Le Blog d'Olivier Da Lage

Bahreïn : les habits neufs du roi

Posted in Moyen-Orient by odalage on 21 avril 2012

Les autorités bahreïniennes ont donc décidé de maintenir à tout pris le Grand Prix de F1 ce dimanche 22 avril. Beaucoup d’argent était en jeu, c’est certain, mais là n’était pas le plus important : il fallait absolument donner une image de normalité aux yeux du monde. Business friendly Bahrain, pour reprendre la devise publicitaire officielle du royaume, était de retour. Business as usual. L’an dernier, le Grand Prix avait dû être annulé en raison des événements qui secouaient le petit royaume des Al Khalifa. Tout le monde avait compris et accepté les raisons. Mais depuis, officiellement, l’ordre a été rétabli, tout est sous contrôle et le pays est passé à autre chose et regarde avec confiance vers l’avenir. Une annulation, pour la seconde année consécutive, aurait fait mauvais genre. D’une part, la Fédération internationale de l’automobile (FIA) ce serait posé des questions sur l’intérêt de maintenir le Grand Prix de Bahreïn s’il est susceptible d’être annulé chaque année à la dernière minute. Mais surtout, l’irascible Bernie Ecclestone, qui dirige Formula One Management et détient les droits commerciaux de la Formule 1 ne voulait pas en entendre parler. Perdre de l’argent une année était déjà difficilement tolérable, deux années de suite, il n’en était pas question. Et donc, volant au secours du régime bahreïnien, Ecclestone a tout à la fois nié l’existence de troubles au Bahreïn et accusé la presse de les grossir pour vendre du papier.

La cause est donc entendue, l’annulation du Grand Prix de Bahreïn en 2012 aurait fait un tort considérable à l’image du régime. Presque autant que son maintien. Car les opposants, qui n’ont pas, à la différence des autorités, eu recours aux services de coûteuses agences de relations publiques occidentales, ont spontanément compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer de la présence de touristes étrangers et de journalistes –même sportifs !- venus couvrir l’événement. En fait, ils n’ont pas eu à forcer les événements car, malheureusement, ce qui s’est passé ces dernières semaines au Bahreïn relève d’une triste normalité : manifestations, répression, blessures et morts par balles, enterrement, manifestations, répression, etc.

En fait, dans ce minuscule pays où les villages, majoritairement chiites, se touchent presque et sont sur la route qu’empruntent à un moment où à un autre, coureurs, spectateurs et journalistes, ces derniers ne pouvaient manquer de rencontrer la réalité sur leur chemin. Pour les membres de l’écurie Force India, elle a pris la forme d’un cocktail Molotov explosant le mercredi 18 avril devant une voiture transportant quatre membres de l’équipe indienne. Secouée, l’écurie Force India a renoncé à participer aux essais le vendredi 20 avril en invoquant des « raisons logistiques » tandis qu’un porte-parole de l’équipe affirmait soutenir le processus de réformes.

Mais alors que se tenait la conférence de presse, des milliers d’opposants manifestaient contre le gouvernement et conspuaient le roi Hamad Al Khalifa. Tout ce que les autorités se sont efforcées de dissimuler aux étrangers, notamment en refoulant de nombreux journalistes et en marquant de façon visible les appareils photos des reporters venus couvrir le Grand Prix, des fois qu’ils seraient tentés de s’égarer dans un village chiite où l’on manifeste, afin de les repérer plus aisément… Et c’est là le plus révélateur de la situation du royaume, plus d’un an après l’entrée des troupes saoudiennes venues protéger la répression du « printemps de Manama » : que, dans ce petit pays entièrement quadrillé par les forces de l’ordre et où la police secrète et ses informateurs font peser sur la majorité chiite et l’opposition un climat de crainte, voire de terreur, des milliers de Bahreïniens manifestent à visage ouvert, en présence de témoins étrangers, et malgré la répression, en dit long sur la résilience de cette opposition, censée avoir été défaite et réduite au silence un an auparavant.

Bien entendu, la famille régnante, parfaitement informée de la situation réelle, n’en croit rien elle-même. Le regard des autres compte pour elle davantage qu’elle ne veut bien l’admettre. C’est pourquoi chaque semaine ou presque, les ambassades bahreïniennes à travers le monde envoient aux journalistes des communiqués détaillant la façon dont les autorités ont mis en œuvre les recommandations de la Commission internationale présidée par le juriste égyptien Cherif Bassiouni : sanction des membres des forces de l’ordre qui ont eu recours à la torture, réintégration des salariés licenciés pour faits de grève, révision des verdicts prononcés par des tribunaux militaires contre les civils, etc. Le problème est qu’en début d’année, Cherif Bassiouni lui-même a publiquement fait savoir que le gouvernement de Bahreïn, en pratique, n’appliquait pas les recommandations de son rapport, qualifiant les mesures prises de « poudre aux yeux » (whitewash).

Lundi 23, au lendemain du Grand Prix, s’ouvre à Manama le procès en cassation de 21 opposants condamnés à de lourdes peines de prison pour « complot », y compris la perpétuité. La décision que prendront les magistrats, évidemment politique et non judiciaire, sera  un indicateur de l’orientation qu’a choisie le régime : maintien de la répression ou timide ouverture. Ce qui paraît exclu pour le moment est une véritable politique d’ouverture, à l’instar de celle initiée par l’actuel roi à son arrivée au pouvoir en 1999. Les signaux qu’il a lui-même envoyés sont contradictoires. En revanche, des membres clés de la famille Al Khalifa, à commencer par son oncle, le Premier ministre Khalifa ben Salman Al Khalifa ont clairement opté pour la continuation de la politique de main de fer engagée voici plus d’un an.

Une véritable ouverture comprenant un dialogue politique avec l’opposition permettrait de mettre fin à la contestation violente, tout comme cela avait été le cas entre 1999 et 2009. Le leader du Wefaq, cheikh Ali Salman, y est prêt. Mais instruits par les précédents, et forts de l’expérience de l’année écoulée, les dirigeants du Wefaq se montreront exigeants sur les garanties.

Si tel n’est pas le cas, le Bahreïn pourra faire de substantielles économies en cessant de payer des agences de relations publiques qui ne convainquent pas grand monde, car cela démontrera que les discours sur l’union nationale et la réconciliation sont des paroles creuses, incapables en tout cas, de mettre fin à la colère d’une majorité de la population que la répression n’a pas su enrayer. Et, tel le conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur, chacun pourra constater que le roi de Bahreïn est nu.

 Lire aussi :

A Bahreïn, le feu couvait sous la cendre

Bahreïn ébranlé par une vague d’émeutes

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :