Le Qatar joue-t-il double jeu entre Occidentaux et jihadistes ?
Par Olivier Da Lage
Article publié sur Grotius le 2 mai 2013
Ne tournons pas autour du pot : depuis l’intervention française au Mali début janvier 2013, de nombreux journalistes et responsables politiques accusent plus ou moins directement le nouveau meilleur ami de la France, l’émir du Qatar, de jouer double jeu et de soutenir politiquement, financièrement et militairement les pires ennemis de Paris, à savoir la mouvance jihadiste qui combat les soldats français au Mali et qui menace globalement les intérêts français et ceux des alliés de la France.
Certains le suggèrent sur le mode interrogatif, d’autres l’affirment, comme Alain Rodier et Eric Denécé, dans une note parue en janvier dernier. Dans ce document, les auteurs, spécialistes du renseignement (Rodier est même un ancien de la DGSE) soutiennent que l’émir du Qatar, cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, appuie au Sahel le chef terroriste Mokhtar Belmokhtar en raison de liens remontant à la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan et que les hommes de Belmokhtar assurent la protection de l’émir et de sa famille lors des parties de chasse au faucon dans le désert algérien (1).
Les auteurs précisent que c’est financé par l’émir du Qatar en personne que Belmokhtar est allé en Libye combattre aux côtés des insurgés islamistes libyens. Disons-le tout net, je n’ai pas accès aux rapports des services de renseignement et je ne sais pas si ces faits sont exacts ou non. Mais ce que suggère sans le dire explicitement ce document, largement distribué aux journalistes par ses auteurs, c’est que l’émir du Qatar continue d’encourager les jihadistes d’Aqmi et autres même lorsqu’ils combattent les Français et leurs alliés.
Les autorités françaises ont prudemment affirmé que rien ne l’établissait. Quant au Premier ministre du Qatar et cousin de l’émir, cheikh Hamad Ben Jassem Al Thani, il a vigoureusement démenti ces « rumeurs » soulignant que la seule intervention du Qatar se limitait au domaine humanitaire. Et de fait, la seule présence établie du Qatar au Nord Mali est celle du Croissant Rouge qatari, travaillant en liaison avec la Croix Rouge malienne qui ne pouvait opérer dans les régions tenues par les jihadistes.
Peut-on imaginer que l’aide financière qatarie destinée à l’humanitaire ait pour partie été utilisée à des fins militaires ? Certainement. Sur place, les frontières entre les usages sont poreuses et les acteurs souvent les mêmes. Cela s’est vu dans le passé, notamment avec l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis et on ne voit pas pourquoi le financement qatari y échapperait. La seule question qui vaille est : les autorités du Qatar ont-elles délibérément joué double jeu en finançant secrètement les jihadistes sahéliens. Et là, il est fortement permis d’en douter.
Depuis l’accession au pouvoir de l’émir actuel, toute sa stratégie a consisté à garantir la sécurité de son pays et de son régime par des alliances de long terme avec les Américains et les Européens, notamment la France. Les succès rencontrés par cette stratégie depuis près de vingt ans confirment que les actions de l’émir ne sont ni irréfléchies, ni impulsives, ni irrationnelles. Or, il n’y aurait pas plus irrationnel que de prendre le risque d’être exposé en train d’aider les adversaires militaires de la France dans un conflit présenté par le président français comme touchant aux intérêts vitaux de la France. De surcroît, le Qatar n’a pas fait mystère de sa désapprobation quant à l’intervention française au Mali. Il n’en demeure pas moins que les « printemps arabes » ont vu le Qatar propulsé aux premiers rangs dans le monde arabe et que son action, tant en Libye qu’en Syrie, ne s’est pas limitée à un soutien politique ni même financier. En Libye, des commandos qataris ont encadré les insurgés et en Syrie, le Qatar est à la pointe de l’armement clandestin (mais revendiqué) des insurgés. Car, et cela ne devrait pas surprendre, le Qatar penche instinctivement en faveur de partis et mouvements islamistes. Le Qatar, tout comme l’Arabie Saoudite, appartient à la branche wahhabite de l’islam sunnite, même si sa pratique est moins rigoriste que celle du royaume voisin.
Depuis le milieu des années 60, l’émirat, très hostile à l’Égypte nassérienne, a accueilli les Frères musulmans égyptiens réprimés par Nasser. Ce fut le cas du cheikh Youssef Al Qaradhawi, présent depuis une quarantaine d’années dans l’émirat, et très estimé par les dirigeants du Qatar qui lui ont conféré une place de choix. Au lancement d’Al Jazira en 1996, il s’est vu accorder une émission de prestige, « la charia et la vie » qui lui a donné une audience et une influence s’étendant à tout le monde arabe. Bref, pour des raisons de fond qui remontent à plusieurs décennies, le Qatar est proche des Frères musulmans, dont il est le protecteur (incidemment, c’est ce qui lui a permis de réussir à détacher le Hamas palestinien de l’orbite iranienne). C’est pourquoi lorsque les soulèvements ont éclaté en Tunisie et en Égypte, le Qatar a tout naturellement apporté son soutien aux acteurs de la révolution issus de la mouvance des Frères musulmans (Ennahda, en Tunisie, dont le dirigeant Rached Ghannouchi était un habitué de visites à Doha durant ses années d’exil).
Quant à la Syrie, alors même que le Qatar la Syrie et l’Iran était liés depuis 2010 par un traité de défense, l’émir du Qatar a opéré un virage à 180° lors des premiers massacres à Deraa en juin-juillet 2011, en phase avec l’opinion de ses sujets et plus largement des sunnites de la Péninsule arabique. Un sens aigu de l’opportunité politique de la part de l’émir, qui y a vu l’occasion de parachever l’opération commencée avec le soutien aux insurgés tunisiens, égyptiens et libyens, a fait le reste. Par conséquent, il est tout à fait exact que le Qatar soutient dans le monde arabe les soulèvements dont au moins une partie des acteurs sont des insurgés sunnites, proches des Frères musulmans (ce qui ne s’applique pas au cas du Bahreïn), tant pour des raisons de proximité idéologique que pour des raisons de gains politiques immédiats à travers les opportunités qui se présentent. Il est en revanche erroné d’en tirer la conclusion que le Qatar poursuivrait des buts exclusivement politico-religieux en soutenant les jihadistes où qu’ils se trouvent au risque d’une rupture ouverte avec les partenaires stratégiques à long terme que sont les Occidentaux, et notamment la France.
Qatar, Les nouveaux maîtres du jeu

Mon nouveau livre paraît cette semaine chez Demopolis, écrit en collaboration avec Mohammed El Oifi, Renaud Lecadre, Willy Le Devin, Michel Ruimy et Jean-Pierre Séréni
Écouter l’émission Soft Power du 10 mars 2013, animée par Frédéric Martel, dans laquelle je suis invité avec Nabil Ennasri et Pierre Haski
Lire mon interview dans le quotidien algérien Liberté du 27 mars 2013
Voir mon intervention sur i-Télé le 1er avril 2013 en marge du match FC Barcelone-PSG
Lire mon interview à Pascal Boniface sur le site affaires-stratégiques.info du 19 avril 2013
Écouter l’émission Pluriel animée par Loïc Barrière sur Radio Orient le 29 avril 2013 (et aussi ici)
Note de lecture parue dans le n° 139 de Politique Internationale (printemps 2013) :
L’histoire du Qatar de ces vingt dernières années ressemble à la fable de La Fontaine sur la grenouille ayant voulu se faire aussi grosse que le bœuf… à ceci près que le Qatar, lui, a réussi. La stratégie qui a permis au minuscule émirat de devenir un « maître du jeu » sur la scène internationale est décortiquée par les auteurs de ce livre : Olivier Da Lage, le coordinateur, rédacteur en chef à RFI, est un grand connaisseur de la péninsule arabique ; Mohamed El Oifi est un politologue spécialiste des médias et des opinions publiques dans le monde arabe ; Renaud Lecadre s’occupe des affaires politico-financières à Libération ; Michel Ruimy, économiste de banque, enseigne l’économie et la finance ; Jean-Pierre Séréni, ancien directeur du Nouvel Économiste et ancien rédacteur en chef de L’Express, est un expert du secteur de l’énergie ; Willy Le Devin, journaliste indépendant, travaille sur les religions et l’immigration. Pris par le ballet des grandes puissances, on oublie parfois que les petits États ont, eux aussi, une politique étrangère. Ils deviennent souvent – et logiquement – les satellites d’un État plus fort qui assure leur protection. Entouré de voisins puissants et plus ou moins hostiles – Arabie saoudite, Irak, Iran –, le petit Qatar s’est donné les moyens d’adopter une autre voie pour garantir sa survie. Une stratégie mûrement élaborée depuis 1995, année où Hamad Ben Khalifa Al-Thani s’est emparé du pouvoir en renversant son père, vieille tradition familiale…
Le nouveau cheikh transforme rapidement toutes les faiblesses de son émirat en autant d’atouts. L’insolence médiatisée de Doha au sein de la Ligue arabe lui permet de gagner en notoriété : on laisse le petit jouer dans la cour des grands sans s’apercevoir qu’il occupe une place toujours plus importante. L’appui des États-Unis lui offre une marge de manœuvre indispensable. L’introduction d’institutions démocratiques élues – avec la participation de femmes, comme électrices mais aussi comme candidates – marque la différence avec ses voisins et lui permet de devancer les éventuelles contestations intérieures…
Mais il y a plus. Le Qatar possède plusieurs vrais atouts. Malgré la façade démocratique – qui a montré ses limites avec la condamnation récente du poète Mohamed Al Ajami –, l’essentiel du pouvoir est détenu par quatre personnes : le cheikh, sa deuxième femme, le deuxième fils de celle-ci et un cousin qui occupe la fonction de premier ministre. Ce processus de prise de décision extrêmement court facilite la dynamique politique. En outre, ces dernières années le Qatar a sauté à pieds joints dans les failles qu’a provoquées l’effacement des anciens leaders traditionnels du monde arabe : Irak, Égypte, Libye, Syrie, Algérie, Maroc et, dans une moindre mesure, Arabie saoudite, dont les leaders âgés et conservateurs sont dépassés par Ie dynamisme de leur petit voisin. Son rôle militaire dans le renversement de Kadhafi a été particulièrement important, de même que son aide aux insurgés syriens. L’émirat compte près de 2 millions d’habitants (dont seulement 200 000 citoyens, les autres étant des travailleurs immigrés), mais ses revenus – plus de cent milliards de dollars par an, tirés de l’exportation du gaz et du pétrole – le placent au premier rang mondial des investisseurs.
