Le Blog d'Olivier Da Lage

En Arabie saoudite, des exécutions de masse qui aggravent les tensions confessionnelles

Posted in Moyen-Orient by odalage on 3 janvier 2016

Par Olivier Da Lage

Cet article est paru initialement le 3 janvier 2016 dans Orient XXI

Dimanche 3 janvier à midi, la France n’a toujours pas réagi à l’exécution de l’opposant chiite saoudien Nimr Baqer Al-Nimr, alors que l’Union européenne et les États-Unis ont chacun exprimé leur inquiétude. L’ambassade saoudienne à Téhéran a été prise d’assaut et la tension avec Riyad est au plus fort. Ces assassinats vont encore aggraver les tensions dans la région et aviver encore plus les tensions confessionnelles entre sunnites et chiites, de la Syrie au Yémen en passant par l’Irak et le Liban.

Les huit bourreaux saoudiens recrutés en mai 2015 par petites annonces ne sont pas restés longtemps inactifs. Il fallait bien ces renforts pour organiser samedi 2 janvier l’exécution simultanée de 47 condamnés dans douze villes différentes du royaume. Il n’y a qu’un seul précédent à ces exécutions de masse : le 9 janvier 1980, moins de deux mois après la prise de la Grande Mosquée de La Mecque (elle durera deux semaines et fera plusieurs centaines de morts), 63 insurgés, parmi lesquels leur leader, Jouhaymane Al-Oteïbi, étaient décapités en public dans huit villes d’Arabie. Le fait d’avoir dispersé le lieu des exécutions indiquait que pour le régime, celles-ci avaient moins valeur de châtiment que d’exemple pour ceux de ses sujets qui seraient tentés de suivre la voie des suppliciés. Il en va de même avec les exécutions du 2 janvier, censées illustrer le caractère implacable de «  la guerre contre le terrorisme  » endossé publiquement par Riyad depuis plusieurs mois. D’après l’agence de presse officielle, elles se sont déroulées dans douze prisons  ; dans quatre d’entre elles, les condamnés ont été fusillés et, dans les huit autres, ils ont été décapités.

Ce n’est pas davantage une surprise : le 23 novembre 2015, le quotidien Okaz, proche du ministère de l’intérieur et dirigé d’une main de fer par le prince héritier Mohammed Ben Nayef, annonçait l’exécution imminente d’une cinquantaine de «  terroristes  ».

Il est vrai que la définition légale du terrorisme par l’Arabie saoudite répond à une acception très large. Il ne s’agit pas seulement des djihadistes d’Al-Qaida ou de l’organisation de l’État islamique (OEI), mais plus largement de tout opposant à la monarchie saoudienne. En février 2014, feu le roi Abdallah promulguait une nouvelle loi1 qualifiant pénalement de «  terrorisme  » toute activité «  visant à affaiblir le système politique  », à «  nuire à la réputation du royaume  » ou relevant de la propagande en faveur de l’athéisme. C’est à ce titre qu’en octobre 2014, un tribunal saoudien a condamné à mort Cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, influent religieux chiite qui a joué un rôle important dans la mobilisation des chiites saoudiens lors du «  printemps arabe  » avorté de 2011.

C’est principalement dans la province orientale, où est concentrée la très grande majorité de la population chiite du royaume (près de 10 % de l’ensemble de la population), que les soulèvements contre le régime se sont fait sentir. En fait, dès la fin de 2010, des troubles récurrents se sont produits dans la région de Qatif, et notamment dans la localité d’Awamiyya. Depuis, dans l’indifférence quasi générale des médias étrangers, où un soulèvement latent secoue Awamiyya, avec une alternance de manifestations, d’emprisonnements, d’attaques contre les policiers, de tirs à balles réelles. Le bilan précis de cette intifada chiite rampante et très localisée n’est pas connu, mais elle a probablement causé plusieurs dizaines de morts depuis cinq ans.

Des opposants discriminés depuis longtemps

Depuis la création du royaume en 1932 par le roi Abdelaziz Ibn Saoud, les chiites se plaignent à juste titre des discriminations dont ils sont l’objet. Des mouvements de révolte ont eu lieu périodiquement dans la province orientale  ; ils ont culminé à l’automne 1979, en partie sous l’effet de la victoire en Iran de la révolution islamique. Le roi Fahd (1982-2005) a nommé son fils gouverneur de la province et si la discrimination n’a pas pris fin, d’importants investissements et travaux publics ont réduit le sous-développement de la région, comparativement aux autres provinces saoudiennes. Plus tard, dans les années 1990, un dialogue politique s’est esquissé, aboutissant à un accord avec certains leaders en exil en 1993. Ceux-ci, comme le cheikh Hassan Al-Saffar sont rentrés au pays et une poignée de chiites ont été nommés au majlis ach-choura(conseil consultatif). Plus tard, au début des années 2000, alors que les relations avec l’Iran se normalisaient, certaines ouvertures ont paru possibles. Une conférence de dialogue national s’est tenue en 2003, sous l’égide du prince héritier — mais dirigeant de fait — Abdallah, avec des responsables sunnites et chiites, une première dans l’histoire du royaume2. Mais cette ouverture a fait long feu, les promesses se sont dissipées et la dégradation des rapports avec l’Iran n’a fait que confirmer l’opinion de ceux qui, dans la communauté chiite, n’espéraient rien de ces ouvertures.

C’était le cas de Cheikh Nimr Baqer Al-Nimr qui, pour sa part, campait sur une position intransigeante et refusait de discuter avec le régime, d’où son aura au sein de la jeunesse chiite radicalisée par l’échec du processus politique lors de mouvement de contestation de 2010-2011. Pour autant, contrairement aux assertions du régime, aucune preuve n’a été apportée de son implication dans une action violente. Selon des diplomates en poste à Riyad, leurs gouvernements avaient reçu l’assurance3 que les chiites condamnés à mort après les manifestations ne seraient pas exécutés. Manifestement, c’est une autre logique qui a prévalu au sommet du pouvoir à Riyad.

