Le Blog d'Olivier Da Lage

« Game of Thrones » à Riyad

Posted in Divers by odalage on 15 avril 2014

Par Olivier Da Lage

Cet article est initialement paru le 15 avril 2014 sur le site d’Orient XXI

Pour la première fois de l’histoire de l’Arabie saoudite, le roi a décidé de façon formelle qui sera l’héritier de son successeur. En nommant vice-prince héritier le plus jeune des fils vivants du fondateur du royaume, il accélère le passage du pouvoir à la deuxième génération des enfants d’Abdelaziz. Indépendamment des luttes pour le pouvoir qui devraient s’exacerber entre les petits-fils, cette transition prochaine ne rajeunira pas l’âge des monarques saoudiens.

La publication jeudi 27 mars 2014 d’un décret royal nommant le prince Mouqrin Ben Abdelaziz — le plus jeune des fils encore vivants du fondateur du royaume Abdelaziz Ibn Saoud — à la fonction de vice-prince héritier a surpris à plus d’un titre. Non par le choix de son titulaire mais par la nature inédite de cette fonction. Début février, Mouqrin avait en effet déjà été nommé second vice-premier ministre. Le roi gardant pour lui le titre de premier ministre et le prince héritier étant traditionnellement premier vice-premier ministre, le second vice-premier ministre est, tout aussi traditionnellement et de façon présomptive, le futur prince héritier. Il paraissait alors déjà explicite aux yeux de tous que Mouqrin serait prince héritier à la suite de Salman lorsque ce dernier succéderait à Abdallah. Que cela n’ait pas été assez clair, ou au contraire que cela l’était tellement que de nombreux princes d’importance s’étaient mis à intriguer pour saper l’avenir de Mouqrin, toujours est-il qu’Abdallah a jugé nécessaire de verrouiller cet ordre de succession en créant un « vice-prince héritier », une première dans l’histoire du royaume.

Un lignage impardonnable pour certains

La conséquence de l’irrévocabilité du décret est que Salman se voit privé à l’avance du choix de son propre héritier, tant il paraît impossible, lorsqu’il accédera au trône, qu’il puisse le remettre en cause. Quelques jours avant sa publication, Abdallah a en effet fait valider son choix par le Conseil d’allégeance, conseil de famille qu’il a créé en 2006 pour trancher les questions de succession alors que les intrigues de palais se développaient sur la question. Au passage, on note que cette ratification a obtenu les suffrages de plus des trois quarts de ses membres. Ce qui, autrement présenté, signifie qu’une forte minorité de ses membres s’y est ouvertement opposée. Cette opposition ne tient pas aux compétences du plus jeune des fils d’Abdelaziz, né en 1945. Ancien pilote de F-15 formé au Royaume Uni, ancien chef des services de renseignements (de 2005 à 2012 ), il a été gouverneur des provinces de Hail et de Médine. Bref, il a toutes les compétences communément requises pour un futur souverain d’Arabie saoudite. Cependant, ce que ne lui pardonneraient pas nombre de ses demi-frères et leurs héritiers, c’est son lignage : la mère de Mouqrin, Baraka — une Yéménite, aurait été une esclave ou une concubine et non l’une des véritables épouses légitimes d’Abdelaziz.

Abdication imminente du roi Abdallah ?

L’autre surprise tient à la date choisie pour publier ce décret : la veille de l’arrivée en visite officielle du président américain Barack Obama. Certains ont cru y lire un geste de défiance à l’endroit des États-Unis, leur signifiant que l’on ne tenait pas compte de leur avis dans la succession. C’est un double contresens : d’une part, les Américains savent très bien qu’en ce qui concerne les affaires internes à la famille royale leur influence est nulle et que tout avis exprimé, même en privé, serait contre-productif. De plus, dans le passé, Washington a eu du mal à gérer sa relation avec le roi Fahd, réputé pro-américain, tandis que les choses ont été beaucoup plus carrées avec son successeur Abdallah, pourtant régulièrement présenté depuis les années 1970 comme anti-américain par la presse d’outre-Atlantique. Bien au contraire, c’était pour le roi une façon de présenter directement aux dirigeants américains celui à qui ils auraient affaire dans les années à venir.

Il est également intéressant de noter qu’avant même la publication du décret, les réseaux sociaux, dont la jeunesse saoudienne est fort friande – c’est le pays du monde où le pourcentage d’usages de Twitter est le plus élevé, il est proche des 50 % –, bruissaient de la nouvelle de la nomination de Mouqrin au poste de prince héritier et de l’abdication imminente du roi Abdallah. D’où la rumeur insistante selon laquelle le scénario le plus vraisemblable serait la convocation par le Conseil d’allégeance d’un comité de médecins qui déclarerait inapte à gouverner le prince Salman, l’actuel prince héritier, laissant ainsi le champ libre à Mouqrin. De fait, la délégation américaine a pu constater que le roi Abdallah, âgé de plus de 90 ans (il serait né en 1923) portait en permanence une aide respiratoire et, toujours de source américaine, un cancer ne lui laisserait que quelques mois à vivre. Salman, âgé de 78 ans, passe quant à lui pour avoir une santé fragile. On a parlé à son propos de leucémie et d’Alzheimer. Son règne, s’il advenait, aurait toutes les chances d’être bref. S’il meurt avant d’accéder au trône, ce serait, après Sultan et Nayef, le troisième prince héritier que le roi Abdallah enterrerait de son vivant, comme par hasard trois membres de la puissante branche Soudayri de la famille royale. C’est sans doute pour faire mentir ce scénario qu’au début de l’année le prince Salman a enchaîné les voyages, avec une tournée asiatique l’emmenant tour à tour au Pakistan, en Inde, en Chine, au Japon et aux Maldives, avant de représenter le roi au Koweït pour un sommet de la Ligue arabe.

Luttes d’influence à l’horizon

Il ne s’agit pas ici de s’engager dans des spéculations sur les luttes d’influences et les successeurs probables du roi. Il ne fait guère de doute (le vote au sein du Conseil d’allégeance l’atteste, ainsi que l’inhabituelle transparence qui a permis d’en prendre connaissance) que ces luttes d’influence font et feront rage pour savoir qui viendra après lui. Après Mouqrin, lorsque arrivera le temps de passer à la génération suivante, le roi Abdallah espèrerait que soit placé son fils Mitab, chef de la Garde nationale. Mais Mohammed Ben Nayef, petit-fils de la branche Soudayri et ministre de l’intérieur est aussi considéré comme un prétendant sérieux. Néammoins, dans ce domaine, les favoris tombent fréquemment en disgrâce et, s’agissant de Mitab, les fils de rois perdent en faveur lorsque leur père n’est plus de ce monde. Le choix de Mouqrin par Abdallah fait-il partie d’une stratégie anticipatrice qui favoriserait Mitab ? En réalité, ces supputations s’apparentent à ce que fut la « kremlinologie » : les observateurs en sont réduits à pronostiquer à partir d’indices apparents très ténus, tandis que ceux qui savent vraiment sont à la fois fort peu nombreux et restent mutiques.

Des octogénaires aux affaires

Quoi qu’il en soit, Mouqrin étant le plus jeune des fils d’Abdelaziz, son successeur sera pour la première fois un petit-fils du fondateur du royaume. Toutes les interrogations subsistent quant à la lignée qui reprendra le flambeau et le Conseil d’allégeance a justement été créé pour arbitrer les conflits. Cependant, il ne faudrait pas s’imaginer que le changement de génération va rajeunir la monarchie dans ce pays dont l’écrasante majorité a moins de trente ans. C’est même tout le contraire. Depuis la mort d’Ibn Saoud en 1953, les rois qui se sont succédé appartenaient tous à la génération de ses fils. Plus de soixante ans après, on n’a toujours pas épuisé la seconde génération qui s’éteindra avec le règne de Mouqrin. Or, ce dernier est plus jeune que le plus âgé de ses neveux ! Et les petits-fils d’Abdelaziz sont par définition beaucoup plus nombreux que la génération précédente. Par conséquent, à moins que la famille Al-Saoud ne change en profondeur le mécanisme de succession – et rien ne l’indique – l’Arabie saoudite se prépare à être dirigée pour encore de très nombreuses années au mieux par des septuagénaires, si ce n’est par des octogénaires voire des nonagénaires.

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Les monarchies du Golfe se déchirent en public

Posted in Divers by odalage on 21 mars 2014

Par Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur associé à l’institut MEDEA.

Cet article est initialement paru le 17 mars 2014 sur le site de l’institut MEDEA

Le rappel le 5 mars dernier par l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn de leurs ambassadeurs en poste à Doha ferait presque oublier qu’il y a à peine plus de trois mois, l’Arabie saoudite avait en vain tenté de faire adopter par ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (CCG) un projet d’Union du Golfe. Chaudement soutenu par le Bahreïn et plus mollement par les Émirats arabes unis, ce projet était en revanche combattu par le Koweït et davantage encore par le sultanat d’Oman. Le ministre des Affaires étrangères d’Oman avait même publiquement déclaré que dans le cas où ce projet serait mis en œuvre, le sultanat se retirerait du CCG dont il est depuis 1981 membre fondateur. Quant au Qatar, il n’a pas eu besoin de s’opposer publiquement au projet, Oman s’en étant chargé, mais sa position ne faisait guère de doute.

En décembre, Ryad proclamait vouloir une union renforcée du Golfe, approfondissant (sous sa domination) un CCG ayant passé le cap de la trentaine et voici qu’en mars, le royaume prend l’initiative d’afficher sa rupture avec le Qatar, entraînant à sa suite deux autres membres de ceclub très fermé des monarchies de la Péninsule arabique. Trois contre trois, ou trois contre un plus deux,, quelle que soit la lecture que l’on donne de cette querelle, le fait est que le CCG est profondément divisé. En soi, ce n’est pas une nouveauté. Il y a eu dans le passé plusieurs crises, dont certaines très sérieuses, notamment celle qui a près de deux décennies durant, opposé le Qatar au Bahreïn sur la souveraineté des îles Hawar. L’affaire s’est finalement résolue à l’amiable après un jugement rendu en 2001 par la Cour internationale de justice de la Haye (CIJ). Mais quelques années auparavant, ce différent territorial entre le Bahreïn et Qatar avait failli provoquer l’implosion du CCG. A l’époque, l’Arabie Saoudite avait refusé de prendre parti entre ses deux petits voisins.

La nouveauté de cette crise n’est donc pas qu’elle puisse avoir lieu. Les précédents l’attestent. C’est sa médiatisation. Dans le passé, seul le Qatar a joué la publicité de ses différends avec l’Arabie saoudite (et quelques autres. Lors de la très grave crise frontalière qui l’a opposé à l’Arabie saoudite autour du poste frontière de Khafous en 2012, dans lequel plusieurs garde-frontière ont perdu la vie, l’Arabie saoudite était ulcérée de la façon dont le Qatar l’avait rendue publique. Mais cette fois-ci, c’est Ryad qui, de bout en bout, a joué la dramatisation d’une crise dont le déclenchement a été entièrement décidé par les dirigeants saoudiens. Par contraste, la réponse du Qatar a été étonnamment mesurée, comparé à ses habitudes de l’époque du règne de l’ancien émir cheikh Hamad qui était coutumier des « montées aux extrêmes ». Il est vrai que, du point de vue des trois pays du CCG qui ont retiré leurs ambassadeurs, la faute en revient entièrement à l’émir Tamim qui n’aurait pas respecté des engagements pris en novembre à l’issue d’une médiation koweïtienne, à savoir restreindre l’influence des Frères musulmans basés au Qatar et le soutien à ces derniers de la télévision satellitaire qatarienne Aljazeera.

Dans la foulée du rappel des ambassadeurs, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont interdit à leurs ressortissants de collaborer aux médias du Qatar et diverses déclarations en provenance de Ryad préparent les esprits aux sanctions à venir : fermeture de la frontière terrestre (isolant de fait le Qatar de son arrière-pays), fermeture de l’espace aérien aux aéronefs en provenance ou à destination de l’émirat, boycottage commercial, etc.

A lire et entendre les responsables et leaders d’opinion saoudiens ou émiriens, ce n’est qu’un début et le Qatar doit s’attendre à bien d’autres mesures jusqu’à ce qu’il vienne à résipiscence et que cheikh Tamim vienne a Canossa, renonçant à tout ce qui a fait la force de la diplomatie du Qatar depuis les débuts du règne de son père Hamad en 1995 qui s’est avant tout définie en opposition au royaume saoudien. Autant dire que le ressentiment accumulé vient de loin.

Pour autant, on est frappé par le côté épidermique de la rédaction de l’Arabie saoudite et de ses alliés et on a peine à discerner la stratégie qui soutient cette batterie de mesures contre le Qatar. A supposer en effet que l’émirat ne cède pas à la pression, ce qui n’est pas une simple hypothèse, de quelle alternative dispose Ryad à des sanctions qui se seraient avérées inefficaces ? L’Arabie saoudite peut-elle durablement prendre le risque d’être vue comme la principale responsable de la division du Conseil de coopération du Golfe, division dont le principal bénéficiaire serait à l’évidence son adversaire principal, à savoir l’Iran ?

Plus vraisemblablement, la crise actuelle connaîtra l’issue de la plupart de celles qui ont traversé le monde arabe depuis des décennies. Au bout d’un certain temps, probablement quelques mois, une baisse significative du niveau des invectives échangées, suivie ou accompagnée d’une normalisation diplomatique et d’une réconciliation plus ou moins spectaculaire, et aussi peu sincère que toutes celles qui l’ont précédées, mais indispensable, car dans le long terme, les monarchies du Golfe n’ont d’autre choix que de serrer les coudes, quels que soient leurs désaccords et les inimitiés entre leurs dirigeants. La pérennité de leurs régimes, qui est la seule chose qui compte véritablement à leurs yeux, est à ce prix.

L’Arabie saoudite, alliée objective du Qatar ?

Posted in Divers by odalage on 20 mars 2014

Cet article est initialement paru dans Orient XXI  le 17 mars 2014

Par Olivier Da Lage

La décision de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de Bahreïn de retirer leurs ambassadeurs au Qatar a éclaté comme un coup de tonnerre et mis en évidence les contradictions au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Pourtant, l’offensive de Riyad contre le petit émirat, contre sa télévision Al-Jazira et contre les Frères musulmans risque au final de se retourner contre le royaume.

L’Arabie saoudite serait-elle en définitive la meilleure alliée du Qatar, son « alliée objective » ? La question n’est qu’un paradoxe apparent. L’ancien émir Hamad était passé maître dans la gestion des contradictions au bénéfice de l’émirat et de la dissuasion du faible (le Qatar) au fort (l’Arabie). Cette politique lui a permis d’engranger de nombreux succès diplomatiques, du moins jusqu’à l’été 2013, lorsque ses protégés en Égypte et en Tunisie ont été contraints de céder le pouvoir.

Anticipant certainement les difficultés à venir, le cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani s’est à temps volontairement retiré du pouvoir le 25 juin 2013 pour le transmettre à son fils Tamim, contrairement à l’usage parmi les potentats de la région qui ne se retirent généralement des affaires qu’à leur mort, ou par la grâce d’un coup d’État. Qui plus est, Al-Thani père s’est bien gardé depuis lors d’apparaître publiquement. Ce faisant, il ambitionnait sans aucun doute de protéger les premiers pas au pouvoir de son successeur afin de préserver l’héritage et de pérenniser sa politique mise en œuvre depuis 1995, lorsqu’il avait lui-même pris le pouvoir en déposant son père, Cheikh Khalifa, en voyage à l’étranger.

Dans un pays dans lequel la plupart des souverains ont été renversés par leur successeur à l’occasion d’un coup d’État familial, Cheikh Hamad, en choisissant de se retirer de son vivant, a certainement réduit le risque que la même mésaventure survienne à Tamim. Il a mis à l’écart celui qui pouvait apparaître comme le principal rival, Hamad ben Jassim, cousin de l’émir Hamad, ministre des affaires étrangères et premier ministre, inspirateur, architecte et exécuteur des initiatives les plus hardies du règne précédent. Les relations entre lui et Tamim étant notoirement marquées par la défiance, le nouvel émir a immédiatement privé Hamad ben Jassim de toutes ses fonctions étatiques et l’intéressé est aussitôt parti à l’étranger poursuivre ses florissantes affaires privées. Nul doute que les choses eussent été autrement difficiles pour Tamim si son accession au pouvoir s’était produite après la mort de son père.

Nouvelle ère

C’est dans ces conditions que Tamim, du seul fait du départ de son père, a pu remettre les compteurs à zéro dans les relations jusque là exécrables avec le puissant voisin saoudien à qui il a réservé son premier voyage en tant qu’émir. Bien accueilli par toutes les monarchies voisines qui accumulaient les griefs contre la politique et les façons de faire de son prédécesseur, Tamim a d’emblée imprimé un style très différent, beaucoup moins flamboyant que celui de son père. Un Qatar plus modeste, recentré sur ses affaires intérieures, voilà qui faisait les affaires de pratiquement tout le monde, à commencer par ses voisins de la Péninsule arabique. Les débuts sont rudes : à peine Tamim était-il au pouvoir que le président égyptien Mohamed Morsi, soutenu politiquement et financièrement à bout de bras par le Qatar, était renversé par un coup d’État militaire, initialement soutenu par de larges secteurs de la population égyptienne. Protestant de sa bonne foi, le Qatar prétend contre toute évidence n’avoir pas soutenu les Frères musulmans mais le peuple égyptien et pour prix de sa contrition, s’engage à livrer jusqu’au bout le gaz promis à l’Égypte du temps où elle était dirigée par Morsi. À peu près au même moment, en Tunisie, l’autre protégé de Cheikh Hamad, le mouvement Ennahda — qui s’inscrit également dans la mouvance des Frères musulmans — est contraint de céder la place à un gouvernement de technocrates. Là encore, le Qatar digère en silence ce revers de fortune.

De fait, depuis l’été 2013, l’émirat faisait beaucoup moins parler de lui et nombre de « qatarologues » en étaient venus à se demander si le Qatar de Cheikh Tamim n’était pas rentré dans le rang. À tort. Car aucun revirement ne s’esquissait, la diplomatie de Doha s’était simplement faite plus discrète. En Syrie, le soutien aux djihadistes était toujours de mise et sur Al-Jazira, les prêches de Cheikh Qaradawi, prédicateur d’origine égyptienne et Frère musulman, continuaient d’enflammer le monde arabe à commencer par l’Égypte du général Abdel Fattah El-Sissi, le nouveau « meilleur ami » de l’Arabie saoudite. Alors même que des journalistes d’Al-Jazira emprisonnés au Caire étaient traduits en justice sous l’accusation de terrorisme, le gouvernement du Qatar refusait d’abjurer sa politique passée et présente de soutien aux Frères.

C’en était trop pour l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Ces derniers étaient en effet engagés depuis plus de deux ans dans une impitoyable chasse aux Frères musulmans accusés de comploter contre les régimes de Dubaï et d’Abou Dhabi afin d’imposer une république islamique. Pour faire bonne mesure, le gouvernement de Bahreïn, qui a pourtant su recourir aux Frères musulmans dans son combat contre l’opposition chiite, s’est joint aux deux premiers, tous trois rappelant le 5 mars leurs ambassadeurs de Doha pour punir le Qatar de n’avoir pas respecté un accord, jusque-là tenu secret, conclu en novembre dernier à l’issue d’une médiation koweïtienne. Dans cet accord, qu’ils reprochent au Qatar de n’avoir pas respecté, Tamim se serait engagé à ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures des pays voisins et à ne pas soutenir un « mouvement dont le but est de menacer la sécurité et la stabilité des États membres ». Traduit librement, ses voisins attendaient du Qatar qu’il musèle Cheikh Qaradawi, qu’Al-Jazira cesse de soutenir les Frères musulmans en Égypte et que ceux d’entre eux qui avaient trouvé refuge au Qatar soient au mieux expulsés, au pire réduits au silence. C’était beaucoup demander au Qatar dont le soutien aux Frères remonte aux années 1960 et à la répression des Frères par le président Gamal Abdel Nasser. Quant à Al-Jazira, s’il est indiscutable que son appui sans réserve à la mouvance frériste depuis 2011 lui a fait perdre beaucoup en audience et en crédibilité, elle s’est tellement identifiée au Qatar, placé sur la carte du monde par Cheikh Hamad au prix d’innombrables crises diplomatiques provoquées par ses émissions, qu’il était vain d’attendre des autorités de Doha qu’elles désavouent la télévision qui a fait la notoriété de l’émirat.

Vers une grave crise diplomatique ?

Pour faire bonne mesure, les ministères de l’information des Émirats arabes unis et d’Arabie Saoudite ont mis en demeure leurs ressortissants collaborant aux médias qatariens, y compris la chaîne sportive Beinsport, de mettre immédiatement fin à leur collaboration. Puis, des informations venues d’Arabie saoudite ont évoqué divers boycottages, la fermeture de la frontière terrestre avec le Qatar et d’autres mesures, aussi humiliantes qu’hostiles à l’encontre de leur petit voisin. À vouloir trop bien faire, on parvient souvent au résultat inverse de celui recherché et même un dirigeant au tempérament aussi modéré que Cheikh Tamim ne peut accepter de se faire rabrouer comme un écolier turbulent. Comme c’était prévisible, le Qatar s’est cabré et a fait savoir qu’il ne changerait pas de politique.

Si le rapport des forces semble lui être défavorable, l’émirat a toutes les raisons de penser que sa posture n’est pas si inconfortable. Tout d’abord, le Qatar n’est pas complètement isolé au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Si trois des six membres ont rappelé leurs ambassadeurs, il est tout aussi intéressant de noter que les deux autres ne l’ont pas fait : ni le sultanat d’Oman, qui répugne à tout geste spectaculaire et coercitif envers un autre membre du club des monarchies de la Péninsule, ni le Koweït qui s’est engagé dans une mission de médiation entre le Qatar et les autres pays du CCG. En fait, si l’on considère que, en décembre 2013, l’Arabie saoudite et Bahreïn ont dû in extremis renoncer à leur projet d’Union du Golfe devant la résistance ouverte d’Oman et du Koweït et tacite du Qatar, l’échec de la stratégie saoudienne est patent.

Du reste, de quelle stratégie parle-t-on ? Après le retrait des ambassadeurs, quelles sont les mesures que Riyad pourrait prendre à l’encontre du Qatar ? Le blocus et le boycottage annoncés ne sont certes pas une bonne nouvelle pour Doha, mais les moyens de le contourner existent. Un blocus maritime est impensable, à la fois parce qu’il s’agirait d’un acte de guerre et que les tensions internes au CCG n’ont tout de même pas atteint ce degré, et parce que le Qatar héberge sur son sol la plus importante des bases américaines à l’extérieur du territoire des États-Unis. Par ailleurs, la conséquence mécanique de l’hostilité saoudienne sera immanquablement un rapprochement du Qatar avec l’Iran. Un premier pas a-t-il été franchi avec la première réunion à Téhéran le 15 mars du comité politique conjoint des deux pays ?

Et si toutes ces sanctions ne sont pas prises, il ne reste comme option que la rupture des relations diplomatiques, hypothèse fort peu vraisemblable. À défaut, il ne reste donc à Cheikh Tamim qu’à patienter et à parier sur le nombre de mois qu’il faudra aux ambassadeurs saoudien, émirien et bahreïnien pour retrouver le chemin de Doha, lui-même ayant pris soin de ne pas retirer les ambassadeurs qatariens dans ces trois capitales et s’étant bien gardé de contribuer à l’escalade par des déclarations intempestives. Une dernière observation : Cheikh Hamad est resté silencieux et invisible depuis son retrait en juin 2013, mais il n’est pas interdit de penser qu’il prodigue en coulisses ses conseils stratégiques au successeur qu’il a mis en place.

Bahreïn : la politique du pire

Posted in Moyen-Orient by odalage on 29 décembre 2013

La détention pendant quelques heures samedi 28 décembre de cheikh Ali Salman, secrétaire général du parti chiite d’opposition Al Wifaq, marque une dangereuse escalade dans la politique de répression mise en œuvre par les autorités de ce petit royaume du Golfe.

(Publié initialement sur le site de l’Institut MEDEA)

Par Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur associé à l’Institut MEDEA

Le 5 décembre 1994, la police de l’émirat de Bahreïn arrêtait à son domicile un jeune mollah chiite de 29 ans, cheikh Ali Salman. Son arrestation allait déclencher l’« intifada chiite » qui ne prend fin qu’en 1999, après la mort de l’émir Isa et l’arrivée sur le trône de son fils Hamad qui prend aussitôt des mesures d’apaisement en amnistiant les prisonniers politiques, en faisant rentrer d’exil des opposants et en organisant un référendum approuvant un retour à la vie parlementaire et le rétablissement de la constitution. Entretemps, les troubles qui ont secoué Bahreïn ont causé la mort de près d’une centaine de personnes.

Dix-neuf ans presque jour pour jour après son arrestation, cheikh Ali Salman a été brièvement arrêté samedi 27 novembre et présenté au procureur général du royaume sous l’accusation d’ « incitation à la haine confessionnelle et à la propagation de fausses nouvelles de nature à nuire à la sécurité nationale ». Relâché quelques heures plus tard, le secrétaire général du Wifaq s’est vu notifier une interdiction de quitter le territoire. Ce qui lui était reproché était ostensiblement son sermon de la veille dans lequel il appelait ses partisans à réagir pacifiquement à la « violence d’État » : « Maintenant, ils ont doublé le nombre de personnes arrêtées. Nous ne voulons pas qu’une personne de plus soit arrêtée mais nous sommes prêts à avoir 10.000 prisonniers, y compris nous-mêmes, et 20.000. Nous ne capitulerons pas ».

 

A première vue, l’arrestation de ce leader charismatique et modéré de la communauté chiite paraît un contresens politique. Secrétaire général du principal parti d’opposition (28 députés dans la dernière assemblée qui en comptait 40), il a constamment résisté à la radicalisation qui a touché de nombreux chiites dont les plus extrémistes demandent la mise à bas du régime, l’instauration d’une république islamique et la mort des membres de la dynastie sunnite des Al Khalifa. Bien au contraire, Ali Salman s’est toujours montré disposé à dialoguer avec le régime dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle. Aux heures les plus tendues de 2011, Ali Salman négociait discrètement avec le prince héritier, cheikh Salman, qui avait la bénédiction de son père, le roi Hamad. Dans leur volumineux rapport, les membres de la commission internationale désignée par le roi Hamad et présidée par le respecté juriste égypto-américain Cherif Bassiouni avaient d’ailleurs rendu un hommage appuyé à ces deux personnalités. Pourquoi donc mettre derrière les barreaux, même pour quelques heures, le seul responsable de l’opposition qui représente l’unique espoir d’une solution politique dans la crise qui depuis trois ans a déjà fait près de 90 morts ?

La réponse est en fait dans la question elle-même : c’est justement pour éviter d’une telle issue politique puisse voir le jour. C’est la traduction du durcissement du régime sous l’influence des tenants de la ligne dure au sein de la famille royale, ceux que l’on appelle les « Khawalid » (les descendants de Khaled Al Khalifa), alignés derrière le Premier ministre et oncle du roi, cheikh Khalifa, en fonction depuis l’indépendance en 1971 ce qui en fait le recordman en matière de longévité des chefs de gouvernement en exercice.

Les Khawalid, auxquel s’est rallié, volontairement ou non, le roi Hamad, ont réussi à radicaliser les deux communautés, chiite et sunnite en créant les conditions d’une quasi-impossibilité de réconciliation, chacune vivant désormais dans la crainte d’être écrasée par l’autre. L’objectif ultime des artisans de cette stratégie du pire est que du désespoir des chiites de Bahreïn naisse une vague terroriste qui attire au régime le soutien explicite des pays occidentaux qui pour l’instant, quelque peu gênés, préfèrent détourner le regard pour ne pas avoir à condamner une répression et des violations des droits de l’Homme qui les gênent aux entournures, exception faite du Royaume-Unis qui soutient sans réserve le régime bahreïnien. On se trouverait donc devant une prophétie autoréalisatrice qui, en suscitant des actions violentes, justifie a posteriori les mesures répressives prises contre des terroristes qui ne l’étaient pas encore lorsqu’elles furent prises, et contre tous ceux qui ne le seront jamais.

Les autorités de Manama, depuis le début, mettent en cause la responsabilité de l’Iran et du Hezbollah libanais et invoquent la crise syrienne à l’appui de leur argumentation. Certes, il est indéniable que troubles à l’œuvre dans le petit royaume se nourrissent en partie de l’importation d’éléments liés à ces tensions régionales. Mais la crise bahreïniene a prouvé dans le passé qu’elle avait elle aussi un fort potentiel d’exportation dans toutes la région, à commencer par la province orientale de l’Arabie Saoudite où les heurts entre population chiite et forces de l’ordre n’ont jamais cessé depuis la fin 2010. L’État du Bahreïn a sans aucun doute du souci à se faire, mais il n’est pas le seul.

Le fait que cheikh Ali Salman ait été relâché par la police au bout de quelques heures semble indiquer que le pouvoir craint les conséquences d’un emprisonnement durable d’une personnalité à l’aura si considérable. Elle peut aussi être interprétée comme une hésitation des autorités, voire un désaccord persistant entre les membres dirigeants de la famille régnante des Al Khalifa. Mais quel que soit le sens que l’on donne à cette interpellation, elle donne un signal très négatif sur les perspectives de sortie de crise au Bahreïn alors même que, semaine après semaine, dans un surprenant déni de réalité, les ambassades à l’étranger du petit royaume ne cessent de diffuser d’invraisemblables communiqués détaillant un dialogue politique inexistant.

Wait and see à Doha : Face à la crise égyptienne, le Qatar fait le dos rond

Posted in Moyen-Orient by odalage on 26 août 2013

(Publié initialement sur le site de l’Institut MEDEA)

Par Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur associé à l’Institut MEDEA

Un quatrième méthanier dont les cuves sont remplies de gaz naturel s’apprête à quitter le port de Ras Laffan au Qatar à destination de l’Égypte. La première livraison  a eu lieu voici quelques semaines et la dernière interviendra dans le courant du mois de septembre. Ces cinq livraisons, destinées à permettre à l’Égypte de faire face à la surconsommation énergétique de l’été, avaient été promises par le Qatar au président Morsi, soutenu à bout de bras par l’émirat, mais c’est le nouveau régime issu du coup d’État du 3 juillet qui les aura réceptionnées. Les responsables de Doha n’ont pas voulu remettre en cause l’aide qu’ils avaient promise à l’Égypte en un temps où il s’agissait avant tout de soutenir les Frères musulmans au pouvoir au Caire. Depuis, le Qatar fait de nécessité vertu et son nouveau ministre des Affaires étrangères Khaled Ben Mohammed al-Attiya, de passage à Paris le 18 août dernier, affirmait contre toute évidence que « le Qatar n’a jamais aidé une partie égyptienne ou un parti politique égyptien. L’aide a toujours été fournie à l’Égypte ».

Le renversement du président Morsi et avec lui du régime dirigé par les Frères musulmans égyptiens est un revers important pour le Qatar, seul des États du Golfe à avoir constamment, et surtout concrètement, manifesté son appui, notamment financier, à l’Égypte post-Moubarak. De surcroît, cette mauvaise nouvelle est survenue une semaine à peine après le transfert de pouvoir à la tête du Qatar à la fin du mois de juin. Pourtant, cet échec diplomatique a sans doute été amorti par la transition en cours à Doha. L’ancien émir, cheikh Hamad, et surtout son Premier ministre et chef de la diplomatie Hamad Ben Jassim, étaient très en pointe dans le soutien aux Frères musulmans. Rien ne permet de dire que Tamim, le nouvel émir, ne partage pas cette empathie pour les Frères, mais le changement de dirigeants permet, d’une certaine façon, de remettre les compteurs à zéro. Tamim a d’ailleurs fait de la réconciliation avec les autres monarchies du Golfe sa priorité, à commencer par l’Arabie Saoudite à laquelle il a réservé son premier voyage officiel après son intronisation. Les autorités qatariennes ont donc pris grand soin de ne pas donner l’impression qu’elles retiraient leur aide à l’Égypte parce que ses nouveaux dirigeants ne répondaient pas à leurs vœux. Au contraire, le nouveau ministre des Affaires étrangères s’est rapidement rendu au Caire et, comme on l’a vu, l’aide à l’Égypte s’est poursuivie sans interruption.

Il est d’ailleurs hautement probable que cheikh Hamad, s’il était resté au pouvoir, aurait eu la même attitude, essentiellement pragmatique. Cela aurait simplement été plus difficile pour lui compte tenu du passé. Difficile, mais pas impossible. Quoi qu’il en soit, à en juger par les actes et déclarations des nouveaux dirigeants du Qatar (mais les anciens sont toujours très présents en coulisse), la diplomatie de Doha a choisi de privilégier une certaine discrétion sans pour autant réviser fondamentalement sa politique en cherchant, du moins provisoirement, une voie médiane entre ce qu’était sa politique jusqu’au mois dernier, et celle de ses voisins qui soutiennent ouvertement le coup d’État des militaires égyptiens.

Dans un premier temps, Doha a reconnu sans trop tarder les nouvelles autorités mais contrairement à l’Arabie Saoudite ou aux Émirats arabes unis qui ont sans retenue exprimé leur satisfaction de voir réprimé la confrérie des Frères musulmans, le Qatar  a fait entendre une petite musique différente en appelant le gouvernement égyptien « à faire preuve de retenue dans l’option sécuritaire face aux manifestations pacifiques » et le 14 août, le ministère des Affaires étrangères a vivement critiqué le massacre « de gens innocents » lors de la dispersion brutale du sit-in des Frères musulmans au Caire tout en se garant d’aller aussi loin dans la critique que le gouvernement turc. Il est également frappant que la ligne éditoriale de la chaîne satellitaire qatarienne Al Jazira n’a pour l’instant manifesté aucune inflexion dans son soutien sans nuance aux Frères musulmans. On ne peut écarter la possibilité que les autorités procèdent à de nouveaux changements à la tête de la chaîne pour s’adapter aux nouvelles circonstances régionales, comme cela s’est produit à deux reprises dans le passé avec le remplacement en 2003 de Mohammed Jassem Ali, le directeur général qatarien qui avait assis la réputation d’indépendance d’Al Jazira, par Wadah Khanfar, un palestinien proche des frères musulmans, à son tour remplacé en 2011 par un membre de la famille régnante de l’émirat, Ahmed Ben Jassem Al Thani. Mais un nouveau changement supposerait sans doute que le pouvoir à Doha ait décidé de ce que sera sa ligne pour les mois et les années à venir. Vu l’instabilité de la situation égyptienne, cela pourra prendre un certain temps.

Dans l’immédiat, tandis que ce remue-méninges est à en cours à la tête de l’émirat, la diplomatie qatarienne fait le dos rond.

Une transition en douceur au Qatar ? Les enjeux de la succession d’Al-Thani senior

Posted in Moyen-Orient by odalage on 27 juin 2013

(publié initialement sur le site de l’institut MEDEA)

Par Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur associé à l’Institut MEDEA

A 33 ans, cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani, le nouvel émir du Qatar, est sans conteste le plus jeune souverain du Golfe. Pourtant, à l’origine, ce n’est pas à lui que cette fonction était destinée. En 1996, un an après avoir renversé son père cheikh Khalifa, et peu après avoir lui-même échappé à une tentative de coup d’État en février 1996, l’émir du Qatar, cheikh Hamad, se choisit un prince héritier : c’est Jassim, l’aîné des fils de sa deuxième épouse, cheikha Moza qui est désigné. Mais il ne semble pas montrer un intérêt prononcé pour les affaires de l’Etat et, en 2003, c’est son frère cadet Tamim qui est nommé prince héritier. Quatrième fils de l’émir, il est le second fils de cheikha Moza qui, de façon tout à fait inhabituelle, exerce une influence considérable sur la conduite de l’émirat et ne s’en cache pas.

