Le Blog d'Olivier Da Lage

Inde-Israël. Convergence de deux ethnonationalismes Narendra Modi en visite à Tel-Aviv

Posted in Inde, Moyen-Orient by odalage on 3 juillet 2017

Par Olivier Da Lage et Pierre Prier

Cet article est initialement paru sur Orient XXI le 3 juillet 2017

Un quart de siècle après l’établissement des relations diplomatiques entre l’Inde et Israël, Narendra Modi est attendu pour la première fois en Israël le 4 juillet. Un événement qui marque le rapprochement spectaculaire entre les deux pays.

C’est la première visite d’un chef de gouvernement indien, le véritable détenteur du pouvoir selon la Constitution indienne, en Israël où vivent près de 70 000 juifs originaires d’Inde1.

Narendra Modi, porte-flambeau du nationalisme hindou, n’a jamais caché son admiration pour Israël, où il s’est déjà rendu en 2006 lorsqu’il dirigeait l’État indien du Gujarat. Ni son évidente proximité idéologique avec le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, fondée sur le nationalisme hindou pour le premier, juif pour le second, chacun respectant en l’autre l’« homme fort » qui conçoit la politique avant tout comme un rapport de forces.

Les idéologues des deux pays exultent. Pour eux, le voyage du 4 juillet scellera de façon spectaculaire la complicité de deux visions ethnonationalistes. Depuis son élection en 2014, Narendra Modi poursuit une politique identitaire qui tend à marginaliser les quelque 14 % de musulmans du pays. « Le concept d’Israël comme maison naturelle des juifs du monde entier, un endroit où ils ont un droit de naissance, est un des fondements du sionisme. On ne peut s’empêcher de le comparer au concept selon lequel l’Inde est la maison naturelle des hindous du monde entier, un endroit où, eux aussi, ils ont un droit de naissance », écrit par exemple Vivek Dehejia, professeur à l’université Carleton d’Ottawa, membre d’une nouvelle génération d’intellectuels nationalistes indiens. Même fraternité de pensée en Israël : « Les hindous et les juifs, dominants dans les deux États font face chez eux à des minorités musulmanes significatives. Ils pratiquent tous deux des religions qui ne sont pas usuelles dans le reste du monde. Leurs minorités, 150 millions de musulmans en Inde et 1,7 million en Israël posent des défis majeurs aux deux pays », écrit le politologue Jonathan Adelman dans le quotidien israélien en anglais The Jerusalem Post.

En revanche, pas de réaction de personnalités musulmanes indiennes, plus préoccupées par la montée de l’islamophobie et les lynchages de musulmans par des milices sous prétexte de « protection des vaches », animal sacré pour les hindous (le premier ministre a tardivement réagi à ces crimes).

Un lent mais irrésistible rapprochement

Au-delà de ces convergences israélo-indiennes, le voyage de Narendra Modi apparaît comme la célébration d’une victoire diplomatique et stratégique majeure. Le dirigeant du pays qui abrite la deuxième population musulmane du monde n’accompagnera pas son voyage d’un déplacement dans les territoires palestiniens. Cette figure protocolaire, quasi obligatoire pour tout dirigeant étranger, a été jusqu’ici respectée par chaque responsable indien se rendant en Israël, du président indien Pranab Mukherjee (membre du Congrès) en octobre 2015 à la ministre des affaires étrangères Sushma Swaraj (Parti du peuple indien, BJP) en janvier 2016, venue poser les jalons de la visite de Modi.

La visite du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à New Delhi le 14 mai 2017 a manifestement servi de lot de consolation, d’autant plus difficile à avaler que l’Inde se présente toujours comme le défenseur des droits des Palestiniens. Pendant longtemps, elle a joint les actes à la parole. Pour l’Inde, Israël incarnait le modèle colonial contre lequel s’étaient battus les pères de l’indépendance, et, après celle-ci, les pays non-alignés dont l’Inde était l’un des membres fondateurs les plus éminents. Cette approche a profondément irrigué l’administration indienne, et notamment son ministère des affaires étrangères qui craignait en outre que tout rapprochement avec Israël n’attire sur l’Inde l’ire des pays arabes.

L’Inde s’est longtemps opposée à Israël devant les institutions internationales. À l’ONU, le jeune État a rejoint en 1947 les pays arabes dans le refus du plan de partage de la Palestine, puis voté contre l’entrée d’Israël aux Nations unies en 1949. L’Inde a voté en 1975 la fameuse résolution 3379 présentant le sionisme comme un racisme. Sur le plan diplomatique, New Delhi a soutenu le camp arabe dans les deux guerres de 1967 et de 1973. L’Inde a été le premier pays non arabe à ouvrir un bureau de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1975, et a reconnu l’État palestinien en 1988.

Coopération militaire

Mais New Delhi a poursuivi en parallèle des relations discrètes et de plus en plus intenses avec Israël, que le voyage de Modi vient couronner et qui, du côté indien, ont longtemps été comparées à une liaison avec une maîtresse que l’on ne veut pas assumer en public. C’est d’autant plus frappant que les échanges en matière militaire et de renseignement remontent aux années 1960, quand après la défaite indienne face à la Chine en 1962 les Israéliens ont proposé leur assistance en matière militaire et de renseignement aux Indiens qui l’ont volontiers acceptée, alors que les deux pays n’avaient toujours pas de relations diplomatiques. Même si les nationalistes hindous du BJP, le parti de Narendra Modi ont beaucoup fait lorsqu’ils étaient au pouvoir (1998-2004) pour normaliser les liens avec Israël, c’est le premier ministre du Congrès Narasimha Rao qui prit en 1992 la décision d’établir des relations diplomatiques. Cela s’inscrivait dans sa politique de libéralisation économique et de modernisation de l’Inde et ne représentait aucunement un soutien à Israël. Par la suite, les liens se sont progressivement resserrés. Israël a fourni à l’Inde des armes et équipements en quantité pendant la guerre indo-pakistanaise de 1999, puis le premier ministre Ariel Sharon s’est rendu à New Delhi en 2003, et le chef d’état-major Gabi Ashkenazi en 2009.

Dans les instances internationales, le soutien indien aux Palestiniens s’est de plus en plus émoussé. Déjà, en 1991, New Delhi avait voté pour l’abrogation de la résolution 3379 de 1975. L’Inde s’est plus récemment abstenue dans le vote de la résolution de l’Unesco du 5 mai 2017 qui affirme que « toutes les mesures (…) prises par Israël, une puissance occupante, qui ont altéré ou visent à altérer le statut de la ville sainte de Jérusalem » seront « nulles et non avenues et doivent être annulées ».

