Le Blog d'Olivier Da Lage

Bahreïn : dissensions chez les Al Khalifa ?

Posted in Moyen-Orient by odalage on 20 février 2011

Qui décide véritablement à Bahreïn ? L’alternance de déclarations conciliantes et de répression brutale est-elle le reflet d’une indécision des dirigeants du royaume, ou l’indice que les principaux membres de la famille régnante s’opposent sur la conduite à tenir ?

La réponse à cette question tient de la kremlinologie. Les intéressés mis à part, personne ne peut avec certitude répondre à cette question. Il n’empêche que de nombreux indices suggèrent un affrontement entre deux lignes au sommet de l’État.   Le roi cheikh Hamad et le prince héritier, cheikh Salman prôneraient, dans une certaine mesure, le dialogue politique avec l’opposition, tandis que le premier ministre, cheikh Khalifa, ainsi que d’autres membres de la famille, incarneraient la ligne dure pour laquelle aucun compromis n’est possible avec une opposition qui, au fond, sous couvert de revendications démocratiques, ne chercherait qu’à abattre le régime et ses dirigeants.

Un retour en arrière s’impose. Depuis l’indépendance, Bahreïn était dirigé par une troïka. L’émir, cheikh Issa, petit personnage débonnaire et apprécié des expatriés occidentaux à qui il ouvrait sa plage privée le vendredi, ne s’intéressait guère à l’exercice du pouvoir et n’était pas réputé pour sa finesse politique. En pleine crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran en 1980, il avait confié à la consule de France qu’à la place du président Carter, il bombarderait l’Iran. Son aspect avenant ne devait pas faire illusion : cheikh Issa n’avait aucune indulgence pour l’opposition chiite et laissait la bride sur le cou à l’appareil répressif organisé et dirigé par des officiers britanniques. Pour la politique, il fallait voir son frère, le premier ministre.

Cheikh Khalifa, chef du gouvernement depuis l’indépendance (1971) a quant à lui la passion de l’État et des affaires. Et il mélange souvent les deux, au grand dam des hommes d’affaires évincés des marchés les plus lucratifs au profit des sociétés que contrôle son homme lige, le Palestino-bahreïnien Jamil Wafa. Sur le plan politique, cheikh Khalifa est partisan d’une ligne dure contre l’Iran, et d’une alliance étroite avec l’Irak de Saddam Hussein et l’Arabie Saoudite. Khalifa exerce un étroit contrôle sur les forces de sécurité et l’appareil répressif, mais pas sur l’armée.

L’armée est la prérogative de cheikh Hamad, le prince héritier, commandant en chef des forces de défense de Bahreïn (BDF en anglais).

Si les photos des trois dirigeants sont accrochés dans tous les bureaux, privés et publics, l’image d’unité que donne cette trinité est trompeuse : de vifs désaccords opposent le prince héritier à son oncle, et c’est l’un des secrets les moins bien gardés de Manama. Les enjeux de cette mésentente sont inconnus, mais leur opposition alimente la chronique dans les dîners en ville et la rumeur inquiète le ministère de l’information, qui met en garde journalistes locaux et étrangers contre ces « mensonges ». L’émir passe pour être d’accord avec son fils mais ne pas vouloir ni oser s’opposer à son frère.

A la mort de cheikh Issa, en mars 1999, cheikh Hamad devient le nouvel émir. Il conserve son oncle à la tête du gouvernement, mais on ne tarde pas à constater que le navire a changé de capitaine : le nouvel émir décrète une amnistie, fait rentrer les exilés, autorise les mouvements politiques, fait approuver par référendum une charte nationale, promulgue une nouvelle constitution et organise des élections parlementaires. Le système est très imparfait, d’un point de vue démocratique, mais le progrès en matière de libertés et de droits de l’Homme est indiscutable. Depuis deux ou trois ans, cependant, la fermeture de l’espace politique, le retour de la répression et des arrestations dénotait soit une conversion du roi aux idées répressives de son oncle, soit une influence croissante de celui-ci, soit les deux à la fois.

C’est pourquoi, même si la brutalité avec laquelle les manifestations du 14 février ont été réprimées a pu surprendre, la répression elle-même était, si l’on ose dire, dans l’ordre des choses. En revanche, l’intervention télévisée du roi, le lendemain, dans laquelle il déplorait les morts, offrait ses condoléances aux familles des victimes et annonçait la formation d’une commission d’enquête, était troublante. Encore plus troublante fut la violence avec laquelle les forces de l’ordre ont attaqué le 17 février à l’aube les manifestants qui dormaient sur le rond-point de la Perle, devenu l’équivalent bahreïnien de la place Tahrir du Caire, avant de tirer  à balle réelle sur la foule, alors même qu’elle évacuait la place.