De ce point de vue, le Qatar est sur tous les fronts : hydrocarbures (3 % de Total), sport (acquisition du Paris Saint-Germain), automobile (18 % de Volkswagen), immobilier et BTP (participations dans Vinci et Veolia), banque (Barclays et Crédit suisse), éducation (HEC a ouvert une hliale à Doha), art (premier acheteur mondial)… liste non exhaustive ! Témoins de la puissance financière de l’émirat, ces investissements sont autant d’atouts politiques et d’influence. Doha a recours à tout vent à la diplomatie du « carnet de chèques ». Les résistances sont rares : le Qatar a même réussi à rejoindre l’Organisation internationale de la francophonie alors que seuls quelques princes formés dans les hautes écoles françaises et quelques militaires diplômés de Saint-Cyr parlent notre langue…
Lancée et 1996, la chaîne Al-Jazeera, hautement professionnelle et dotée de journalistes de grand talent, est devenue le principal vecteur de l’influence du Qatar au niveau international, spécialement vers l’opinion arabe pendant les révolutions de 2011-2012 – si bien qu’Olivier Da Lage parle à cet égard de « panarabisme médiatique ».
Les contradictions ne sont que de façade : Al-Jazeera diffuse les communiqués d’Al-Qaïda et critique la politique américaine, mais le pays reste un bastion allié de Washington, tout en conservant des relations sereines avec Téhéran. Les dirigeants israéliens fulminent contre ce média panarabe… mais le Qatar a longtemps entretenu des relations quasi diplomatiques avec Tel-Aviv, tout en hébergeant des dirigeants du Hamas. Il n’y a là aucun paradoxe : cette « confusion » rend le Qatar célèbre et indispensable.
Et les intérêts de l’émirat ne sont jamais perdus de vue.
Beaucoup redoutent cet ami déclaré des Frères musulmans qui appuie les salafistes du Nord-Mali tout en finançant des projets économiques dans les banlieues françaises… Mais ce n’est pas pour soutenir les radicaux que Doha veut investir dans les quartiers populaires de France ; cette décision répond, indéniablement, à une vision financière. Pragmatiques, les Qatariens n’ont aucune intention de déstabiliser leurs partenaires et leurs clients gaziers.
La ruse diplomatique, combinée à des ressources financières exceptionnelles, a permis au Qatar de gagner une position surdimensionnée par rapport à sa taille. Pourra-t-
il la conserver longtemps ? – The sky is the limit –, répond-on dans l’émirat…
Robert Dalais
Le brutal retour des clivages identitaires dans les monarchies du Golfe
L’expression « printemps arabe(s) », au singulier ou au pluriel, était certes bien commode pour les commentateurs. Auréolée d’un esprit réformateur, voire révolutionnaire, elle faisait référence soit au Printemps de Prague (1968) soit au printemps des peuples (1848). Quoi qu’il en soit, elle était inexacte puisqu’elle se référait à des événements ayant commencé à l’automne 2010 et s’étant développés entre janvier et mars 2011. Mais après deux années de crise ininterrompue, elle n’a tout simplement plus aucun sens. Quatre saisons se sont déjà succédé, à deux reprises. Plutôt que de « printemps arabe », il est plus juste de parler de la crise de 2011-2012, faute d’en connaître les développements en 2013. Ce qui est certain, c’est que les monarchies du Golfe, loin d’avoir été épargnées par la contestation qui a traversé le monde arabe, sont au contraire toujours confrontées à celle-ci et que la crise a durement mis à mal l’identité de ses populations.
L’identité khalijienne
La moitié des États du Golfe a obtenu son indépendance en 1971 seulement. Le Koweït dix années plus tôt. L’Arabie saoudite s’est constituée en pays en 1932 et le sultanat d’Oman, bien que jamais formellement colonisé, est longtemps resté sous influence britannique et n’est entré dans l’ère moderne qu’avec le coup d’État par lequel Qabous a renversé son père en 1970. Collectivement, les monarchies arabes de la Péninsule arabique (Arabie Saoudite exceptée) font leur entrée sur la scène internationale dans les années 70.
Depuis trois-quatre décennies, on assiste ainsi à la formation d’une identité collective des monarchies du Golfe, que j’ai appelée « l’identité khalijienne » (khalij = Golfe, en arabe). Cette identité comprend aussi bien les liens familiaux ou tribaux qui traversent les frontières héritées de la décolonisation, la façon de s’habiller (port de la disdasha et de la ghutra), le type de régime (monarchie arabe traditionnelle), le rôle de la religion, la langue, les différences avec les autres Arabes (Syro-Libanais, Jordano-Palestiniens, Yéménites, Égyptiens, Maghrébins, etc.)
Elle est distincte de l’identité arabe, mais elle en est un sous-ensemble. Elle coexiste naturellement avec toutes les autres identités qui traversent la Péninsule : identité nationale, chiite/sunnite, commerçant/bédouin, habitants des côtes ou du désert, etc. Le contexte historique et l’environnement déterminent dans l’instant celle de ces identités qui prend le pas à un moment donné. Mais ce qui est incontestable est qu’au cours des trente dernières années, on a assisté dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe (fondé en 1981) à un renforcement de cette identité khalijienne, prolongement de l’identité nationale autour des souverains censés incarner la nation dans son unité.
Ce processus d’intégration collective sublimant les différences au sein d’une identité partagée a assez bien fonctionné. J’en prendrai pour exemple deux slogans révélateurs de cette tendance, pris dans deux pays différents à deux époques différentes. En février 1986, lors de la célébration du jubilé célébrant les vingt-cinq ans d’indépendance du Koweït, le slogan officiel était « kulluna li-l-kuwait wa-l-kuwait lana » (nous sommes tous pour le Koweït et le Koweït est à nous). On en trouvera l’écho vingt-cinq ans plus tard exactement, lors du rassemblement des opposants bahreïniens place de la Perle en février 2011 dont le signe de ralliement était : « ni sunnites, ni chiites, rien que Bahreïniens »
La monarchie, incarnation de l’unité nationale et régionale
Dans le système khalijien, tel qu’il s’est affirmé depuis les années 70, les familles régnantes sont au cœur de l’appareil proto-étatique. Le roi, l’émir, le sultan représentent le père de la nation, à l’écoute de ses sujets grâce au majlis hebdomadaire au cours desquels il reçoit ses sujets venus lui présenter des pétitions. Ce système est présenté comme beaucoup plus authentiquement démocratique que les institutions calquées sur les régimes européens. Dans ce système, la famille du souverain a toute sa place dans les administrations. Ils garantissent la loyauté de celles-ci vis-à-vis du monarque et permettent de lui faire efficacement remonter les doléances de ses sujets. Au niveau régional, l’intégration des monarchies se fait au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), une organisation régionale fondée en 1981 sur le modèle européen du Marché Commun. Dans les aéroports des pays du CCG, des files d’attente sont réservées aux ressortissants du CCG pour le contrôle des passeports de façon à renforcer le sentiment d’appartenance commune.
Évidemment, dans la réalité, les choses sont quelque peu différentes. Il y a notamment l’exacerbation des tensions entre les familles marchandes et les familles régnantes. A l’origine, dans plusieurs émirats (Koweït, Abou Dhabi, Bahreïn, Qatar, Dubaï, notamment), il y avait un partage des rôles entre le cheikh, chef politique, et la communauté des marchands qui s’occupait de faire fructifier ses affaires. Mais au fil du temps, les membres des familles régnantes ont usé et abusé de leur pouvoir politique pour accaparer les affaires les plus rentables et évincer des concurrents. Cette remise en cause du pacte fondateur des monarchies du Golfe a épisodiquement provoqué des tensions, notamment au Bahreïn et au Koweït. En ce qui concerne la démocratie du majlis, il faut tempérer la propagande officielle par une réalité plus prosaïque, à savoir le désintérêt, voire l’ennui profond qui étreint nombre de dirigeants du Golfe à l’égard d’un rituel auquel certains ont désormais renoncé à se soumettre. Dès lors, il n’y a plus d’espace d’intermédiation politique, en l’absence d’instances démocratiques dignes de ce nom pouvant prendre le relais de cette forme traditionnelle de consultation du peuple.
Néanmoins, au milieu des années 2000, les monarchies du Golfe apparaissaient jeunes, modernes, relativement épargnées par la sclérose frappant les républiques arabes vermoulues. L’Égypte, l’Irak, la Syrie, la Libye, l’Algérie, étaient enfoncées dans la paralysie, la corruption, l’inefficacité (sauf en ce qui concernait les appareils répressifs), le népotisme. Dans tous ces pays, Algérie exceptée, une succession de type dynastique se mettait en place sous couvert d’institutions qui n’étaient plus républicaines que sur le papier. À la fin des années 90 et au début des années 2000, un vent de réforme soufflait sur les monarchies du Golfe, porté par de jeunes émirs et à l’instigation des Américains qui voulaient prouver la réalité de leur théorie des dominos vertueux, à savoir que la démocratie pro-occidentale se propagerait dans toute la région à la chute de Saddam Hussein. Dans le monde arabe, les républiques appartenaient déjà au passé, les monarchies étaient la jeunesse et l’avenir du monde arabe.
En 2011, on n’est plus en 1971, 1981, ou 1991
La crise de 2011-2012 intervient dans un contexte bien particulier : en dépit des apparences de continuité et bien au-delà des changements visibles, dans l’urbanisme par exemple, les pays du Golfe ont profondément évolué depuis plusieurs décennies. Le Golfe de 2011 n’est plus celui des indépendances (2011), de la création du Conseil de coopération du Golfe (1981) ou de la libération du Koweït (1991) :
Désormais, les jeunes du Golfe (toujours largement majoritaires dans la population) bénéficient, pour beaucoup d’entre eux, d’une formation supérieure dispensée sur place, ils sont connectés à l’Internet à travers leurs ordinateurs et leurs smartphones et sont entrés de plain-pied dans la mondialisation. Ils sont très présents sur Twitter et Facebook et les plus audacieux d’entre eux alimentent des blogs contestataires.