La visite de Narendra Modi couronne une longue amitié, mais l’Inde se montre prudente. Il aura donc fallu attendre quatorze ans depuis la visite d’Ariel Sharon pour qu’un premier ministre indien rende la politesse, dont trois depuis l’arrivée au pouvoir de Modi, alors que beaucoup d’observateurs s’attendaient au contraire à ce que le premier ministre consacre l’un de ses tout premiers voyages à l’étranger à Israël. Entre-temps, Modi, saisi d’une frénésie diplomatique a sillonné le monde, effectuant plus de soixante voyages à l’étranger (jusqu’en juin 2017), parfois à plusieurs reprises, dans 46 pays. Cela ne rendait que plus mystérieux le temps pris par le leader indien pour visiter enfin Israël, comme s’il avait voulu longuement tourner autour de l’objet de son désir avant de s’y résoudre.

Les Palestiniens abandonnés

Le choix d’un découplage assumé entre politique envers Israël et politique envers les Palestiniens, qui a certainement dû donner des aigreurs aux vieux routiers de l’appareil diplomatique indien, a été rendu possible par l’approche adoptée au cours des trois années précédentes. Contre toute attente, Modi a d’abord effectué plusieurs voyages dans des pays musulmans (Émirats arabes unis en août 2015, Arabie saoudite en avril 2016, Iran en mai 2016, Qatar en juin 2016). Enfin, à la mi-mai, il a reçu à New Delhi, avec les honneurs, pendant quatre jours le président palestinien Mahmoud Abbas, réaffirmant le « soutien inébranlable » de l’Inde à la cause palestinienne. Ayant ainsi balisé le terrain, Modi peut à présent se rendre en Israël sans avoir à redouter les critiques internes comme externes, car le terrain est désormais mûr pour assumer sans fard une proximité entre l’Inde et Israël, bien au-delà de la connivence idéologique entre les deux leaders du moment. Elle repose essentiellement sur une coopération militaire et en matière de renseignement, y compris la fabrication d’armement en Inde utilisant les technologies israéliennes (le fameux « Make in India » (fabriquer en Inde) cher à Modi, mais aussi dans le domaine des hautes technologies civiles.

L’Inde a acheté pour 1,5 milliard d’euros de missiles et technologies liées à Israël, une transaction présentée comme le plus gros contrat d’exportation d’armes de ce pays. L’entreprise publique Israel Aerospace Industries (IAI) a annoncé le 19 mai 2017 la fourniture à l’Inde d’un système avancé de missiles, comprenant notamment des missiles sol-air de moyenne portée, des lanceurs et des technologies de communication, a-t-elle annoncé dans un récent communiqué. Ce contrat d’une valeur de 103 milliards de roupies (1,6 milliard de dollars) constitue « le plus gros contrat de l’industrie de défense israélienne », a affirmé l’entreprise. Les contrats conclus par les entreprises israéliennes d’armement ont atteint les 6,5 milliards de dollars en 2016, une hausse de 14 % par rapport à l’année précédente. La firme israélienne fournira également de l’équipement — notamment des missiles sol-air longue portée — pour le premier porte-avions indien encore en construction.

La coopération va aussi bon train dans le domaine des hautes technologies, et dans l’agriculture à travers les « centres d’excellence » installés par Israël dans la plupart des États depuis 2009 pour former les paysans indiens à l’utilisation des outils modernes israéliens, en particulier l’irrigation.

Cette normalisation avec Israël a vocation à durer au-delà d’une éventuelle alternance en Inde, car au fond, peu de choses séparent les dirigeants du BJP et ceux du Congrès (ou des autres partis) en matière de politique étrangère. Et l’acquis principal sera justement ce découplage entre la politique palestinienne et la politique israélienne de l’Inde. L’équilibre entre les deux n’était qu’apparent, car cela fait longtemps que l’appui de l’Inde à la Palestine ne dépasse guère la rhétorique, mais il inhibait le développement des relations avec Israël. Cette phase appartient désormais au passé et met fin à une anomalie dans la diplomatie indienne qui veille toujours à ne pas faire dépendre ses relations bilatérales avec un État des relations avec un autre État. Le dossier Israël-Palestine était justement une exception à cette approche, que l’Inde n’a jamais tenté de mettre à profit pour offrir ses bons offices entre les deux. Elle n’aura désormais plus à s’en soucier.


1Les juifs indiens appartiennent à quatre communautés ayant des histoires bien distinctes : les bene Israel, les juifs de Cochin, les juifs baghdadi et les bnei Menashe. La plupart d’entre eux ont émigré en Israël après la création d’Israël.

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L’Inde, désir de puissance

Posted in Inde by odalage on 19 février 2017

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Mon livre sur les défis stratégiques de l’Inde est paru le 22 février chez Armand Colin.

Dans la presse :

Alternatives économiques n° 369 (juin 2017)

On parle souvent d’un monde dangereux et instable. Quels en sont les grands acteurs et les points de rupture ou de stabilité ? La qualité du livre d’Olivier Da Lage est de décrire avec minutie ce que le géant indien nous réserve compte tenu de sa vision du monde et de ses intérêts. Car l’Inde de la non agression et du non-alignement n’existe plus. L’Inde nouvelle a commencé à émerger dès 1998 avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement nationaliste hindou dont l’actuel Premier ministre Narendra Modi poursuit le réalignement géopolitique: la volonté de se faire reconnaître comme une grande puissance parmi les grands.

Finie la diplomatie défensive et ses fameux Pansheel ou Cinq vertus dont la non ingérence dans les affaires de chacun. Désormais l’Inde identifie clairement un adversaire -le Pakistan- et un rival -la Chine- sur son chemin de la puissance. De là découlent sa nouvelle diplomatie vis-à-vis des États-Unis mais aussi de la Turquie ou même d’Israël. Reste selon Olivier Da Lage à mettre en cohérence son ambition extérieure et la persistance de faiblesses internes dont l’extrême pauvreté de masse. C’est sans doute la raison pour laquelle le Premier ministre nationaliste Modi a relancé le mot d’ordre « chassons la pauvreté » (garibi hatao) en même temps qu’il faisait preuve d’une grande fébrilité dans ses voyages à l’étranger et dans l’affirmation d’un projet nationaliste hindouiste. Un alignement de trois planètes qui pourrait influencer grandement l’ordre du monde.”

Jean-Joseph Boillot

L’Inde, un géant hésitant au Proche-Orient, Pierre Prier (Orient XXI, 26 mai 2017)

Population & Avenir n° 733 (mai-juin 2017)

“L’auteur sait parfaitement utiliser le caractère multiscalaire de la géographie pour analyser la géopolitique de l’Inde. Dans la partie 1, il étudie la stratégie de l’Inde par rapport à cinq ensembles géographiques du plus proche, l’Asie du Sud, au plus lointain en terme de distance, les États-Unis, sans oublier l’Afrique. La partie 2 examine les caractéristiques de l’Inde qui concourent à sa puissance, qu’il s’agisse de la croissance économique, des forces militaires (hard power) ou des armes pacifiques de l’influence (soft power). Cette passionnante lecture montre aussi combien « la démographie de l’Inde est désormais un atout », à rebours des multiples craintes à ce sujet formulées dans des décennies précédentes. Ce livre montre que la phrase attribuée au Général de Gaulle concernant Le Brésil, « un pays d’avenir et qui le restera » ne semble nullement pouvoir s’appliquer à l’Inde.”