Les porte-parole officieux du régime ont été prompts à assurer sur les réseaux sociaux qu’on ne pouvait pas interpréter ces exécutions à l’aune de la fracture chiites-sunnites puisqu’il y a davantage de sunnites que de chiites parmi les suppliciés.

Le «  gendarme  » du monde sunnite

On ne fera pas aux dirigeants saoudiens l’insulte de les croire incapables d’avoir mesuré les conséquences politiques de la mise à mort d’opposants politiques du calibre de Nimr Al-Nimr, qui bénéficie d’un puissant soutien chez les chiites saoudiens  ; ni d’avoir mésestimé les conséquences régionales de ces exécutions. Téhéran avait préventivement mis en garde l’Arabie saoudite à ce sujet. Sans surprise, l’Iran, l’Irak et le conseil suprême chiite libanais ont promptement réagi avec fureur à l’annonce saoudienne, le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères allant jusqu’à affirmer que l’Arabie «  paiera un prix élevé  » à la suite de l’exécution de Cheikh Nimr. La nouvelle a aussitôt suscité des manifestations anti-saoudiennes dans le petit royaume voisin de Bahreïn, où la population est majoritairement chiite mais qui est dirigé par une monarchie sunnite4. Une situation qui n’est pas sans rappeler les émeutes chiites qui avaient enflammé Bahreïn et la province orientale de l’Arabie en avril 1980, après la pendaison en Irak de l’ayatollah Mohammed Bakr Al-Sadr par le régime de Saddam Hussein.

Il est vrai cependant que la détermination saoudienne à combattre les djihadistes semble connaître un regain de vigueur. Cela est davantage dû au fait que ces derniers, qu’il s’agisse d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) ou de l’OEI, ont ouvertement déclaré la guerre à la famille Saoud, ce qui ne lui laisse guère d’autre choix que de riposter. C’est ainsi qu’il faut comprendre, le 14 décembre 2015, l’annonce précipitée de la formation d’une «  coalition antiterroriste  » de 34 pays, parmi lesquels ne figurent ni l’Iran, ni l’Irak auxquels l’invitation n’a pas été adressée. Trois des pays cités par l’Arabie (le Pakistan, le Liban et la Malaisie ont d’ailleurs purement et simplement nié avoir été informés de leur appartenance à cette coalition dont la configuration et le mode de fonctionnement apparaissent particulièrement peu clairs5. De manière significative, les pays occidentaux, États-Unis en tête, qui faisaient depuis plusieurs mois pression pour que l’Arabie intensifie sa lutte contre les djihadistes de l’OEI, se sont montrés particulièrement discrets après la révélation par Riyad de la formation de cette coalition. D’autant qu’au Yémen, dans leur offensive contre les rebelles houthistes, les Saoudiens ferment les yeux, voire encouragent AQPA à étendre ses activités, les deux parties étant liées par une hostilité commune aux chiites.

Tout comme la guerre menée par l’Arabie au Yémen depuis le mois de mars 2015 qui a déjà causé près de 6 000 morts, les exécutions du 2 janvier paraissent obéir davantage à une logique punitive qu’à un projet politique mûrement réfléchi. Les autorités de Riyad veulent affirmer leur détermination face à l’Iran, se poser en leader du monde sunnite, s’émanciper de la tutelle stratégique américaine. La jeune génération, illustrée par le prince héritier et ministre de l’intérieur Mohammed Ben Nayef et le vice-prince héritier et ministre de la défense Mohammed Ben Salman, veut démontrer que son pays prend l’initiative et ne se contente plus d’être sur la défensive.

Sombres perspectives pour le royaume

Soit. Mais après  ? Rien ne montre à ce jour que l’Arabie saoudite a une approche politique de l’après-guerre au Yémen. De même, à quel objectif politique répond l’assassinat d’un dirigeant estimé au sein de l’opposition chiite  ? La famille Saoud offre-t-elle une porte de sortie pour la minorité chiite  ? Ou bien la stratégie saoudienne se limite-t-elle à mener une guerre sans fin au Yémen et une répression continue de la minorité chiite du royaume, au risque de donner raison à l’écrivain algérien Kamel Daoud pour qui «  l’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi  », The New York Times,20 novembre 2015]  ?

On notera que la guerre au Yémen est menée par Mohammed Ben Salman. La lutte contre les djihadistes, en revanche, est l’apanage du prince héritier Mohammed Ben Nayef, qui a mené le combat de façon déterminée contre l’insurrection islamiste du début des années 2000, au point d’échapper de justesse à la mort en 2009 lors d’un attentat-suicide d’un militant d’Al-Qaida qui avait réussi à l’approcher, et d’être, pour cela, très estimé par l’administration américaine. Se pourrait-il qu’une partie même infime de l’explication de la guerre au Yémen et des exécutions massives de ce début d’année soit à chercher dans la sourde rivalité entre les deux Mohammed, chacun cherchant à prouver qu’il est l’homme fort dont le pays a besoin, alors que la santé du roi Salman, âgé de plus de 80 ans, est fragile  ?

Le royaume, durement affecté par la chute importante et durable des cours du pétrole, auquel il a largement contribué par l’augmentation de sa production d’hydrocarbures, vient d’annoncer des mesures d’austérité draconiennes6 sans précédent, au risque de susciter un mécontentement social que le régime a toujours tenté d’éviter en achetant la paix sociale avec l’argent du pétrole.

Austérité et crise sociale, pauvreté, enlisement au Yémen, aliénation de la minorité chiite… : les perspectives pour l’Arabie saoudite en ce début d’année sont bien sombres. Et la politique menée par les dirigeants de Riyad pour répondre à ces défis donne le sentiment de relever de la fuite en avant bien davantage que d’une stratégie mûrement réfléchie.


