet convaincu que si la crise n’est pas traitée à chaud, même si le prix à payer doit être élevé, l’Irak fera à nouveau parler de lui d’ici quelques années, et cette fois il disposera de l’arme nucléaire.
Enfin, le déroulement des événements à partir du 2 août démontre de la part de l’Irak une mauvaise compréhension de la situation intérieure koweïtienne. Depuis plusieurs mois en effet, l’ancienne opposition parlementaire de l’émirat organisait manifestation sur manifestation et pétitionnait sans relâche pour obtenir le retour au parlementarisme suspendu en 1986, au plus fort de la guerre irako- iranienne. Certains responsables de cette opposition avaient d’ailleurs été emprisonnés par les Al Sabah. Mais aucun d’entre eux n’a accepté de collaborer avec l’occupant. Le poste de  » Premier ministre  » a été offert à l’ancien président du parlement Ahmed Saadoun, qui l’a refusé. Les cafouillages irakiens pour trouver un  » gouvernement révolutionnaire  » à présenter au monde après l’invasion illustre le degré d’improvisation de Bagdad, qui misait sur l’impopularité croissante des Al Sabah pour se trouver sur place des alliés présentables.

Alors l’Irak a-t-il appliqué depuis le début août un plan soigneusement préétabli commençant par l’invasion, puis l’annexion du Koweït pour se prolonger par un dépècement de l’Arabie Saoudite ou a-t-il au contraire improvisé de manière brouillonne au coup par coup ? Probablement les deux à la fois. Ce  » prédateur  » qu’est Saddam Hussein, pour reprendre l’expression d’édouard Chevardnadze, avait besoin de temps pour digérer sa proie. Quelques années plus tard, disposant des énormes réserves pétrolières combinées de l’Irak et du Koweït et de la bombe atomique, le président irakien aurait probablement cherché à pousser son avantage au détriment des Saoudiens pour se montrer le digne continuateur des conquérants que furent Salah el-Din (Saladin) et Nabuchodonosor. Mais la vivacité des réactions internationales et l’appel aux Américains l’ont conduit à brûler les étapes et à garantir sa sécurité par une prise d’otages qui n’était sûrement pas programmée. Certains observateurs comparent parfois Saddam Hussein à un joueur de poker aux poches vides dont les partenaires ont quelques dollars. Mais il place toujours la mise à 10 000 dollars. Il ne les a pas, naturellement, mais il table sur la crainte de ses partenaires qui ne les ont pas non plus. Jusqu’à présent, son bluff, qui va de pair avec une inébranlable détermination, avait toujours produit le résultat escompté.

L’impact de la crise dans les monarchies du Golfe

L’invasion du 2 août a provoqué un traumatisme considérable dans les monarchies voisines. Dans les premiers jours, peur et stupeur vont de pair. Les Irakiens s’arrêteront-ils à Koweït ? L’Irak avait en effet mis en cause les politiques pétrolières du Koweït et des émirats arabes unis. Par ailleurs, les satellites américains signalent d’inquiétantes concentrations de troupes irakiennes aux abords de la frontière saoudienne. La presse locale reste encore prudente, mettant l’accent sur les espoirs d’une  » solution arabe « . Mais dans les conversations privées, les citoyens des émirats n’hésitent pas à souhaiter ouvertement l’intervention américaine, même s’ils en redoutent les conséquences. Au fil des jours, la crainte d’une riposte irakienne au moyen des fameuses armes chimiques se propage dans les monarchies du Golfe. Crainte amplifiée par des tracts alarmistes distribués dans différentes capitales du Golfe. Ces textes, rédigés en anglais, indiquent la conduite à tenir en cas d’attaque chimique. Certains observateurs sur place soupçonnent les services secrets américains d’être à l’origine de leur diffusion, afin de légitimer l’intervention des états-Unis. Il n’est en effet guère habituel que des tracts soient impunément distribués dans les grands hôtels d’Arabie Saoudite…
Quoi qu’il en soit, l’appel aux Américains, annoncé à la télévision le 9 août par le roi Fahd, marque un tournant pour l’ensemble des monarchies. Alors qu’ailleurs dans le monde arabe les appels de Saddam Hussein rencontrent un écho certain, il est unanimement honni par les citoyens des pétromonarchies qui font corps avec leurs dirigeants. L’arrivée d’Américains, de Britanniques et de Français en Arabie, aux EAU, au Qatar ou à Bahreïn ne pose pas de problème de conscience à des populations qui se sentent directement menacées par les visées irakiennes.  » Les ennemis de nos ennemis sont nos amis « , entend-on souvent. Certains n’hésitent pas à souhaiter ouvertement une intervention israélienne. Bref, l’invasion irakienne a libéré les citoyens du Golfe de leur ambivalence habituelle.

