Le Blog d'Olivier Da Lage

L’Arabie Saoudite, un État à risque (Hérodote 2016/1 N° 160-161)

Par Olivier Da Lage[*]

 

Introduction

 

Le mot « aventurisme » ne vient pas spontanément à l’esprit lorsque l’on évoque le royaume d’Arabie Saoudite. Longtemps, en effet, la politique suivie par ce dernier s’est caractérisée au contraire par une extrême prudence dans la plupart des domaines principalement due à la crainte d’une contagion sur son sol des innombrables crises que connaît le Moyen-Orient. D’où un activisme forcené dans le domaine de la médiation, qu’il s’agisse des conflits interpalestiniens, du Liban, des tensions algéro-marocaines et de bien d’autres. L’argent du pétrole permettait de huiler les rouages de la médiation et de mettre les protagonistes de celles-ci dans de bonnes dispositions. Pourtant, depuis le début de l’année 2015, le visage de l’Arabie est tout autre : déclarations publiques se dissociant des États-Unis, propos bellicistes concernant l’Iran et surtout intervention militaire au Yémen. À la vérité, cette tendance s’était manifestée dès l’année 2011 sous le règne du roi Abdallah en réaction (dans tous les sens de ce mot) aux « printemps arabes ». Toutefois, la mort de celui-ci en janvier 2015 et l’avènement au trône de son demi-frère Salman semble avoir libéré toutes les inhibitions des dirigeants saoudiens.

 

L’état du royaume légué par Abdallah à sa mort le 22 janvier 2015 a de quoi, il est vrai, inquiéter ses successeurs : le jour même de son décès, le président (pro-saoudien) yéménite annonçait sa démission et le chef des rebelles houthis faisait une proclamation à la télévision yéménite. À la frontière nord (Syrie et Irak), la progression de l’État islamique menace désormais l’existence même du régime au nom de ses propres valeurs wahhabites. Les ambitions régionales de l’Iran, longtemps contenues par les sanctions internationales, risquent de se libérer dès la signature d’un accord sur son programme nucléaire que – les Saoudiens le savent –, le président américain Barack Obama est déterminé à obtenir. Enfin, la chute vertigineuse des prix du pétrole depuis l’été 2014 prive le royaume de recettes considérables, l’argent du pétrole étant le principal levier de la puissance saoudienne.

 

En juillet 2015, quelques jours avant l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, le prince Saoud Al Fayçal meurt à son tour. Le décès de ce fils du roi Fayçal, qui avait dirigé pendant quarante ans la diplomatie saoudienne, prive de son expérience et de ses conseils le roi Salman, désormais le dernier de sa génération au pouvoir. La turbulence des temps qui s’annoncent requiert pourtant de l’expérience dont sont en grande partie dépourvus ceux qui l’entourent.

 

Le prisme du péril iranien

 

Dans l’esprit des responsables saoudiens, il n’y a guère de doute concernant le plus grand danger auxquels ils sont confrontés : c’est la République islamique d’Iran et sa volonté de puissance sur la région de ce golfe que Téhéran insiste pour appeler « Persique » pour des raisons historico-géographiques légitimes, mais pas uniquement. Certes, la méfiance, voire la crainte à l’encontre de l’Iran remonte à loin. Les relations n’étaient pas empreintes de confiance du temps du chah ; après la révolution islamique, l’ayatollah Khomeiny a appelé au renversement des monarchies sunnites du Golfe, l’Iran a fomenté des manifestations hostiles au régime saoudien en plein cœur de La Mecque et les relations diplomatiques ont même été rompues à l’initiative de Riyadh de 1988 à 1991. Une certaine détente avait alors prévalu, notamment sous la présidence de Mohammad Khatami, lorsque l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 et l’insistance de ce dernier à accélérer le programme nucléaire de l’Iran, tout particulièrement l’enrichissement de l’uranium, a de nouveau brutalement tendu les relations. C’est l’époque où le roi Abdallah, parlant de l’Iran à un responsable américain, adjure Washington de « couper la tête du serpent »[1]. Les ambitions nucléaires iraniennes inquiètent évidemment les dirigeants saoudiens, nullement rassurés par les assurances réitérées de Téhéran selon lesquelles l’Iran n’était pas intéressé par la bombe atomique. Mais plus que tout, c’est la volonté de puissance régionale de la République islamique, à travers ses protégés dans la région, qui inquiète.

 

Lorsque les Saoudiens regardent une carte du Moyen-Orient, ils ont un sentiment d’encerclement. Non seulement la République islamique occupe toute la rive orientale du Golfe, mais depuis 2003 et la chute de Saddam Hussein consécutive à l’intervention irakienne, l’Irak est dirigé par des responsables chiites proches de Téhéran, et, dans le cas de Nouri el-Maliki[2], directement sous l’influence de Téhéran. En bute à une insurrection sunnite, le régime de Bachar el-Assad en Syrie dépend plus que jamais du soutien politique, militaire et financier de l’Iran et bénéficie aussi de l’intervention directe dans le conflit d’un autre obligé de Téhéran, le Hezbollah libanais dont la puissance au Liban même semble ne plus avoir de limites. Au Bahreïn, la révolte chiite contre la dynastie des al-Khalifa a été matée sans faiblesse en mars 2011 avec l’aide de la Garde Nationale saoudienne, mais la révolte gronde et rien n’indique qu’elle faiblisse avec la répression, bien au contraire. De l’autre côté du mince bras de mer qui sépare le Bahreïn de l’Arabie, des troubles jumeaux affectent depuis la fin 2010 certaines localités de la Province Orientale, principalement à Qatif et Awwamiya. Que les médias internationaux n’en parlent pratiquement pas ne retire rien au fait que ces troubles endémiques se poursuivent, avec leur contingent de morts, blessés et d’arrestations massives.

 

Il y a enfin le Yémen, où les Houthis, une secte zaydite dont le fief se situe dans les montagnes près de Saada, au nord-ouest du Yémen, non loin de la frontière saoudienne, ont soudainement essaimé pour conquérir la capitale Sanaa, dans laquelle ils sont entrés en septembre 2014, dont ils ont pris l’entier contrôle à partir de janvier 2015, avant de pousser vers le sud à Taëz, Hodeida, et Aden. Il ne fait pas de doute que les dirigeants houthis se sont rapprochés de Téhéran depuis des années et que l’Iran leur apporte un soutien politique. Mais contrairement à ce que soutiennent les Saoudiens et leurs alliés, la preuve n’a pas été rapportée jusqu’à ce jour que l’Iran soutienne les houthis militairement. Du reste, pour qui connaît le Yémen, le besoin de s’approvisionner à l’extérieur en armes n’a rien d’évident. De longue date, tous les samedis, à 12 kilomètres au nord de Saada, le marché de Souk-el Talh offre à un acquéreur éventuel toutes sortes d’armes, y compris des lance-roquettes[3], ce qui n’est guère surprenant dans un pays profondément marqué par les structures tribales et où le ratio armes/habitant est d’environ 2,5. Les Saoudiens, cependant, ne voient pas les choses ainsi et dès le début de la révolte des Houthis en 2004, y ont discerné la main de Téhéran. En 2009, ils ont même bombardé sans résultat les zones tenues par les Houthis à la demande du président yéménite Ali Abdallah Saleh… aujourd’hui allié de ces derniers.

 

Il est difficile de mesurer jusqu’à quel point les Saoudiens croient eux-mêmes à la présence iranienne au Yémen, au-delà de l’usage qu’ils font de cette thématique pour leur propagande. Ce qui ne fait pas de toute, en revanche, est la réalité de ce complexe obsidional qui les conduit à lire toute situation dans la région comme le produit de l’hégémonie iranienne, relayée par des cinquièmes colonnes dans les pays arabes où les chiites sont nombreux (Liban, Koweït, Bahreïn, et la province orientale de l’Arabie). Les Iraniens eux-mêmes ne font rien pour apaiser ces craintes : en février 2015, le député de Téhéran Ali Reza Zakani, proche du Guide Ali Khamenei, déclarait que « trois capitales arabes ont fini entre les mains de l’Iran et appartiennent à la révolution islamique » et que Sanaa venait de les rejoindre. D’Israël à l’Arabie Saoudite, ce leitmotiv des « quatre capitales arabes » aux mains de l’Iran a été vu comme la démonstration par le régime iranien lui-même de la justification de leurs craintes et de la naïveté de l’administration Obama, prête à fermer les yeux sur cette réalité pour conclure un accord avec l’Iran

 

 

Méfiance exacerbée à l’égard de l’allié américain

 

Depuis le début 2014, les soupçons saoudiens vis-à-vis des intentions américaines se sont mués en certitudes. Passant par Riyadh où il a ses habitudes, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour la Syrie Lakhdar Brahimi confie au roi Abdallah que les États-Unis sont décidés à aboutir à un accord avec l’Iran, précisant à l’adresse du souverain saoudien : « Ce n’est pas une analyse de ma part, c’est une information »[4]. Bien entendu, les Saoudiens se doutaient que l’administration Obama était à la recherche d’une solution diplomatique à la crise du nucléaire iranien. Mais la révélation, en novembre 2013, que de hauts responsables iraniens et américains se rencontraient régulièrement en secret à Mascate depuis le mois de mars a représenté un choc pour le royaume. Ni les États-Unis, ni le sultanat d’Oman – pourtant membre du Conseil de coopération du Golfe, de même que l’Arabie – n’avaient jugé utile de mettre Riyadh dans la confidence. Or, tout comme Israël, également tenu dans l’ignorance de ces pourparlers, l’Arabie Saoudite est convaincue que parlementer avec l’Iran représente une perte de temps et que seule la manière forte peut contenir les ambitions iraniennes. Il y a d’ailleurs là une contradiction qu’il est difficile d’expliquer car les Iraniens n’ont jamais fait mystère de leurs intentions en cas d’attaque américaine ou israélienne : leurs représailles frapperont les monarchies du Golfe, et les dirigeants saoudiens en sont parfaitement conscients. Les installations pétrolières saoudiennes de la Province orientale sont particulièrement vulnérables à des tirs de missiles venus de l’autre côté du Golfe. Quoi qu’il en soit, le dossier iranien rapproche objectivement Israël des monarchies du Golfe. Le premier ministre Netanyahou a souligné à de multiples reprises les convergences entre l’État hébreu et les monarchies de la Péninsule arabique. Cette « convergence objective » laisse place à une concertation ouvertement assumée lorsqu’en juin 2015, à l’occasion d’un colloque à Washington organisé par le Council on Foreign Relations, l’Israélien Dore Gold, un proche de Netanyahou alors sur le point de prendre ses fonctions de directeur général du ministère des Affaires étrangères, serre, devant les photographes, la main d’un général saoudien à la retraite, Anouar Eshki, révélant à cette occasion que Saoudiens et Israéliens ont déjà tenu cinq séances de discussions secrètes.

 

L’Iran n’est pas le seul sujet de mécontentement à l’égard du président Obama à rapprocher Saoudiens et Israéliens : le « lâchage » du président égyptien Hosni Moubarak en février 2011, ainsi que ce qui a été perçu tant en Israël qu’en Arabie Saoudite comme un soutien aux Frères musulmans en Égypte, en Tunisie et ailleurs a mis en fureur les Saoudiens. Non seulement, à l’époque, les Frères musulmans (soutenus par le Qatar) sont perçus en Arabie Saoudite comme une menace pour sa sécurité intérieure, mais l’abandon de Moubarak, l’un des plus fidèles alliés des États-Unis au Moyen-Orient depuis trois décennies, est interprété comme un manque de fiabilité des Américains envers leurs alliés, tout comme l’avait été l’abandon du chah d’Iran par le président Carter en 1979. Autre pomme de discorde : le renoncement de dernière minute du président Obama fin août 2013 qui, faute de soutien au Congrès, décide de ne pas bombarder l’armée syrienne après les attaques aux armes chimiques dans la Ghouta, malgré ses menaces antérieures de réagir si les « lignes rouges » étaient franchies par Bachar el-Assad.

 

De manière tout à fait inhabituelle, Riyadh fait fuiter le contenu de conversations téléphoniques orageuses entre le roi Abdallah et le président Obama, tandis que d’autres personnalités saoudiennes, n’occupant pas de fonctions officielles mais très proches du roi, se chargent de développer en public les griefs saoudiens contre les États-Unis[5]. Le message qu’ils véhiculent se résume ainsi : les Saoudiens vont désormais suivre une politique fondée sur leurs propres intérêts, même s’ils divergent de ceux des États-Unis et l’Arabie Saoudite n’écarte plus la possibilité d’acquérir à son tour l’arme atomique si l’Iran devait en faire autant.

 

Parallèlement, le royaume a augmenté sa production de pétrole brut depuis l’été 2014, contribuant à la baisse généralisée des cours des hydrocarbures[6]. Par cette politique, qui rappelle celle engagée à la fin 1986 par le ministre du Pétrole d’alors, Cheikh Yamani, poursuivie plus d’une décennie durant, les Saoudiens entendent, quel qu’en soit le prix, maintenir leur part de marché dans les exportations mondiales, car cette part de marché est la clé de leur puissance. Tout comme en 1986, l’objectif est également d’affaiblir l’Iran, car du fait de son importante population, la République islamique a, contrairement au royaume d’outre-Golfe, un besoin impérieux que les cours du pétrole se maintiennent à un niveau élevé. Mais cette fois-ci, les Iraniens ne sont pas les seuls visés par cette politique délibérée de chute des cours mise en œuvre par Riyadh : Moscou et Washington sont également dans le collimateur. La Russie, du fait de son soutien au président syrien Bachar el-Assad ; quant aux États-Unis, la production de pétrole et de gaz de schistes a en effet permis aux Américains de se passer des hydrocarbures du Moyen-Orient, faisant peser la crainte d’un découplage stratégique entre les intérêts fondamentaux du Royaume, et ceux des États-Unis. L’objectif saoudien est que la baisse des cours fasse perdre sa rentabilité à la prospection et à l’exploitation du pétrole de schiste américain pour revenir à l’équation précédente, dans laquelle les États-Unis, gros consommateurs d’énergie, dépendent, au moins partiellement, du pétrole moyen-oriental. Pourtant, le calcul semble avoir été erroné. Si la chute des cours a effectivement mis fin à l’exploration de nouveaux puits aux États-Unis, la production de pétrole de schistes n’a en revanche pas baissé, car contrairement à la situation prévalant par exemple en Europe, l’exploitation de ces gisements est bon marché et même avec un cours en baisse, elle demeure rentable[7].

 

Quelles que soient les postures adoptées, les responsables saoudiens, à l’instar des autres monarchies de la Péninsule arabique, savent pertinemment qu’ils ne peuvent se permettre une rupture avec Washington, dont la présence militaire dans la région est sans équivalent, que ce soit sur mer (Golfe et Océan Indien) ou sur terre – plusieurs bases militaires américaines ont été officiellement installées sur le sol de ces monarchies après l’invasion du Koweït (1990) et/ou la chute de Saddam Hussein (2003). Par ailleurs, l’essentiel du matériel militaire sophistiqué dont sont dotés les pays du CCG est américain et ne peut être opérationnel qu’avec l’assistance de techniciens détachés sur place. Aucune autre puissance occidentale n’est en mesure de se substituer au parapluie américain et il n’est évidemment pas question de demander la protection des Russes ou des Chinois. C’est pourquoi, contrairement au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou qui a dénoncé publiquement l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015, les pays du CCG en ont pris acte et fait mine de s’en réjouir. Soucieux de ne pas nourrir les tensions avec les Arabes du Golfe, l’administration Obama a consacré une énergie considérable à tenter d’apaiser les craintes les monarques de la Péninsule. Le secrétaire d’État John Kerry a rencontré à plusieurs reprises les dirigeants du Golfe, le Département d’État s’est soigneusement gardé de critiquer les manquements aux droits de l’Homme dans les pays arabes du Golfe et Washington a même apporté son soutien politique et une aide logistique (notamment en matière de renseignement) à l’Arabie Saoudite pour mener sa guerre au Yémen aux objectifs de laquelle les Américains ne croient pourtant pas. L’autre raison de ce soutien est la volonté de ne pas donner aux Saoudiens de prétexte pour quitter la coalition contre l’État islamique [cf. infra].

 

Avant même la conclusion de l’accord de Vienne, le point fort de ce rapprochement était le sommet de Camp David auquel Barack Obama avait convié les chefs d’État du CCG les 13 et 14 mai. Pourtant, l’avant-veille du sommet, le roi Salman a fait savoir qu’il ne s’y rendrait pas et s’y ferait représenter par le prince héritier Mohammed Ben Nayef et le ministre de la Défense, vice-prince héritier Mohammed Ben Salman. Le camouflet était d’autant plus spectaculaire que lors du sommet du CCG qui s’était tenu les 4 et 5 mai à Ryad pour préparer la rencontre, les chefs d’État avaient convié un invité d’honneur, le président français François Hollande. Une telle participation d’un chef d’État occidental à un sommet du Golfe était inédite. Le contraste avec l’absence de Salman à Camp David n’en était que plus spectaculaire. Pour autant, le président américain n’a laissé aucun doute sur sa détermination à aboutir à un accord avec l’Iran et, par conséquent, ses partenaires arabes du Golfe n’ont eu d’autre choix que d’en prendre acte.

 

Néanmoins, afin de ne pas donner l’impression d’un alignement pur et simple sur les États-Unis, plusieurs commentateurs proches du roi ont à nouveau évoqué l’idée d’une filière nucléaire saoudienne autonome. L’option pakistanaise n’étant plus de mise depuis qu’Islamabad a refusé de participer à la guerre au Yémen[8], ces mêmes commentateurs évoquent le fait que la Jordanie dispose de ressources abondantes en uranium, mais n’a pas de moyens financiers, contrairement à l’Arabie Saoudite, suggérant ainsi un partenariat nucléaire jordano-saoudien. Cette suggestion abondamment reprise par les proches du régime saoudien a suscité une cinglante riposte de Fareed Zakaria. Dans une tribune publiée par le Washington Post[9], l’analyste américain, qui partage habituellement les orientations du président Obama, observe cruellement que la mise au point d’une arme nucléaire suppose un environnement scientifique dont l’Arabie Saoudite est dépourvue et que le royaume ne produit même pas d’automobiles.

 

Ces échanges acrimonieux semblent indiquer que la normalisation entre Riyadh et Washington reste superficielle, les désaccords, dont certains fondamentaux, subsistant intégralement. La radicalisation de la politique saoudienne observée depuis l’avènement du roi Salman en janvier 2015 en est l’un des principaux facteurs. À peine plus de trois mois après son boycottage de la réunion de Camp David entre Obama et les chefs d’État du CCG, le roi Salman se rend à Washington le 5 septembre pour sa première visite officielle en tant que roi. Comme il était prévisible, cette rencontre a été l’occasion de réitérer l’excellence et la solidité des relations entre le royaume et les États-Unis et, en échange d’un renforcement des livraisons d’armes américaines à l’Arabie, le roi a consenti à se féliciter de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien.

 

[Carte régionale]

 

Radicalisation saoudienne

 

À 79 ans – Salman est né en 1935 –, le nouveau roi a derrière lui une longue carrière d’administrateur : il a été le gouverneur de Riyadh cinq décennies durant. Ce n’est donc certainement pas lui que vise le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, lorsqu’il dénonce dans un discours le 9 avril 2015 les « jeunes gens inexpérimentés » qui sont désormais à la tête de l’Arabie Saoudite. Mais dès son accession au trône, le roi Salman a procédé à des changements d’une ampleur inégalée à la tête du royaume. Écartant du pouvoir les proches du défunt roi Abdallah, il nomme au ministère de la Défense son plus jeune fils, Mohammed Ben Salman (MBS) qui, à près de 30 ans, n’a jamais exercé de poste de responsabilité, à l’exception d’une seule, mais qui s’avère essentielle : en tant que directeur de cabinet de son père lorsque ce dernier était prince héritier, il contrôlait l’accès à celui-ci. Il est également l’un des rares princes de ce niveau à n’avoir jamais étudié à l’étranger, contrairement, notamment, à ses frères et demi-frères. Outre son nouveau titre de ministre de la Défense, MBS devient également le président du Conseil des affaires économiques, un nouvel organisme qui exerce la tutelle sur les ministères économiques (pétrole, finances, etc.).

Si, le jour de son accession au pouvoir, Salman a confirmé comme prince héritier le prince Mouqrin, celui qu’Abdallah avait désigné comme vice-prince héritier – une fonction nouvelle justement destinée à garantir à Mouqrin sa place dans la ligne de succession –, cela ne dure guère : à l’aube du 29 avril 2015, la publication de 25 décrets royaux réorganise complètement le cœur du pouvoir saoudien : Mouqrin est écarté de la succession au profit du prince Mohammed Ben Nayef (MBN), promu prince héritier le 23 janvier tout en restant ministre de l’Intérieur, tandis que Mohammed Ben Salman devient vice-prince héritier en remplacement de MBN, tout en conservant ses autres fonctions à la tête du ministère de la Défense et du Conseil des affaires économiques. Ces changements sont entérinés « par une majorité des membres » du Conseil d’allégeance, l’instance créée en 2006 par le roi Abdallah pour régler les problèmes de succession, qui comprend les 35 lignées de la dynastie saoudienne, sans que l’on dispose d’indication sur l’ampleur de cette « majorité ».