 

[mise à jour : dimanche 3 janvier 2016 après-midi, le Quai d’Orsay a publié le communiqué suivant :
La France déplore profondément l’exécution samedi par l’Arabie saoudite de 47 personnes, dont un chef religieux chiite.
La France rappelle son opposition constante à la peine de mort, en tous lieux et en toutes circonstances.
Elle appelle les responsables de la région à tout faire pour éviter l’exacerbation des tensions sectaires et religieuses.
A noter que ce communiqué est daté de la veille du jour de sa diffusion]

L’Arabie saoudite, obsédée par la crainte d’un encerclement par les alliés chiites de l’Iran

Posted in Moyen-Orient by odalage on 3 avril 2015

Bahreïn : la politique du pire

Posted in Moyen-Orient by odalage on 29 décembre 2013

La détention pendant quelques heures samedi 28 décembre de cheikh Ali Salman, secrétaire général du parti chiite d’opposition Al Wifaq, marque une dangereuse escalade dans la politique de répression mise en œuvre par les autorités de ce petit royaume du Golfe.

(Publié initialement sur le site de l’Institut MEDEA)

Par Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur associé à l’Institut MEDEA

Le 5 décembre 1994, la police de l’émirat de Bahreïn arrêtait à son domicile un jeune mollah chiite de 29 ans, cheikh Ali Salman. Son arrestation allait déclencher l’« intifada chiite » qui ne prend fin qu’en 1999, après la mort de l’émir Isa et l’arrivée sur le trône de son fils Hamad qui prend aussitôt des mesures d’apaisement en amnistiant les prisonniers politiques, en faisant rentrer d’exil des opposants et en organisant un référendum approuvant un retour à la vie parlementaire et le rétablissement de la constitution. Entretemps, les troubles qui ont secoué Bahreïn ont causé la mort de près d’une centaine de personnes.

Dix-neuf ans presque jour pour jour après son arrestation, cheikh Ali Salman a été brièvement arrêté samedi 27 novembre et présenté au procureur général du royaume sous l’accusation d’ « incitation à la haine confessionnelle et à la propagation de fausses nouvelles de nature à nuire à la sécurité nationale ». Relâché quelques heures plus tard, le secrétaire général du Wifaq s’est vu notifier une interdiction de quitter le territoire. Ce qui lui était reproché était ostensiblement son sermon de la veille dans lequel il appelait ses partisans à réagir pacifiquement à la « violence d’État » : « Maintenant, ils ont doublé le nombre de personnes arrêtées. Nous ne voulons pas qu’une personne de plus soit arrêtée mais nous sommes prêts à avoir 10.000 prisonniers, y compris nous-mêmes, et 20.000. Nous ne capitulerons pas ».

 

A première vue, l’arrestation de ce leader charismatique et modéré de la communauté chiite paraît un contresens politique. Secrétaire général du principal parti d’opposition (28 députés dans la dernière assemblée qui en comptait 40), il a constamment résisté à la radicalisation qui a touché de nombreux chiites dont les plus extrémistes demandent la mise à bas du régime, l’instauration d’une république islamique et la mort des membres de la dynastie sunnite des Al Khalifa. Bien au contraire, Ali Salman s’est toujours montré disposé à dialoguer avec le régime dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle. Aux heures les plus tendues de 2011, Ali Salman négociait discrètement avec le prince héritier, cheikh Salman, qui avait la bénédiction de son père, le roi Hamad. Dans leur volumineux rapport, les membres de la commission internationale désignée par le roi Hamad et présidée par le respecté juriste égypto-américain Cherif Bassiouni avaient d’ailleurs rendu un hommage appuyé à ces deux personnalités. Pourquoi donc mettre derrière les barreaux, même pour quelques heures, le seul responsable de l’opposition qui représente l’unique espoir d’une solution politique dans la crise qui depuis trois ans a déjà fait près de 90 morts ?

La réponse est en fait dans la question elle-même : c’est justement pour éviter d’une telle issue politique puisse voir le jour. C’est la traduction du durcissement du régime sous l’influence des tenants de la ligne dure au sein de la famille royale, ceux que l’on appelle les « Khawalid » (les descendants de Khaled Al Khalifa), alignés derrière le Premier ministre et oncle du roi, cheikh Khalifa, en fonction depuis l’indépendance en 1971 ce qui en fait le recordman en matière de longévité des chefs de gouvernement en exercice.

Les Khawalid, auxquel s’est rallié, volontairement ou non, le roi Hamad, ont réussi à radicaliser les deux communautés, chiite et sunnite en créant les conditions d’une quasi-impossibilité de réconciliation, chacune vivant désormais dans la crainte d’être écrasée par l’autre. L’objectif ultime des artisans de cette stratégie du pire est que du désespoir des chiites de Bahreïn naisse une vague terroriste qui attire au régime le soutien explicite des pays occidentaux qui pour l’instant, quelque peu gênés, préfèrent détourner le regard pour ne pas avoir à condamner une répression et des violations des droits de l’Homme qui les gênent aux entournures, exception faite du Royaume-Unis qui soutient sans réserve le régime bahreïnien. On se trouverait donc devant une prophétie autoréalisatrice qui, en suscitant des actions violentes, justifie a posteriori les mesures répressives prises contre des terroristes qui ne l’étaient pas encore lorsqu’elles furent prises, et contre tous ceux qui ne le seront jamais.

Les autorités de Manama, depuis le début, mettent en cause la responsabilité de l’Iran et du Hezbollah libanais et invoquent la crise syrienne à l’appui de leur argumentation. Certes, il est indéniable que troubles à l’œuvre dans le petit royaume se nourrissent en partie de l’importation d’éléments liés à ces tensions régionales. Mais la crise bahreïniene a prouvé dans le passé qu’elle avait elle aussi un fort potentiel d’exportation dans toutes la région, à commencer par la province orientale de l’Arabie Saoudite où les heurts entre population chiite et forces de l’ordre n’ont jamais cessé depuis la fin 2010. L’État du Bahreïn a sans aucun doute du souci à se faire, mais il n’est pas le seul.

Le fait que cheikh Ali Salman ait été relâché par la police au bout de quelques heures semble indiquer que le pouvoir craint les conséquences d’un emprisonnement durable d’une personnalité à l’aura si considérable. Elle peut aussi être interprétée comme une hésitation des autorités, voire un désaccord persistant entre les membres dirigeants de la famille régnante des Al Khalifa. Mais quel que soit le sens que l’on donne à cette interpellation, elle donne un signal très négatif sur les perspectives de sortie de crise au Bahreïn alors même que, semaine après semaine, dans un surprenant déni de réalité, les ambassades à l’étranger du petit royaume ne cessent de diffuser d’invraisemblables communiqués détaillant un dialogue politique inexistant.