Le livre international de la semaine (RFI, interview par Sylvie Noël, 18 mars 2017)

Interview sur le site de l’IRIS (16 mars 2017)

Modi Magic: India’s PM turns cash crunch into selling point (France 24 The Debate with François Picard, 14 mars 2017)

Olivier Da Lage : « Hier chantre du non-alignement, l’Inde se préfère aujourd’hui multi-alignée » , (Paroles d’Actu, interview par Nicolas Roche, 6 mars 2017)

Désir de puissance de New Delhi, une quête encore inachevée, Tirthankar Chanda (L’Hebdo, rfi.fr 24 février 2017)

Géopolitique, le débat (RFI, 19 février 2017) animé par Marie-France Chatin, avec
Vaiju Naravane, écrivain et journaliste. « Transgressions », collection roman du Seuil.
Jean-Luc Racine, directeur de recherches au CNRS
Olivier Da Lage, journaliste. « L’Inde, désir de puissance », Armand Colin.

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Inde-Pakistan : le théorème de Tchékhov

Posted in Inde by odalage on 24 septembre 2016

Le Premier ministre indien Narendra Modi a donc reçu ce samedi à sa résidence de fonction les chefs des trois armes pour examiner la riposte indienne à l’attaque qui a fait 18 morts parmi les soldats qui se trouvaient sur la base d’Uri, dans le Cachemire, à proximité de la Line of Control (LoC) qui sert de ligne de démarcation entre le Cachemire indien et le Cachemire pakistanais.

Selon Delhi, l’attaque aurait été menée par une organisation basée au Pakistan, jaish-e-Muhammad (l’armée de Mahomet). Mais contrairement à ce qui s’était passé après l’attaque de la base militaire indienne de Pathankot le 2 janvier dernier, Inde et Pakistan ont aussitôt échangé des propos martiaux. A l’époque, au contraire, l’Inde s’était gardée de mettre en cause directement le Pakistan, où Narendra Modi venait tout juste de rencontrer le Premier ministre Nawaz Sharif et avait même invité une délégation militaire pakistanaise à se rendre sur cette base pour se rendre compte par elle-même.

Ce geste n’avait pas donné les résultats espérés par l’Inde et le gouvernement de Narendra Modi avait été à mots couverts accusé de naïveté par certains observateurs et même des responsables de son propre parti le BJP. Les mois qui ont suivi ont été marqués par un net durcissement de la rhétorique de part et d’autres. Pour revenir à l’attaque d’Uri, le ministre de l’Intérieur, a immédiatement accusé le Pakistan d’être un Etat qui soutient le terrorisme. Modi, pour sa part, a tweeté pour indiquer que l’attaque ne resterait pas impunie. L’Assemblée générale des Nations unies qui s’achève à New York a été l’occasion pour l’Inde de mettre en cause le Pakistan et de tenter de l’isoler diplomatiquement. Cela risque de s’avérer plus difficile que prévu car la Chine s’est immédiatement portée en défense d’Islamabad et la Russie, l’alliée traditionnelle des bons et des mauvais jours, a entamé des manœuvres militaires communes avec le Pakistan.

Ce dernier, contrairement aux incidents précédents, n’a en rien promis de restreindre l’activité des groupes armés opérant à partir de son territoire, ni même d’ouvrir une enquête. Il a au contraire, par la voix de son Premier ministre Nawaz Sharif s’exprimant de la tribune des Nations unies, mis en cause la répression indienne au Cachemire comme étant l’unique cause de la tension actuelle.

En mai 2011, après le raid américain dans lequel Oussama Ben Laden a été tué au Pakistan (Opération Geronimo), nombreux étaient ceux, dans les milieux militaires, parmi les journalistes et surtout, les dirigeants du BJP alors dans l’opposition, à exprimer leur frustration que l’Inde ne lance pas son Opération Géronimo en territoire pakistanais pour éradiquer les bases terroristes qui s’y trouvent. Narendra Modi n’était pas le dernier.

Aujourd’hui au pouvoir, Modi est soumis à semblable pression, y compris de son propre camp, au nom de la rhétorique nationaliste qu’il a lui-même incarnée avant d’accéder au pouvoir.

Tchékhov a dit et écrit que dans une pièce de théâtre, si une arme chargée se trouve sur la scène dans l’acte premier, elle doit nécessairement avoir servi avant la fin du dernier acte. Les armes sont déjà sur la table, et elles sont chargées. Il paraît difficile d’imaginer que l’Inde puisse, cette fois, s’épargner une opération militaire « chirurgicale » en territoire pakistanais contre l’un des groupes terroristes qui y pullulent. Mais personne n’est en mesure de prédire l’enchaînement qui en résultera.

Olivier Da Lage

 

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Jours ordinaires au Cachemire

Posted in Inde by odalage on 20 avril 2016

Par Olivier Da Lage

Peut-on considérer que cinq jours en touriste font de vous un reporter ? Sûrement pas. Mais les impressions que l’on en retire peuvent-elles aider à la compréhension de la situation locale ? Je le crois. Le court séjour que je viens d’effectuer au Cachemire a dans tous les cas remis en perspective tout ce que j’avais pu lire ou entendre sur le sujet.

Sur la route menant de l’aéroport à Srinagar, la capitale du Jammu et Cachemire, tous les magasins sont fermés bien que l’ on soit un mercredi en plein cœur de la journée. Mon chauffeur donne l’explication sans même que la question lui ait été posée. « Avant-hier, une lycéenne a été harcelée par des soldats. En réaction, des jeunes Cachemiris ont manifesté devant des postes militaires et ont jeté des pierres en direction des soldats. Ces derniers ont riposté en tirant à balles réelles, tuant deux jeunes et en blessant de nombreux autres. C’est pourquoi il y a aujourd’hui une grève générale. Ça va sûrement durer plusieurs jours. »

La plupart des rues de Srinagar sont calmes, mais dans certains quartiers, la présence militaire est visible. Rideaux fermés sur les boutiques, soldats en patrouille, blindés légers surmontés d’une tourelle pour le mitrailleur, check points fréquents, indifférence calculée des passants qui font mine d’ignorer la présence de ces soldats venus de toutes les régions de l’Inde, couvre-feu, cela m’évoque irrésistiblement des souvenirs : la dernière fois que j’ai vu de telles scènes, c’était en Cisjordanie sous occupation israélienne.