Surtout, ils n’ont pas oublié les promesses esquissées de démocratisation des années 2000. Les gouvernements ne peuvent d’ailleurs, jusqu’à un certain point, s’en prendre qu’à eux-mêmes. Le terme de « citoyen » (mouwaten) est encouragé par les dirigeants alors même qu’ils sont en réalité considérés comme des sujets par les familles régnantes. Cela pose d’ailleurs la question de la nationalité, à laquelle s’attachent tant d’avantages. Par exemple, le gouvernement du Bahreïn, n’hésite pas à déchoir de leur nationalité des contestataires chiites alors même qu’ils naturalisent à tour de bras des étrangers sunnites pour tenter de compenser le déséquilibre démographique qui existe au détriment de ces derniers.
Parfaitement informés, par l’Internet et les télévisions satellitaires, les habitants du Golfe ne veulent pas que leurs pays restent à l’écart du courant global de démocratisation, d’autant qu’ils en ont eu un avant-goût avec les réformes institutionnelles introduites à partir de 1999 au Qatar et au Bahreïn, et, progressivement, ailleurs également. Cette émulation institutionnelle, ce cercle vertueux démocratique dans lequel semblaient s’être lancé les monarques du Golfe a été pris au sérieux par nombre de leurs sujets. Ils n’en sont que plus déçus aujourd’hui.
C’est ce qui explique que le Golfe n’a pas été épargné par la vague de contestation partie qui secoue depuis la fin 2010 le monde arabe. Mais cette contestation se manifeste différemment d’une monarchie à l’autre car ses causes sont avant tout internes.
La réponse musclée des dirigeants
Les six monarchies de la Péninsules ne sont pas toutes dans la même situation vis-à-vis de leurs populations et il convient de les différencier selon au moins deux types de critères, la richesse et la participation politique :
C’est ainsi qu’en ce qui concerne les ressources, il faut distinguer d’un côté, ceux qui ont une rente à redistribuer de ceux qui n’en ont pas ou peu. Dans la première catégorie, on trouvera l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar et les Émirats arabes unis (EAU). Dans la seconde, le sultanat d’Oman et le Bahreïn.
Si l’on utilise comme discriminant le type d’institution et de participation politique des citoyens, le CCG se divise entre ceux de ces membres qui accordent constitutionnellement une forme de démocratie participative institutionnelle, même si elle n’est souvent que formelle (c’est le cas du Koweït, et, à un moindre degré, du Bahreïn et du Qatar) et ceux qui ne relève pas d’institutions démocratiques, même imparfaites, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le sultanat d’Oman.
Néanmoins, force est de constater que les attitudes des dirigeants des six monarchies du Golfe sont bien plus homogènes que les disparités patrimoniales et institutionnelles pourraient le laisser penser. A l’exception toutefois du Qatar, tous les dirigeants du Golfe ont opté, d’une façon ou d’une autre, pour la répression ou la résistance aux aspirations démocratiques de leurs population. En ce qui concerne le Qatar, l’émir n’a guère eu besoin de s’opposer à une population qui ne semble guère exigeante en matière de participation politique, d’autant que les institutions octroyées par l’émir et ratifiées par référendum à la quasi unanimité en avril 2003 sont, sur le papier du moins, parmi les plus progressistes de toute la région.
D’une façon générale, en cas de contestation, la réponse est toujours la même et repose sur le triptyque répression/achat/cooptation. On arrête les manifestants et on punit sévèrement les meneurs, on injecte de l’argent dans l’économie, le logement, l’éducation, l’emploi pour apaiser les mécontents et on promeut les repentis qui acceptent de dénoncer à la télévision leurs anciens compagnons de lutte.
Dès les mois de février-mars 2011, il est clair que la riposte menée notamment par l’Arabie saoudite est franchement réactionnaire et contre-révolutionnaire. Les objectifs sont clairs : il s’agit de conserver le pouvoir et même reprendre ce qui a été déjà été donné les années précédentes. Derrière cette contre-révolution, il y a l’idée que toute concession mène à la chute, comme cela a été le cas pour Ben Ali, Moubarak, voire le Shah d’Iran trente ans auparavant. Si l’Arabie a effectivement injecté massivement de l’argent en février-mars (plus de 130 milliards de dollars), si les pays du CCG ont apporté une aide financière significative au Bahreïn et au sultanat d’Oman, dès le printemps, la politique se durcit. Contrairement à ce qui s’était passé les premiers mois, les pouvoirs semblent avoir renoncé à l’achat et la cooptation. Du triptyque évoqué précédemment ne reste que la répression, brutale et assumée. Quant aux étiquettes réformatrices dont cherchaient à se parer les gouvernements des petits émirats dans les années 2000, elles ont presque disparu. La réforme n’est plus à l’ordre du jour et la pression occidentale pas davantage, tant les États-Unis, obnubilés par le péril iranien, se sont vite résignés à faire l’impasse sur les exigences démocratiques qu’ils brandissaient encore au mois de mars. La réaction de défi aux Occidentaux des Saoudiens, suivis par les autres, semble avoir payé et les monarques du Golfe ont avec succès instrumentalisé à leur profit la crise iranienne.
Mais la façon de procéder, visant à reprendre la main, pourrait à terme fragiliser davantage encore ces régimes. Il s’est agi avant tout de renforcer l’identité des soutiens dont ils bénéficiaient en dénonçant l’autre partie de la population. En opposant « eux » et « nous ». Nous, les loyaux sujets et citoyens, eux, les traitres, les ennemis de la nation, la cinquième colonne. En Arabie Saoudite et au Bahreïn, ceux qui étaient voués à la vindicte étaient les chiites. Au Koweït et aux Émirats arabes unis, les Frères musulmans.
Dans les deux cas, les pouvoirs dénoncent une cinquième colonne et composée d’agents de l’étranger. Les manifestants chiites de Bahreïn et d’Arabie ne peuvent être que des agents de l’Iran. Quant aux Frères musulmans, ils sont dénoncés comme une véritable société secrète, quasiment maçonnique, opérant sournoisement aux Émirats et au Koweït avec l’appui d’ONG occidentales pro-démocratie. Cette répression mise en œuvre à partir de la seconde moitié de 2011 vise en effet ouvertement des organisations américaines ou européennes et la presse officielle se déchaîne contre les gouvernements occidentaux qui sont pourtant leur garantie de survie.
En cherchant par tous les moyens à préserver leur pouvoir, les monarques du Golfe n’ont pas hésité à s’en prendre aux identités nationales construites après les indépendances sur le thème de l’unité pour se recentrer sur la défense de leurs régimes contre un secteur entier de leur propre population. C’est une vision à court terme et si la force a eu raison de la contestation jusqu’à un certain point en enrayant sa progression géographique, elle est loin de l’avoir éradiquée en profondeur.
D’abord parce que cette contestation, loin d’être nouvelle, a des racines profondes qui s’enracine dans l’histoire des pétromonarchies. Les réponses ne peuvent se trouver uniquement dans la répression ou l’achat de la paix sociale par l’injection massive de pétrodollars. De larges secteurs de la population demandent la redéfinition du un contrat social. Or, les dirigeants veulent octroyer, à leur gré, ce qu’ils consentent à accorder au peuple. On le retrouve notamment dans les constitutions du Qatar et du Bahreïn dans lesquelles, au-delà des apparences démocratiques, le souverain n’est pas vraiment contraint. Devant ces deux attitudes inconciliables et en l’absence de processus politique de médiation, il n’y a plus de statu quo. Seule demeure une crise larvée : les gouvernements veulent revenir sur ce qu’ils ont lâché dans un passé récent alors que les opposants veulent récupérer les droits qu’on leur a repris.
En somme, deux ans après le début de la contestation arabe, les dirigeants du Golfe, dont les réponses répressives classiques manquent totalement d’imagination en sont à peu près au même point, mais avec une différence de taille, comparé à la fin 2010 : à la pérennité des régimes fait désormais face une remarquable résilience d’une contestation endémique qui, faute de réponse, tend à se radicaliser et à se généraliser.
Aujourd’hui l’Inde
Mon nouveau livre, Aujourd’hui l’Inde, co-écrit avec Tirthankar Chanda, est en librairie. C’est un album encyclopédique destiné aux adolescents (mais pas qu’à eux !). Pas une BD, mais bien illustré quand même !
Dans la presse :
Alternatives économiques, avril 2013
II s’agit officiellement d’un documentaire pour jeunes. En réalité, comme les excellents auteurs le reconnaissent, il s’agit surtout d’un album riche en iconographie avec des textes courts comme ceux que les adultes adorent aujourd’hui pour se distraire tout en se cultivant en images. Et le résultat est très réussi, comme d’ailleurs pour ses prédécesseurs Aujourd’hui, l’Afrique (2010) et Aujourd’hui, la Chine (2011), sortis chez le même éditeur. Avec à chaque fois le souci de mêler un auteur originaire du continent et un journaliste de RFI.
Concernant l’Inde, on ne peut qu’apprécier la justesse des textes et des images qui préservent l’équilibre entrent la richesse du monde indien et la pauvreté économique d’une grande partie de sa population. Grâce à une bonne pondération entre les parties historiques, sociales, économiques et culturelles, le lecteur comprendra aisément le défi de la modernisation sociétale de l’Inde : une condition d’un développement économique plus équilibre et plus juste comme Amartya Sen en rêve.
A lire et à faire lire aux jeunes sans modération.
JEAN-JOSEPH BOILLOT
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France Info, 10 février 2013
Histoire et géographie enfin, avec le spectaculaire et très documenté album Aujourd’hui l’Inde de Tirthankar Chanda et Olivier Da Lage. "Contradictoire, l’Inde" affirment les auteurs en introduction. Le livre, richement illustré, le prouve, qui s’ébahit de mille couleurs, découvertes et énergies, sans faire l’impasse sur les archaïsmes et la pauvreté qui traversent encore la société indienne. C’est une coédition RFI Casterman à lire dès 13 ans.