Bahreïn : les habits neufs du roi

Posted in Moyen-Orient by odalage on 21 avril 2012

Les autorités bahreïniennes ont donc décidé de maintenir à tout pris le Grand Prix de F1 ce dimanche 22 avril. Beaucoup d’argent était en jeu, c’est certain, mais là n’était pas le plus important : il fallait absolument donner une image de normalité aux yeux du monde. Business friendly Bahrain, pour reprendre la devise publicitaire officielle du royaume, était de retour. Business as usual. L’an dernier, le Grand Prix avait dû être annulé en raison des événements qui secouaient le petit royaume des Al Khalifa. Tout le monde avait compris et accepté les raisons. Mais depuis, officiellement, l’ordre a été rétabli, tout est sous contrôle et le pays est passé à autre chose et regarde avec confiance vers l’avenir. Une annulation, pour la seconde année consécutive, aurait fait mauvais genre. D’une part, la Fédération internationale de l’automobile (FIA) ce serait posé des questions sur l’intérêt de maintenir le Grand Prix de Bahreïn s’il est susceptible d’être annulé chaque année à la dernière minute. Mais surtout, l’irascible Bernie Ecclestone, qui dirige Formula One Management et détient les droits commerciaux de la Formule 1 ne voulait pas en entendre parler. Perdre de l’argent une année était déjà difficilement tolérable, deux années de suite, il n’en était pas question. Et donc, volant au secours du régime bahreïnien, Ecclestone a tout à la fois nié l’existence de troubles au Bahreïn et accusé la presse de les grossir pour vendre du papier.

La cause est donc entendue, l’annulation du Grand Prix de Bahreïn en 2012 aurait fait un tort considérable à l’image du régime. Presque autant que son maintien. Car les opposants, qui n’ont pas, à la différence des autorités, eu recours aux services de coûteuses agences de relations publiques occidentales, ont spontanément compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer de la présence de touristes étrangers et de journalistes –même sportifs !- venus couvrir l’événement. En fait, ils n’ont pas eu à forcer les événements car, malheureusement, ce qui s’est passé ces dernières semaines au Bahreïn relève d’une triste normalité : manifestations, répression, blessures et morts par balles, enterrement, manifestations, répression, etc.

En fait, dans ce minuscule pays où les villages, majoritairement chiites, se touchent presque et sont sur la route qu’empruntent à un moment où à un autre, coureurs, spectateurs et journalistes, ces derniers ne pouvaient manquer de rencontrer la réalité sur leur chemin. Pour les membres de l’écurie Force India, elle a pris la forme d’un cocktail Molotov explosant le mercredi 18 avril devant une voiture transportant quatre membres de l’équipe indienne. Secouée, l’écurie Force India a renoncé à participer aux essais le vendredi 20 avril en invoquant des « raisons logistiques » tandis qu’un porte-parole de l’équipe affirmait soutenir le processus de réformes.

Mais alors que se tenait la conférence de presse, des milliers d’opposants manifestaient contre le gouvernement et conspuaient le roi Hamad Al Khalifa. Tout ce que les autorités se sont efforcées de dissimuler aux étrangers, notamment en refoulant de nombreux journalistes et en marquant de façon visible les appareils photos des reporters venus couvrir le Grand Prix, des fois qu’ils seraient tentés de s’égarer dans un village chiite où l’on manifeste, afin de les repérer plus aisément… Et c’est là le plus révélateur de la situation du royaume, plus d’un an après l’entrée des troupes saoudiennes venues protéger la répression du « printemps de Manama » : que, dans ce petit pays entièrement quadrillé par les forces de l’ordre et où la police secrète et ses informateurs font peser sur la majorité chiite et l’opposition un climat de crainte, voire de terreur, des milliers de Bahreïniens manifestent à visage ouvert, en présence de témoins étrangers, et malgré la répression, en dit long sur la résilience de cette opposition, censée avoir été défaite et réduite au silence un an auparavant.

Bien entendu, la famille régnante, parfaitement informée de la situation réelle, n’en croit rien elle-même. Le regard des autres compte pour elle davantage qu’elle ne veut bien l’admettre. C’est pourquoi chaque semaine ou presque, les ambassades bahreïniennes à travers le monde envoient aux journalistes des communiqués détaillant la façon dont les autorités ont mis en œuvre les recommandations de la Commission internationale présidée par le juriste égyptien Cherif Bassiouni : sanction des membres des forces de l’ordre qui ont eu recours à la torture, réintégration des salariés licenciés pour faits de grève, révision des verdicts prononcés par des tribunaux militaires contre les civils, etc. Le problème est qu’en début d’année, Cherif Bassiouni lui-même a publiquement fait savoir que le gouvernement de Bahreïn, en pratique, n’appliquait pas les recommandations de son rapport, qualifiant les mesures prises de « poudre aux yeux » (whitewash).

Lundi 23, au lendemain du Grand Prix, s’ouvre à Manama le procès en cassation de 21 opposants condamnés à de lourdes peines de prison pour « complot », y compris la perpétuité. La décision que prendront les magistrats, évidemment politique et non judiciaire, sera  un indicateur de l’orientation qu’a choisie le régime : maintien de la répression ou timide ouverture. Ce qui paraît exclu pour le moment est une véritable politique d’ouverture, à l’instar de celle initiée par l’actuel roi à son arrivée au pouvoir en 1999. Les signaux qu’il a lui-même envoyés sont contradictoires. En revanche, des membres clés de la famille Al Khalifa, à commencer par son oncle, le Premier ministre Khalifa ben Salman Al Khalifa ont clairement opté pour la continuation de la politique de main de fer engagée voici plus d’un an.

Une véritable ouverture comprenant un dialogue politique avec l’opposition permettrait de mettre fin à la contestation violente, tout comme cela avait été le cas entre 1999 et 2009. Le leader du Wefaq, cheikh Ali Salman, y est prêt. Mais instruits par les précédents, et forts de l’expérience de l’année écoulée, les dirigeants du Wefaq se montreront exigeants sur les garanties.