Le lendemain, nous prévoyons de nous rendre à Gulmarg, sur les hauteurs montagneuses surplombant le Pakistan,à l’ouest de Srinagar. Mais une demi-heure à peine après avoir quitté l’hôtel, le chauffeur range sa voiture au bord de la route, où sont arrêtées de nombreux autres véhicules touristiques. Au loin sur la route monte une fumée noire. Des pneus brûlent sur la chaussée comme un avertissement à ceux qui seraient tentés de persévérer : un caillassage en règle les attend. Demi-tour donc et tourisme à Srinagar : le jardin Moghol, le jardin des tulipes, le jardin Nishat, le jardin Shalimar, une virée sur là lac Dal en shikara (la gondole locale). Parfait après-midi touristique, rien à signaler, si ce n’est la forte présence militaire qui jalonne notre parcours.

Le lendemain, départ matinal pour Pahalgam, une station d’altitude d’où l’on peut explorer les vallées et les glaciers dans un cadre qui évoque irrésistiblement les Alpes (l’endroit est d’ailleurs connu comme la « petite Suisse »), à ceci près que l’acharnement des villageois à vendre des babioles ou à se proposer comme guide sans rien avoir à expliquer illustre l’extreme pauvreté d’une population qui se refuse à mendier.

Pour le retour le lendemain, le chauffeur est inquiet : le bilan des affrontements est désormais passé à cinq morts et des dizaines de blessés. Entendue par la police, la jeune fille affirme désormais que ce ne sont pas des militaires qui l’ont importunés mais des jeunes de son école. Pour les Cachemiris, ces nouvelles déclarations ont été faites sous la pression policière. Bref, non seulement la tension ne retombe pas, mais elle est montée de plusieurs crans. Il risque d’y avoir des émeutes sur la route du retour. Pour parer à ce risque, le chauffeur propose que nous quittions Pahalgam à 5 heures. Nous lui faisons confiance, d’autant que les téléphones étrangers ne fonctionnent pas au Cachemire, non plus que les cartes SIM prépayées. Quant à l’internet, il a été coupé sur la plus grande partie du territoire pour éviter que les protestataires ne coordonnent leur mouvement sur Facebook ou par WhatsApp.

Concentré et silencieux, le chauffeur roule à vive allure. Nous rallions Srinagar pratiquement sans avoir croisé de véhicules sur la plus grande partie du chemin en tout juste deux heures. Le trajet prend habituellement trois heures et demie. Notre chauffeur a vu juste. Nous apprendrons le lendemain que ceux des touristes qui ont emprunté la même route une heure après nous ont été interceptés par des émeutiers, des pierres lancées sur leur véhicules et certains des chauffeurs extraits de force de leur voiture et passés à tabac pour ne pas avoir respecté la grève.

Le lendemain, le gouvernement indien dépêche plusieurs bataillons anti-émeutes venus du reste du pays et ordonné aux militaires de rester cantonnés dans leur caserne. New Delhi semble s’être enfin avisée que les soldats ne sont pas entraînés à maintenir l’ordre, mais à tirer sur l’ennemi, contrairement aux forces de police.

Il ne fait aucun doute que les services pakistanais et les militants séparatistes qu’ils soutiennent profitent de la situation. Mais justement : l’embrasement ne survient que parce que la situation est hautement inflammable : lors des inondations catastrophiques de 2014, les dons envoyés par solidarité de l’Inde tout entière se sont évaporés avant d’atterir dans la poche de dirigeants bien placés. La population n’en a jamais vu la couleur et son appauvrissement a pris des allures catastrophiques.

Résignés, plusieurs Cachemiris voient s’effondrer leur rêve de connaître enfin une saison touristique florissante (avec la sortie de l’hiver, elle vient tout juste de commencer). Le tourisme est pratiquement la seule ressource économique du territoire, déserté par l’industrie. Les jeunes formés à l’université ont peu d’espoir de trouver un emploi correspondant à leur qualification – voire un emploi tout court – et quand c’est le cas, le salaire est quatre fois inférieur à celui qu’il obtiendrait pour le même travail à Delhi. Les plus talentueux s’exilent. Pour les autres, c’est No Future. 

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Modi d’Arabie: Visite du premier ministre indien à Riyad

Posted in Inde, Moyen-Orient by odalage on 31 mars 2016

Par Olivier Da Lage

Cet article est paru initialement le 31 mars 2016 dans Orient XXI

Huit mois après sa visite aux Émirats arabes unis, le premier ministre indien Narendra Modi se rendra les 2 et 3 avril en Arabie saoudite. On aurait tort cependant de ne voir dans cette visite que ses aspects protocolaires ou économiques : pour l’Inde, le Proche-Orient est devenu un enjeu stratégique.

Les raisons objectives d’une telle visite ne manquent pas : l’Arabie saoudite est le principal fournisseur de pétrole de l’Inde, près de 2,8 millions de ressortissants indiens résident dans le royaume et l’Inde, à la recherche d’investisseurs étrangers pour alimenter ses projets de make in India pourrait difficilement frapper à meilleure porte — malgré les difficultés budgétaires actuelles du royaume. Par ailleurs, au fil des décennies, les dirigeants indiens et saoudiens ont régulièrement échangé des visites officielles, même si celles-ci sont plutôt espacées.

Depuis son accession au pouvoir en mai 2014, Narendra Modi a consacré une énergie inattendue à la révision complète de la politique étrangère de l’Inde. Ce n’est pas à proprement parler une remise en cause de la diplomatie suivie jusqu’alors, mais plutôt une rationalisation, faite de nombreux ajustements et de redéfinition des priorités, de ses orientations fondamentales. Concernant le Proche-Orient, on s’attendait plutôt à voir Modi réserver à Israël son premier voyage dans la région. Ce fut Abou Dhabi et Dubaï. Il était cependant question qu’il se rende en Israël à la fin de l’année 2015. Aucune date n’avait été fixée et, à la place, la ministre indienne des affaires étrangères Sushma Swaraj s’est rendue à Jérusalem et Ramallah en janvier pour poser les jalons d’une telle visite, en se gardant soigneusement de proférer la moindre parole controversée. À présent, il se dit que Benyamin Nétanyahou pourrait venir à New Delhi avant que Modi ne se déplace en Israël, mais aucune date n’a encore été annoncée, ni pour l’un, ni pour l’autre. C’est donc en Arabie saoudite que Modi foule donc pour la seconde fois la terre proche-orientale en tant que chef du gouvernement indien.

Des intérêts bien compris

Modi est réputé hostile aux musulmans en raison de l’idéologie du parti nationaliste hindou (Parti du peuple indien, BJP) qu’il représente, mais surtout à cause des émeutes de 2002 entre hindous et musulmans au Gujarat qu’il dirigeait alors et au cours desquelles près de 2 000 personnes, principalement des musulmans, ont été tuées. Il a donc été accueilli assez fraîchement par les dirigeants arabes, notamment saoudiens, lors de son succès électoral. Pourtant à la mort du roi Abdallah en janvier 2015, ce même Modi a déclaré une journée de deuil national. Entre-temps, les deux hommes qui s’étaient rencontrés fin 2014 en marge du G20 de Brisbane avaient commencé à se connaître, et surtout, à comprendre l’intérêt qu’ils pouvaient présenter l’un pour l’autre. Bref, l’approche stratégique prenait le pas sur l’idéologie.