Emmanuel Davidenkoff
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La Revue Politique et Parlementaire, octobre-décembre 2012
Pour les auteurs, l’Inde s’affirme comme l’un des géants, avec la Chine, du Nouveau Siècle et pour le démontrer, ils ont choisi la voie de la pédagogie. L’ouvrage est largement illustré, très précis dans l’information délivrée : les deux auteurs après avoir étudié l’histoire du pays, ses institutions politiques, son économie, n’oublient pas la société et la culture foisonnante du sous-continent indien.
Présenté sous la forme d’un grand format confortable qui fait une grande place à la photographie et aux graphiques, l’ouvrage est destiné à la fois aux adolescents (11/14 ans), mais également aux adultes pressés de découvrir rapidement une actualité dense et importante sous une forme claire et accessible. L’ensemble de l’album est traité sous forme thématique à l’aide de modules informatifs. La mise en page tonique exalte la couleur et fait de cet ouvrage la meilleure invitation pour rencontrer le peuple en mouvement. Un cadeau pour les étrennes du Nouvel An et après…
Tous deux, journalistes, les auteurs sont d’excellents connaisseurs de l’Inde.
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L’Inde à Paris, décembre 2012
Connu et reconnu pour ses bandes dessinées, Casterman qui diffuse quelques uns des monstres sacrés du secteur comme Tintin, Alix ou Le Chat de Gelluck, propose aussi une gamme d’ouvrages plus généraux à travers sa branche Jeunesse. Livres encyclopédiques et dictionnaires en sont les fers de lance et l’Inde est de la fête avec Aujourd’hui L’Inde, un nouvel ouvrage qui la met à l’honneur de la plus belle des façons…
Misant sur un graphisme soigné et une iconographie variée, la collection Aujourd’hui met en avant un certain nombre de pays et de continents parmi lesquels la Chine, l’Afrique ou l’Inde. Il est proposé par Olivier Da Lage, déjà connu pour son ouvrage l’Inde de A à Z (avec Nina Da Lage), et Thirthankar Chanda, professeur à l’Inalco (langues O). Malgré son édition dans une collection jeunesse Aujourd’hui l’Inde s’adresse à tous car la somme d’informations qu’il contient et la diversité des sujets traités en font une excellente présentation de l’Inde moderne. Histoire, Culture, Économie, Famille, tout les grands sujets sociétaux sont passés en revue sans aucune concession et c’est ce qui contribue à rendre l’ouvrage si passionnant.
Organisé en grandes catégories, Aujourd’hui l’Inde aborde les points forts de chaque thématique sous la forme d’un encadré dédié et illustré. Cette forme de présentation encyclopédique permet de piocher en fonction de ses centres d’intérêts pour un sujet particulier.
En conclusion, Aujourd’hui l’Inde est indéniablement un très bel outil de découverte, clair, ouvert et différent par sa modernité et sa clarté. Très richement illustré, il aborde tous les sujets sans compromis et donne de l’Inde une photographie assez juste et loin des clichés souvent véhiculés sur cet immense pays. A 19.50€ l’unité, il sera, en outre, un cadeau idéal pour des enfants et adolescents soucieux d’être bien informés sur le monde d’Aujourd’hui…
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Écrit par deux journalistes, ce beau livre grand format a pour ambition de montrer l’Inde actuelle à la manière d’un reportage. Mais ce pays immense, le sixième État le plus vaste du monde, marque par une multiplicité d’ethnies, de langues et de traditions, est aussi l’héritier d’une longue histoire, faisant l’objet d’un chapitre détaillé. La politique, l’économie, la société et la culture indiennes sont également présentées avec clarté et concision. Un travail remarquable permettant de comprendre les contradictions de cette puissance mondiale. Pour les 11-14 ans
Deux journalistes, l’un spécialiste de littérature indienne et l’autre de politique internationale, ont uni leurs talents pour dresser le portrait de l’Inde contemporaine dans un album fort réussi. En cinq grands chapitres — histoire, politique, économie, société, culture —, ils parviennent à rendre ce sous-continent facilement abordable pour un jeune public sans simplifier outrageusement. Très pédagogique, l’ouvrage s’ouvre ainsi sur la colonisation britannique, puis relate la marche vers l’indépendance, l’installation de la dynastie Nehru-Gandhi, mais aussi les dégâts du nationalisme hindou. On y trouve également l’analyse des mécanismes ayant conduit à l’émergence économique, le décryptage du système politique (particulièrement compliqué) et des relations avec les voisins, une évocation du cinéma, de la peinture… A noter, les pages sur les religions et la laïcité à l’indienne. Le tout est accompagné d’images éclairantes qui aident à apprivoiser le géant indien.
L’Inde s’affirme comme l’un des géants du nouveau siècle, il est donc bon d’en savoir plus sur cette vieille civilisation.
Interview de Tirthankar Chanda pour le Livre international de RFI (27 octobre 2012)
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Interview sur le site de l’IRIS Affaires stratégiques
Que connaît aujourd’hui un jeune occidental de l’Inde, si ce n’est quelques clichés? Voici un ouvrage pour lui faire découvrir ce pays émergent riche d’une culture millénaire.
Cet ouvrage a pour but de faire découvrir l’Inde, ce pays émergent qui reste méconnu pour la plupart, notamment des jeunes. Il se compose de cinq chapitres : histoire, politique, économie, société et culture. Proposé en grand format, il laisse une large place à l’illustration et aux couleurs typiques de l’Inde.
Les textes sont organisés, en sous-chapitres de deux pages chacun, dans de courts encadrés pour permettre d’intégrer les informations sans être noyés. Certains mots ou noms propres apparaissent en gras pour les mettre en valeur. Enfin, des portraits de personnalités, avec leurs dates et leur photo complètent ce livre.
Ainsi, le lecteur apprendra l’influence de l’empire britannique dans l’histoire de l’Inde, mais aussi les détails de la marche du sel de Gandhi. Dans le chapitre consacré à la politique, les partis et leurs principaux leaders sont présentés. Et puis, pour parler de l’Inde il faut évoquer son économie qui oscille entre projet spatial et immense pauvreté. Car ce pays des prix Nobel et autres ingénieurs est aussi celui des agriculteurs si endettés qu’ils mettent fin à leurs jours.
La société indienne est, elle aussi, décryptée : la population, la famille, l’éducation et la santé, les inégalités et disparités et les religions. Enfin, la culture indienne est le thème du dernier chapitre. Il est question évidemment du Taj Mahal, du Kâma Sûtra, et de Bollywood, mais aussi des grands auteurs et des 500 chaînes de télévision.
Le jeune lecteur s’envolera en direction de l’Inde, simplement en tournant les pages, et pourtant l’odeur du curry lui arrivera aux narines sans aucun doute. Un trésor qu’il faut avoir dans une bibliothèque car il est à lire et à relire. Très détaillé et bien présenté, il permet d’avoir toutes les clés pour connaître ce pays.
Aujourd’hui l’Inde est un ouvrage aux ambitions encyclopédiques écrit par deux journalistes de Radio France Internationale, Olivier Da Lage et Tirthankar Chanda, et coédité par RFI et les éditions Casterman. Le livre richement illustré donne des clés pour mieux comprendre ce géant asiatique appelé à devenir un acteur majeur de la scène politique et économique mondiale.
L’Inde est aujourd’hui avec 1,2 milliard d’habitants la plus grande démocratie du monde malgré la persistance d’un ordre social controversé perpétuant le système des castes. Dixième économie mondiale avec l’ambition d’en devenir la troisième à l’horizon de 2050, derrière les Etats-Unis et le Japon. Premier producteur de films dans le monde… Pour nous familiariser avec ce géant asiatique et nous donner des clés pour saisir ce pays singulier voici Aujourd’hui, l’Inde, un ouvrage écrit à quatre mains par deux journalistes de RFI, Olivier Da Lage* et Tirthankar Chanda**.
La pauvreté, la surpopulation, les vaches sacrées, les bidonvilles, Bollywood, les Maharajahs,… sont les premières images que l’Inde inspire dans l’esprit du grand public. En réalité ce pays se caractérise aussi par un désir inouï de progrès, des villes modernes, une puissance nucléaire, une presse plurielle et libre, une industrie grandissante (automobile, minière, textile), une compétence reconnue dans de nombreux domaines, un tourisme qui se développe de jour en jour et un marché de travail qui attirent les étrangers.
L’Inde contemporaine est l’héritière d’une des premières civilisations du monde. Tout au long de son histoire, le sous continent a fait l’objet de convoitises de la part des grandes puissances : les Grecs, les Perses, les Portugais, les Anglais… Colonisé plusieurs fois, le pays accède définitivement à l’indépendance dans la nuit du 14 au 15 août 1947. Débute alors la longue marche vers la modernisation.
Peut-on parler de l’indépendance et ne pas mentionner les grands hommes qui ont œuvré pour la libération de leur pays du joug colonial ? Gandhi par exemple a lancé un mouvement non violent qui a obligé le colonisateur britannique à plier bagage après deux cents ans de présence ininterrompue. En Inde, il est « Le Père de la Nation » mais sa pensée a traversé les frontières pour devenir universelle. Le jour de son anniversaire, le 2 octobre, est consacré la Journée internationale de la non-violence par l’Assemblée générale de l’ONU.
Aujourd’hui, l’Inde trace l’histoire de ce pays à travers des siècles et donne aux lecteurs des clés pour comprendre l’Inde contemporaine dans toute sa complexité, ses succès, ses échecs et ses ambitions. Sans tabou ni cliché. Car l’Inde reste encore pour le public français un pays lointain, inconnu ou peu connu. L’image de l’Inde en France « est meilleure aujourd’hui. On sort un peu du cliché du pays de la pauvreté où l’on meurt de faim, mais ce stéréotype est remplacé par d’autres : l’Inde des informaticiens ou de Bollywood. Tous ces clichés contiennent bien entendu une part de vérité, mais ils n’en sont pas moins des clichés », constate Olivier Da Lage.