Si tel n’est pas le cas, le Bahreïn pourra faire de substantielles économies en cessant de payer des agences de relations publiques qui ne convainquent pas grand monde, car cela démontrera que les discours sur l’union nationale et la réconciliation sont des paroles creuses, incapables en tout cas, de mettre fin à la colère d’une majorité de la population que la répression n’a pas su enrayer. Et, tel le conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur, chacun pourra constater que le roi de Bahreïn est nu.

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Posted in Moyen-Orient by odalage on 14 mars 2011

Sous les réformes annoncées, la répression est à l’œuvre et c’est l’Arabie saoudite qui est à la manœuvre.

Enfin ! Enfin, le pont-digue reliant Bahreïn à la terre ferme sert à ce pourquoi il a véritablement été conçu : rétablir l’ordre dans le petit royaume grâce aux troupes du grand royaume voisin. Lorsque le contrat a été signé en juillet 1981, c’est déjà ce qu’on disait. Lorsque le pont-digue a été inauguré en décembre 1986, on le susurrait encore : la raison d’être de cet ouvrage d’un milliard de dollars, entièrement financé par l’Arabie Saoudite et construit par un consortium dirigé par le groupe néerlandais Ballast Nedam est de pouvoir dépêcher en quelques heures des unités de la garde nationale saoudienne dans l’émirat voisin (ce n’était pas encore un royaume) afin d’y mater tout début d’insurrection chiite.

Lors de l’intifada de 1994-1995, on a parfois évoqué la présence de telles unités, mais cela ne s’est pas (du moins à ma connaissance) vérifié. Ces derniers jours, alors que les souks de Manama bruissaient de rumeurs d’envoi de forces saoudiennes dans l’île rebelle, les milieux officiels consentaient à évoquer la présence d’experts saoudiens. Mais aujourd’hui, c’est officiel : telles les armées du Pacte de Varsovie envahissant en août 1968 la Tchécoslovaquie pour mettre fin au Printemps de Prague au nom de la fraternelle solidarité du camp socialiste face aux menées contre-révolutionnaires encouragées par les impérialistes, on voit aujourd’hui les forces d’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis –à l’heure où j’écris ces lignes, il n’est pas question du Koweït ni du Qatar– traverser les 25 kilomètres de bras de mer séparant Bahreïn de la terre ferme pour mettre en œuvre la « doctrine Abdallah de souveraineté limitée » au sein des monarchies du Golfe.

La veille, le roi de Bahreïn, cheikh Hamad Ben Issa Al Khalifa, et son fils Salman, le prince héritier, parlaient de dialogue et de réconciliation. À l’heure où ces généreuses paroles d’espoir étaient prononcées, ils ne pouvaient ignorer l’invasion qui se préparait. De deux choses l’une : ou bien la venue de ces troupes des pays « frères » du Conseil de coopération du Golfe s’est faite à leur demande, et la duplicité dont ils ont fait preuve laissera des traces profondes à Bahreïn, ou bien ils ont été placés devant le fait accompli, un diktat comparable à celui subi par Dubcek lorsqu’il fut sommé de s’expliquer  à Moscou devant Leonid Brejnev, et cela n’augure rien de bon non plus pour les réformes politiques à Bahreïn et la capacité de ses dirigeants à reprendre l’initiative.

La balance est inégale et, dans un premier temps du moins, la force prévaudra. Le prince Nayef, chef de toutes les polices d’Arabie (et désormais de Bahreïn) pourra dire : « l’ordre règne à Manama ». Mais les apparences sont trompeuses. Car la société bahreïnie est habituée à la répression. La structure villageoise et rurale de ce micro-pays en font un territoire impossible à contrôler complètement. À peine a-t-on plaqué un couvercle sur un village en ébullition que c’est le village voisin qui reprend le flambeau. Les forces saoudiennes ne sont pas rompues aux techniques de maintien de l’ordre en gardant le sens de la mesure. Sans aucun doute, il y aura des morts, le meilleur carburant de toute insurrection, spécialement dans le monde chiite, prompt à célébrer les martyrs pour nourrir un désir de revanche inassouvi. La tension va monter dans la perspective du 27 mars, l’arbaïn (quarantième jour de la mort ) des premiers martyrs du printemps de Manama. Et par un intéressant phénomène de vases communicants, si les forces de répression peuvent traverser le pont d’ouest en est, les idées subversives peuvent faire le chemin inverse et gagner la communauté chiite concentrée dans la province orientale de l’Arabie.

C’est un bien dangereux cadeau que viennent d’offrir les pays du Conseil de coopération du Golfe à la monarchie bahreïnie. Mais les Saoudiens, qui sont à la manœuvre, ne sont absolument pas prémunis contre l’effet boomerang de cette désolante initiative.

Olivier Da Lage


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Bahreïn : dissensions chez les Al Khalifa ?

Posted in Moyen-Orient by odalage on 20 février 2011

Qui décide véritablement à Bahreïn ? L’alternance de déclarations conciliantes et de répression brutale est-elle le reflet d’une indécision des dirigeants du royaume, ou l’indice que les principaux membres de la famille régnante s’opposent sur la conduite à tenir ?

La réponse à cette question tient de la kremlinologie. Les intéressés mis à part, personne ne peut avec certitude répondre à cette question. Il n’empêche que de nombreux indices suggèrent un affrontement entre deux lignes au sommet de l’État.   Le roi cheikh Hamad et le prince héritier, cheikh Salman prôneraient, dans une certaine mesure, le dialogue politique avec l’opposition, tandis que le premier ministre, cheikh Khalifa, ainsi que d’autres membres de la famille, incarneraient la ligne dure pour laquelle aucun compromis n’est possible avec une opposition qui, au fond, sous couvert de revendications démocratiques, ne chercherait qu’à abattre le régime et ses dirigeants.