 

En deux étapes et à peine plus de trois mois, le 23 janvier et le 29 avril, le roi Salman a concentré le pouvoir saoudien entre les mains d’une seule lignée, celle des Soudairy[10], et confié les affaires de l’État à la génération des petits-fils du fondateur du royaume[11].

 

Entre-temps, l’Arabie Saoudite a déclenché le 26 mars l’Opération « Tempête décisive », une campagne de bombardements au Yémen, prenant la tête d’une coalition de dix pays sunnites[12] afin d’enrayer la progression des rebelles Houthis qui après la capitale yéménite Sanaa, se sont emparés de Taëz, Moka, et Lahij et sont alors sur le point de faire tomber Aden, l’ancienne capitale sud-yéménite. Les médias saoudiens (presse écrite et télévision) diffusent alors abondamment des images représentant Mohammed Ben Salman prenant le commandement des opérations en présidant des réunions d’état-major. Les arguments avancés par les Saoudiens à l’appui de leur intervention reprennent tous la thématique du refoulement de l’hégémonie iranienne – Téhéran étant, selon Riyadh, le principal facteur des succès militaires des Houthis. Pour l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, Adel Jubeir (qui deviendra en avril 2015 ministre des Affaires étrangères, succédant à Saoud al-Fayçal à la tête de la diplomatie saoudienne quarante années durant[13]), la guerre du Yémen n’est pas entre sunnites et chiites, mais « entre le bien et le mal ».

 

Cette rhétorique, sans doute adaptée à un public américain, ne correspond pas à celle développée simultanément par des proches du régime qui invoquent sans fard la nécessité de mobiliser le monde sunnite contre les ambitions iraniennes s’appuyant sur leurs relais locaux [cf. supra]. Ainsi, Nawaf Obaid écrit, dès le 26 mars qu’« avec 90 % de musulmans se définissant eux-mêmes comme sunnites, l’Arabie étant l’épicentre du monde sunnite, les Saoudiens pensent qu’ils répondent à un besoin urgent de constituer un front sunnite contre l’Iran chiite »[14]. Le journaliste Jamal Khashoggi, proche des dirigeants du royaume, va jusqu’à parler de « Doctrine Salman », consistant pour l’Arabie Saoudite, en l’absence d’un leadership américain, à prendre la tête d’une coalition sunnite destinée à refouler l’influence iranienne au Moyen-Orient. Dans un article ultérieur, Nawaf Obaid, déjà cité, exprime cet hubris qui semble avoir saisi l’Arabie Saoudite : selon lui, les succès enregistrés au mois d’août contre les Houthis à Aden montrent que la puissance de l’Arabie va croissant et que « la leçon essentielle pour l’Occident de cette campagne dirigée par l’Arabie Saoudite au Yémen est que pour la première fois, une coalition arabe a été assemblée et a mené avec succès dans la région une ample opération militaire de stabilisation. Les partenariats militaires sont en place et cette campagne pourrait servir de modèle pour de futures interventions. Il ne fait pas de doute qu’une fois que les rebelles soutenus par l’Iran au Yémen auront été défaits, le roi Salman est déterminé à se concentrer sur le cas syrien »[15].

 

En fait, cette campagne yéménite s’apparente à un quitte ou double pour le roi Salman, et davantage encore pour son fils Mohammed. Parmi les nombreuses raisons mises en avant pour justifier l’opération Tempête décisive, il en est une notablement absente de l’argumentaire officiel : cette guerre est avant tout celle de Mohammed Ben Salman. Une victoire sera la sienne. A contrario, un enlisement lui sera imputé par les Saoudiens, et, bien plus important, par ses nombreux rivaux au sein de la famille al-Saoud. Le silence prolongé de nombreux princes semble indiquer que leur allégeance au vice-prince héritier est toute relative. Il est probable que le jugement cruel porté par l’ayatollah Khamenei est partagé in petto par nombre de princes qui attendent le moment favorable pour reprendre le dessus. Du reste, ainsi que l’a démontré l’éviction du prince Mouqrin, la position de vice-prince héritier ne garantit pas l’accession au trône et il est hautement vraisemblable que les lignées marginalisées depuis la mort d’Abdallah monnaieront cher leur soutien si le sort des armes au Yémen ne tourne pas en faveur de l’Arabie. À cet égard, l’histoire du Yémen leur donne des raisons d’espérer. La mort des princes Sultan et Nayef, du roi Abdallah et tout récemment du prince Saoud al-Fayçal a privé le royaume d’une substantielle expérience des conflits régionaux qui lui fait désormais cruellement défaut.