Le double langage ou, plus exactement, la double pensée y régnaient auparavant. Devant l’étranger – c’est-à-dire le non-Arabe -, il était de bon ton de dédramatiser les divisions du monde arabe sinon pour s’en plaindre en termes très généraux. Comme dit le proverbe arabe :  » Moi, contre mon frère ; moi et mon frère contre notre cousin ; moi, mon frère et mon cousin contre tous les autres.  » Mais Saddam les a obligés, devant le danger, à s’avouer à eux-mêmes qui était leur ami et qui était leur ennemi, et à le proclamer à voix haute.

Si, au départ, ils craignaient les réactions de Bagdad à une intervention américaine, l’ampleur et la détermination de l’engagement américain et de la communauté internationale les ont rassurés, et les citoyens du Golfe se sont sentis protégés. D’où peut-être une détermination qui confinait parfois au bellicisme, non seulement chez les citoyens de base, mais chez certains responsables de monarchies pétrolières devant leurs interlocuteurs étrangers. Au fil des semaines, ils se sont pris à redouter que la volonté des puissances étrangères ne fléchisse devant les subterfuges diplomatiques mis au point par Arafat ou le roi Hussein ; que la crainte des lourdes pertes qu’entraînerait immanquablement un conflit ne fasse reculer les gouvernements occidentaux ; et qu’en fin de compte, la lassitude aidant, ces derniers n’acceptent de conclure un compromis avec Saddam Hussein les sacrifiant.

Il n’en a rien été, mais ces craintes étaient étayées par une désagréable découverte : l’impopularité des souverains du Golfe dans le monde entier. Honnis et méprisés des masses arabes, ils le sont tout autant des opinions publiques occidentales qui ne voient dans leurs régimes que des survivances féodales moyenâgeuses. Longtemps, rois et émirs de la Péninsule ont cru pouvoir régler tous leurs problèmes par l’argent. Ils achetaient non la paix, mais la trêve. à l’heure où il leur a fallu compter amis et ennemis, ils ont pu constater que ces derniers n’avaient même pas la reconnaissance du ventre : tous avaient bénéficié de leurs largesses. Un diplomate a cru pouvoir caractériser la diplomatie saoudienne en la comparant au PMU :  » Les Saoudiens misent sur tous les chevaux au départ. Ainsi, ils sont sûrs de jouer le tiercé gagnant.  » Les services secrets irakiens affirment avoir intercepté le 9 août une intéressante conversation téléphonique entre le roi Fahd et l’émir du Qatar, Cheikh Khalifa AI Thani, dont les médias de Bagdad ont publié la transcription 10. Le roi d’Arabie y soupire :  » En tant qu’états du Golfe, nous sommes enviés. Mais où étaient ceux qui nous envient quand nous étions pauvres et lorsque tout ce que nous avions, c’était des arbres et des pierres ? Je jure qu’ils n’ont même pas dit. « Nos frères n’ont rien. »  »

à long terme en tout cas, la crise ouverte en août 1990 est lourde de conséquences pour les pétromonarchies.

Sur le plan économique, la tension a entraîné dès les Premiers jours une fuite massive des capitaux qui n’est pas près de s’inverser. Mais ce n’est rien en comparaison des dommages causés à l’investissement.  » La confiance est très longue à S’établir, affirme un banquier de Bahreïn. Or elle vient de prendre un coup terrible. Comment voulez-vous désormais trouver des financements pour des projets à long terme alors que la stabilité même des états du Golfe est remise en cause ?  »

Se pose ensuite la question des alliances et de la présence américaine. Le Conseil de coopération du Golfe a fait la preuve qu’il était incapable d’assurer sa propre défense. Le secrétaire d’état américain James Baker a eu des paroles maladroites sur la constitution d’une alliance militaire locale sur le modèle de l’OTAN. Cette proposition, vite retirée, rappelait par trop le pacte de Bagdad des années cinquante. En tout cas, plus se prolongera la présence américaine dans la région et plus elle posera de problèmes à ceux qui les ont appelés : que ce soit le développement d’un nationalisme arabe antiaméricain, le choc des cultures au contact de l’American way of life, ou la contagion démocratique.

Car, soutenues dans l’adversité par leurs oppositions (11), les familles régnantes donnent surtout l’impression de se cramponner à leurs privilèges. Même déposée et exilée, la famille Al Sabah du Koweït ne consent à aucune promesse de retour au parlementarisme suspendu en 1986. Or, les pressions internes et externes (occidentales en particulier) risquent de les amener à un choix qu’elles refusent : s’adapter ou disparaître.