Un retour en arrière s’impose. Depuis l’indépendance, Bahreïn était dirigé par une troïka. L’émir, cheikh Issa, petit personnage débonnaire et apprécié des expatriés occidentaux à qui il ouvrait sa plage privée le vendredi, ne s’intéressait guère à l’exercice du pouvoir et n’était pas réputé pour sa finesse politique. En pleine crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran en 1980, il avait confié à la consule de France qu’à la place du président Carter, il bombarderait l’Iran. Son aspect avenant ne devait pas faire illusion : cheikh Issa n’avait aucune indulgence pour l’opposition chiite et laissait la bride sur le cou à l’appareil répressif organisé et dirigé par des officiers britanniques. Pour la politique, il fallait voir son frère, le premier ministre.

Cheikh Khalifa, chef du gouvernement depuis l’indépendance (1971) a quant à lui la passion de l’État et des affaires. Et il mélange souvent les deux, au grand dam des hommes d’affaires évincés des marchés les plus lucratifs au profit des sociétés que contrôle son homme lige, le Palestino-bahreïnien Jamil Wafa. Sur le plan politique, cheikh Khalifa est partisan d’une ligne dure contre l’Iran, et d’une alliance étroite avec l’Irak de Saddam Hussein et l’Arabie Saoudite. Khalifa exerce un étroit contrôle sur les forces de sécurité et l’appareil répressif, mais pas sur l’armée.

L’armée est la prérogative de cheikh Hamad, le prince héritier, commandant en chef des forces de défense de Bahreïn (BDF en anglais).

Si les photos des trois dirigeants sont accrochés dans tous les bureaux, privés et publics, l’image d’unité que donne cette trinité est trompeuse : de vifs désaccords opposent le prince héritier à son oncle, et c’est l’un des secrets les moins bien gardés de Manama. Les enjeux de cette mésentente sont inconnus, mais leur opposition alimente la chronique dans les dîners en ville et la rumeur inquiète le ministère de l’information, qui met en garde journalistes locaux et étrangers contre ces « mensonges ». L’émir passe pour être d’accord avec son fils mais ne pas vouloir ni oser s’opposer à son frère.

A la mort de cheikh Issa, en mars 1999, cheikh Hamad devient le nouvel émir. Il conserve son oncle à la tête du gouvernement, mais on ne tarde pas à constater que le navire a changé de capitaine : le nouvel émir décrète une amnistie, fait rentrer les exilés, autorise les mouvements politiques, fait approuver par référendum une charte nationale, promulgue une nouvelle constitution et organise des élections parlementaires. Le système est très imparfait, d’un point de vue démocratique, mais le progrès en matière de libertés et de droits de l’Homme est indiscutable. Depuis deux ou trois ans, cependant, la fermeture de l’espace politique, le retour de la répression et des arrestations dénotait soit une conversion du roi aux idées répressives de son oncle, soit une influence croissante de celui-ci, soit les deux à la fois.

C’est pourquoi, même si la brutalité avec laquelle les manifestations du 14 février ont été réprimées a pu surprendre, la répression elle-même était, si l’on ose dire, dans l’ordre des choses. En revanche, l’intervention télévisée du roi, le lendemain, dans laquelle il déplorait les morts, offrait ses condoléances aux familles des victimes et annonçait la formation d’une commission d’enquête, était troublante. Encore plus troublante fut la violence avec laquelle les forces de l’ordre ont attaqué le 17 février à l’aube les manifestants qui dormaient sur le rond-point de la Perle, devenu l’équivalent bahreïnien de la place Tahrir du Caire, avant de tirer  à balle réelle sur la foule, alors même qu’elle évacuait la place.

Enfin, la nouvelle intervention du roi, le 19 février, appelant au dialogue avec l’opposition et confiant ce dialogue à son fils, suivi de l’ordre donné par ce dernier à l’armée, puis à la police de se retirer de la place de la Perle, autorisant les manifestants à y demeurer autant qu’ils le veulent, n’a fait qu’ajouter à la confusion.

Entretemps, il est vrai, le président Obama a eu longuement cheikh Hamad au téléphone, et, au vu des déclarations publiques du président américain et de sa secrétaire d’État Hillary Clinton, on imagine que le langage tenu  a dû être ferme et sans ambiguïté.

Celui que l’on entend jamais, en revanche, c’est le premier ministre. Cheikh Khalifa agit, il ne parle pas. Pourtant, même si les États-Unis lui ont un peu forcé la main, il est possible que cheikh Hamad ait trouvé son salut dans les pressions américaines.

Si cette hypothèse se vérifiait (et à ce stade, ce n’est qu’une hypothèse), cela renforcerait la position du roi et du prince héritier face au premier ministre et à ceux qui, autour de lui, ne cessent de prôner l’intransigeance face aux revendications de l’opposition, quelles qu’elles soient. C’est très certainement l’une des raisons pour laquelle cheikh Ali Salman, le jeune et brillant leader d’Al Wefaq, le principal mouvement d’opposition, s’est bien gardé de rejeter la main tendue et l’offre de dialogue du souverain, même s’il assortit de conditions son acceptation. On peut également voir un signe favorable dans le fait que les pays voisins, même l’Arabie saoudite, parlent aussi désormais de dialogue, alors que nul n’ignore que Ryad a poussé le régime bahreïnien à mater sans faiblesse les manifestants.

Si l’on a entendu certains de ces derniers criaient « à mort les Al Khalifa », d’autres scandaient « ni sunnites, ni chiites, seulement Bahreïniens ». Tous demandent en revanche la démission du gouvernement et le renvoi du Premier ministre.

Ce que cheikh Hamad n’a pas réussi à faire en 1999 –la mise à l’écart de son oncle– va peut être pouvoir se faire avec l’aide des opposants et des Américains. Mais s’il est âgé et impopulaire, cheikh Khalifa est aussi un redoutable animal politique et n’a peut-être pas dit son dernier mot. S’il donne aux forces de sécurité l’ordre de réprimer à nouveau les manifestants, il aura administré la preuve que le roi et le prince héritier ne contrôlent pas l’appareil d’État. Et la crise bahreïnienne s’enfoncerait dans une spirale dont nul ne peut prédire l’issue.