Entre les deux pays, les relations sont anciennes et bien ancrées à défaut d’être étroites et profondes. Le tournant — car il y en a un — est intervenu en janvier 2006, lors de la visite en Inde du roi Abdallah qui était l’invité d’honneur du défilé militaire de la «  journée de la République  ». Le royaume wahhabite est pleinement conscient que son avenir s’inscrit de façon croissante à l’Est. À l’époque, le pétrole et le gaz de schiste américains ne permettaient pas encore aux États-Unis de se passer de l’or noir saoudien, mais l’Arabie saoudite était à la recherche de clients intéressés dans le long terme par ses hydrocarbures. Or, l’Inde et la Chine répondaient parfaitement à cette définition : voilà deux pays dont le développement économique est impressionnant, la population gigantesque et dont, par conséquent, les besoins énergétiques s’envolent. Ajoutons, ce qui ne gâte rien, que contrairement aux États-Unis, ni la Chine ni l’Inde n’ont l’habitude de sermonner leurs partenaires sur les droits humains. Ce sont donc bien des partenaires stables et fiables, intéressants pour Riyad qui ne cherche aucunement à remplacer les États-Unis en tant que protecteur du royaume. Quel que soit l’état — déplorable à l’heure actuelle — des relations entre les deux pays, elles ont survécu à tant d’épreuves depuis des décennies que personne n’imagine sérieusement qu’une rupture soit possible dans un avenir prévisible. Cela tombe bien : ni l’Inde ni la Chine n’aspirent à remplacer les États-Unis dans le Golfe, il n’y a donc aucun malentendu à ce sujet.

Iran et Pakistan, les sujets qui fâchent

Outre les sujets de discussions incontournables évoqués plus haut (pétrole, investissements, communauté indienne d’Arabie saoudite), Modi et ses hôtes saoudiens vont évidemment avoir des discussions politiques. Deux sujets, en particuliers, sont plus délicats que les autres : le Pakistan et l’Iran.

Dans un entretien au Times of India en date du 10 mars 2016, le ministre saoudien des affaires étrangères Adel al-Jubeir a insisté sur le fait que «  les relations [de l’Arabie saoudite] avec le Pakistan ne seraient pas au détriment de [ses] relations avec l’Inde  ». Le non-dit (mais fortement suggéré) est que réciproquement, le renforcement des liens de l’Arabie saoudite avec l’Inde ne se traduirait pas par une prise de distance vis-à-vis d’un pays qualifié dans la même interview d’«  allié historique [qui] le restera  ». On mesure l’importance du Pakistan pour l’Arabie saoudite par les deux visites à Islamabad quelque peu précipitées et à quelques jours d’écart seulement au mois de janvier d’al-Jubeir puis du ministre de la défense et vice-prince héritier, Mohammed Ben Salman. Les visites intervenaient quelques semaines après le refus du Pakistan de rejoindre la «  coalition contre le terrorisme  » annoncée à la mi-décembre par ce dernier. Malgré une irritation mal dissimulée, le royaume ne veut en aucun cas que le Pakistan prenne ses distances. Il a pourtant par deux fois décliné l’invitation à suivre Riyad : d’abord en avril 2015 lorsque son Parlement a refusé d’envoyer des troupes au Yémen contre les houthis, puis en étant absent de la coalitiondes trente-quatre nations musulmanes menée par l’Arabie saoudite.

Cela représente une opportunité pour le premier ministre indien qui va sans doute tenter de rééditer à Riyad le coup de maître joué à Abou Dhabi huit mois auparavant, lorsqu’il a obtenu des Émirats arabes unis la publication d’un communiqué commun dénonçant les États qui se servent de la religion pour parrainer le terrorisme, une expression qui visait clairement le Pakistan.

Mais le véritable test des relations saoudo-indiennes sera l’Iran. New Delhi a de bonnes relations avec Téhéran. Or les Saoudiens ont actuellement tendance à évaluer la fiabilité de leurs partenaires à l’aune de la position qu’ils prennent vis-à-vis de la République islamique (à l’instar de la façon dont l’Inde se comporte, s’agissant du Pakistan). Il est peu probable, cependant, que l’Arabie saoudite fasse ouvertement pression sur l’Inde pour qu’elle prenne ses distances avec l’Iran. Le ferait-elle que ce serait mettre New Delhi dans une position impossible. D’un point de vue stratégique, l’Inde a besoin de l’Iran pour assurer une partie de ses approvisionnements en gaz et en pétrole afin de contribuer à la stabilisation de l’Afghanistan dans la perspective du départ des Américains. Et comme route lui permettant l’accès à l’Asie centrale grâce au port iranien de Chabahar en mer d’Oman qui permettrait, entre autres, de réduire la dépendance de Kaboul à l’égard du Pakistan.

L’antiterrorisme, terrain d’entente

Outre la politique traditionnelle de l’Inde consistant à ne pas prendre parti dans les querelles opposant des pays tiers, l’autre raison qui devrait en toute logique conduire Narendra Modi à refuser de prendre position dans le conflit mettant aux prises l’Iran et l’Arabie saoudite est que parmi les quelque 180 millions de musulmans indiens, près d’un quart sont des chiites. Une médiation, parfois évoquée par la presse indienne, est tout autant exclue : ni le premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, ni le président chinois Xi Jinping qui se sont rendus en janvier successivement dans les deux capitales du Golfe ne s’y sont risqués. Pour l’heure, l’hostilité entre les deux pays est si profonde que nulle médiation n’est envisageable.

C’est donc très probablement sur le terrain de la coopération antiterroriste contre les mouvements djihadistes que le nationaliste hindou et le monarque wahhabite devraient paradoxalement trouver un terrain d’entente. On le sait peu, mais une telle coopération est déjà en place. Elle a permis l’extradition vers l’Inde de plusieurs suspects, dont Abou Jandal, un Indien lié aux attaques de novembre 2008 à Bombay renvoyé dans son pays en 2012, ou encore Mohammed Assadullah Khan (alias Abou Soufyan), militant du Lashkar-e-Taiba1, expulsé en décembre 2015 d’Arabie où il avait été arrêté à la suite d’un partage de renseignements entre l’Inde et le royaume saoudien. Car si l’Inde s’alarme du risque que représente l’infiltration de militants djihadistes, le royaume sait pertinemment que le régime des Saoud figure en bonne place dans les objectifs de l’organisation de l’État islamique.

Réputé pro-israélien et antimusulman, Narendra Modi est en train de faire la preuve d’un savoir-faire diplomatique et d’un pragmatisme dont peu le créditaient en s’appuyant en premier lieu sur les pays musulmans conservateurs de la péninsule Arabique pour avancer ses pions. Il ne fait en cela qu’appliquer les préceptes de Kautilya2, l’auteur de l’Arthashastra, un manuel destiné aux rois sur la façon de gouverner : «  ton voisin est ton ennemi naturel, mais le voisin de ton voisin est ton ami  ».