Son co-auteur, Tirthankar Chanda estime qu’« avec le développement du tourisme en Inde et surtout avec l’ouverture de l’économie indienne aux investisseurs étrangers, la perception de l’Inde en France est en train de changer. L’Inde est elle-même en train de changer. La pauvreté recule, lentement mais sûrement, l’émergence d’une classe moyenne indienne a rendu le pays attractif aux investisseurs étrangers. Les entreprises étrangères ne peuvent pas toucher ce marché sans une connaissance réelle des attentes, des désirs et de l’imaginaire de la population cible. » Le livre veut contribuer à « cette connaissance renouvelée, en donnant à voir une Inde loin des clichés et des stéréotypes. C’est ce qui explique, dit encore Tirthankar Chanda, que les propos sur Bollywood soient réduits au minimum, le thème de la religion et de la spiritualité soit présenté comme un fait social et non comme une sorte d’essence indienne. De même, pour la pauvreté ou pour la guerre des religions ».
Présenté en cinq parties – histoire, politique, économie, société, culture -, sous forme d’une encyclopédie pour la jeunesse, Aujourd’hui l’Inde fera aussi le bonheur de tous les parents et adultes désireux de découvrir ce pays ou actualiser leurs connaissances. L’ouvrage vise à présenter de façon claire et vivante les différents aspects de l’Inde d’hier et d’aujourd’hui et propose « une vision analytique plutôt que promotionnelle », insiste Tirthankar Chanda. « Notre véritable espoir, assure Olivier Da Lage, est que nos lecteurs ne se disent pas qu’ils savent tout de l’Inde en refermant le livre, mais qu’il leur donne les connaissances de base, et surtout l’envie d’aller plus loin dans la découverte de ce pays ».
Et pour aller plus loin, une bibliographie et une filmographie ainsi qu’une liste de sites internet sont répertoriés à la fin de l’ouvrage.
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La tête dans les étoiles, 3 octobre 2012
Pour changer quelque peu des ouvrages de littérature jeunesse à destination des tout-petits, je voulais faire un coup de projo sur un livre-documentaire à l’indéniable qualité.
Profitant du mariage de la miss Babidji qui approche à grands pas, j’avais envie de lui faire un petit clin d’oeil puisque le volume dont je souhaite vous parler traite d’un pays cher à son coeur: l’Inde.
Après "Aujourd’hui l’Afrique" et "Aujourd’hui la Chine", RFI continue de décliner sa collection allant à la découverte du monde actuel en coéditant avec Casterman "Aujourd’hui l’Inde". Écrit par Tirthankar Chanda et Olivier da Lage, il s’agit d’un superbe album richement illustré.
L’Inde, voisine de la désormais incontournable et inévitable Chine, est l’autre géant du continent asiatique.
Au-delà de son potentiel économique exponentiel, fruit des ses industries en plein essor et de sa population nombreuse, l’Inde est aussi un géant de par son héritage culturel. C’est un pays marqué par des personnalités fortes qui ont laissé leur empreinte dans l’histoire et la pensée du monde entier.
Pourtant rien ne semblait présageait de ce destin quand on se retourne sur le passé de ce pays. Pauvreté séculaire, système social figé dans sa hiérarchisation sclérosée, ont durablement ralenti son développement.
Depuis quelque décennies, l’Inde est marquée par une série de bouleversements dont les impulsions opèrent un véritable retournement de situation. Hier sous-développée, aujourd’hui promise à devenir la 3ème économie mondiale à l’aube de 2050.
Ce volume dépeint très justement ce pays incroyable où se côtoient croissance économique spectaculaire et traditions millénaires. Entre pesanteurs et promesses de lendemains qui chantent, "Aujourd’hui l’Inde" propose une vue d’ensemble sur ce pays en marche vers son destin.
Un superbe ouvrage aux couleurs séduisantes et attractives. À l’intérieur de nombreuses et superbes photos sont intégrées dans des mises en pages ludiques et soignées qui croisent portraits politiques, croyances religieuses, innovations industrielles. Bref, un bouquin vraiment plaisant à feuilleter qui ne manquera pas de satisfaire notre appétit de découverte et de connaissances.
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Jeune Afrique, 24 septembre 2012
L’Inde expliquée aux ados
GANDHI, LE TAJ MAHAL, les vaches sacrées… Notre connaissance de l’Inde, puissance émergente s’il en est, se résume trop souvent à une collection de clichés.
Bonne raison de ne pas manquer Aujourd’hui, l’Inde, très utile opuscule écrit conjointement par Tirthankar Chanda, que les lecteurs ae Jeune Afrique connaissent bien, et Olivier Da Lage à l’intention des adolescents – mais que rien n’interdit aux parents de lire en cachette. Divisé en cinq chapitres (histoire, politique, économie, société, culture) abondamment illustrés, l’ouvrage, une fois refermé, nous laisse un peu moins ignorants que nous ne l’étions en l’ouvrant. Est-ce si fréquent ?
Jean-Michel Aubriet
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rfi.fr, 24 septembre 2012
Après «Aujourd’hui l’Afrique» et «Aujourd’hui la Chine», RFI a le plaisir de vous présenter le documentaire jeunesse «Aujourd’hui l’Inde» coédité avec Casterman. Ecrit par deux signatures de la maison, Tirthankar Chanda et Olivier Da Lage, cet album richement illustré donne à voir toute la complexité d’un géant entré de plain pied dans la modernité malgré certains handicaps hérités de l’histoire.
La civilisation de l’Indus y a émergé en 2500 avant Jésus-Christ, la « civilisation de la rivière perdue » il y a 7000 ans peut-être… D’ici une quinzaine d’années, sa population aura dépassé celle de la Chine… Le pays compte 200 000 millionnaires et une cinquantaine de milliardaires… Le cinéma indien produit près de 3000 longs-métrages par an… Pour ceux qui en doutent ou, plus simplement l’ignorent, voici un livre pour découvrir que l’Inde est l’autre géant du continent asiatique, et inévitablement une grande puissance de demain.
Certes, il reste des handicaps : de 35à 40% des Indiens vivent sous le seuil de pauvreté et près d’un habitant sur cinq dans un bidonville. Si la constitution a aboli la discrimination entre les castes, en pratique, celle-ci est toujours vivace, particulièrement à la campagne. Or 70% des Indiens vivent encore en zone rurale…
Mais malgré ses lourdeurs et ses nombreux défauts, la démocratie en Inde est une réalité depuis 1948, ce qui explique qu’on qualifie la Fédération indienne de “plus grande démocratie du monde”. L’alternance entre le parti du Congrès, qui a dirigé le pays pratiquement sans partage de l’indépendance jusque dans les années 1970, et les nationalistes hindous du BJP est désormais entrée dans les mœurs. Ces deux grands partis sont obligés de composer avec une multitude de partis régionaux, religieux ou de castes.
« Aujourd’hui l’Inde », c’est un livre agréable à lire, richement illustré pour découvrir un pays-continent au-delà du Taj Mahal, de Bollywood et des vaches sacrées. Une invitation à partir à la rencontre d’un pays en marche vers son destin.
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L’Est Eclair, 23 septembre 2012
JEUNESSE- Regards sur l’Inde
Après le succès d’Aujourd’hui l’Afrique et Aujourd’hui la Chine, ce nouvel ouvrage de la collection permet de visiter l’Inde, cet immense pays qui s’affirme comme l’un des géants du nouveau siècle. En perpétuel bouleversement, ce pays gigantesque demeure une inépuisable source de surprises. Cet album documentaire grand format, qui fait une large place aux photographies, fait le point sur cette actualité de façon attrayante, accessible et claire. Au cours de ce voyage en images, on s’initie avec bonheur à l’histoire, la politique, l’économie, les mœurs et la culture de ce fabuleux pays.
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Babelio, 22 septembre 2012
Un magnifique documentaire, très complet pour découvrir la richesse de ce pays. C’est un livre grand format qui s’apparente à un livre d’art tellement il est beau à regarder et les pages peuvent chacune être longuement admirées. Les couleurs vives contribuent au plaisir des yeux, tout comme les fonds de page travaillées avec des arabesques et autres décorations.
Par ailleurs, le contenu est très vaste et intéressant, les chapitres sont bien découpés et les illustrations variées : photos, peintures, dessins, objets diverses nous permettent une approche ludique de ce pays si complexe ! Tout y est : l’histoire, la géographie, la politique, la société, la religion, la culture, les arts. Une carte et un index complètent l’ouvrage ainsi que des références de romans, films et sites internet pour compléter le voyage.
Une réussite !
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Petites madeleines, 20 septembre 2012
Un documentaire pétillant
Il en manquait, des documentaires jeunesse accessibles mais complets et sans langue de bois sur cette puissance incontournable qu’est devenue l’Inde ! Pour un voyage didactique et coloré, 80 pages à découvrir dès sa parution le 26 sept!
"Comme sa voisine la Chine, l’Inde est aujourd’hui l’une des « nouvelles frontières » qui constituent l’horizon du XXIe siècle. En perpétuel bouleversement depuis plusieurs décennies, et enfin en mesure de faire émerger son immense population du sous-développement, ce pays gigantesque demeure une inépuisable source de surprises, où se côtoient croissance spectaculaire et traditions millénaires, innovations méconnues et moeurs fascinantes."
Au programme au collège, j’ai souvent eu des demandes de collègues sur cette thématique, et mon rayon était bien pauvre et gris! Révolution avec ce documentaire qu’on ne peut louper vu son code chromatique puissant et attirant. Les mises en pages sont variées et illustrées à grands renforts de photos de très belle qualité, les portraits politiques, les particularités sociales et culturelles, la spiritualité, les richessses et innovations,…, tout est traité avec grand soin. Un documentaire qui est à la fois ambitieux mais abordable, et qui provoque déjà une longue liste d’attente auprès des collègues et des curieux…
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Infojeunes, 19 septembre 2012
L’Inde est l’autre géant du continent asiatique. "La plus grande démocratie du monde", dit-on souvent. L’Inde est aussi un géant par son héritage culturel, par ses personnalités qui ont marqué l’histoire et la pensée du monde, par ses potentialités économiques et industrielles qui, si l’on en croit les prévisionnistes, feront d’elle la troisième économie de la planète à l’horizon 2050.
Mais ce pays revient de loin. Sa pauvreté séculaire et son système social, aussi hiérarchisé que figé, ont longtemps pesé sur son développement et retardé son affirmation sur la scène du monde.