 

En ce qui concerne le front sunnite que veut diriger Salman, il est vrai que le nouveau roi a fait preuve de pragmatisme en se réconciliant avec le Qatar et la Turquie, en normalisant ses relations les Frères musulmans, malgré les vives réticences du régime égyptien du président al-Sissi. C’est ainsi qu’au Yémen, l’Arabie s’appuie (comme par le passé) sur le parti al-Islah, qui se situe dans la mouvance des Frères musulmans. Il n’en demeure pas moins que ce projet est pour l’heure inabouti. Au Sénégal et au Maroc, membres de la coalition, le sujet est extrêmement sensible et les autorités font silence sur la participation de leurs soldats à l’opération Tempête décisive ; en dépit des objurgations saoudiennes, l’Égypte, instruite par la désastreuse équipée nassérienne dans les années Soixante, a initialement obstinément refusé d’envoyer des troupes au sol, et enfin, le refus pakistanais de se joindre à la coalition, en dépit des excellentes relations de Ryad avec le gouvernement de Nawaz Sharif et de la dépendance financière du Pakistan à l’égard de l’aide des pays du Golfe montre les limites de la capacité d’entraînement de la « Doctrine Salman » dans le monde sunnite. Toutefois, cette observation connaît une exception de taille : les monarchies de la Péninsule arabique, hormis le sultanat d’Oman. Qu’il s’agisse des Émirats arabes unis, aussi belliqueux contre l’influence iranienne qu’ils sont remontés contre les Frères musulmans, du Bahreïn hanté par le spectre d’un soulèvement chiite téléguidé par Téhéran, ou même le Qatar, au nom du rapprochement avec l’Arabie Saoudite après des années de brouille, les petits voisins de Riyadh ont envoyé des troupes au sol aux côtés des commandos saoudiens pour bouter les Houthis hors des provinces conquises les mois précédents, ainsi qu’on l’a découvert avec la mort d’une cinquantaine de soldats émiriens et de cinq Bahreïniens le 4 septembre 2015 près de Mareb. En réaction, les Saoudiens ont envoyé davantage de forces terrestres en territoire yéménite. Les gains territoriaux significatifs face aux Houthis ne parviennent pas à masquer l’approfondissement de l’enlisement saoudien dans cette guerre du Yémen sans débouché politique apparent.

 

Chacun a pu observer que l’enthousiasme saoudien à bombarder les Houthis au sud de ses frontières n’avait pas d’équivalent au nord de celles-ci dès lors que les cibles concernaient l’État islamique en Syrie et en Irak, alors même que Riyadh fait nominalement partie de la coalition que menée par les États-Unis contre l’EI. Du reste, au Yémen proprement dit, les bombardements saoudiens ont soigneusement négligé les places fortes de l’État islamique ou d’AQPA (al-Qaïda dans la Péninsule arabique) et dès que les Houthis ont quitté Aden, une partie de la ville a été conquise par des miliciens se revendiquant d’AQPA. Il est vrai que l’anti-chiisme viscéral des jihadistes peut en faire un allié objectif de l’Arabie dans sa lutte contre l’influence iranienne et tout indique que nombreux sont les responsables saoudiens qui voient ainsi la situation.

 

Cette passivité saoudienne vis-à-vis de l’EI serait presque totale si l’État islamique n’avait, de lui-même, pris l’initiative des hostilités, forçant l’État saoudien à réagir. En novembre 2014, le chef de l’État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi a prononcé un discours diffusé par le biais des réseaux sociaux appelant ses sympathisants à porter le combat contre le régime saoudien : « Ô fils des deux Lieux Saints (al-Haramayn), la tête du serpent et le siège de la maladie sont là : dégainez votre sabre (…) car il ne saurait y avoir de sécurité pour les Saloul »[16], dit-il en employant le terme péjoratif signifiant « vieillards impotents » pour désigner les al-Saoud. Parallèlement, le « calife » de l’EI annonce la création des provinces (wilaya) du Nejd et du Hejaz. En mai 2015, l’EI revendique deux attaques meurtrières contre des mosquées chiites dans la Province orientale, à Dammam et à Qatif, contraignant les dirigeants saoudiens à se porter garants de la sécurité de leurs sujets chiites. En juillet 2015, le cœur du pouvoir sunnite est visé par l’État islamique qui revendique un attentat suicide à la voiture piégée contre un poste de police de Riyadh. Comme ce fut le cas après l’attentat d’al-Qaïda du 12 mai 2003 dans la capitale, les forces de sécurité saoudiennes réagissent tardivement, mais énergiquement en procédant en juillet à plus de 400 arrestations de membres présumés de l’État islamique. Mais le piège est là : en ciblant prioritairement les chiites, considérés comme des hérétiques non seulement par l’EI, mais par l’établissement religieux wahhabite qui contrôle le royaume, l’organisation jihadiste (qui compte de nombreux Saoudiens dans ses rangs) a forcé le gouvernement à venir au secours de ces « hérétiques », considérés comme tels par une partie substantielle de la population, plaçant les dirigeants devant un dilemme : garantir la sécurité de tous ses sujets, même ces chiites considérés par beaucoup comme une cinquième colonne de l’Iran, ou donner raison à l’État islamique qui les a désignés comme cibles. Le roi Salman a choisi la première option – il n’avait guère le choix –, au risque d’exposer les contradictions d’un royaume qui continue de pratiquer la discrimination à leur encontre : en octobre 2014, un leader chiite non violent, le cheikh Nimr al-Nimr, a été condamné à la décapitation et à la crucifixion par un tribunal. La stratégie saoudienne, particulièrement marquée depuis les « printemps arabes » de 2011, consistant à faire de la division entre sunnites et chiite la véritable ligne de partage au Moyen-Orient est remise en cause par la stratégie de l’EI. Dans tous les cas de figure, face à un « État islamique » à l’initiative et se revendiquant de la doctrine même qui fonde le royaume, les dirigeants saoudiens semblent sur la défensive. Comme l’observe James Dorsey, « si la sécurité nationale est définie par la survie du régime saoudien, l’EI et l’Iran représentent tous deux une menace mortelle. Tous deux mettent en cause la prétention saoudienne à être gardienne des deux Lieux saints, La Mecque et Médine, et à avoir mis en place la seule et unique forme légitime de gouvernement islamique »[17].