Les contradictions de la politique indienne au Proche-Orient

Posted in Divers by odalage on 17 août 2015

Par Olivier Da Lage

Cet article est paru initialement le 17 août 2015 dans Orient XXI

Le premier ministre indien Narendra Modi se rend aux Émirats arabes unis les 16 et 17 août. La région du Golfe, où travaillent de nombreux ressortissants indiens, est cruciale pour l’approvisionnement énergétique de l’Inde. Et il se prépare, à la fin de l’année, à se rendre en Israël.

Cela faisait 34 ans, lorsque Indira Gandhi avait visité le pays en 1981, qu’un chef du gouvernement indien n’avait pas foulé le sol des Émirats arabes unis. Cette négligence apparente est surprenante quand on aligne quelques chiffres : les pétromonarchies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) fournissent près de 45 % du pétrole importé par l’Inde, les expatriés indiens sont environ 7 millions dans la péninsule Arabique, 2,6 millions rien qu’aux Émirats arabes unis. Les transferts d’argent en provenance de ses ressortissants dans le Golfe rapportent annuellement à l’Inde six milliards de dollars.

Il aura donc fallu attendre plus d’un an après l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en mai 2014 pour que celui-ci effectue son premier voyage au Proche-Orient. Sa première année a été consacrée à renforcer sa position dans son environnement proche (sous-continent et océan Indien), aux relations avec l’Extrême-Orient, l’Europe et les États-Unis.

Le calendrier de ce second semestre 2015 montre cependant que le Proche-Orient figure en bonne place dans l’agenda diplomatique du gouvernement indien. C’est ainsi que le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif était à New Delhi les 13 et 14 août : comme tant d’autres, l’Inde attendait avec impatience la conclusion de l’accord nucléaire devant entraîner la levée de toutes les sanctions contre l’Iran, à la fois marché potentiel pour l’économie indienne et fournisseur d’énergie (pétrole et gaz).

Rapprochement avec Israël

Mais le voyage le plus significatif est celui que Narendra Modi devrait effectuer à la fin de l’année en Israël : ce sera la première fois qu’un premier ministre indien se rendra dans l’État hébreu, alors même qu’Ariel Sharon, chef du gouvernement israélien à l’époque, avait visité l’Inde en septembre 2003. Un pays avec lequel le Bharatiya Janata Party (BJP) au pouvoir en Inde se sent de nombreuses affinités. L’histoire des relations indo-israéliennes est compliquée : l’Inde avait voté contre le partage de la Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU en 1947, et si elle a reconnu Israël de jure en 1950, il faudra attendre 1992 pour que cette reconnaissance donne lieu à des échanges d’ambassades. Dans la tradition de Jawaharlal Nehru, le parti du Congrès — au pouvoir pratiquement sans interruption depuis 1947 — se veut à la fois non-aligné et soutenant les mouvements de libération comme l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

C’est l’arrivée au pouvoir du BJP en 1998 qui donne un coup d’accélérateur au rapprochement avec Israël. La grille de lecture est alors : nous avons les mêmes adversaires (les musulmans), les mêmes amis (les États-Unis), et une coopération militaire discrète remontant aux années 1960. De fait, le retour au pouvoir du parti du Congrès en 2004 ne remet pas en question ce rapprochement israélo-indien qui se manifeste principalement dans le domaine militaire et celui de la haute technologie. Les nationalistes hindous du BJP et de la myriade d’organisations qui gravitent autour de lui ne font pas mystère de leur sympathie pour Israël au nom d’une communauté d’intérêts supposée contre les pays musulmans tandis que le gouvernement actuel, contre toute évidence, soutient que la politique indienne vis-à-vis des Palestiniens n’a pas changé.

L’«  Asie occidentale  »

Cette visite à venir de Narendra Modi aura en tout état de cause l’avantage de mettre fin à l’ambiguïté et à l’hypocrisie qui marquaient ces relations depuis plus d’une vingtaine d’années. Peut-être amènera-t-elle aussi l’Inde à clarifier sa politique au Proche-Orient. Car, aussi incroyable que cela puisse paraître, New Delhi n’a pas de politique proche-orientale, et encore moins de stratégie dans la région. Elle a, en fait, autant de politiques que d’interlocuteurs et essaie de se contredire le moins possible, mais cela ne fait pas une stratégie. Pour un pays qui ambitionne à raison une place de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, c’est un sérieux problème.

Pour commencer, les Indiens ont un problème avec le concept même de Proche-Orient. Ce terme européocentriste hérité de l’époque coloniale est rejeté par les analystes et politiques indiens qui lui préfèrent celui d’Asie occidentale. Peu importe d’ailleurs que l’Égypte, la Libye ou le Soudan — pays africains — soient inclus dans cette région. Cela explique peut-être en partie, mais pas seulement, pourquoi les gouvernements indiens n’ont jamais jusqu’à ce jour envisagé la région dans son ensemble ni formulé de stratégie globale.

En effet, l’Inde se voit à juste titre comme la puissance centrale du sous-continent indien et attend des puissances étrangères qu’elles la considèrent comme telle. Elle a défini des politiques séparées selon qu’elle traite avec l’Iran, les pays arabes du Golfe, Israël ou les Palestiniens. Pays anciennement colonisé, l’Inde tire sa fierté depuis l’indépendance en 1947 de son refus de toute ingérence (même si sa pratique est quelque peu différente chez ses voisins du Sri Lanka, du Bhoutan ou du Népal). C’est pourquoi, par principe, elle refuse de prendre position dans les différends entre pays tiers.

Non ingérence diplomatique

Tout récemment, dans la guerre du Yémen, l’Inde s’est illustrée en mettant sa marine au service de l’évacuation de ressortissants indiens et asiatiques du Yémen, mais a refusé de prendre position sur le bien-fondé des attaques de la coalition menée par l’Arabie saoudite. De même, l’Inde fait de son mieux pour traiter ses relations bilatérales avec l’Iran d’un côté, les pays arabes du Golfe de l’autre, comme si l’on pouvait faire abstraction des tensions entre ces derniers.

D’ailleurs, les relations diplomatiques de l’Inde avec les pays arabes sont aussi dépolitisées que possible. Cela tient en grande partie à la crainte, déjà évoquée, de retombées négatives sur les relations de New Delhi avec des pays tiers, mais aussi à la perception durable que les pays arabes du Golfe sont par principe favorables au Pakistan. Mais ce qui a été une réalité pendant des décennies l’est beaucoup moins aujourd’hui : d’une part, les pays du CCG reconnaissent le potentiel de l’Inde après l’avoir durablement sous-estimé  ; la longue visite effectuée en Inde en janvier 2006 par le roi Abdallah d’Arabie saoudite marque cette évolution. De l’autre, les pays du CCG prennent leurs distances avec le Pakistan, et le refus de ce dernier de soutenir l’opération saoudienne au Yémen au printemps 2015 n’a fait qu’accentuer ce refroidissement.