Olivier Da Lage

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Golfe : le Jeu des six familles, (en collaboration avec Gérard Grzybek) Autrement, 1985. Télécharger au format pdf (16,6 Mo)

Interview sur Radio-Orient (21 févier 2011)

Débat sur France 24 : Arabie: peur sur le royaume (première partie et deuxième partie)

interview sur Radio-Orient (3 mars 2011)

Interview sur le site de TV5 (9 mars 2011)

Bahreïn : l’excuse iranienne ne fonctionne plus

Posted in Moyen-Orient by odalage on 19 février 2011

Depuis 1979 et l’avènement de la République islamique, les dirigeants bahreïniens ont recouru sans modération et avec un succès jamais démenti à l’argument suivant, destiné aux responsables occidentaux : « les émeutes qui secouent notre pays sont fomentés à Téhéran et la prétendue opposition chiite est en réalité une cinquième colonne iranienne qui menace les intérêts occidentaux ».

Des troubles agitant la communauté chiite de Bahreïn, il y en a effectivement eu à répétition :

  • Automne 1979 (Achoura)
  • Avril 1980 (après la pendaison de l’ayatollah Baqr Sadr en Irak)
  • 1994-1999 « intifada chiite »

A chaque fois, Américains et Européens ont accepté sans réticence les explications de la famille Al Khalifa. Parfois sans conviction, parfois persuadés d’avance (après tout, Américains et Français, notamment, avaient leurs propres problèmes avec l’Iran de Khomeiny et les chiites libanais). L’important étant qu’au nom des impératifs géostratégiques, les intérêts de l’Occidents ne soient pas mis en péril par les complots iraniens. Et tant pis, si au passage, emprisonnements arbitraires, tortures et bannissements étaient le prix à payer : on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

La situation des chiites de l’émirat n’était pas complètement ignorée, mais était davantage considérée comme un inconvénient pour les conséquences qu’elle pouvait avoir en terme de stabilité du pouvoir que pour elle-même. Au début des années 80, un ambassadeur de France en poste à Manama parlait dans toutes ses dépêches sur la situation politique d’une « petite majorité chiite et d’une forte minorité sunnite ». On ne pourrait mieux exprimer le déni de réalité qui s’était emparé des chancelleries au nom de la Realpolitik.

A la vérité, au début des années 80, certains opposants chiites à la dynastie au pouvoir se tournaient effectivement vers l’Iran et il est parfaitement exact qu’en décembre 1981, un complot visant à renverser le roi organisé par le Front islamique de libération de Bahreïn (FILB), téléguidé de Téhéran, a été déjoué d’extrême justesse (et réprimé sans faiblesse, ni considération pour les droits de l’Homme, pourrait-on ajouter).

C’était sans doute moins vrai en avril 1980 car la réaction à l’exécution de Baqr Sadr était communautaire et instinctive au moins autant que politique. Ça ne l’était plus du tout en 1994-1999 lorsque les revendications portées par les insurgés étaient de nature strictement sociales et politiques, même si le mouvement avait une indiscutable coloration communautaire chiite comme c’est le cas aujourd’hui. Mais le prétexte de la menace iranienne a encore fonctionné auprès des alliés occidentaux de l’émirat.

Alors pourquoi ne pas continuer, d’autant que la menace nucléaire iranienne est au cœur des préoccupations des États-Unis et de l’Iran ? Cela justifie bien de fermer les yeux sur une répression sans doute brutale, mais indispensable à la survie du régime et par conséquent bénéfique aux intérêts de l’Occident. C’est très certainement ce que se sont dit les responsables bahreïniens, c’est-à-dire le noyau dur de la famille Al Khalifa qui truste les quatre cinquième des portefeuilles gouvernementaux et tous les postes régaliens (Défense, Intérieur, Affaires étrangères).

Mais cette fois, ça ne fonctionne pas. D’emblée, les États-Unis ont mis en garde Bahreïn contre l’usage excessif de la force. Et lorsque la violence policière a déferlé, laissant plusieurs cadavres sur le sol, y compris, semble-t-il, au moins un cas d’exécution extrajudiciaire de sang-froid, la secrétaire d’État Hillary Clinton et le président Obama en personne ont mis les points sur les « i ». Obama, le président du pays le plus puissant du monde, a pris son téléphone pour appeler longuement cheikh Hamad ben Issa Al Khalifa, le roi de Bahreïn, l’un des plus petits États de la planète, pour le sommer d’entendre les revendications de son peuple. Pourtant, s’étaient dit les Al Khalifa, la Ve flotte étant basés à Bahreïn, les Américains comprendront bien que leur intérêt est de soutenir le régime.

Mauvais calcul : Bahreïn a davantage besoin des Américains que les américains de Bahreïn. Et les États-Unis disposent d’une ceinture de bases militaires qui, de l’Ouzbekistan et de l’Afghanistan aux Émirats en passant par  l’Irak, le Koweït et le Qatar, sans parler des facilités accordées par la Jordanie et d’autres, leur donne une confiance suffisante pour ne pas se laisser impressionner par le bluff des Al Khalifa.

De plus, les services américains savent pertinemment que l’Iran n’a rien, mais strictement rien à voir avec les revendications des jeunes et de la population de Bahreïn dans les événements actuels. Il n’ont même pas besoin de déployer le moindre agent de la CIA pour voir que les manifestants pacifiques et désarmés ont été brutalement attaqués en plein sommeil, sans aucune provocation de leur part. Nul slogan antiaméricain n’a été proféré et aucun drapeau américain brûlé.

Sous George W. Bush, les États-Unis se sont engagés à propager la démocratie dans le monde arabe après l’invasion de l’Irak. Les dirigeants locaux ont fait mine d’accompagner le mouvement, se promettant bien de revenir sur leurs engagements à la première occasion.

L’ironie de l’Histoire est que c’est à Obama qu’il revient de mettre en œuvre la promesse de son prédécesseur.

Olivier Da Lage

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À Bahreïn, le feu couvait sous la cendre

Posted in Moyen-Orient by odalage on 16 février 2011

L’opposition bahreïnienne avait choisi la Saint Valentin pour en faire son jour de colère, à l’instar de ce qui s’est fait les semaines précédentes en Tunisie et en Égypte. Il n’en fallait pas davantage pour que l’on évoque une contagion tuniso-égyptienne aux monarchies pétrolières du Golfe. Mais le cas de Bahreïn est bien particulier.