Tout comme Jassim et leur père Hamad, Tamim est diplômé de l’académie militaire britannique de Sandhurst et passe pour anglophile. Il est, naturellement, parfaitement anglophone mais parle également couramment le français. Il est passionné par le sport et a joué un rôle important dans l’attribution au Qatar de la Coupe du Monde de football en 2022 ainsi que dans le rachat du club du Paris Saint-Germain. C’est d’ailleurs avec Nasser El Khelaifi, le futur patron du PSG, que le jeune Tamim s’est entraîné à jouer au tennis dans sa prime jeunesse.

Mais depuis qu’il est prince héritier, son père, cheikh Hamad, l’a associé à tous les aspects de la politique de l’émirat. Il est le président du fonds souverain du Qatar et a effectué des missions en Iran et dans les autres pays du Golfe, mais il a également noué des contacts réguliers avec les dirigeants européens et américains. Son père –et aussi sa mère, qui selon différents témoignages l’a véritablement « couvé »– l’ont préparé à son métier d’émir et dans la mesure où cheikh Hamad a envisagé son abdication depuis plus d’un an, il ne fait pas de doute que Tamim était aussi préparé à la succession qu’il est possible de l’être.

On dit cheikh Tamim religieux, et certains ont cru pouvoir en conclure qu’il renforcerait le soutien du Qatar aux Frères musulmans dans la région. En fait, rien n’est moins sûr. Sa priorité, semble-t-il, est de resserrer les liens entre le Qatar et les autres monarchies du Conseil de Coopération du Golfe, à commencer par l’Arabie Saoudite, passablement distendues sous le règne de son père, à la fois du fait de son tempérament et de sa politique flamboyants et volontiers provocateurs ; mais aussi depuis 2011 en raison de l’appui sans retenue à la mouvance des Frères musulmans, considérés avec suspicion dans toutes les autres monarchies de la Péninsule arabique.

Il sera aidé en cela par un tempérament beaucoup plus consensuel que son père. Mais aussi par sa première décision en tant qu’émir : le limogeage de Hamad Ben Jassim, le tout-puissant Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de son père, architecte de la stratégie interventionniste du Qatar et de la montée aux extrêmes en situation de crise. Compte tenu de la différence d’âge, du pouvoir de HBJ, comme on le surnommait, et de la tension persistante entre Hamad Ben Jassim et cheikh Moza, il était inimaginable qu’il reste en place. Son départ était d’ailleurs largement anticipé. Tamim aurait cependant tort de s’en faire un ennemi et il lui faudra trouver un rôle à sa mesure, qui ne menace pas pour autant son pouvoir. Pour l’heure en tout cas, Tamim est aidé dans ses premiers pas par son père qui a soigneusement veillé à ce que toute la famille régnante et les grandes tribus du Qatar fassent allégeance au nouvel émir, ce qui n’aurait peut-être pas été de soi si la succession était intervenue après sa mort.

En tout cas, la plupart des observateurs s’accordent à penser que dans un premier temps, il n’y aura pas de rupture avec la politique suivie jusqu’ici, un infléchissement tout au plus, dans le sens d’un recentrage sur les affaires intérieures de l’émirat. Le nouveau premier ministre, cheikh Abdallah Ben Nasser, qui vient du ministère de l’Intérieur cumule d’ailleurs la fonction de chef du gouvernement avec celle de ministre de l’Intérieur alors que HBJ était aussi ministre des Affaires étrangères.

Une phrase, dans le premier discours du nouvel émir a retenu l’attention : « Le Qatar respectera la souveraineté et l’intégrité de tous les territoires arabes ». Quelle en sera la portée pratique dans le dossier syrien, dans lequel cheikh Hamad et HBJ étaient adeptes d’un interventionnisme forcené ? La réponse à cette question en dira long sur les orientations que Tamim veut imprimer à son règne.

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Congrès de la FIJ : la fracture de Dublin

Posted in Journalisme by odalage on 15 juin 2013

Depuis le congrès de Cadix, qui en 2010, avait vu un changement de majorité à la direction de la FIJ, chacun se préparait pour la revanche au congrès suivant qui devait se tenir, trois ans plus tard, à Dublin. Et de fait, c’est bien se qui s’est passé. Élu vice-président en 2010, j’ai pendant trois années participé à la direction de la Fédération au sein du Comité administratif qui rassemble autour du président et du secrétaire général, le premier vice-président, deux autres vice-présidents, et le trésorier. A ce titre, je me suis astreint à un rigoureux devoir de réserve. A Dublin, je n’ai pas souhaité me représenter à la vice-présidence en raison de la charge considérable que représente cette fonction, mais j’ai été réélu au sein du Comité exécutif de 21 membres. Pour autant, n’appartenant plus à la direction opérationnelle de la FIJ, je me considère comme délié de l’obligation de discrétion que je m’étais imposée, d’autant que le congrès de Dublin a donné lieu à un déferlement d’informations souvent contestables, qu’en tout cas je conteste, et voici donc ma part de vérité.

L’après-Cadix avait été assez pénible pour tout le monde. Les perdants faisaient à la nouvelle direction un procès en illégitimité, le secrétaire général Aidan White, en fonction depuis 1987 et qui avait conduit avec succès l’élargissement de la FIJ, notamment après la chute du mur de Berlin et la disparition de l’OIJ basée à Prague, avait vécu comme un désaveu l’élection de la nouvelle direction. En effet, celle-ci comptait bien ne pas se reposer passivement sur l’activisme d’un secrétaire général qui avait fini par s’habituer à être le seul décisionnaire et les premières tensions n’ont pas tardé entre la direction élue et Aidan White. Ce dernier, refusant de se défaire des prérogatives qu’il considérait comme siennes, mais que les statuts réservaient en principe aux responsables élus, prenant acte de l’impasse, a choisi, la mort dans l’âme, de partir dans le cadre d’un accord négocié avec l’utile médiation du syndicat belge des journalistes, l’AGJPB, qui bénéficiait de la confiance des deux parties.

Dans l’intervalle, les perdants de Cadix, une coalition de syndicats scandinaves, nord-américains et australiens, faisaient circuler une pétition dénonçant la nouvelle direction qui interférerait dans l’activité du personnel, brimerait le secrétaire général et romprait avec la tradition bien établie avant Cadix. C’était justement pour rompre avec ces pratiques que la majorité des congressistes avaient fait un autre choix que le leur. Pour la petite histoire, les pétitionnaires qui, à l’arrivée, seront au nombre de douze, commençaient le texte initial par « Nous, les syndicats riches de la FIJ ». Il a fallu qu’un syndicat sollicité leur fasse remarquer à quel point il était choquant et maladroit de commencer ainsi pour que le mot « riches » disparaisse du projet. Mais au fond, c’était bien de cela qu’il s’agissait : une minorité de syndicats, principalement européens et nordiques, dotés de puissants moyens financiers, considérait visiblement qu’elle était en droit, et elle seule, de définir la stratégie de la FIJ. Beaucoup d’autres, notamment en Afrique, en Amérique latine et dans le sud de l’Europe, voyaient les choses différemment. Mais certains de ces syndicats dépendaient aussi des financements de fondations ou de syndicats nordiques pour leurs activités. Et l’on a vu, comme le dit le proverbe anglais, que there is no such thing as a free lunch.

Peu après Cadix, le syndicat danois, dont le président, ancien trésorier de la FIJ, n’avait pas été réélu au Comité exécutif, a interrompu ses versements au fonds de solidarité, dont il était jusqu’alors l’un des plus gros contributeurs, au motif que les adhérents de son syndicat n’avaient plus confiance en la FIJ. Parallèlement, les syndicats qui avaient « mal » voté à Cadix (notamment en Afrique et en Amérique Latine) étaient incités à revoir leur politique s’ils voulaient continuer à recevoir des subsides. De plus, les fondations européennes et certains gouvernements et organisations internationales étaient incités à se méfier de la gestion de la FIJ, considérée comme peu fiable, voire à l’occasion corrompue.

Dire que cette campagne et le chantage financier n’ont eu aucun impact sur l’action de la FIJ serait bien évidemment inexact. Placée sur la défensive, soucieux de conserver l’équilibre financier de la Fédération alors que des ressources importantes menaçaient de se tarir, découvrant la complexité des comptes d’une organisation internationale qui étaient jusqu’alors le domaine réservé de l’ancien secrétaire général qui les maniait avec dextérité, mais aussi avec une certaine opacité, comment nier que l’équipe dirigeante s’est trouvée fortement handicapée dans la mise en œuvre de sa politique ? D’autant que le personnel de la FIJ, qui n’avait dans l’ensemble pas accueilli avec des débordements d’enthousiasme le résultat des élections, vivait dans la crainte entretenue par certains d’interventions « politiques » dans leur travail quotidien et de suppressions d’emplois rendus nécessaires par l’incompétence des nouveaux dirigeants.

Au total, et sans rentrer dans des détails forcément fastidieux qui ne sont pas nécessairement d’un intérêt public, les deux premières années de ce mandat ont été dures, souvent pénibles, marquées par des attaques personnelles, souvent publiques, et une mise en cause a priori de l’intégrité personnelle des dirigeants élus en 2010. Bizarrement, pourtant, les choses se sont spectaculairement calmées à compter de l’automne 2011. Chez les perdants de Cadix, les attaques ont perdu en brutalité. On a commencé à parler de tourner la page, invitant les dirigeants à faire de même et à regarder vers l’avenir. Le climat était donc plus vivable, et de beaucoup. Pour autant, les grandes manœuvres n’avaient rien perdu de leur intensité. Elles étaient juste devenues plus sophistiquées. Et, disons-le tout net, il n’y a rien de scandaleux à préparer une revanche électorale trois ans après une défaite. C’est même ce que l’on appelle la démocratie.

La stratégie de reconquête des perdants de Cadix

N’étant évidemment pas dans la confidence de nos adversaires, nous pouvions cependant discerner les contours de la stratégie qui s’esquissait et qui promettait de tourner autour des thèmes suivants :

- La direction élue à Cadix est sectaire, obsédée par l’ancien secrétaire général qu’elle s’obstine à poursuivre de sa vindicte au lieu de se tourner vers l’avenir.

- Elle inquiète le personnel par son obstination à vouloir se mêler de tout

- Elle menace l’équilibre financier de la Fédération en effrayant les bailleurs de fonds traditionnels

- Elle divise les syndicats membres (effectivement, certains syndicats, notamment en Afrique, ont connu des scissions ou des menaces de scissions. Le fait que les sécessionnistes aient des liens étroits avec les syndicats nordiques et que les thèmes de désaccord portent souvent sur des questions financières n’étant évidemment pas anodin).

- Et par son incompétence, la direction de la FIJ va creuser un profond déficit budgétaire menaçant son activité et faisant peser un risque sur l’emploi du personnel de la FIJ.

Par ailleurs, en adoptant un ton modéré, contrastant fortement avec leur attitude post-Cadix, les promoteurs de cette stratégie visaient à séduire les déçus de l’équipe dirigeante, et il y en avait nécessairement.

Enfin, dans le courant 2012, ils ont fait le choix de présenter à la présidence un candidat qui n’était pas issu de leur rang en sollicitant Philippe Leruth, ancien président de la branche francophone de l’APJB, vice-président de la Fédération européenne des journalistes et à la personnalité plutôt consensuelle, n’étant identifié à aucun des courants qui s’étaient opposés lors du congrès de Cadix mais critique de longue date du président sortant, le Britannique Jim Boumelha.