D’un point de vue de politique intérieure, régulièrement accusé de négliger les musulmans indiens, le gouvernement nationaliste hindou de Modi n’est pas fâché d’afficher de bonnes relations avec les États arabes musulmans du Golfe. D’un point de vue économique, ces mêmes bonnes relations sont une nécessité pour la croissance du pays et les investissements étrangers dont Modi a fait une priorité.

Depuis son accession au pouvoir en mai 2014, Narendra Modi s’est efforcé de redonner une cohérence à une diplomatie qui avait perdu en lisibilité depuis une trentaine d’années et l’essoufflement du Mouvement des non-alignés. En abordant ses relations avec les entités qui composent le Proche-Orient (Iran, pays arabes du Golfe, autres pays arabes, Israël et Palestine), la logique voudrait que le gouvernement que dirige Narendra Modi lui donne un cadre global et lisible. Son penchant personnel le porterait sans aucun doute vers un soutien franc à Israël. La prudence dont il a témoigné depuis son arrivée aux affaires et les traditions d’un appareil diplomatique indien rétif à l’idée de se mêler des conflits des autres laissent penser au contraire qu’il avancera sur cette voie avec circonspection.

Voir aussi :

L’Inde de Narendra Modi : quelle stratégie ?

La Modi-fication de l’Inde

L’Inde veut réaffirmer sa puissance face à la Chine

Posted in Inde by odalage on 16 mars 2015

L’Inde de Narendra Modi : quelle stratégie?

Posted in Inde by odalage on 12 mars 2015
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La Modi-fication de l’Inde

Posted in Inde by odalage on 25 mai 2014

Ce lundi 26 mai, une page se tourne en Inde avec la prise de fonction du nationaliste hindou Narendra Modi à la tête du gouvernement indien, en présence d’un parterre de dignitaires étrangers parmi lesquels le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif. Modi va-t-il rester fidèle à son idéologie et tenter de faire de l’Inde un « Pakistan hindou », ou au contraire profiter de son incontestable aura pour la mettre au profit d’une modernisation et d’une croissance incluant toutes les composantes de cette mosaïque de communautés qu’est l’Inde ?

Par Olivier Da Lage

Depuis que Narendra Modi a mené son parti à la victoire, ses partisans se définissent en tant que « Modified Indians ». Ce jeu de mots en dit long sur les espoirs placés par ses électeurs dans le nouvel homme fort de l’Inde. Ses électeurs : les conservateurs traditionnalistes et nationalistes hindous, bien sûr. Mais cette seule base n’aurait pu assurer au BJP une majorité absolue de sièges à la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement. Ceux qui ont véritablement fait le succès de Narendra Modi sont ces jeunes urbains, unis par le rejet de ce qu’est devenu le parti du Congrès (une dynastie familiale entourée de barons corrompus) et une indifférence totale à ce qui relève pour eux de la préhistoire : le mouvement national mené par le Congrès pour l’indépendance de l’Inde. Unis aussi par une commune rage de sortir du carcan administratif des babus, ces fonctionnaires vétilleux et corrompus qui brident l’initiative privée. Ils croient à la promesse de Modi : ce que j’ai fait pour le Gujarat, je le ferai pour l’Inde. Autrement dit, une administration efficace, une bureaucratie minimale, un climat favorable aux affaires, l’enrichissement programmé pour tous, en tout cas, pour ceux qui ne sont pas marginalisés parce que musulmans, chrétiens, ou intellectuels non séduits par le charisme de Narendrabhai.

Et peu importe que le succès économique du Gujarat ait préexisté à l’avènement de Modi à sa tête en 2001, que la croissance économique de plusieurs États de l’Union indienne dépasse celle du Gujarat, et que, de toute façon, les recettes applicables au Gujarat soient difficilement transposables à l’échelle du pays tout entier. Ces puissantes aspirations sont évidemment grosses de désillusions futures si Modi n’est pas capable d’y répondre rapidement, après avoir créé tant d’espérances chez ceux qui l’ont porté au pouvoir. En passant, soulignons que le système électoral hérité des Britanniques basé sur le scrutin de circonscription uninominal à un seul tour (first past the post) a permis au BJP, avec 31 % des voix seulement, d’obtenir la majorité absolue des sièges.

Personnalisation à outrance

Il serait injuste de faire de l’usure du Congrès après dix années de pouvoir et de l’incompétence de Rahul Gandhi qui a mené en son nom la campagne, les seules raisons d’une victoire du BJP, qui n’est pas une victoire par défaut.

Le crédit en revient incontestablement à Narendra Modi lui-même, qui a mené de main de maître sa conquête du pouvoir, personnalisant la campagne du BJP comme seule Indira Gandhi avait su le faire avant lui avec la campagne « Garibi hatao » (« éradiquons la pauvreté ») en 1971 . Cette fois, le slogan était : « Aab ki baar, Modi sarkar » (« cette fois, un gouvernement Modi ») et Modi était seul sur la photo dans tout le pays, loin des terres d’élection habituelles du BJP. Comme à son habitude, Modi n’a rien laissé au hasard. Aucun détail n’était trop insignifiant pour cet organisateur-né qui depuis l’âge de treize ans baigne dans l’organisation de manifestations, de mouvements de protestation, d’élections pour le compte des diverses organisations de la Sangh Parivar, la mouvance nationaliste hindoue, à commencer par le RSS1 et le BJP. Son autorité naturelle (autoritarisme, diront plutôt ceux qui, au sein de son organisation ou de l’administration du Gujarat ont eu à le subir), son incontestable charisme électrisant des foules de partisans en transes, ses cruels traits d’esprit décochés à l’adresse des leaders du Congrès –Rahul Gandhi, qualifié de shahzada, autrement dit « prince », en ourdou, par référence aux envahisseurs musulmans de la dynastie moghole, allusion transparente à sa qualité d’héritier de la dynastie Nehru – ont puissamment contribué au succès électoral des candidats du BJP.

Cette personnalisation à outrance, digne d’une élection présidentielle, confère à Narendra Modi un pouvoir considérable. Elle le rend aussi dépositaire d’attentes démesurées qu’il n’est pas certain de pouvoir satisfaire, au risque d’un sévère effet boomerang.

Développement économique à l’ombre d’un nationalisme autoritaire

A l’heure de succéder à Manmohan Singh, Narendra Modi a le choix entre deux orientations majeures, incompatibles entre elles.