Enfin, la nouvelle intervention du roi, le 19 février, appelant au dialogue avec l’opposition et confiant ce dialogue à son fils, suivi de l’ordre donné par ce dernier à l’armée, puis à la police de se retirer de la place de la Perle, autorisant les manifestants à y demeurer autant qu’ils le veulent, n’a fait qu’ajouter à la confusion.

Entretemps, il est vrai, le président Obama a eu longuement cheikh Hamad au téléphone, et, au vu des déclarations publiques du président américain et de sa secrétaire d’État Hillary Clinton, on imagine que le langage tenu  a dû être ferme et sans ambiguïté.

Celui que l’on entend jamais, en revanche, c’est le premier ministre. Cheikh Khalifa agit, il ne parle pas. Pourtant, même si les États-Unis lui ont un peu forcé la main, il est possible que cheikh Hamad ait trouvé son salut dans les pressions américaines.

Si cette hypothèse se vérifiait (et à ce stade, ce n’est qu’une hypothèse), cela renforcerait la position du roi et du prince héritier face au premier ministre et à ceux qui, autour de lui, ne cessent de prôner l’intransigeance face aux revendications de l’opposition, quelles qu’elles soient. C’est très certainement l’une des raisons pour laquelle cheikh Ali Salman, le jeune et brillant leader d’Al Wefaq, le principal mouvement d’opposition, s’est bien gardé de rejeter la main tendue et l’offre de dialogue du souverain, même s’il assortit de conditions son acceptation. On peut également voir un signe favorable dans le fait que les pays voisins, même l’Arabie saoudite, parlent aussi désormais de dialogue, alors que nul n’ignore que Ryad a poussé le régime bahreïnien à mater sans faiblesse les manifestants.

Si l’on a entendu certains de ces derniers criaient « à mort les Al Khalifa », d’autres scandaient « ni sunnites, ni chiites, seulement Bahreïniens ». Tous demandent en revanche la démission du gouvernement et le renvoi du Premier ministre.

Ce que cheikh Hamad n’a pas réussi à faire en 1999 –la mise à l’écart de son oncle– va peut être pouvoir se faire avec l’aide des opposants et des Américains. Mais s’il est âgé et impopulaire, cheikh Khalifa est aussi un redoutable animal politique et n’a peut-être pas dit son dernier mot. S’il donne aux forces de sécurité l’ordre de réprimer à nouveau les manifestants, il aura administré la preuve que le roi et le prince héritier ne contrôlent pas l’appareil d’État. Et la crise bahreïnienne s’enfoncerait dans une spirale dont nul ne peut prédire l’issue.

Olivier Da Lage

Lire aussi :

Bahreïn: l’excuse iranienne ne fonctionne plus

Coopération régionale et obsession de la sécurité

Golfe : le Jeu des six familles, (en collaboration avec Gérard Grzybek) Autrement, 1985. Télécharger au format pdf (16,6 Mo)

Interview sur Radio-Orient (21 févier 2011)

Débat sur France 24 : Arabie: peur sur le royaume (première partie et deuxième partie)

interview sur Radio-Orient (3 mars 2011)

Interview sur le site de TV5 (9 mars 2011)

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6 Réponses

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  1. [...] au pouvoir en 1999. Les signaux qu’il a lui-même envoyés sont contradictoires. En revanche, des membres clés de la famille al-Khalifa, à commencer par son oncle, le Premier ministre Khalifa ben Salman al-Khalifa ont clairement opté [...]

  2. [...] en poste depuis plus de quarante ans, est partisan d’une ligne plus dure (lire Olivier Da Lage, « Bahreïn : dissensions chez les Al Khalifa ? », 20 février [...]

  3. carlier marie-claude said, on 2 mars 2011 at 10:13

    bonjour Olivier,

    comme toujours une analyse lumineuse et sensible pour Bahreïn que nous connaissons si bien!… je suis en contact quotidien avec Layla et sa famille….
    A bientôt de te revoir, je poste un mail de suite!

  4. [...] Bahrein kenner Olivier Da Lage denkt dat vooral de premier achter de aanval van het huurleger en de politie zit. De premier zou [...]

  5. Paul A. said, on 21 février 2011 at 04:03

    Enfin! Tous les journalistes qui couvrent les événements de Bahreïn traitent le régime comme une entité monolithique.
    Merci pour les éléments historiques et l’analyse.
    Espérons que Bahreïn retrouve le calme et un minimum de démocratie …

  6. jean-philippe tabet said, on 20 février 2011 at 22:58

    très éclairant. On va voir si une nouvelle donne politique peut s’installer à Barhein sans que l’Iran n’y mette sans veto.


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