Bref, à l’approche du congrès de Dublin, les préparatifs s’intensifiaient et la vérité oblige à dire que les perdants de Cadix gagnaient du terrain. Si l’Afrique et l’Amérique Latine ont donné lieu à d’importantes batailles d’influence, le lieu privilégié de l’affrontement était l’Europe. Depuis que trois syndicats germanophones, dans une déclaration publiée à Berne, avaient, en 2011, demandé une clarification sur les finances de la FEJ (que l’ancien secrétaire général Aidan White avait fusionnées avec celles de la FIJ), l’idée d’une autonomie juridique de la FEJ vis-à-vis de la FIJ progressait. En étaient partisans ceux qui (notamment les Nordiques et un syndicat allemand) qui estimaient que les Européens, dont la contribution financière au budget de la FIJ était trop importantes et qui voulaient en reprendre le contrôle au bénéfice principalement des Européens (un peu l’équivalent du « I want my money back » de Maragaret Thatcher) et ceux qui, constant le développement rapide d’entités régionales autonomes au sein de la FIJ en Asie, en Afrique et en Amérique Latine, voulaient simplement en faire de même en Europe où seul l’histoire expliquait cette fusion, la FIJ étant née sur le sol européen, ayant son siège à Bruxelles et ayant toujours eu une direction effective majoritairement européenne. Il y avait donc une certaine logique à cette démarche. Mais pour certains de ses promoteurs, le projet devait également servir de plateforme de reconquête de la FIJ, quitte, en cas d’échec, à faire de la FEJ juridiquement autonome, la tête de pont d’une organisation rivale en cas de scission. Nous n’en sommes pas encore là, mais…

Lors de l’Assemblée générale de la FEJ, qui s’est tenue mi-mai 2013 à Verviers, le fief du vice-président sortant Philippe Leruth, également candidat à la présidence de la FIJ un mois plus tard, l’emprise des Nordiques et de leurs alliés (notamment le syndicat russe, dont les nombreux adhérents garantissent de nombreux mandats de vote) était écrasante. Face au candidat espagnol Paco Audije, le candidat danois Mogens Blicher Bjerregård l’a emporté sans appel. Le syndicat belge avait conditionné son vote pour Paco à un soutien sans équivoque à la candidature de Philippe à la tête de la FIJ. Devant le refus de cette condition par les partisans de l’Espagnol, les Belges ont soutenu sans surprise le Danois, clarifiant davantage l’axe qui se dessinait déjà depuis plusieurs mois. A noter cette surprenante question posée lors du débat préélectoral à Paco Audije par le trésorier de la FEJ, l’Allemand Andreas Bittner : « Si tu es élu président de la FEJ, ton syndicat aura-t-il les moyens de payer les frais de transports pour exercer ta fonction de président ? » ! Blessé par cette condescendance, Paco Audije fait fait remarquer qu’il y avait quelque ironie, dans le contexte européen que l’on connaissait, à entendre un Allemand poser une telle question à un Espagnol. Mais au fond, cette question, posée au premier degré et très certainement sans arrière-pensée, n’était pas conçue pour être blessante : elle illustrait en revanche parfaitement la conception censitaire d’une partie des syndicats représentés, principalement les Nordiques, les Allemands et les Suisses : pour pouvoir diriger la FIJ ou la FEJ, il faut provenir d’un syndicat doté de puissants moyens financiers. Les autres ont vocation à accompagner, à suivre, mais sûrement pas à diriger.

C’est donc dans ce contexte que s’est ouvert le 4 juin à Dublin le 28ème congrès de la Fédération Internationale des journalistes.

Les organisateurs, le NUJ du Royaume Uni et d’Irlande, avaient mis les petits plats dans les grands. Les travaux se tenaient au Château de Dublin, jadis siège de la domination anglaise sur l’Irlande, ils ont été ouverts par une réception donnée par le président irlandais Michael Higgins qui a gratifié les congressistes de quelques paroles bien senties sur le rôle des journalistes et de la presse. Une impressionnante marche de la liberté a été organisée dans les rues de Dublin en l’honneur des journalistes et travailleurs des médias tués depuis le précédent congrès, sous le regard chaleureux des passants et automobilistes des rues de Dublin… Et les deux premières journées du congrès, compte tenu de tout ce qui a été rappelé précédemment, ont été étonnamment conviviales et consensuelles. C’était trop beau pour durer.

Climat délétère

Avant d’en venir aux événements proprement dit, et au rôle respectif des acteurs du drame, il faut quand même préciser que le congrès a entériné, dans la sérénité et le sérieux, une révision des statuts qui avait demandé deux ans de travaux préparatoires, a voté un grand nombre de résolutions urgentes, concernant notamment la situation de nos confrères turcs et que (après l’éclatement de la crise, objet de ce récit), de nombreuses résolutions d’importance ont été adoptées à une très large majorité, voire à l’unanimité par les délégués.

Mais ne tournons pas au tour du pot, ce qu’ont principalement retenu les délégués en quittant Dublin, c’est le climat délétère qui a entouré l’élection du président de la FIJ.

Première remarque, le résultat de l’élection n’était pas acquis d’avance. Les signaux captés par l’attitude des uns et des autres ne permettait pas de prédire de façon certaine qui, de Leruth ou de Boumelha, serait président à l’issue du congrès. Deuxième remarque, cette élection, en elle-même, était une première car les quatre mandats de l’Australien Chris Warren avaient eu lieu sans que quiconque lui dispute la présidence et à partir de 2007, malgré la pluralité de courants qui traversaient la FIJ, Jim Boumelha s’était présenté sans concurrence aux suffrages des congressistes. Que l’élection du principal dirigeant de la Fédération se joue entre plusieurs candidats et que le résultat du scrutin soit incertain jusqu’à la dernière minute était en soi une excellente nouvelle et un signe d’une vitalité démocratique dont la FIJ avait grand besoin. Et j’aurais aimé pouvoir conclure mon article sur ce constat. Mais les choses ne se passent pas toujours comme on l’espère !

Pour comprendre pleinement la portée de ce qui s’est passé, un retour en arrière s’impose. Lors du congrès de Cadix, les élections avaient donné lieu à un véritable psychodrame. Le secrétariat de la FIJ s’était avéré incapable d’organiser un scrutin digne de ce nom : l’urne était un carton de bouteilles d’eau minéral trouvé dans un supermarché voisin et déchiré de partout. Le dépouillement avait commencé dans une salle hors du regard des congressistes et finalement, à la suite des protestations multiples de ces derniers, l’ « urne » avait solennellement été transportée dans la salle du congrès et le dépouillement s’était finalement déroulé sous les regards de tous, ce que certains (notamment un scrutateur néo-zélandais) a plus tard qualifié de pressions psychologiques et physiques contre lui ! En tout cas, ce fâcheux précédent aurait dû servir de leçon et permettre d’organiser impeccablement un scrutin à Dublin. Il n’en a rien été.

A l’issue du dépouillement du scrutin présidentiel, la commission électorale est venue annoncer au congrès que le président sortant Jim Boumelha avait obtenu 191 voix et que son challenger Philippe Leruth avait recueilli 178. Mais dans la foulée, on apprenait coup sur coup qu’il y avait dans l’urne cinq bulletins de plus que de bulletins distribués, et que les deux candidats avaient validé le résultat donnant la victoire de 13 voix à Jim Boumelha. Et la commission électorale d’interroger le congrès sur un nouveau vote. Par un vote par mandat, dûment comptés, le congrès a décidé de ne pas organiser un nouveau scrutin, une décision acquise avec une claire majorité de 186 contre 139 et deux abstention. Mais le poison commençait déjà à faire son effet. Dans la délégation belge, les regards étaient sombres et les tweets volaient bas. Les Allemands du DJV, les Nordiques et quelques autres grondaient et évoquaient une décision inique, le mot de fraude était entendu. Chez les vainqueurs, le cœur n’y était pas. On voyait bien que les divisions de Cadix, loin d’être refermées par Dublin, ne faisaient que s’exacerber. Au lendemain, ce qui devait arriver arriva : la délégation de l’un des syndicats allemands, le DJV, et l’un des syndicats canadiens annonçaient leur départ du congrès et laissaient entendre que leur présence au sein de la FIJ risquait d’être remise en cause. Quatorze autre syndicats s’associèrent à la déclaration du DJV. Parallèlement, Martine Simonis, secrétaire générale de l’AGJPB, l’une des deux membres de la commission électorale et membre du présidium du congrès, montait à la tribune pour lire une longue déclaration dans laquelle elle dénonçait les événements de la veille et faisait connaître sa démission du présidium. Peu importait que, dans le même temps, certains rappellent qu’une nette majorité s’était prononcée en faveur de la validation des résultats, que l’autre syndicat canadien se soit publiquement exprimé pour dire le contraire de ce qu’avait dit le syndicat ayant claqué la porte. Il restait ce goût de malaise, perceptible et perçu par tous, même si le désaccord sur les causes était total. Entre temps, le candidat malheureux, beaucoup moins flegmatique que lors de l’annonce des résultats, se livrait sur son blog à une virulente critique du vote, de la décision du congrès et de son rival.

S’il se refusait à parler de fraude délibérée, se contentant de désigner Jim Boumelha de « président (irrégulièrement) élu », d’autres n’avaient pas ces pudeurs et dans les travées du congrès, le mot de tricherie était lâché dans diverses langues par les partisans de Philippe Leruth.

A cette date, les raisons pour lesquelles cinq bulletins supplémentaires se sont retrouvés dans l’urne ne sont pas connues. Il y a peut-être, effectivement, eu fraude, mais impossible de le savoir de façon certaine, d’où la prudence exercée (du moins par écrit) par ceux qui dénoncent cette élection. En revanche, la chaîne des événements ayant conduit à ce consternant résultat est parfaitement identifiables. Et comme dans un accident d’avion, la cause n’est pas unique, c’est plutôt une chaîne d’incidents et d’erreurs qui forment une causalité globale.

- En premier lieu, le secrétariat de la FIJ a clairement failli à tirer les leçons de Cadix. Certes, le congrès disposait d’une urne digne de ce nom, contrairement à ce qui s’était passé en 2010. Il est également vrai qu’un membre de l’administration de la FIJ et un scrutateur vérifiaient le nombre de bulletins remis à chaque délégation nationale contre signature apposée sur la liste des mandats. En revanche, un tel contrôle était totalement absent au moment du vote. Personne ne vérifiait ni l’identité du votant, ni le nombre de mandats auquel il avait droit avant de verser son ou ses bulletins dans l’urne.

- Ensuite, la commission électorale s’est comportée de façon inexplicable. Pourquoi n’a-t-elle pas interrompu le comptage des votes dès lors que celui des bulletins démontrait une anomalie significative ? Pourquoi en suite être venu informer le congrès du résultat des votes avant de signaler le nombre excessif de bulletins ? Pourquoi enfin avoir précisé que le résultat était validé par les deux candidats, mais demandé quand même un vote sur un nouveau vote au congrès ?

Le lendemain matin, lors de l’élection des vice-présidents et du trésorier, en dépit de toute l’agitation liée aux péripéties de la veille, la procédure n’avait pas changé : toujours aucun contrôle des mandats devant l’urne. Il a fallu insister – et de quelle façon ! – pour qu’au troisième scrutin (sur les membres ordinaires du Comité exécutif) un contrôle soit exercé également lors du vote.

Même si le mystère demeure sur la cause première du surnombre des bulletins, il est quasiment certain que la mise en place de procédures de contrôle élémentaire et si l’étrange comportement de la commission électorale rappelé ci-dessus n’avait pas eu lieu, bref, si l’on s’était conformé aux procédure standard en vigueur pratiquement partout, l’énorme crise déclenchée par cette suspicion de fraude n’aurait pas eu lieu, car d’une part, le nombre des bulletins dans l’urne aurait correspondu au nombre de ceux distribués, et d’autre part, dans le cas contraire, les bulletins n’auraient pas été dépouillés après le comptage initial, et donc un nouveau vote aurait eu lieu sans que le congrès ait à se prononcer sur la base d’un résultat déjà connu et entériné par les deux candidats ! Les responsabilités premières de ce fiasco se situent bien ici, et nulle part ailleurs.

Il reste que les dernières heures précédant le vote n’ont pas été aussi sereines qu’on aurait pu le souhaiter. Un délégué belge, croyant rendre service à son candidat, a publié un tweet représentant une photo d’un délégué du Vanuatu portant une pancarte annonçant son vote pour Leruth et le tweet comportait le hashtag #ByeByeJim. Immédiatement, piquée au vif, la délégation du NUJ a entamé une campagne sur tweeter en faveur de son poulain, représentant différents délégués annonçant leur soutien à Jim Boumelha. La guerre des tweets battait son plein avec en embuscade l’ancien secrétaire général Aidan White qui, bien qu’absent de Dublin, a cru devoir poster un tweet dénonçant lui aussi la présentation des résultats par la FIJ. De part et d’autre, la paranoïa était à son comble et le fair play apparent des jours précédent avait fait place à des mines butées exprimée une infinie méfiance à l’encontre des partisans de l’autre camp.