Ce volume, qui dépeint sans fard les pesanteurs comme les promesses de l’Inde d’aujourd’hui, propose une vue d’ensemble sur ce pays en marche vers son destin.
Et des clefs pour le saisir dans sa spécificité, loin des clichés et stéréotypes.
Protection des sources journalistiques : multirécidiviste, la France à nouveau condamnée
C’était couru d’avance. Tout le monde savait, dès le premier jour, que la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) condamnerait un jour la France pour la violation des sources journalistiques lors de la perquisition des rédactions de l’Équipe et du Point et les saisies effectuées le 13 janvier 2005. Il s’agissait pour les juges d’instruction et les enquêteurs de trouver la source des procès verbaux d’instruction dans l’affaire de dopage de l’équipe Cofidis. Bref, une violation du secret des sources journalistiques de la plus belle eau.
Cela n’a pas empêché le système judiciaire français de blanchir ces magistrats à tous les échelons, cour d’appel et cour de cassation incluses, en refusant d’admettre que l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme (CSDH) avait été violé. L’ensemble des recours en droit interne ayant été épuisés, les journalistes concernés, ainsi que le SNJ et la Fédération internationale des journalistes (FIJ), se sont pourvus devant la Cour européenne des droits de l’Homme.
Comme on l’a dit plus haut, le résultat ne faisait aucun doute, la CEDH s’étant déjà prononcée à de nombreuses reprises sur la protection de leurs sources due aux journalistes en vertu de ce fameux article 10 de la CSDH de puis son fameux arrêt Goodwin de mars 1996. Sauf à se déjuger complètement, la Cour ne pouvait que confirmer son abondante jurisprudence. Cependant, les magistrats de Strasbourg ne se contentent pas de copier-coller leurs arrêts précédents. Dans chaque affaire qui lui est soumise, La Cour européenne des droits de l’Homme précise, affine, enrichit et étend sa jurisprudence.
Dans l’affaire Cofidis, les juges de Strasbourg, comme il est de coutume, retrace le parcours judiciaire de l’affaire, mais note également que depuis lors, la loi française est venue renforcer la protection des sources journalistiques par la loi du 4 janvier 2010. Ils rappellent les principes désormais bien établis posés par la Cour dans leurs décisions précédentes, à savoir que :
- « La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique et les garanties à accorder à la presse revêtent une importance particulière » ;
- « La protection des sources journalistiques est l’une des pierres angulaires de la liberté de la presse. L’absence d’une telle protection pourrait dissuader les sources journalistiques d’aider la presse à informer le public sur des questions d’intérêt général. En conséquence, la presse pourrait être moins à même de jouer son rôle indispensable de « chien de garde », et son aptitude à fournir des informations précises et fiables pourrait s’en trouver amoindrie » ;
- « si elle ne doit pas franchir certaines limites, tenant notamment à la protection de la réputation et aux droits d’autrui ainsi qu’à la nécessité d’empêcher la divulgation d’informations confidentielles, il lui incombe néanmoins de communiquer, dans le respect de ses devoirs et de ses responsabilités, des informations et idées sur toutes les questions d’intérêt général »
- « l’importance du rôle des médias dans le domaine de la justice pénale est très largement reconnue » ;
Mais après, ce rappel, elle se penche sur l’affaire proprement dite et l’examine pour déterminer, au regard de l’article 10, si les « ingérences » apportées à leur liberté était « légitime » et « proportionnelle au but recherché ». Et là, les arguments du gouvernement français n’ont pas convaincu les magistrats européens :
- « La Cour observe d’emblée que le thème des articles publiés, le dopage dans le sport professionnel, en l’occurrence le cyclisme, et donc les problèmes de santé publique en découlant, concernait un débat qui était d’un intérêt public très important. Elle rappelle que l’article 10 § 2 de la Convention ne laisse guère de place pour des restrictions à la liberté d’expression dans le domaine du discours politique ou des questions d’intérêt général ».
- « Au moment où les perquisitions et les interceptions téléphoniques litigieuses eurent lieu, il est évident qu’elles avaient pour seul but de révéler la provenance des informations relatées par les requérants dans leurs articles (…) Ces informations tombaient ainsi, à n’en pas douter, dans le domaine de la protection des sources journalistiques. » ;
- « La Cour souligne que le droit des journalistes de taire leurs sources ne saurait être considéré comme un simple privilège qui leur serait accordé ou retiré en fonction de la licéité ou de l’illicéité des sources, mais un véritable attribut du droit à l’information, à traiter avec la plus grande circonspection. Cela vaut encore plus en l’espèce, où les requérants traitaient d’un problème de santé publique et ne furent finalement pas condamnés ».
Ce dernier point est nouveau et particulièrement important : la protection des sources est un attribut du droit à l’information, certes, à manier avec précaution, mais qui n’a rien à voir avec la nature de la source elle-même. C’est sans doute là la plus belle définition de la notion de source journalistique que l’on doit à la Cour de Strasbourg depuis qu’elle a commencé à se pencher sur la question. Enfin, les magistrats de la CEDH concluent que le gouvernement n’a pas apporté la preuve qu’il y avait en la matière un impératif prépondérant d’intérêt public justifiant les mesures prises, qui, de ce fait, étaient disproportionnées.
On retrouve là une constance de la CEDH : le principe de proportionnalité. De même que les journalistes ne bénéficient pas d’un droit absolu à la protection de leurs sources (il faut qu’ils en usent « avec la plus grande circonspection », uniquement dans les cas pouvant le justifier, comme sur un sujet délicat d’intérêt social impérieux), de façon symétrique, les autorités ne peuvent invoquer la nécessaire « ingérence » dans la liberté du journaliste que si des raisons supérieures valables le justifient. Ce n’était pas le cas en l’espèce, s’agissant d’une affaire dont l’un des magistrats instructeurs français avait reconnu lui-même qu’elle n’était pas prioritaire et la Cour ne pouvait faire autrement que d’en arriver à la conclusion que « que les mesures litigieuses ne représentaient pas des moyens raisonnablement proportionnés à la poursuite des buts légitimes visés compte tenu de l’intérêt de la société démocratique à assurer et à maintenir la liberté de la presse. Il y a donc eu violation de l’article 10 de la Convention. »
Olivier Da Lage
Arabie Saoudite : Pour la troisième fois, le roi Abdallah nomme un prince héritier
Normalement, les rois meurent avant les princes héritiers. C’est même à cela que servent ces derniers : à succéder aux rois. Mais l’ordre normal des choses semble s’être déréglé en Arabie Saoudite. Pour la deuxième fois en l’espace de huit mois, l’héritier du trône saoudien est mort avant le roi auquel ils devaient succéder. Pour la troisième fois, le roi Abdallah Ben Abdelaziz, âgé de près de 90 ans, va donc devoir se choisir un successeur. Selon les « saoudologues », le favori est son demi-frère le prince Salman, actuel ministre de la Défense et ancien gouverneur de Ryad qui n’est âgé, si l’on ose dire, « que » de 76 ans.
Tout comme le prince Sultan (mort en octobre à l’âge de 84 ans) et Nayef (mort à 79 ans), le prince Salman est un Soudayri, c’est-à-dire l’un des sept fils que le fondateur du royaume, Abdelaziz Ben Abderrahman Al Saoud (Ibn Saoud) a eus avec Hassa Bint Soudayri (à l’instar des rois Khaled et Fahd), dont la rivalité avec Abdallah (l’actuel roi) est proverbiale. Toutefois, à la différence de Nayef dont la réputation d’ultraconservateur réactionnaire était bien établie, Salman passe pour « moderniste » et est de longue date bien vu des Occidentaux, notamment des Américains. En Arabie, ce prince « libéral » patron de presse (il dirige le groupe qui édite Ach Charq Al Awsat et se fait appeler sadiq al sahafiyin (l’ami des journalistes). Sa réputation « libérale » est bien entendu à nuancer en fonction du contexte très particulier de l’Arabie Saoudite.
La succession en Arabie Saoudite commence à rappeler de façon frappante l’Union soviétique des années 80, après la mort de Brejnev, lorsque des vieillards de plus en plus impotents se succédaient à un rythme rapproché. L’Arabie Saoudite d’aujourd’hui, ava nt que d’être une théocratie, est devenue une gérontocratie. La question du saut de génération devrait se poser assez rapidement aux dirigeants du royaume, même si cette décision apparemment simple se complique du fait du nombre encore important de fils encore vivants d’Ibn Saoud qui avait eu de nombreuses épouses. Compte tenu de cet arbre généalogique à nul autre pareil, le plus jeune des fils du fondateur de m’Arabie Saoudite est plus jeune que le plus âgé de ses petits-fils !
Néanmoins, il faudra bien que la fratrie au pouvoir depuis 1953 laisse un jour la place à la génération suivante. La succession leur est ouverte depuis la Loi fondamentale adoptée en 1992 et confirmée par le texte sur la succession promulgué par le roi Abdallah en 2006. Ce texte institue un « Conseil d’allégeance » composé des 35 lignées de la Maison des Saoud et il a le pouvoir de rejeter le nom proposé par le roi comme héritier du trône. Une fois arrêté le principe d’un changement de génération, restera une autre difficulté : par quelle lignée commencer ? Les fils de Fayçal ? Ceux de Fahd ? D’Abdallah ? De Sultan ?
Les désaccords, et à coup sûr il y en aura, seront tranchés, vraisemblablement dans la discrétion, au sein de ce Conseil d’allégeance. Car s’il est une chose qui unit les dirigeants saoudiens, c’est la conscience que face aux périls internes et externes qui les entourent, ils ne peuvent se payer le luxe d’étaler leurs divisions sur la place publique.
Olivier Da Lage
Droits d’auteur des journalistes : généralisation du dispositif Hadopi
À compter du 12 juin 2012, toutes les entreprises de presse (à l’exception de l’audiovisuel) doivent avoir conclu un accord collectif garantissant la rémunération des droits d’auteur des journalistes qu’elles emploient. C’est le délai fixé par la loi du 12 juin 2009 (dite loi Hadopi) dont l’article 20 met en place un dispositif permettant aux publications de réutiliser les œuvres des journalistes qu’elles emploient contre rémunération. Ceux des journaux et magazines qui disposaient déjà d’un accord d’entreprise avaient trois ans pour se mettre en conformité. Nous y sommes donc.