 

 

Fragilité économique du royaume

 

En décembre 1998, lors du sommet du CCG à Abou Dhabi, le prince héritier Abdallah avait déclaré devant ses pairs que l’ère de l’abondance était révolue et ne reviendrait jamais et que les citoyens du Golfe devraient se serrer la ceinture et se mettre au travail : « nous devons tous nous habituer à un mode de vie différent qui ne repose pas entièrement sur l’assistance de l’État ». Deux décennies plus tard, ce diagnostic semble plus judicieux que jamais. Entre-temps, les timides efforts d’Abdallah, devenu roi en 2005, pour mettre en œuvre ses réformes ont été remisés lorsque la crainte d’une contagion des printemps arabes en 2011 a amené le roi à engager près de 135 milliards de dollars en dépenses (logements, emplois, hausses de salaires dans la fonction publique, etc.) afin d’acheter la paix sociale, selon la pratique bien établie du royaume. Son successeur Salman a également marqué son accession au trône par de fort dispendieuses libéralités. Le problème étant que si, de 1998 à 2014, le cours des hydrocarbures était remonté, pouvant donner le sentiment que l’on était revenu à la fin des années Soixante-dix, depuis lors, le prix du pétrole a chuté de plus de moitié et s’établissait fin 2015 à environ 40 dollars le baril alors que le point d’équilibre pour le budget saoudien est de 105 dollars. Heureusement pour le royaume, les réserves dont il disposait à l’été 2014 se montaient à 737 milliards de dollars[18], ce qui permettait d’envisager avec confiance les années à venir. La guerre des prix des hydrocarbures évoquée précédemment avait pour objectif de mettre à genoux l’Iran et de faire pression sur les États-Unis [cf. supra]. Elle avait vocation à être temporaire, ce qui aurait permis à l’Arabie de traverser victorieusement cette phase. Mais l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien a démontré que Washington ne se laissait pas impressionner. Quant à l’Iran, la levée des sanctions prévues par l’accord devrait lui permettre de recouvrer plus de cent milliards de dollars.

 

Dans l’intervalle, l’Arabie s’est lancée au Yémen dans une coûteuse guerre à l’issue plus qu’incertaine et il soutient à coup de milliards de dollars le régime du président égyptien al-Sissi. Il lui a donc fallu puiser dans ses avoirs qui baissent à un rythme bien supérieur à ce qui était initialement envisagé. En juin 2015, les réserves de change étaient tombées à 664 milliards de dollars. D’ores et déjà, le royaume renoue avec le déficit budgétaire qui était la norme entre la fin des années Quatre-vingt et celle des années Quatre-vingt-dix, amenant l’Arabie à recourir à l’emprunt pour la première fois depuis 2007. Les réserves demeurent certes élevées et les emprunts réduisent le rythme de leur baisse, mais la trajectoire budgétaire demeure très préoccupante pour un pays dont les recettes dépendent à 90 % du pétrole, d’autant que l’investissement représente moins de la moitié des dépenses de l’État, ce qui n’a rien d’étonnant lorsque l’on sait que le secteur public emploie 45 % des salariés saoudiens. Avec des tensions sociales et politiques qui ne demandent qu’à affleurer, le pouvoir tente d’éviter les réformes économiques – comme la réduction des subventions du prix de l’essence ou de l’électricité – susceptible de réveiller un mécontentement latent. Au rythme actuel, dans quelques années, si rien n’est entrepris pour y remédier, l’Arabie Saoudite n’aura plus d’argent et sa richesse nette sera négative. Rappelons ici que l’homme en charge de la politique économique n’est autre que Mohammed Ben Salman, ministre de la Défense, président du Conseil des affaires économiques, et vice-prince héritier. Un échec sur ce front, combiné aux retombées incertaines de la guerre du Yémen, pourrait s’avérer fatal aux ambitions royales du jeune prince.

 

Conclusion

 

Quel que soit le degré d’agacement réciproque entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis, une véritable rupture entre les deux pays paraît difficilement imaginable, tant les conséquences seraient graves pour les deux, ainsi que l’a illustré la rencontre Salman-Obama du 5 septembre 2015.