Gagnants et perdants

à l’exception de l’Iran, tous les acteurs, même périphériques, de ce conflit paraissent voués à faire partie des perdants. Les monarchies pétrolières, on l’a vu. Palestiniens, Yéménites et Jordaniens risquent de payer cher leur soutien à Saddam Hussein. Les citoyens du Golfe ne pardonnent pas aux Palestiniens leur  » ingratitude  » pour l’aide qu’ils ont reçue des états du Golfe, et l’attitude de l’OLP a déjà entraîné des mesures de rétorsion des monarchies : expulsion de Palestiniens, notamment au Qatar, et suspension des contributions versées aux états du Golfe à l’OLP, y compris dans les territoires occupés. En revanche, il semble que l’Arabie Saoudite ait continué de financer le mouvement intégriste Hamas, rival de l’OLP dans l’intifada. Le roi Hussein est considéré comme un  » traître  » par ses pairs souverains de la Péninsule qui ne manquent pas de moyens, notamment financiers, de rendre encore plus instable un trône déjà bancal. Quant au Yémen, dont le budget a besoin de la manne saoudienne annuelle pour être bouclé, il est également vulnérable à la rancoeur de Ryad. Seule la fragilité extrême de l’Arabie Saoudite actuellement peut les protéger de la vindicte des Saoud.

Israël a toutes les raisons de redouter les évolutions en cours. Car même si l’état hébreu est épargné par les fusées irakiennes, une victoire de la communauté internationale sur l’Irak ne signifierait pas nécessairement une victoire israélienne. Certes, les Palestiniens sortiraient affaiblis et humiliés d’une telle issue. Mais précisément pour cette raison, les grandes puissances (Europe, URSS et même états-Unis) exerceront des pressions considérables sur Israël pour que soit enfin réglé le problème palestinien. Dans l’hypothèse inverse, l’hostilité envers l’Occident dans le monde arabe atteindrait une vigueur sans précédent depuis les Croisades, et ce pour une période durable.

Reste le gagnant, l’Iran. Sans rien faire, en restant à l’écart de la tourmente, la République islamique ne peut engranger que des bénéfices : Saddam Hussein est allé à Canossa en offrant sur un plateau d’argent les conditions iraniennes à la paix, à savoir l’acceptation des accords d’Alger de 1975 qui définissent entre autres les frontières ; la restitution des territoires iraniens occupés et le retour des prisonniers de guerre ; le monde arabe est divisé ; le monde entier est ligué contre l’ennemi Saddam Hussein, attaqué par ceux qui le soutenaient contre l’Iran (France, URSS, états-Unis) ; la hausse des cours du pétrole tombe on ne peut mieux pour l’économie iranienne. Quant à l’Irak, qui la réclamait avec tant d’insistance qu’il a provoqué pour l’obtenir une crise mondiale, il n’en profitera pas en raison du blocus.

Conclusion

Quelle que soit l’issue de cette crise ouverte le 2 août 1990 par l’entrée des chars irakiens au Koweït, la carte du Moyen-Orient en sera profondément affectée. En ce sens, pour la région, 1990 est sûrement une date aussi importante que 1948 ou 1967. Tous les acteurs le savent. Mais ils n’ignorent pas qu’il y a davantage à perdre qu’à gagner dans ce qui apparaît de plus en plus comme un no-win game. L’important est donc de perdre moins que le voisin. Reste néanmoins un timide espoir : celui que le règlement du problème koweïtien entraîne dans la foulée la mise à plat des autres conflits de la région, notamment du problème israélo-palestinien et du Liban. Tant qu’ils ne seront pas réglés de façon satisfaisante, le Moyen-Orient vivra dans l’attente de la prochaine crise.


1. SWB, ME/0820 A, 19 juillet 1990.
2. Financial Times, 18 au 18 août 1990.
3. Conférence de presse à Paris de Cheikh Saad, 10 septembre 1990.
4. Sur les aspects juridiques du différend irako-koweïtien, cf. Husain AL BAHARNA, The Arabian Gulf States, their Legal and Political Status and their International Problems, Librairie du Liban, 1978, et Habib Ishow, Le Koweït, évolution politique économique et sociale, L’Harmattan, Paris,1989.
5. Radio de la Sainte Mecque, 27 août 1990 ; cf. SWB ME/0855, 29 août 1990.
6. Sous-préfet.
7. Mais rien dans la formulation ne permet de penser que l’Irak envisage de s’en retirer.
8. Cette visite tend à prouver que l’Iran ne soupçonnait rien des projets d’invasion du Koweït par l’Irak.
9. Conférence de presse à l’élysée, 6 septembre 1990.
10. SWB ME/0852, 25 août 1990.
11. Par opposition, il faut entendre essentiellement la bourgeoisie d’affaires qui estime ne pas avoir la place qui lui revient dans le processus de décision des monarchies.

 

*Journaliste à Radio France internationale.

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Une Réponse

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  1. Frédéric said, on 19 avril 2010 at 07:48

    Votre article peut  »remettre les pendules » à l’heure certains qui 20 ans après les faits ignorent grandement les tenants et les aboutissant de cette histoire et n’y voit qu’un affrontement Irak/États Unis.


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