Le Blog d'Olivier Da Lage

Au Guardian, l’intégration des équipes rédactionnelles

Posted in Journalisme by odalage on 14 novembre 2009

En marge de la réunion du Comité exécutif de la FIJ à Londres, j’ai pu visiter la rédaction du Guardian en compagnie des autres membres du Comité exécutif. Présentation effectuée par Chris Elliott, managing editor du journal sous la vigilante attention de Jeremy Dear, le secrétaire général de la NUJ (National Union of Journalists).

Du Manchester Guardian, l’ancêtre du journal d’aujourd’hui, il ne reste plus grand chose si ce n’est une plaque de bois à son nom, « volée » par l’ancien rédacteur en chef lors du déménagement à Londres de la rédaction (dans les années 60 et 70, service par service) et qui orne aujourd’hui le bureau de son successeur. Ou l’encadrement en bois massif des portes des anciens locaux de Manchester et bizarrement enchâssés dans un mur de plâtre, comme un hommage à l’héritage de ce journal régional, devenu l’un des principaux acteurs globaux de la presse en ligne anglophone.

Car pour Chris Elliott, le web, et plus généralement le multimédia, est la principale source de revenus permettant de conserver l’activité traditionnelle d’un journal imprimé -et le Guardian continue d’être un acteur majeur dans le paysage de la presse écrite britannique. « Quand je prends le train le matin pour venir travailler et le soir pour rentrer chez moi, les gens ne lisent plus les journaux ou les livres: ils manipulent un engin numérique, que ce soit un baladeur, un téléphone ou un ordinateur portable. Nous ne pouvons tout simplement pas être absents de ce marché », dit Elliott.

Le 11-Septembre en a fourni l’occasion. La frilosité et l’engagement patriotique dont ont fait preuve les grands journaux de qualité, tels que le New York Times et le Washington Post ont ouvert un boulevard à ceux qui, comme le Guardian, offraient une perspective ne s’alignant pas sur le discours officiel. Le site du journal, qui se définit comme « the leading liberal voice », a, pratiquement du jour au lendemain, attiré des millions d’internautes américains en quête de vérité -ils sont aujourd’hui dix millions de visiteurs uniques rien qu’aux États-Unis, et par conséquent, une importante source de recettes publicitaires.

Mais pour ce faire, le Guardian a voulu regrouper toutes ses forces par une double intégration: celle des équipes web et des journalistes de l’écrit, mais aussi celle des journalistes du quotidien de la semaine (le Guardian) et celle des journalistes de l’hebdomadaire (The Observer). Vu l’ancienneté du journal et de nombre de ses journalistes, ça n’allait pas de soi. La direction a choisi l’approche graduelle. De même que la rédaction a mis pratiquement deux décennies pour déménager par petits groupes de Manchester à Londres, la direction a négocié deux années durant avec les syndicats l’organisation spatiale et fonctionnelle des rédactions avant de déménager il y a un an dans leur nouvel immeuble derrière la gare de Saint Pancras. Un immeuble qui d’ailleurs n’appartient pas à GNM, la société éditrice qui n’en est que le locataire.

Guardian

La rédaction du Guardian, à l’heure du bouclage
(photo Olivier Da Lage)

Deux ans de négociation, cela peut paraître bien long, mais de l’avis de tous, c’était la recette indispensable pour effectuer en douceur une transition qui assure l’avenir du journal. Quelques chiffres pour fixer les idées: le journal (en fait Guardian + Observer + multimédia) emploie 1 500 salariés (du moins avant la mise en œuvre du plan social qui doit aboutir à une centaine de suppressions d’emploi), dont 800 journalistes parmi lesquels 600 appartiennent au syndicat national des journalistes NUJ. Cette forte syndicalisation, à l’évidence, aide une direction qui se veut « libérale » (au sens anglo-saxon du terme) à faire preuve de souplesse.