Prudemment, après l’annonce des résultats, Jim Boumelha s’est gardé de tout triomphalisme. Mais lorsqu’il a été invité à s’exprimer à la tribune, il a sans aucun doute commis une erreur en ne rendant pas hommage à son adversaire malchanceux, ce qui, en retour, a renforcé l’hostilité des partisans de ce dernier. Nombre d’entre eux ont ainsi préféré sécher la soirée d’adieu organisée dans les locaux très chics de la brasserie Guiness, emblématique de la ville qui nous recevait. Et, qu’ils soient encore à Dublin ou déjà rentrés chez eux, nombre de délégués continuaient de polémiquer par tweet interposés sur les leçons à tirer de Dublin. Ainsi ce délégué suisse qui s’interrogeait sur la disposition de ses adhérents à manifester de la solidarité à l’égard du reste du monde après le vote et qui, peu après s’interrogeait sur la part du budget de la FIJ payée par les 28 % de délégués européens. La réponse implicite était naturellement « beaucoup plus ». Sous-entendu : l’Europe doit récupérer le contrôle de la distribution de l’argent versé par ses membres puisque le reste du monde est ingrat à son égard. Ce qui est doublement injuste puisque sur les cinq membres élus du Comité administratif, trois sont européens : le président (Jim Boumelha, Royaume-Uni), le trésorier (Wolfgang Mayer, Allemagne) et la vice-présidente (Jasmina Popovic, Croatie) et que d’autre part, le principe même du syndicalisme, est à rebours de cette comptabilité d’apothicaire et repose d’abord et avant tout sur la solidarité.

Amertume à tous les étages

Il n’en reste pas moins qu’au lendemain du congrès de Dublin, c’est l’amertume qui domine : l’amertume des perdants, qui s’estiment floués ; celle des gagnants, qui considèrent qu’on leur dénie la légitimité de leur victoire ; celle d’une partie du personnel de la FIJ, qui, bien que tenu à la neutralité, cachait difficilement sa préférence pour le candidat belge et sa déception devant son échec.

A présent que la poussière est retombée, quelle leçon tirer du congrès de Dublin ? La majorité de Cadix a-t-elle volé en éclat ? Sans doute pas. Mais d’une part, elle est moins massive qu’il y a trois ans et d’autre part, les cartes sont assez largement rebattues. C’est peut-être sur ce dernier point qu’il faut faire porter la réflexion, pour éviter un face-à-face mortifère pour la FIJ, ses syndicats, et les journalistes. Le fait est que si l’Afrique et l’Amérique Latine qu’elles étaient divisées, le cœur du problème –et sans doute aussi de sa solution– réside en Europe. D’un côté, les syndicats nordiques et leurs alliés allemands contrôlent sans partage la Fédération européenne des journalistes (FEJ), de l’autre, cette même alliance est minoritaire au sein du comité exécutif de la FIJ et la candidate norvégienne a été battue ce qui fait que pour la première fois depuis des décennies, les Scandinaves sont absents de cette instance où ils s’étaient habitués à peser dans les décisions. On ne saurait sous-estimer le traumatisme que cette exclusion (qui résulte d’un vote que personne ne peut remettre en cause) a provoqué chez les Nordiques qui s’interrogent, entre colère et perplexité. Faut-il se replier sur la FEJ quitter la FIJ et punir ses dirigeants actuels de ne pas s’aligner sur les choix faits à Oslo, Stockholm ou Copenhague ? Ou faut-il trouver les voies et moyens de rétablir un dialogue avec des dirigeants avec lesquels ils n’ont pas d’atomes crochus et qu’ils considèrent largement comme illégitimes ? Pour la direction issue de Dublin, le dilemme, en fait, se pose en termes à peine différents : peut-on ignorer les battus de Dublin au motif que les élections ont parlé ? Doit-on au contraire leur faire une place –mais laquelle, et comment, sans remettre en cause le vote– et comment rebâtir une confiance sérieusement abîmée de part et d’autres ? Une écrasante majorité des deux camps souhaite ne pas couper les ponts, pour une multitude de raisons (bonnes ou moins bonnes). Quant à ceux qui seraient tentés par le départ, beaucoup se demandent à juste titre où cela va-t-il les mener et si l’éclatement du mouvement syndical mondial des journalistes, quels qu’en soient les responsables (et chacun peut avoir son idée là-dessus) est un prix bien trop lourd à payer pour des divisions intestines qui existent dans toute organisation.

Certaines orientations définies dans ce congrès permettent de définir un cap. Il y a eu, lors du débat statutaire, le rejet d’un amendement qui prévoyait d’attribuer des droits de vote proportionnellement au nombre de cotisants. Ce qui paraît relever du simple bon sens aurait, en réalité, abouti à donner à seulement treize syndicats (les plus riches) plus de 50 % des votes au congrès. Cet amendement a été très largement rejeté. L’idée de solidarité n’est donc pas morte, loin de là. En second lieu, au dernier jour du congrès et alors même que les tensions étaient à leur comble suite à la réélection de Jim Boumelha, une motion d’orientation proposée par 11 syndicats, tous hostiles à la direction sortante, a donné lieu à un événement que je considère comme au moins aussi important que la polémique électorale.

Au nom des syndicats français (SNJ, SNJ-CGT et USJ-CFDT), j’ai présenté un amendement remaniant très profondément les orientations du texte initial, qui nous paraissait trop favorable à une vision « corporate » du syndicalisme. Faute de temps, la réécriture de l’amendement ayant eu lieu jusqu’à l’avant-veille du congrès, il n’existait pas de version imprimée et traduite de l’amendement qui a été projeté sur écran dans sa version française, et traduite pendant que je le lisais. J’avais averti que si l’amendement n’était pas accepté, la délégation française serait conduite à appeler à son rejet. A peine avais-je terminé que les Australiens et les danois, principaux auteurs de ce texte, me demandaient de venir les rejoindre dans leurs travées pour expliquer certains passages de l’amendement. En réalité, ce qui les préoccupait principalement était la suppression demandée par les Français et les Britanniques d’un paragraphe qui affirmait qu’« une coopération plus étroites avec les employeurs est nécessaire ». Pour nous, cette pétition de principe, sans autre précision, diluait la stratégie syndicale et niait les oppositions structurelles entre salariés et employeurs, même si, ponctuellement, les intérêts et les points de vue peuvent converger. A ma grande surprise (et quelques minutes plus tard, à celle de tout le congrès », le Danois Mogens Blicher Bjerregård remontait à la tribune pour annoncer que tout l’amendement proposé par la France était accepté par les promoteurs de la motion et que le paragraphe dont nous demandions la suppression serait complété par « pour la défense des droits des journalistes ». Dans ces conditions, j’ai indiqué au congrès que nous soutenions cette motion, et j’ai rendu hommage à l’esprit d’ouverture de ses rédacteurs initiaux.

Peut-être me fais-je des idées, mais comme de nombreux délégués présents ce soir-là, il m’a semblé que la division de la FIJ, très réelle, n’était pas insurmontable et que les objectifs communs pouvaient amener tous les protagonistes, sans se renier, à dépasser leurs préjugés pour travailler ensemble. C’est d’ailleurs ce que l’actualité s’est chargée de nous rappeler lorsque, à peine le congrès terminé, le gouvernement grec a brutalement décidé de fermer l’audiovisuel public au nom des impératifs économiques. La solidarité des journalistes s’est mise en œuvre instantanément, tant au niveau européen qu’international, et FIJ et FEJ ont, d’un commun réflexe, apporté leur soutien aux confrères grecs.

Je veux voir dans ces deux exemples l’illustration de ce qu’il est possible de faire ensemble sans rien abandonner de ses convictions.

Olivier Da Lage

Le Qatar joue-t-il double jeu entre Occidentaux et jihadistes ?

Posted in Moyen-Orient by odalage on 4 mai 2013

Par Olivier Da Lage

Article publié sur Grotius le 2 mai 2013

Ne tournons pas autour du pot : depuis l’intervention française au Mali début janvier 2013, de nombreux journalistes et responsables politiques accusent plus ou moins directement le nouveau meilleur ami de la France, l’émir du Qatar, de jouer double jeu et de soutenir politiquement, financièrement et militairement les pires ennemis de Paris, à savoir la mouvance jihadiste qui combat les soldats français au Mali et qui menace globalement les intérêts français et ceux des alliés de la France.

Certains le suggèrent sur le mode interrogatif, d’autres l’affirment, comme Alain Rodier et Eric Denécé, dans une note parue en janvier dernier. Dans ce document, les auteurs, spécialistes du renseignement (Rodier est même un ancien de la DGSE) soutiennent que l’émir du Qatar, cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, appuie au Sahel le chef terroriste Mokhtar Belmokhtar en raison de liens remontant à la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan et que les hommes de Belmokhtar assurent la protection de l’émir et de sa famille lors des parties de chasse au faucon dans le désert algérien (1).

Les auteurs précisent que c’est financé par l’émir du Qatar en personne que Belmokhtar est allé en Libye combattre aux côtés des insurgés islamistes libyens. Disons-le tout net, je n’ai pas accès aux rapports des services de renseignement et je ne sais pas si ces faits sont exacts ou non. Mais ce que suggère sans le dire explicitement ce document, largement distribué aux journalistes par ses auteurs, c’est que l’émir du Qatar continue d’encourager les jihadistes d’Aqmi et autres même lorsqu’ils combattent les Français et leurs alliés.

Les autorités françaises ont prudemment affirmé que rien ne l’établissait. Quant au Premier ministre du Qatar et cousin de l’émir, cheikh Hamad Ben Jassem Al Thani, il a vigoureusement démenti ces « rumeurs » soulignant que la seule intervention du Qatar se limitait au domaine humanitaire. Et de fait, la seule présence établie du Qatar au Nord Mali est celle du Croissant Rouge qatari, travaillant en liaison avec la Croix Rouge malienne qui ne pouvait opérer dans les régions tenues par les jihadistes.

Peut-on imaginer que l’aide financière qatarie destinée à l’humanitaire ait pour partie été utilisée à des fins militaires ? Certainement. Sur place, les frontières entre les usages sont poreuses et les acteurs souvent les mêmes. Cela s’est vu dans le passé, notamment avec l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis et on ne voit pas pourquoi le financement qatari y échapperait. La seule question qui vaille est : les autorités du Qatar ont-elles délibérément joué double jeu en finançant secrètement les jihadistes sahéliens. Et là, il est fortement permis d’en douter.

Depuis l’accession au pouvoir de l’émir actuel, toute sa stratégie a consisté à garantir la sécurité de son pays et de son régime par des alliances de long terme avec les Américains et les Européens, notamment la France. Les succès rencontrés par cette stratégie depuis près de vingt ans confirment que les actions de l’émir ne sont ni irréfléchies, ni impulsives, ni irrationnelles. Or, il n’y aurait pas plus irrationnel que de prendre le risque d’être exposé en train d’aider les adversaires militaires de la France dans un conflit présenté par le président français comme touchant aux intérêts vitaux de la France. De surcroît, le Qatar n’a pas fait mystère de sa désapprobation quant à l’intervention française au Mali. Il n’en demeure pas moins que les « printemps arabes » ont vu le Qatar propulsé aux premiers rangs dans le monde arabe et que son action, tant en Libye qu’en Syrie, ne s’est pas limitée à un soutien politique ni même financier. En Libye, des commandos qataris ont encadré les insurgés et en Syrie, le Qatar est à la pointe de l’armement clandestin (mais revendiqué) des insurgés. Car, et cela ne devrait pas surprendre, le Qatar penche instinctivement en faveur de partis et mouvements islamistes. Le Qatar, tout comme l’Arabie Saoudite, appartient à la branche wahhabite de l’islam sunnite, même si sa pratique est moins rigoriste que celle du royaume voisin.