Deux morts en deux journées de manifestations, le bilan de la répression de la « Saint Valentin rouge » de Bahreïn la met d’emblée au niveau de la Tunisie et de l’Égypte. A l’échelle de cet émirat d’à peine plus d’un million d’habitants (1,2, selon la dernière estimation), cela représenterait 130 morts pour l’Égypte et 17 morts pour la Tunisie. Et il ne s’agit pas de décès accidentels au cours de violences marquant les manifestations. Non : ces jeunes victimes (notez bien : comme en Tunisie et en Égypte, ce sont les jeunes qui sont à la pointe du combat) sont mortes parce que la police a tiré à balles réelles sur la foule pour la disperser. Dans ce petit royaume à la réputation libérale en Occident (ce qui veut dire que l’on peut y acheter de l’alcool et que les femmes ne sont pas obligées de se voiler), on ne plaisante pas avec la contestation.

On remarquera aussi que pour l’heure, rien de tel ne s’est passé au Koweït, au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Oman ou en Arabie (en Arabie, cela pourrait venir, toutefois). C’est que, s’agissant de Bahreïn, l’expression monarchie pétrolière est historiquement juste, mais factuellement inexacte désormais. C’en effet à Bahreïn que l’on a trouvé pour la première fois du pétrole en Péninsule arabique. C’était en 1932 et la nappe est désormais épuisée, l’économie du royaume vivant du commerce et des services, un peu de l’industrie, mais surtout, de l’aide financière de l’Arabie Saoudite. Bref, le Bahreïn d’aujourd’hui n’est pas une « riche monarchie pétrolière ». Il y a des pauvres, des travailleurs, des jeunes aux chômages. Ils ne sont pas contents, et ce n’est pas d’hier.

Comment oublier que de 1994 à 1999, l’émirat (ce n’était pas encore un royaume !) a été secoué par une insurrection durement réprimée qui a fait près d’une centaine de morts en cinq ans ! Elle n’a pris fin que parce que l’actuel roi Hamad Al Khalifa, accédant au pouvoir en mars 1999 après le décès de son père Isa, a choisi de libérer les prisonniers politiques, de décréter une amnistie permettant le retour des exilés, de rétablir la constitution et la vie parlementaire (quoique de façon beaucoup plus restrictive que la constitution initiale promulguée en 1973) et d’autoriser le pluralisme politique. Les partis en tant que tels sont interdits, mais les associations ne le sont pas et elles en jouent le rôle. Des nationalistes nassériens aux islamistes sunnites ou chiites, en passant par les anciens communistes et les « indépendants », tous peuvent faire de la politique sans craindre la redoutée police secrète formée et encadrée par les Britanniques qui, trois décennies durant, a semé la terreur.

La nouvelle chambre élue a des pouvoirs restreints, le roi, en pratique peut faire ce qu’il veut, mais chacun se dit prêt à la réconciliation et ça marche à peu près jusqu’à l’année dernière. Mais pour des raisons que je n’ai pas encore comprises, les mauvaises habitudes reviennent en masse : naturalisation massive d’Arabes sunnites (Syriens, Yéménites, Jordaniens…) pour « rééquilibrer » le corps électoral. Ai-je dit que la population de Bahreïn était chiite à 70 % et dirigée par une monarchie sunnite depuis la fin du XVIIIe siècle (ou le début du XIXe selon la date retenue) ? Alors j’ai eu tort, car ce simple fait est à l’origine de toutes les crises traversées par l’émirat, que ce soit sous la domination britannique ou après l’indépendance en 1971. On voit le retour en force de l’influence de l’oncle du roi, cheikh Khalifa, premier ministre depuis l’indépendance et homme à poigne. Sous son influence, notamment, les membres de la famille royale accaparent les contrats les plus rémunérateurs ce qui les fait entrer en concurrence (déloyale) avec la caste des marchands. Enfin, la police se remet à traquer les opposants et des procès douteux pour atteinte à la sûreté de l’État sont déclenchés contre certains d’entre eux.

Les facteurs de crise sont les suivants :

  • Une population majoritairement chiite dirigée par une dynastie sunnite venue d’ailleurs ;
  • Une population majoritairement autochtone (62,4 % au recensement de 2001, sans doute moins à présent) ;
  • Un pays relativement pauvre où il existe une classe ouvrière, une classe de fonctionnaires compétents et éduqués, et une classe marchande dont certains membres se considèrent comme spoliés par la famille régnante ;
  • Une aggravation de l’écart de richesse entre la classe dirigeante, associée à la famille régnante, et les plus pauvres, souvent au chômage ;
  • Une répression accrue contre les opposants politiques, accusés de faire le jeu de puissances étrangères (en l’occurrence l’Iran).

En fait, tous ces facteurs se recouvrent assez largement, car les travailleurs (ou chômeurs) sont majoritairement chiites et tous se plaignent du rétrécissement du champ politique au bénéfice quasi-exclusif des soutiens du pouvoir. Contrairement à ce que l’on a pu lire ou entendre, même si les manifestants scandaient des slogans hostiles à la dynastie des Al Khalifa, la plupart des opposants savent pertinemment qu’il n’existe pas à l’heure actuelle d’alternative crédible à la monarchie au pouvoir. Ce que demande l’opposition, c’est tout simplement un fonctionnement réellement démocratique de l’État. Le régime n’est donc pas menacé, à moins qu’il se cabre dans son refus d’entendre ces demandes.

Dans ce contexte, les tensions internes de Bahreïn, même invisibles aux yeux de ceux qui ne veulent pas voir, étaient bien réelles, mal éteintes, et le feu ne demandait qu’à reprendre au premier souffle de vent. Il est venu de Tunisie et d’Égypte.

Olivier Da Lage

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Les télégrammes américains révélés par Wikileaks

Bahreïn a une riche histoire de luttes sociales et politiques (Interview à l’IRIS le 18 février 2011)

Bahreïn: le régime réagit (interview sur France 24 le 18 février 2011)

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