D’où cette organisation spatiale qui intègre effectivement presque toutes les équipes, sachant que 75 journalistes sont encore dédiés à l’Observer, et que le niveau d’intégration dépend des services. Les bureaux, tous équipés de Mac à écrans de 21 pouces sont flambants neufs (tout comme les fauteuils, en matériau recyclable dont beaucoup ont encore l’étiquette du fabricant. Et surtout, des espaces de détente protégés par des paravents sont implantés partout dans la rédaction, permettant de s’isoler (relativement) au sein de l’Open Space. Bref, un rêve ergonomique pour beaucoup de journalistes.

A cela s’ajoute la présence de sept studios de radio et de télévision. Tous les correspondants à l’étranger, et une bonne partie de ceux du siège, ont reçu une formation à l’audiovisuel et les correspondants sont tous équipés d’enregistreurs Edirol.

L’implication du personnel (et pas seulement journalistique) dans la politique éditoriale est également une particularité du Guardian qui contribue à son succès. A 10 heures, tous les jours, se tient une conférence critique à laquelle chacun peut participer et poser les questions qui lui tiennent à cœur: « Avait-on besoin, pour illustrer la canicule en Espagne, de publier la photos de trois jeunes femmes en bikini bronzant sur la plage ? »; ou encore : « Comment se fait-il que sur tel sujet, les photos publiées n’ont montré que des hommes de couleur ? ».

Évidemment, chaque médaille a son revers. Le plan social évoqué plus haut en fait partie. Les relations sociales ne sont pas aussi apaisées que ce suggère ce qui précède. Les panneaux syndicaux sont couverts d’affichettes dénonçant les augmentations de salaire que se sont octroyées les dirigeants du groupe qui ne cessent d’invoquer la crise pour imposer des restrictions budgétaires et un gel des salaires: « Question: dans quelle entreprise les membres du conseil d’administration se versent des bonus et licencient nombre de journalistes tout en imposant un gel des salaires et délocalisent les emplois ? Réponse: la vôtre. » affichette du NUJ.

A la différence des autres journaux britanniques, le Guardian n’est pas la propriété d’actionnaires privés mais est dirigé par un « trust » (fondation), ce qui limite les excès qui vont de pair avec l’actionnariat privé au sens classique (voir le groupe Murdoch).

L’intégration est en marche, elle n’est pas achevée. La direction du Guardian résiste énergiquement aux exigences syndicales de verser une rémunération complémentaire en contrepartie des activités multisupports. Un terrain d’expérimentation qui vaut d’être suivi, en tout cas.

Olivier Da Lage

Voir aussi :
La presse saisie par l’Internet, « Communication & Langages », septembre 2001
L’Internet, métamédia,
« Revue internationale et stratégique », n° 56, hiver 2004-2005

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2 Réponses

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  1. camille said, on 16 novembre 2009 at 22:44

    Sept studios de radio et de télévision ! C’est énorme pour un média qui ne vivait que du papier il y a encore qq années.

    Merci Olivier pour ces infos. Mais pourrais-tu éclaircir encore un point : « pour Chris Elliott, le web, et plus généralement le multimédia, est la principale source de revenus permettant de conserver l’activité traditionnelle d’un journal imprimé ».

    Est-ce à dire que le Guardian tire désormais la majorité de ses revenus de son site ? !! En France, je crois qu’aucun journal n’a réussi cette révolution financière. Comment fait le Guardian ? Est-ce la pub web qui rapporte désormais plus d’argent que celle du print ? Est-ce la mise en place d’une nouvelle formule d’abonnement ?

    A bientôt, Camille.

    • odalage said, on 16 novembre 2009 at 23:42

      Non, je ne dis pas que le Guardian tire la majorité des revenus de son site, parce que je n’en sais rien, et je ne sais pas non plus si la pub du web rapporte plus que celle du print. C’était une visite, pas une enquête et je n’ai donc pas toutes les réponses. Mais pour l’heure, à ce que j’ai compris, il n’est pas question de passer au payant. Du moins, pas tant que le site de la BBC sera gratuit, de même que les dépêches d’agences disponibles sur le web. Et aussi parce que le Guardian se voit comme investi d’une mission de service public. Mais des services payants, très probablement.


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