Depuis le milieu des années 60, l’émirat, très hostile à l’Égypte nassérienne, a accueilli les Frères musulmans égyptiens réprimés par Nasser. Ce fut le cas du cheikh Youssef Al Qaradhawi, présent depuis une quarantaine d’années dans l’émirat, et très estimé par les dirigeants du Qatar qui lui ont conféré une place de choix. Au lancement d’Al Jazira en 1996, il s’est vu accorder une émission de prestige, « la charia et la vie » qui lui a donné une audience et une influence s’étendant à tout le monde arabe. Bref, pour des raisons de fond qui remontent à plusieurs décennies, le Qatar est proche des Frères musulmans, dont il est le protecteur (incidemment, c’est ce qui lui a permis de réussir à détacher le Hamas palestinien de l’orbite iranienne). C’est pourquoi lorsque les soulèvements ont éclaté en Tunisie et en Égypte, le Qatar a tout naturellement apporté son soutien aux acteurs de la révolution issus de la mouvance des Frères musulmans (Ennahda, en Tunisie, dont le dirigeant Rached Ghannouchi était un habitué de visites à Doha durant ses années d’exil).

Quant à la Syrie, alors même que le Qatar la Syrie et l’Iran était liés depuis 2010 par un traité de défense, l’émir du Qatar a opéré un virage à 180° lors des premiers massacres à Deraa en juin-juillet 2011, en phase avec l’opinion de ses sujets et plus largement des sunnites de la Péninsule arabique. Un sens aigu de l’opportunité politique de la part de l’émir, qui y a vu l’occasion de parachever l’opération commencée avec le soutien aux insurgés tunisiens, égyptiens et libyens, a fait le reste. Par conséquent, il est tout à fait exact que le Qatar soutient dans le monde arabe les soulèvements dont au moins une partie des acteurs sont des insurgés sunnites, proches des Frères musulmans (ce qui ne s’applique pas au cas du Bahreïn), tant pour des raisons de proximité idéologique que pour des raisons de gains politiques immédiats à travers les opportunités qui se présentent. Il est en revanche erroné d’en tirer la conclusion que le Qatar poursuivrait des buts exclusivement politico-religieux en soutenant les jihadistes où qu’ils se trouvent au risque d’une rupture ouverte avec les partenaires stratégiques à long terme que sont les Occidentaux, et notamment la France.

(1) Alain Rodier et Eric Denécé, Note d’actualité n° 298, CF2R, janvier 2013.

Qatar, Les nouveaux maîtres du jeu

Posted in Divers, Moyen-Orient by odalage on 5 mars 2013

Qatar, Les nouveaux maîtres du jeu

Mon nouveau livre paraît cette semaine chez Demopolis, écrit en collaboration avec Mohammed El Oifi, Renaud Lecadre, Willy Le Devin, Michel Ruimy et Jean-Pierre Séréni

Écouter l’émission Soft Power du 10 mars 2013, animée par Frédéric Martel, dans laquelle je suis invité avec Nabil Ennasri et Pierre Haski

Lire mon interview dans le quotidien algérien Liberté du 27 mars 2013

Voir mon intervention sur i-Télé le 1er avril 2013 en marge du match FC Barcelone-PSG

Lire mon interview à Pascal Boniface sur le site affaires-stratégiques.info du 19 avril 2013

Écouter l’émission Pluriel animée par Loïc Barrière sur Radio Orient le 29 avril 2013 (et aussi ici)

Note de lecture parue dans le n° 139 de Politique Internationale (printemps 2013) :

L’histoire du Qatar de ces vingt dernières années ressemble à la fable de La Fontaine sur la grenouille ayant voulu se faire aussi grosse que le bœuf… à ceci près que le Qatar, lui, a réussi. La stratégie qui a permis au minuscule émirat de devenir un « maître du jeu » sur la scène internationale est décortiquée par les auteurs de ce livre : Olivier Da Lage, le coordinateur, rédacteur en chef à RFI, est un grand connaisseur de la péninsule arabique ; Mohamed El Oifi est un politologue spécialiste des médias et des opinions publiques dans le monde arabe ; Renaud Lecadre s’occupe des affaires politico-financières à Libération ; Michel Ruimy, économiste de banque, enseigne l’économie et la finance ; Jean-Pierre Séréni, ancien directeur du Nouvel Économiste et ancien rédacteur en chef de L’Express, est un expert du secteur de l’énergie ; Willy Le Devin, journaliste indépendant, travaille sur les religions et l’immigration. Pris par le ballet des grandes puissances, on oublie parfois que les petits États ont, eux aussi, une politique étrangère. Ils deviennent souvent – et logiquement – les satellites d’un État plus fort qui assure leur protection. Entouré de voisins puissants et plus ou moins hostiles – Arabie saoudite, Irak, Iran –, le petit Qatar s’est donné les moyens d’adopter une autre voie pour garantir sa survie. Une stratégie mûrement élaborée depuis 1995, année où Hamad Ben Khalifa Al-Thani s’est emparé du pouvoir en renversant son père, vieille tradition familiale…

Le nouveau cheikh transforme rapidement toutes les faiblesses de son émirat en autant d’atouts. L’insolence médiatisée de Doha au sein de la Ligue arabe lui permet de gagner en notoriété : on laisse le petit jouer dans la cour des grands sans s’apercevoir qu’il occupe une place toujours plus importante. L’appui des États-Unis lui offre une marge de manœuvre indispensable. L’introduction d’institutions démocratiques élues – avec la participation de femmes, comme électrices mais aussi comme candidates – marque la différence avec ses voisins et lui permet de devancer les éventuelles contestations intérieures…

Mais il y a plus. Le Qatar possède plusieurs vrais atouts. Malgré la façade démocratique – qui a montré ses limites avec la condamnation récente du poète Mohamed Al Ajami –, l’essentiel du pouvoir est détenu par quatre personnes : le cheikh, sa deuxième femme, le deuxième fils de celle-ci et un cousin qui occupe la fonction de premier ministre. Ce processus de prise de décision extrêmement court facilite la dynamique politique. En outre, ces dernières années le Qatar a sauté à pieds joints dans les failles qu’a provoquées l’effacement des anciens leaders traditionnels du monde arabe : Irak, Égypte, Libye, Syrie, Algérie, Maroc et, dans une moindre mesure, Arabie saoudite, dont les leaders âgés et conservateurs sont dépassés par Ie dynamisme de leur petit voisin. Son rôle militaire dans le renversement de Kadhafi a été particulièrement important, de même que son aide aux insurgés syriens. L’émirat compte près de 2 millions d’habitants (dont seulement 200 000 citoyens, les autres étant des travailleurs immigrés), mais ses revenus – plus de cent milliards de dollars par an, tirés de l’exportation du gaz et du pétrole – le placent au premier rang mondial des investisseurs.

De ce point de vue, le Qatar est sur tous les fronts : hydrocarbures (3 % de Total), sport (acquisition du Paris Saint-Germain), automobile (18 % de Volkswagen), immobilier et BTP (participations dans Vinci et Veolia), banque (Barclays et Crédit suisse), éducation (HEC a ouvert une hliale à Doha), art (premier acheteur mondial)… liste non exhaustive ! Témoins de la puissance financière de l’émirat, ces investissements sont autant d’atouts politiques et d’influence. Doha a recours à tout vent à la diplomatie du « carnet de chèques ». Les résistances sont rares : le Qatar a même réussi à rejoindre l’Organisation internationale de la francophonie alors que seuls quelques princes formés dans les hautes écoles françaises et quelques militaires diplômés de Saint-Cyr parlent notre langue…

Lancée et 1996, la chaîne Al-Jazeera, hautement professionnelle et dotée de journalistes de grand talent, est devenue le principal vecteur de l’influence du Qatar au niveau international, spécialement vers l’opinion arabe pendant les révolutions de 2011-2012 – si bien qu’Olivier Da Lage parle à cet égard de « panarabisme médiatique ».

Les contradictions ne sont que de façade : Al-Jazeera diffuse les communiqués d’Al-Qaïda et critique la politique américaine, mais le pays reste un bastion allié de Washington, tout en conservant des relations sereines avec Téhéran. Les dirigeants israéliens fulminent contre ce média panarabe… mais le Qatar a longtemps entretenu des relations quasi diplomatiques avec Tel-Aviv, tout en hébergeant des dirigeants du Hamas. Il n’y a là aucun paradoxe : cette « confusion » rend le Qatar célèbre et indispensable.

Et les intérêts de l’émirat ne sont jamais perdus de vue.

Beaucoup redoutent cet ami déclaré des Frères musulmans qui appuie les salafistes du Nord-Mali tout en finançant des projets économiques dans les banlieues françaises… Mais ce n’est pas pour soutenir les radicaux que Doha veut investir dans les quartiers populaires de France ; cette décision répond, indéniablement, à une vision financière. Pragmatiques, les Qatariens n’ont aucune intention de déstabiliser leurs partenaires et leurs clients gaziers.

La ruse diplomatique, combinée à des ressources financières exceptionnelles, a permis au Qatar de gagner une position surdimensionnée par rapport à sa taille. Pourra-t-

il la conserver longtemps ? – The sky is the limit –, répond-on dans l’émirat…

Robert Dalais

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Le brutal retour des clivages identitaires dans les monarchies du Golfe

Posted in Moyen-Orient by odalage on 23 décembre 2012

L’expression « printemps arabe(s) », au singulier ou au pluriel, était certes bien commode pour les commentateurs. Auréolée d’un esprit réformateur, voire révolutionnaire, elle faisait référence soit au Printemps de Prague (1968) soit au printemps des peuples (1848). Quoi qu’il en soit, elle était inexacte puisqu’elle se référait à des événements ayant commencé à l’automne 2010 et s’étant développés entre janvier et mars 2011. Mais après deux années de crise ininterrompue, elle n’a tout simplement plus aucun sens. Quatre saisons se sont déjà succédé, à deux reprises. Plutôt que de « printemps arabe », il est plus juste de parler de la crise de 2011-2012, faute d’en connaître les développements en 2013. Ce qui est certain, c’est que les monarchies du Golfe, loin d’avoir été épargnées par la contestation qui a traversé le monde arabe, sont au contraire toujours confrontées à celle-ci et que la crise a durement mis à mal l’identité de ses populations.

L’identité khalijienne

La moitié des États du Golfe a obtenu son indépendance en 1971 seulement. Le Koweït dix années plus tôt. L’Arabie saoudite s’est constituée en pays en 1932 et le sultanat d’Oman, bien que jamais formellement colonisé, est longtemps resté sous influence britannique et n’est entré dans l’ère moderne qu’avec le coup d’État par lequel Qabous a renversé son père en 1970. Collectivement, les monarchies arabes de la Péninsule arabique (Arabie Saoudite exceptée) font leur entrée sur la scène internationale dans les années 70.

Depuis trois-quatre décennies, on assiste ainsi à la formation d’une identité collective des monarchies du Golfe, que j’ai appelée « l’identité khalijienne » (khalij = Golfe, en arabe). Cette identité comprend aussi bien les liens familiaux ou tribaux qui traversent les frontières héritées de la décolonisation, la façon de s’habiller (port de la disdasha et de la ghutra), le type de régime (monarchie arabe traditionnelle), le rôle de la religion, la langue, les différences avec les autres Arabes (Syro-Libanais, Jordano-Palestiniens, Yéménites, Égyptiens, Maghrébins, etc.)

Elle est distincte de l’identité arabe, mais elle en est un sous-ensemble. Elle coexiste naturellement avec toutes les autres identités qui traversent la Péninsule : identité nationale, chiite/sunnite, commerçant/bédouin, habitants des côtes ou du désert, etc. Le contexte historique et l’environnement déterminent dans l’instant celle de ces identités qui prend le pas à un moment donné. Mais ce qui est incontestable est qu’au cours des trente dernières années, on a assisté dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe (fondé en 1981) à un renforcement de cette identité khalijienne, prolongement de l’identité nationale autour des souverains censés incarner la nation dans son unité.