 

Depuis sa naissance en 1932, le royaume d’Arabie a été régulièrement promis à la dislocation par nombre d’auteurs. Jusqu’à présent, l’Histoire leur a donné tort. Mais elle enseigne également que les États ne sont pas éternels. Dans le cas saoudien, cela s’est vérifié à deux reprises par l’effondrement du premier (1744-1818) et du second État saoudien (1821-1865). Ce dernier n’a chuté qu’en raison des dissensions au sein de la famille régnante. Cette leçon a été retenue par les descendants du roi Abdelaziz (Ibn Saoud) qui ont toujours veillé à mettre la survie du royaume au-dessus de leurs querelles internes, aussi sérieuses soient-elles – du moins jusqu’à ce jour. Mais la brutale mise à l’écart de pratiquement toutes les lignées al-Saoud hormis celle des Soudairy est grosse d’une crise majeure au sein de la famille, dès lors que la politique incarnée par Mohammed Ben Salman serait mise en échec sur les fronts extérieurs (Iran, Yémen) ou intérieur (économie). L’incapacité du royaume à se moderniser et à se diversifier économiquement pendant les années d’abondance, sa dépendance quasi-exclusive à l’égard de la rente pétrolière représentent en effet un danger considérable, tant sur le plan économique que social, et donc, politique, l’État n’ayant plus d’emplois à offrir à une jeunesse dont la formation est inadaptée aux besoins de l’économie. Cette jeunesse désœuvrée constitue un vivier de choix pour les mouvements jihadistes. Ce poison jihadiste est mortel pour le régime saoudien. À trois reprises, depuis 1979, le pouvoir est menacé de l’intérieur par des militants qui se revendiquent de sa propre doctrine : en 1979, avec la prise de la Grande Mosquée de La Mecque ; dans les années 2000, avec al-Qaïda ; et désormais l’État islamique. Ce n’est que contraint par une violence directe qui lui a été imposée par les jihadistes que le pouvoir saoudien a dû se résoudre à les combattre et à dénoncer leur doctrine comme déviante, alors même que l’établissement religieux wahhabite sur lequel repose sa légitimité en partage pratiquement toutes les options. À l’étranger, cette question est régulièrement posée par des pays, souvent alliés de l’Arabie Saoudite, qui constatent chez eux avec inquiétude le prosélytisme violent de militants salafistes encouragés par des religieux saoudiens tandis que les autorités de Riyadh laissent faire. À l’intérieur, elles ne peuvent plus ignorer le danger mais courent dès lors le risque de se couper d’une partie de la population saoudienne endoctrinée depuis des décennies par le clergé wahhabite. Jusqu’à présent, la monarchie saoudienne a durablement réussi à faire le grand écart entre ses contradictions, mais les événements pourraient la forcer à sortir de l’ambiguïté, si la survie du régime est à ce prix.

 

 

 

 

[1] Télégramme diplomatique américain en date du 20 avril 2008 publié le 29 novembre 2010 par WikiLeaks relatant un entretien du souverain avec le général David Petraeus, alors commandant des forces américaines au Moyen-Orient.

[2] Premier ministre irakien de 2006 à 2014.

[3] Barak A. Salmoni, Bryce Loidolt, Madeleine Wells, Regime and Periphery in Northern Yemen,The Huthi Phenomenon Rand Corporation, 2010

http://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/monographs/2010/RAND_MG962.pdf

[4] Source privée.

[5] C’est notamment le cas du prince Turki al-Fayçal, ancien chef des services secrets, puis ambassadeur à Londres et Washington, du chercheur en relations internationales Nawaf Obaid ou du journaliste Jamal Khashoggi.

[6] En juin 2015, la production saoudienne a atteint un record de 10,6 millions de barils par jour.

[7] Ambrose Evans-Pritchard, « Saudi Arabia may go broke before the US oil industry buckles », The Daily Telegraph, 5 août 2015.

[8] L’armement nucléaire pakistanais a pu être mis au point notamment grâce à des financements saoudiens du temps de la présidence du général Zia ul Haq. On évoquait alors fréquemment la notion d’une « bombe islamique » que le Pakistan mettrait à disposition de ses alliés, notamment l’Arabie. Ce concept de « bombe islamique » n’a jamais véritablement convaincu les spécialistes en stratégie pour lesquels « le feu nucléaire ne se partage pas », pour reprendre l’expression du général Lucien Poirier, l’un des « pères » de la bombe atomique française.

[9] Fareed Zakaria, « Why Saudi Arabia can’t get a nuclear weapon », The Washington Post, 11 juin 2015.

[10] Nom de la famille de l’une des épouses d’Ibn Saoud (Abdelaziz Ben Abderrahman al-Saoud), Hassa Bint Ahmed al-Soudairy, qui lui a donné sept fils : Fahd, Sutan, Abderrahman, Nayef, Turki, Salman, et Ahmed. Surnomés les « Sept Soudairy », ils passent pour former un clan très soudé au sein de la famille royale.

[11] Le prince Mouqrin était le plus jeune des fils du roi Abdelaziz encore vivants.

[12] Outre l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn, Koweït, Qatar, Egypte, Maroc et Sénégal en font partie. A noter que seul parmi les pays du CCG, Oman a refusé de s’y joindre et que le parlement pakistanais a refusé d’autoriser l’envoi de soldats pakistanais au Yémen, suscitant une vive rancœur parmi les monarchies sunnites de la Péninsule arabique.

[13] Il meurt le 9 juillet 2015.

[14] Nawaf Obaid, « A new generation of Saudi leaders – and a new policy », Washington Post, 26 mars 2015.

[15] Nawaf Obaid, « Battle for Yemen in new phase », The Daily Telegraph, 26 août 2015.

[16] Dépêche Reuters, 13 novembre 2014.

[17] James M. Dorsey, « Thinking the Unthinkable : Coming to grips with the Survival of the Islamic State », Singapore Middle East Papers, 21 août 2015.

[18] Réserves de changes de la SAMA, la banque centrale saoudienne, fin août 2014.

[*] Rédacteur en chef à RFI, auteur de Géopolitique de l’Arabie Saoudite, complexe, 2006

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