Modi peut voir en ce moment l’aboutissement de toute une vie consacrée à promouvoir le triomphe du nationalisme hindou et imposer (ou plutôt, tenter d’imposer) à l’ensemble de l’Inde l’ordre qu’il fait régner au Gujarat, appuyé par une administration épurée et une infiltration à tous les niveaux par les miliciens du RSS. Ses tendances autoritaires l’y prédisposent, ainsi que l’illustre d’une façon très convaincante la remarquable biographie que lui a consacré Nilanjan Mukhopadhyay (Narendra Modi, the man, the times, Tranquebar Press 2013). La communauté musulmane, en particulier, serre les dents. Nombre de ses membres sont tétanisés par l’arrivée au pouvoir de l’homme qui dirigeait l’État du Gujarat lors des pogroms antimusulmans de 2002 et que beaucoup soupçonnent d’avoir délibérément laissé la bride sur le coup aux tueurs, bien que la justice n’ait à ce jour rien pu prouver. Durant la campagne, Modi a manifesté une indifférence étudiée aux préoccupations des musulmans, tout en désavouant ceux de ses acolytes qui se laissaient aller à des dérapages verbaux antimusulmans. De fait, jamais la Lok Sabha n’a compté aussi peu de députés musulmans. Si cette orientation se vérifiait, cela signalerait le début d’une période trouble pour le pays car avec 31 % des voix, le BJP n’a pas reçu mandat de transformer une société extrêmement résiliente et rebelle à l’autoritarisme, ainsi qu’Indira Gandhi l’a appris à ses dépens entre 1975 et 1977.

Mais il se peut tout aussi bien que Narendra Modi, ayant effacé l’humiliante défaite du BJP en 2004, veuille assurer sa place dans l’histoire comme l’homme qui a réussi à relancer la croissance indienne, à asseoir la puissance extérieure de l’Inde lui permettant de parler d’égal à égal avec la Chine, la Russie, l’Europe et les États-Unis. Ses modèles sont à chercher du côté de Lee Kwan Yew à Singapour ainsi que de l’actuel Premier ministre japonais Shinzo Abe. Un développement économique à l’ombre d’un nationalisme autoritaire, voilà ce qui pourrait définir un gouvernement Modi. D’ailleurs, Narendra Modi n’a pas perdu de temps pour donner une indication de son style de gouvernement : avant même de prendre ses fonctions, il a demandé aux fonctionnaires de renoncer à leurs congés sauf événement personnel urgent, aux administrations de lui préparer des rapports sur tous les projets en cours et actuellement bloqués, avec l’indication des raisons de ce blocage et il a téléphoné au consulat indien de Herat en Afghanistan après l’attentat commis par les talibans. Après des années d’immobilisme, ces initiatives sont plutôt bien accueillies en Inde.

Pour l’heure, seul Narendra Modi lui-même connaît l’orientation qu’il choisira d’imprimer à l’Inde pour les cinq prochaines années, mais la façon dont il a mené sa campagne en se gardant des excès habituels des tenants de l’hindutva (l’idéologie nationaliste hindoue) et l’invitation adressée à Nawaz Sharif laissent penser que le nouvel homme fort de l’Inde a choisi la seconde option. Si tel est le cas, sa base militante sera déçue, mais la jeunesse urbaine qui a assuré son succès n’en attend pas moins.

1Rashtriya Swayamsevak Sangh, milice nationaliste hindoue créée en 1925 sur le modèle des milices fascistes italiennes, matrice idéologique du BJP.

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L’Inde en proie au doute

Posted in Inde by odalage on 3 janvier 2012

Qu’arrive-t-il aux Indiens ? Naguère encore, l’optimisme submergeait le pays : une croissance flirtant avec les deux chiffres, une flopée de success stories dans l’informatique, la médecine, l’ambition légitime d’obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité à l’instar de l’autre grande puissance de ce XXIe siècle commençant (la Chine), et une vague condescendance envers la vieille Europe sclérosée et empêtrée dans ses réglementations…

La première alerte est venue des Jeux du Commonwealth. New Delhi avait obtenu l’organisation des Jeux en 2010. Ils devaient marquer l’apothéose de la nouvelle Inde. Rien n’était trop, beau, trop grand pour ces jeux. Las : quelques semaines à peine avant leur ouverture, la presse du monde anglophone ne parle que des retards dans les préparatifs, de la saleté des chambres réservées aux athlètes, et des prix invraisemblables payés aux fournisseurs, éveillant déjà les premiers soupçons de corruption. Le rétablissement de dernière minute qui permet aux jeux de se tenir dans des conditions normales ne vaut aucun satisfecit à l’Inde : des jeux du Commonwealth de New Delhi, on ne retient que les faux pas et les affaires de corruption. Une corruption massive !

Mais le public indien n’a pas eu le temps de digérer l’information qu’il découvrait l’ampleur des pots-de-vin qui ont accompagné l’attribution des licences dans la téléphonie mobile 2G : le manque à gagner pour l’État est estimé à 33 milliards de dollars qui n’ont pas été perdus pour tout le monde : le ministre des télécommunications, des hauts fonctionnaires, des hommes d’affaires, des journalistes sont mis en cause.

Dans le pays, où l’inflation dans le secteur alimentaire et la hausse des prix de l’immobilier fragilisent une part croissante de la population, c’est l’écœurement. Ce n’est pas tant la corruption qui choque – tous les Indiens y sont habitués depuis des décennies – c’est son ampleur qui semble ne plus connaître de limites. C’est alors que surgit Anna Hazare et sa proposition d’instituer une instance de médiation chargée de traquer la corruption dans tous les secteurs de la vie publique. La classe politique indienne, isolée qu’elle est par son clientélisme et ses privilèges, tarde à prendre conscience de l’écho rencontré par ce vieil homme qui cultive le look gandhien et qui, à l’instar de son modèle, utilise l’arme de la grève de la faim pour faire céder le gouvernement.

Mais de compromis en reniements, le gouvernement et le parlement temporise. Depuis deux ans, les divisions au sein de la classe politique empêchent de trouver une majorité pour passer les lois les plus urgentes. Le parlement est paralysé, le premier ministre Manmohan Singh, jadis réformateur audacieux, n’est plus que l’ombre de lui-même et a perdu sa magic touch. La maladie mystérieuse qui tient à l’écart la patronne du parti du Congrès Sonia Gandhi (un cancer, croit-on savoir) ajoute à cette paralysie du pouvoir. L’opposition ne semble guère plus vaillante.

La roupie est en chute libre, le déficit budgétaire se creuse, et le secteur bancaire est exposé aux risques liés aux crédits dispensés trop libéralement dans les années fastes, il y a seulement deux ou trois ans. Quand aux milieux d’affaires, à la fois victimes et complices de la corruption, ils votent avec leur pied en investissant, quand ils le peuvent, à l’étranger plutôt qu’en Inde.

Les Indiens évitent de le dire publiquement, mais ils observent avec inquiétude les Chinois aller de l’avant malgré la crise. En ce début d’année 2012, l’Inde à son tour est saisie par le doute et peine à discerner les indicateurs qui lui permettraient de renouer avec l’optimisme.

Olivier Da Lage

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