Ce processus d’intégration collective sublimant les différences au sein d’une identité partagée a assez bien fonctionné. J’en prendrai pour exemple deux slogans révélateurs de cette tendance, pris dans deux pays différents à deux époques différentes. En février 1986, lors de la célébration du jubilé célébrant les vingt-cinq ans d’indépendance du Koweït, le slogan officiel était « kulluna li-l-kuwait wa-l-kuwait lana » (nous sommes tous pour le Koweït et le Koweït est à nous). On en trouvera l’écho vingt-cinq ans plus tard exactement, lors du rassemblement des opposants bahreïniens place de la Perle en février 2011 dont le signe de ralliement était : « ni sunnites, ni chiites, rien que Bahreïniens »

La monarchie, incarnation de l’unité nationale et régionale

Dans le système khalijien, tel qu’il s’est affirmé depuis les années 70, les familles régnantes sont au cœur de l’appareil proto-étatique. Le roi, l’émir, le sultan représentent le père de la nation, à l’écoute de ses sujets grâce au majlis hebdomadaire au cours desquels il reçoit ses sujets venus lui présenter des pétitions. Ce système est présenté comme beaucoup plus authentiquement démocratique que les institutions calquées sur les régimes européens. Dans ce système, la famille du souverain a toute sa place dans les administrations. Ils garantissent la loyauté de celles-ci vis-à-vis du monarque et permettent de lui faire efficacement remonter les doléances de ses sujets. Au niveau régional, l’intégration des monarchies se fait au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), une organisation régionale fondée en 1981 sur le modèle européen du Marché Commun. Dans les aéroports des pays du CCG, des files d’attente sont réservées aux ressortissants du CCG pour le contrôle des passeports de façon à renforcer le sentiment d’appartenance commune.

Évidemment, dans la réalité, les choses sont quelque peu différentes. Il y a notamment l’exacerbation des tensions entre les familles marchandes et les familles régnantes. A l’origine, dans plusieurs émirats (Koweït, Abou Dhabi, Bahreïn, Qatar, Dubaï, notamment), il y avait un partage des rôles entre le cheikh, chef politique, et la communauté des marchands qui s’occupait de faire fructifier ses affaires. Mais au fil du temps, les membres des familles régnantes ont usé et abusé de leur pouvoir politique pour accaparer les affaires les plus rentables et évincer des concurrents. Cette remise en cause du pacte fondateur des monarchies du Golfe a épisodiquement provoqué des tensions, notamment au Bahreïn et au Koweït. En ce qui concerne la démocratie du majlis, il faut tempérer la propagande officielle par une réalité plus prosaïque, à savoir le désintérêt, voire l’ennui profond qui étreint nombre de dirigeants du Golfe à l’égard d’un rituel auquel certains ont désormais renoncé à se soumettre. Dès lors, il n’y a plus d’espace d’intermédiation politique, en l’absence d’instances démocratiques dignes de ce nom pouvant prendre le relais de cette forme traditionnelle de consultation du peuple.

Néanmoins, au milieu des années 2000, les monarchies du Golfe apparaissaient jeunes, modernes, relativement épargnées par la sclérose frappant les républiques arabes vermoulues. L’Égypte, l’Irak, la Syrie, la Libye, l’Algérie, étaient enfoncées dans la paralysie, la corruption, l’inefficacité (sauf en ce qui concernait les appareils répressifs), le népotisme. Dans tous ces pays, Algérie exceptée, une succession de type dynastique se mettait en place sous couvert d’institutions qui n’étaient plus républicaines que sur le papier. À la fin des années 90 et au début des années 2000, un vent de réforme soufflait sur les monarchies du Golfe, porté par de jeunes émirs et à l’instigation des Américains qui voulaient prouver la réalité de leur théorie des dominos vertueux, à savoir que la démocratie pro-occidentale se propagerait dans toute la région à la chute de Saddam Hussein. Dans le monde arabe, les républiques appartenaient déjà au passé, les monarchies étaient la jeunesse et l’avenir du monde arabe.

En 2011, on n’est plus en 1971, 1981, ou 1991

La crise de 2011-2012 intervient dans un contexte bien particulier : en dépit des apparences de continuité et bien au-delà des changements visibles, dans l’urbanisme par exemple, les pays du Golfe ont profondément évolué depuis plusieurs décennies. Le Golfe de 2011 n’est plus celui des indépendances (1971), de la création du Conseil de coopération du Golfe (1981) ou de la libération du Koweït (1991) :

Désormais, les jeunes du Golfe (toujours largement majoritaires dans la population) bénéficient, pour beaucoup d’entre eux, d’une formation supérieure dispensée sur place, ils sont connectés à l’Internet à travers leurs ordinateurs et leurs smartphones et sont entrés de plain-pied dans la mondialisation. Ils sont très présents sur Twitter et Facebook et les plus audacieux d’entre eux alimentent des blogs contestataires.

Surtout, ils n’ont pas oublié les promesses esquissées de démocratisation des années 2000. Les gouvernements ne peuvent d’ailleurs, jusqu’à un certain point, s’en prendre qu’à eux-mêmes. Le terme de « citoyen » (mouwaten) est encouragé par les dirigeants alors même qu’ils sont en réalité considérés comme des sujets par les familles régnantes. Cela pose d’ailleurs la question de la nationalité, à laquelle s’attachent tant d’avantages. Par exemple, le gouvernement du Bahreïn, n’hésite pas à déchoir de leur nationalité des contestataires chiites alors même qu’ils naturalisent à tour de bras des étrangers sunnites pour tenter de compenser le déséquilibre démographique qui existe au détriment de ces derniers.

Parfaitement informés, par l’Internet et les télévisions satellitaires, les habitants du Golfe ne veulent pas que leurs pays restent à l’écart du courant global de démocratisation, d’autant qu’ils en ont eu un avant-goût avec les réformes institutionnelles introduites à partir de 1999 au Qatar et au Bahreïn, et, progressivement, ailleurs également. Cette émulation institutionnelle, ce cercle vertueux démocratique dans lequel semblaient s’être lancé les monarques du Golfe a été pris au sérieux par nombre de leurs sujets. Ils n’en sont que plus déçus aujourd’hui.

C’est ce qui explique que le Golfe n’a pas été épargné par la vague de contestation partie qui secoue depuis la fin 2010 le monde arabe. Mais cette contestation se manifeste différemment d’une monarchie à l’autre car ses causes sont avant tout internes.

La réponse musclée des dirigeants

Les six monarchies de la Péninsules ne sont pas toutes dans la même situation vis-à-vis de leurs populations et il convient de les différencier selon au moins deux types de critères, la richesse et la participation politique :

C’est ainsi qu’en ce qui concerne les ressources, il faut distinguer d’un côté, ceux qui ont une rente à redistribuer de ceux qui n’en ont pas ou peu. Dans la première catégorie, on trouvera l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar et les Émirats arabes unis (EAU). Dans la seconde, le sultanat d’Oman et le Bahreïn.

Si l’on utilise comme discriminant le type d’institution et de participation politique des citoyens, le CCG se divise entre ceux de ces membres qui accordent constitutionnellement une forme de démocratie participative institutionnelle, même si elle n’est souvent que formelle (c’est le cas du Koweït, et, à un moindre degré, du Bahreïn et du Qatar) et ceux qui ne relève pas d’institutions démocratiques, même imparfaites, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le sultanat d’Oman.

Néanmoins, force est de constater que les attitudes des dirigeants des six monarchies du Golfe sont bien plus homogènes que les disparités patrimoniales et institutionnelles pourraient le laisser penser. A l’exception toutefois du Qatar, tous les dirigeants du Golfe ont opté, d’une façon ou d’une autre, pour la répression ou la résistance aux aspirations démocratiques de leurs population. En ce qui concerne le Qatar, l’émir n’a guère eu besoin de s’opposer à une population qui ne semble guère exigeante en matière de participation politique, d’autant que les institutions octroyées par l’émir et ratifiées par référendum à la quasi unanimité en avril 2003 sont, sur le papier du moins, parmi les plus progressistes de toute la région.

D’une façon générale, en cas de contestation, la réponse est toujours la même et repose sur le triptyque répression/achat/cooptation. On arrête les manifestants et on punit sévèrement les meneurs, on injecte de l’argent dans l’économie, le logement, l’éducation, l’emploi pour apaiser les mécontents et on promeut les repentis qui acceptent de dénoncer à la télévision leurs anciens compagnons de lutte.

Dès les mois de février-mars 2011, il est clair que la riposte menée notamment par l’Arabie saoudite est franchement réactionnaire et contre-révolutionnaire. Les objectifs sont clairs : il s’agit de conserver le pouvoir et même reprendre ce qui a été déjà été donné les années précédentes. Derrière cette contre-révolution, il y a l’idée que toute concession mène à la chute, comme cela a été le cas pour Ben Ali, Moubarak, voire le Shah d’Iran trente ans auparavant. Si l’Arabie a effectivement injecté massivement de l’argent en février-mars (plus de 130 milliards de dollars), si les pays du CCG ont apporté une aide financière significative au Bahreïn et au sultanat d’Oman, dès le printemps, la politique se durcit. Contrairement à ce qui s’était passé les premiers mois, les pouvoirs semblent avoir renoncé à l’achat et la cooptation. Du triptyque évoqué précédemment ne reste que la répression, brutale et assumée. Quant aux étiquettes réformatrices dont cherchaient à se parer les gouvernements des petits émirats dans les années 2000, elles ont presque disparu. La réforme n’est plus à l’ordre du jour et la pression occidentale pas davantage, tant les États-Unis, obnubilés par le péril iranien, se sont vite résignés à faire l’impasse sur les exigences démocratiques qu’ils brandissaient encore au mois de mars. La réaction de défi aux Occidentaux des Saoudiens, suivis par les autres, semble avoir payé et les monarques du Golfe ont avec succès instrumentalisé à leur profit la crise iranienne.

Mais la façon de procéder, visant à reprendre la main, pourrait à terme fragiliser davantage encore ces régimes. Il s’est agi avant tout de renforcer l’identité des soutiens dont ils bénéficiaient en dénonçant l’autre partie de la population. En opposant « eux » et « nous ». Nous, les loyaux sujets et citoyens, eux, les traitres, les ennemis de la nation, la cinquième colonne. En Arabie Saoudite et au Bahreïn, ceux qui étaient voués à la vindicte étaient les chiites. Au Koweït et aux Émirats arabes unis, les Frères musulmans.

Dans les deux cas, les pouvoirs dénoncent une cinquième colonne et composée d’agents de l’étranger. Les manifestants chiites de Bahreïn et d’Arabie ne peuvent être que des agents de l’Iran. Quant aux Frères musulmans, ils sont dénoncés comme une véritable société secrète, quasiment maçonnique, opérant sournoisement aux Émirats et au Koweït avec l’appui d’ONG occidentales pro-démocratie. Cette répression mise en œuvre à partir de la seconde moitié de 2011 vise en effet ouvertement des organisations américaines ou européennes et la presse officielle se déchaîne contre les gouvernements occidentaux qui sont pourtant leur garantie de survie.

En cherchant par tous les moyens à préserver leur pouvoir, les monarques du Golfe n’ont pas hésité à s’en prendre aux identités nationales construites après les indépendances sur le thème de l’unité pour se recentrer sur la défense de leurs régimes contre un secteur entier de leur propre population. C’est une vision à court terme et si la force a eu raison de la contestation jusqu’à un certain point en enrayant sa progression géographique, elle est loin de l’avoir éradiquée en profondeur.

D’abord parce que cette contestation, loin d’être nouvelle, a des racines profondes qui s’enracine dans l’histoire des pétromonarchies. Les réponses ne peuvent se trouver uniquement dans la répression ou l’achat de la paix sociale par l’injection massive de pétrodollars. De larges secteurs de la population demandent la redéfinition du un contrat social. Or, les dirigeants veulent octroyer, à leur gré, ce qu’ils consentent à accorder au peuple. On le retrouve notamment dans les constitutions du Qatar et du Bahreïn dans lesquelles, au-delà des apparences démocratiques, le souverain n’est pas vraiment contraint. Devant ces deux attitudes inconciliables et en l’absence de processus politique de médiation, il n’y a plus de statu quo. Seule demeure une crise larvée : les gouvernements veulent revenir sur ce qu’ils ont lâché dans un passé récent alors que les opposants veulent récupérer les droits qu’on leur a repris.

En somme, deux ans après le début de la contestation arabe, les dirigeants du Golfe, dont les réponses répressives classiques manquent totalement d’imagination en sont à peu près au même point, mais avec une différence de taille, comparé à la fin 2010 : à la pérennité des régimes fait désormais face une remarquable résilience d’une contestation endémique qui, faute de réponse, tend à se radicaliser et à se généraliser.

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