Rappelons le principe : dans le cadre du titre de presse (attention : le titre, pas le groupe), l’éditeur peut utiliser les œuvres de ses journalistes sous toutes leurs déclinaisons (papier, web, smartphones, etc.) sans avoir à demander leur autorisation. Pendant une période de référence (dite aussi période d’actualité, ou cercle 1), cette utilisation a pour seule contrepartie le salaire (ou la pige). Au-delà de cette période (cercle 2), l’éditeur peut continuer à utiliser les œuvres journalistiques dans toutes les déclinaisons du titre, mais en échange d’une rémunération. Ce dispositif est mis en place par la conclusion d’un accord collectif qui précise notamment la période de référence, le montant de la rémunération et son mode de répartition. La loi prévoit aussi la possibilité (mais ce n’est en rien une obligation) d’un accord portant sur l’utilisation de ces œuvres dans le cadre d’une « famille cohérente de presse », c’est-à-dire celles des publications d’un même groupe qui présentent des similarités, en échange d’une rémunération spécifique. Enfin, la cession à des tiers (cercle 3) suppose un accord du journaliste formulé expressément.
La mise en œuvre de ce dispositif s’est faite très lentement, dans un premier temps. Essentiellement du fait de l’incompréhension de sa logique, tant de la part des directions que, souvent, de nos propres délégués. C’est pourquoi certains des projets d’accords « Hadopi » n’étaient rien d’autre qu’un habillage du précédent, reprenant la logique des anciens accords et donc le plus souvent illégaux au regard de la nouvelle loi. Mais assez rapidement, les directions ont fait appel à des cabinets d’avocats spécialisés, généralement compétents, proposant des projets conformes à la nouvelle loi, mais comprenant des dispositions très favorables aux éditeurs. Pour autant, les journalistes n’étaient pas désavantagés. Le SNJ avait en effet décidé de centraliser toute négociation sur les droits d’auteur de façon à harmoniser les dispositions dans le sens le plus favorable aux journalistes. Ce point est en effet essentiel car en cas de blocage, ou d’absence d’accord, une commission paritaire, présidée par un haut magistrat, a le pouvoir de proposer un arbitrage fondé sur les pratiques existantes du secteur.
Sans surprise, c’est la notion de « famille cohérente de presse » (FCP) qui a posé le plus de problèmes. Introduite dans la loi à la demande des éditeurs qui n’avaient pu obtenir le principe d’accords de groupe, la FCP a d’emblée été rejetée par le SNJ qui a fait savoir qu’il n’apposerait sa signature sur aucun accord la prévoyant et désavouerait les délégués qui en accepteraient le principe. Cette décision a été prise pour deux raisons : les risques pour l’emploi d’une mutualisation systématique entre titres d’un même groupe et pour « punir » les éditeurs qui ont fait adopter l’amendement Kert introduisant sans concertation aucune le contrat de travail multisupports.
Dans la quasi-totalité des cas, les négociateurs journalistes se sont conformés à cette discipline, certes, contraignante, mais qui leur a permis d’améliorer sensiblement les textes qui leur avaient été soumis. Car à l’arrivée, les directions sont obligées d’en passer par un accord collectif, au sens du Code du travail (et de la loi de 2008 sur la représentativité). C’est-à-dire que les délégués détiennent le plus souvent les clés pour bloquer un accord qui ne serait pas conforme aux exigences minimales des journalistes. La procédure suivie s’est avérée payante : envoi au siège du SNJ de la première ébauche de projet d’accord. Dans les jours qui suivent, les référents droits d’auteur du syndicat envoient leurs commentaires et suggestions aux délégués, et ainsi de suite jusqu’à ce que la mouture présentée soit signable. C’est ainsi que de spectaculaires améliorations ont ainsi pu être enregistrées dans presque toutes les situations.
Olivier Da Lage
Voir aussi :
Droit d’auteur des journalistes: le décret est enfin paru
Droit d’auteur des journalistes, ce qui s’est vraiment passé, réponse à Emmanuel Derieux
Première bougie pour Hadopi
Droits d’auteur des journalistes: l’échéance tombe
Droits d’auteur des journalistes sur Internet : une piste pour sortir de l’impasse
L’hégémonie saoudienne se heurte à la résistance des autres monarchies
Or donc, les souverains du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se sont séparés sans décider de mettre en place l’union annoncée à son de trompes depuis décembre dernier. Au lieu de cela, ils ont décidé de confier aux ministres des Affaires étrangères la mission de « poursuivre l’étude » du projet et de « soumettre leurs recommandations » lors d’un sommet extraordinaire. Ce report, ou plutôt cette non-décision, est à mettre en regard des déclarations des principaux dirigeants du Bahreïn dans les jours qui ont précédé : cette union est « la réponse aux changements et aux défis que nous rencontrons aux plans régional et international », affirmait peu auparavant le roi Hamad. Quand à son oncle Khalifa, Premier ministre de l’archipel depuis… 1971, il soutenait à la veille de l’ouverture du sommet que « l’option de l’union [était] une urgence ». À lire le communiqué final, il semble qu’il ait surtout été urgent d’attendre. Et même un certain temps, à en croire le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Saoud al-Fayçal qui, rendant compte des travaux, a indiqué que « cette question va prendre du temps… L’objectif est que tous les pays rejoignent [l’union], pas seulement deux ou trois ». On ne saurait mieux dire que le projet avancé par le Bahreïn et l’Arabie Saoudite, invoquant la menace iranienne pour justifier cette intégration sous la houlette de Ryad, n’a guère suscité l’enthousiasme de leurs partenaires.
Certains en déduiront qu’il ne s’est rien passé. Je suis de l’avis exactement opposé. L’absence de décision peut résulter soit d’une absence de volonté, soit de l’opposition frontale de deux volontés opposées, avec une force égale. Compte tenu des annonces faites depuis décembre à Ryad et relayées depuis plusieurs semaines à Manama, la volonté des dirigeants saoudiens et bahreïniens d’aller de l’avant vers une intégration poussée, de type fédéral, ne fait aucun doute. Il faut donc que cette volonté se soit heurtée à une opposition suffisamment forte pour qu’ils aient, du moins pour le moment, remisé leur projet.
On connaissait les réticences du sultan Qabous d’Oman, qui a toujours exprimé sa singularité depuis les origines du CCG. Mais à lui seul, il n’aurait probablement pas pu empêcher une majorité des membres de ce club très sélect de se prononcer pour l’intégration et il serait apparu isolé. Il ne l’a pas été. Ce sont au contraire les Saoudiens et les Bahreïniens qui apparaissent aujourd’hui minoritaires. Le Qatar, à l’évidence, ne semblait pas très désireux d’aller de l’avant : son actuelle coordination avec l’Arabie saoudite dans les dossiers libyen et syrien ne lui a pas fait oublier ses différends, notamment frontaliers, avec l’Arabie Saoudite. Mais il semble que ce soient les Émirats arabes unis qui aient fait capoter le projet par leur insistance à obtenir « des détails, et les détails des détails », pour reprendre l’expression employée par Saoud al-Fayçal lui-même. Par ailleurs, la société civile s’est invitée dans le débat des dirigeants. Le Forum du Golfe des sociétés civiles, une ONG regroupant des associations citoyennes de plusieurs États du Golfe, née dans la foulée de l’invasion du Koweït par l’Irak, avait fait savoir en termes diplomatiques par la voix de son secrétaire général Anouar al-Rachid qu’il estimait que « le report de l’annonce d’une telle mesure à ce moment précis serait approprié ». Grâce à la somme des réticences suscitées par le projet saoudo-bahreïnien, il a eu gain de cause.
Certes, le projet n’est que remisé, pas enterré. Mais à en juger par d’autres exemples passés, il n’est pas bien parti. La monnaie unique, projet annoncé dès la création du CCG en 1981 et qui devait finalement être mis en œuvre en 2010, est loin d’être sur le point de voir le jour ; « l’armée de 100 000 hommes » destinée à remplacer l’embryon d’armée commune du CCG « Bouclier de la Péninsule », soutenue par le sultan Qabous après l’invasion du Koweït, a été proprement torpillée par l’Arabie Saoudite ; la déclaration de Damas, qui devait associer l’Égypte et la Syrie à la défense des monarchies pétrolières, a connu semblable sort, et ainsi de suite.
Car une chose est pour Ryad d’affirmer son hégémonie sur la Péninsule – même disputée, elle est bien réelle –, une autre est d’entériner des abandons de souveraineté par des États théoriquement égaux entre eux, même si chacun sait que l’un d’entre eux (l’Arabie Saoudite) est beaucoup plus égal que les autres !
Olivier Da Lage
La commission arbitrale gravée dans le marbre par le Conseil constitutionnel
Pour les fédérations d’éditeurs, c’est la consternation. Pour les journalistes c’est un soulagement. Le Conseil constitutionnel vient en effet de déclarer la commission arbitrale des journalistes conforme à la constitution.
La commission arbitrale est une juridiction exorbitante du droit commun qui est obligatoirement saisie et seule compétente pour fixer les indemnités de licenciement des journalistes ayant plus de quinze ans d’ancienneté. Elle doit également être saisie lorsqu’il y a faute grave ou faute lourde. Cette commission, paritaire, est composée à égalité d’arbitres désignés par les organisations syndicales de journalistes et par les organisations professionnelles d’éditeurs. Elle est présidée par un haut fonctionnaire ou un magistrat choisi d’un commun accord.
Ce qui insupporte nombre d’éditeurs est que, d’une part, cette commission a pour habitude d’attribuer des indemnités de licenciement sensiblement supérieures à celles qui seraient allouées par un conseil des prud’hommes, et d’autre part, que ces décisions sont exécutoires immédiatement et ne sont pas susceptibles d’appel. C’est pourquoi, depuis une vingtaine d’années, les fédérations patronales de la presse ont entamé un lobbying insistant auprès des pouvoirs publics et des parlementaires afin de supprimer purement et simplement la commission arbitrale.
