Le Blog d'Olivier Da Lage

Bahreïn : l’excuse iranienne ne fonctionne plus

Posted in Moyen-Orient by odalage on 19 février 2011

Depuis 1979 et l’avènement de la République islamique, les dirigeants bahreïniens ont recouru sans modération et avec un succès jamais démenti à l’argument suivant, destiné aux responsables occidentaux : « les émeutes qui secouent notre pays sont fomentés à Téhéran et la prétendue opposition chiite est en réalité une cinquième colonne iranienne qui menace les intérêts occidentaux ».

Des troubles agitant la communauté chiite de Bahreïn, il y en a effectivement eu à répétition :

  • Automne 1979 (Achoura)
  • Avril 1980 (après la pendaison de l’ayatollah Baqr Sadr en Irak)
  • 1994-1999 « intifada chiite »

A chaque fois, Américains et Européens ont accepté sans réticence les explications de la famille Al Khalifa. Parfois sans conviction, parfois persuadés d’avance (après tout, Américains et Français, notamment, avaient leurs propres problèmes avec l’Iran de Khomeiny et les chiites libanais). L’important étant qu’au nom des impératifs géostratégiques, les intérêts de l’Occidents ne soient pas mis en péril par les complots iraniens. Et tant pis, si au passage, emprisonnements arbitraires, tortures et bannissements étaient le prix à payer : on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

La situation des chiites de l’émirat n’était pas complètement ignorée, mais était davantage considérée comme un inconvénient pour les conséquences qu’elle pouvait avoir en terme de stabilité du pouvoir que pour elle-même. Au début des années 80, un ambassadeur de France en poste à Manama parlait dans toutes ses dépêches sur la situation politique d’une « petite majorité chiite et d’une forte minorité sunnite ». On ne pourrait mieux exprimer le déni de réalité qui s’était emparé des chancelleries au nom de la Realpolitik.

A la vérité, au début des années 80, certains opposants chiites à la dynastie au pouvoir se tournaient effectivement vers l’Iran et il est parfaitement exact qu’en décembre 1981, un complot visant à renverser le roi organisé par le Front islamique de libération de Bahreïn (FILB), téléguidé de Téhéran, a été déjoué d’extrême justesse (et réprimé sans faiblesse, ni considération pour les droits de l’Homme, pourrait-on ajouter).

C’était sans doute moins vrai en avril 1980 car la réaction à l’exécution de Baqr Sadr était communautaire et instinctive au moins autant que politique. Ça ne l’était plus du tout en 1994-1999 lorsque les revendications portées par les insurgés étaient de nature strictement sociales et politiques, même si le mouvement avait une indiscutable coloration communautaire chiite comme c’est le cas aujourd’hui. Mais le prétexte de la menace iranienne a encore fonctionné auprès des alliés occidentaux de l’émirat.

Alors pourquoi ne pas continuer, d’autant que la menace nucléaire iranienne est au cœur des préoccupations des États-Unis et de l’Iran ? Cela justifie bien de fermer les yeux sur une répression sans doute brutale, mais indispensable à la survie du régime et par conséquent bénéfique aux intérêts de l’Occident. C’est très certainement ce que se sont dit les responsables bahreïniens, c’est-à-dire le noyau dur de la famille Al Khalifa qui truste les quatre cinquième des portefeuilles gouvernementaux et tous les postes régaliens (Défense, Intérieur, Affaires étrangères).

Mais cette fois, ça ne fonctionne pas. D’emblée, les États-Unis ont mis en garde Bahreïn contre l’usage excessif de la force. Et lorsque la violence policière a déferlé, laissant plusieurs cadavres sur le sol, y compris, semble-t-il, au moins un cas d’exécution extrajudiciaire de sang-froid, la secrétaire d’État Hillary Clinton et le président Obama en personne ont mis les points sur les « i ». Obama, le président du pays le plus puissant du monde, a pris son téléphone pour appeler longuement cheikh Hamad ben Issa Al Khalifa, le roi de Bahreïn, l’un des plus petits États de la planète, pour le sommer d’entendre les revendications de son peuple. Pourtant, s’étaient dit les Al Khalifa, la Ve flotte étant basés à Bahreïn, les Américains comprendront bien que leur intérêt est de soutenir le régime.

Mauvais calcul : Bahreïn a davantage besoin des Américains que les américains de Bahreïn. Et les États-Unis disposent d’une ceinture de bases militaires qui, de l’Ouzbekistan et de l’Afghanistan aux Émirats en passant par  l’Irak, le Koweït et le Qatar, sans parler des facilités accordées par la Jordanie et d’autres, leur donne une confiance suffisante pour ne pas se laisser impressionner par le bluff des Al Khalifa.

De plus, les services américains savent pertinemment que l’Iran n’a rien, mais strictement rien à voir avec les revendications des jeunes et de la population de Bahreïn dans les événements actuels. Il n’ont même pas besoin de déployer le moindre agent de la CIA pour voir que les manifestants pacifiques et désarmés ont été brutalement attaqués en plein sommeil, sans aucune provocation de leur part. Nul slogan antiaméricain n’a été proféré et aucun drapeau américain brûlé.

Sous George W. Bush, les États-Unis se sont engagés à propager la démocratie dans le monde arabe après l’invasion de l’Irak. Les dirigeants locaux ont fait mine d’accompagner le mouvement, se promettant bien de revenir sur leurs engagements à la première occasion.

L’ironie de l’Histoire est que c’est à Obama qu’il revient de mettre en œuvre la promesse de son prédécesseur.

Olivier Da Lage

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  3. […] premiers gestes est de convoquer le roi de Bahreïn, le minuscule royaume voisin, en proie à la contestation chiite. Pour Abdallah, la route de la révolution dans le monde arabe passe par Bahreïn. C’est donc à […]

  4. […] oom, Khalifa bin Salman Al Khalifa (aan de macht vanaf 1971) en een kliek om hem heen die alle belangrijkste posten in handen heeft: binnenlandse zaken, defensie, buitenlandse zaken. De conservatieve factie vindt […]

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