Le problème est que cette institution est la clé de voûte du statut professionnel des journalistes institué par la loi du 29 mars 1935 qui comprend notamment la fameuse clause de conscience. Or les indemnités élevées que peuvent toucher des journalistes avec beaucoup d’ancienneté lorsqu’ils sont licenciés, ou lorsqu’ils font jouer la clause de conscience, sont justifiées par la nécessité de disposer de moyens suffisants pour retrouver un emploi conforme à leurs principes professionnels puisque c’est justement là le fondement de la clause de conscience. Si celle-ci est rarement mise en œuvre, il n’en est pas de même de la clause de cession qui obéit aux mêmes règles, mais qui trouve à s’appliquer lorsqu’un journal change de propriétaire. Et la multiplication des concentrations des cessions et des plans sociaux fait que le recours à la commission arbitrale s’est de fait multiplié au cours des dernières années.
La contre-offensive des syndicats de journalistes et la prudence des pouvoirs politiques dès lors qu’il s’agit de la presse avaient jusqu’à présent empêché les éditeurs de parvenir à leurs fins. Mais la révision constitutionnelle de 2008, en introduisant la QPC (question prioritaire de constitutionnalité), leur a présenté une nouvelle opportunité. C’est ainsi que deux publications, L’Yonne Républicaine et Marie-Claire, ont saisi le Conseil constitutionnel afin qu’il déclare que la commission arbitrale des journalistes était contraire aux principes constitutionnels en introduisant une rupture d’égalité entre les journalistes et ceux qui ne sont pas, entre les journalistes ayant plus quinze ans d’ancienneté et les autres, et enfin en privant les éditeurs d’un recours juridictionnel contre les décisions de la commission arbitrale puisque celles-ci ne peuvent être frappées d’appel.
L’audience qui s’est tenue devant les neuf Sages de la rue Montpensier le 26 avril dernier représentait donc un enjeu capital tant pour les éditeurs que pour les journalistes. Si les articles du Code du travail instituant la commission arbitrale étaient déclarés contraires à la constitution, c’est le cœur même du statut du journaliste qui aurait d’un coup disparu. En revanche, que le Conseil constitutionnel valide le statut de 1935 et ce n’est pas un simple retour au statu quo ante qui prévaudrait. En effet, le simple fait pour le Conseil d’affirmer la constitutionnalité de la commission arbitrale et son caractère obligatoire se transforme en arme redoutable entre les mains des journalistes licenciés ou en clause de cession confrontés à leurs employeurs qui, de plus en plus souvent, tentent de leur faire signer des clauses de renonciation à la commission arbitrale. Le plus beau, dans cette décision, est justement que le Conseil constitutionnel rappelle le caractère obligatoire de la saisine de la commission arbitrale dans les cas prévus par la loi !
L’initiative de cette QPC revenait aux éditeurs, mais pour eux comme pour les syndicats de journalistes, c’était quitte ou double. Les éditeurs qui ont tout misé sur cette QPC en attendaient beaucoup d’économies. Au final ils auront beaucoup perdu.
Olivier Da Lage
L’Arabie tente de renforcer son emprise sur les monarchies du Golfe
Au cours du sommet de Ryad, les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe devraient se prononcer sur un projet d’« union » entre les six membres. Il est aussi question d’une « fédération » entre l’Arabie Saoudite et Bahreïn. Deux projets qui ne suscitent pas nécessairement l’enthousiasme.
Ce lundi 14 mai s’ouvre à Ryad un sommet du CCG plus important que les autres. En fait, c’est probablement le plus important depuis le sommet fondateur qui s’est tenu à Abou Dhabi en mai 1981. La décision de créer une organisation commune aux monarchies du Golfe avait été prise en février 1981 lors d’une réunion informelle à Ryad, quatre mois seulement après le déclenchement de la guerre irako-irakienne : Le Conseil de coopération du Golfe a eu pour marraine la Révolution islamique iranienne et pour parrain le conflit Irak-Iran.
Pour paraphraser le général de Gaulle parlant du putsch d’Alger, le CCG avait une apparence : la création d’un marché commun sur le modèle de l’Europe. Il avait une réalité : la coopération en matière de sécurité. Ce qui intéressait véritablement les six monarques de la Péninsule arabique, c’était de créer un syndicat de dynastie pour préserver le pouvoir des familles régnantes de toutes les menaces, internes et externes et elles ne manquaient pas. Cela dit, le CCG, en trois décennies, a aussi réussi à faire progresser l’intégration économique entre ses membres. En tout cas, son fonctionnement, à l’instar de la Communauté européenne, reposait sur une forme confédérale entre partenaires prétendument égaux, bien qu’en réalité, il soit depuis le premier jour l’instrument le plus officiel de l’hégémonie saoudienne sur les autres monarchies du Golfe, malgré les nombreuses crises qui ont émaillé la vie du CCG depuis sa création.
Dans la foulée de l’intervention américaine en Irak en 2003, les petites monarchies avaient profité de l’appui américain pour affirmer leur indépendance vis-à-vis d’une Arabie Saoudite affaiblie. Mais depuis, les choses sont revenues à la normale, si l’on ose dire : l’Arabie est incontestablement la puissance dominante du club, et cette domination n’est pas remise en cause. En fait, le « printemps arabe » et la réaction des monarchies à celui-ci n’a fait que la consacrer. En Libye et en Syrie, le Qatar et l’Arabie, ayant mis entre parenthèses leur rivalité, marchent la main dans la main pour renverser Kadhafi hier et demain Assad. Au Yémen, le CCG, Qatar et Arabie en tête, ont été à la pointe des initiatives ayant permis le quasi-départ du pouvoir du président Ali Abdallah Saleh. Enfin et surtout, la force « Bouclier de la Péninsule » du CCG qui est intervenue le 14 mars 2011 à Bahreïn était avant tout saoudienne, même si elle comptait un petit contingent des Émirats arabes unis.
Le prisme iranien
C’est dans ce contexte qu’en décembre dernier, le roi Abdallah d’Arabie, lors du sommet annuel du CCG, a suggéré que ce dernier passe d’une « phase de coopération » à une « phase d’union ». Les diplomates du Golfe ont tenté d’expliquer que cette évolution ne faisait que reproduire celle du Marché commun, devenu Communauté européenne, puis Union européenne. Dans ce cadre, il faudrait sans doute parler de « coopération renforcée » entre l’Arabie Saoudite et Bahreïn car depuis plusieurs mois, on laisse entendre que les deux pays vont former une « union », une « fédération », voire « fusionner » et que l’annonce doit intervenir en mai. A l’approche du sommet de Ryad, des responsables bahreïniens et saoudiens ont confirmé que le sujet était d’actualité, mais sans préciser davantage la forme que prendrait cette union.
Au-delà du signal fort que représenterait cette annonce, on ne voit pas très bien en quoi elle se concrétisera. Il ne fait aucun doute que la dynastie bahreïnienne des al-Khalifa peut compter sur le plein et entier soutien du régime de Ryad. C’est ainsi depuis l’indépendance de Bahreïn en 1971, un accord de sécurité signé en 1981 à l’initiative du prince Nayef l’a confirmé, la construction du pont reliant l’archipel au royaume voisin l’a matérialisé, qui pouvait en douter ? C’est à travers le prisme iranien qui colore désormais toute la politique saoudienne qu’il faut chercher la réponse. Les chiites qui contestent à Bahreïn la domination des al-Khalifa, et dans la province orientale celle des al-Saoud ne sont pas seulement des opposants : ce sont des agents de la République islamique d’Iran, une cinquième colonne, des traîtres potentiels. Dans cette optique, une fédération saoudo-bahreïnie serait un puissant message adressé à Téhéran et à ses partisans au sein de la nouvelle union.
L’internalisation du problème chiite bahreïnien par l’Arabie
Mais sur un plan pratique, les avantages que pourraient en retirer les dirigeants, tant saoudiens que bahreïniens, sont beaucoup moins évidents. Même si la communauté sunnite de Bahreïn, qui s’est, elle aussi radicalisée au fil de l’année passée, est rassurée par le soutien sans faille de Ryad à la monarchie de l’archipel, cela ne signifie pas pour autant qu’elle ait envie d’être absorbée par l’Arabie Saoudite : l’identité bahreïnienne est réelle, que l’on soit sunnite ou chiite. Quant à ces derniers, il y a fort à parier qu’ils se radicaliseraient davantage en passant d’une situation dans laquelle ils se voient comme des citoyens de seconde zone dans leur pays à une situation dans laquelle ils seraient assimilés aux chiites saoudiens, dépourvus de droits, dans un pays annexé par le grand voisin. Côté saoudien, les perspectives ne sont pas beaucoup plus riantes. Pour les dirigeants, cela reviendrait à internaliser le problème des chiites bahreïniens au lieu de le faire sous-traiter par une dynastie complaisante qui dépend du soutien de Ryad pour sa survie. De plus, la communauté chiite saoudienne, déjà apparentée pour l’essentiel par des liens familiaux et tribaux à celle de Bahreïn, serait renforcée par l’apport de cette dernière. On voit mal le bénéfice qu’en retirerait la Maison des Saoud.
A cela s’ajoutera une attention accrue de la communauté internationale et l’activisme renforcée des ONG de défense des Droits de l’Homme, qui ne lâchent pas les autorités de Bahreïn depuis un an. Il n’est pas sûr que l’intensification de leur campagne de sensibilisation, qui rencontre quelque écho en Occident, soit véritablement le but recherché.
Le plus probable est donc que le sommet de Ryad se soldera par des effets d’annonce qui n’auront pas de traduction concrète réellement significative. D’autant que les autres partenaires (Koweït, Qatar, Émirats et Oman) ne sont pas franchement enthousiastes à l’égard de ce projet d’union qui ne peut que renforcer l’hégémonie saoudienne sur ses petits voisins.
Reste, malgré tout, la possibilité que les dirigeants saoudiens et bahreïnis, remontés jusqu’à l’incandescence contre Téhéran, soient réellement déterminés à mettre en œuvre cette union (fédération ou fusion) en dépit des risques évoqués plus haut. Auquel cas, il faut s’attendre à une aggravation durable de la situation dans la Péninsule arabique. Car les aspirations à plus de démocratie et à moins de discrimination feront sans aucun doute place à des objectifs beaucoup plus radicaux et à des moyens moins pacifiques.
Olivier Da Lage

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