Le Blog d'Olivier Da Lage

L’«exception arabe» : des chercheurs s’interrogent sur l’absence de démocratie au Moyen-Orient (7 mai 1994)

L’«exception arabe» ?
Des chercheurs s’interrogent
sur l’absence de démocratie au Moyen-Orient

Démocraties
sans démocrates

Sous la direction de Ghassan Salamé
Fayard, 452 pages, index,160 F


Comment se fait-il que le monde arabe semble échapper à la vague de démocratisation qui, de l’Amérique latine à l’Asie du Sud-Est en passant par l’Europe de l’Est, a balayé, ou du moins profondément transformé, les régimes autoritaires qui y sévissaient au cours de la dernière décennie ? Y aurait-il une «exception arabe», liée à une culture moyen-orientale ou islamique prédisposerait à la dictature et tiendrait à l’écart toute perspective démocratique ?

 

Sous la direction de Ghassan Salamé, chercheur au CNRS et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, une douzaine de chercheurs tentent de répondre à cette question, et surtout, de trouver les raisons de cette apparente résistance à la contagion démocratique. Aucun ne défend d’ailleurs la thèse de l’«exceptionnalisme». Comme le remarque John Waterbury, ce n’est qu’avec la démocratisation des autres régions du monde au cours des années 80 que le Moyen-Orient a commencé à paraître en retard. Et, si l’on retient l’idée d’une exception, il faut alors souligner les exceptions dans l’exception, avec la démocratisation relative constatée en Jordanie, au Koweït, au Liban ou au Yemen, et trouver une explication culturelle propre à ces pays ! Il y a aussi la tentation de vouloir plaquer sur le Moyen-Orient les schémas de démocratisation qui ont fonctionné dans l’Europe du siècle dernier. La bourgeoisie, en s’émancipant, arracherait au régime en place une une partie de son pouvoir, lambeau par lambeau. Seulement, dans la plupart des pays de la région, le secteur privé est structurellement et politiquement très dépendant de l’Etat, remarque l’Allemand Volker Perthes, qui note que les mesures de libéralisation et de privatisation servent d’abord l’élite du régime et la bourgeoisie d’Etat. La libéralisation économique n’a donc pas fait le lit de la libéralisation politique dans le monde arabe, souligne Jean Leca qui relève qu’en Irak, «le capital privé qui y a fleuri dans les vingt dernières années est resté subordonné et dépendant de l’Etat». Certains voient dans la «société civile»(associations d’avocats, de journalistes, de femmes) le moteur d’une possible démocratisation, malgré la faiblesse de cette société civile indépendante du pouvoir. Et pourtant, depuis quelques années, le mot de démocratie est sur toutes les lèvres et fleurit dans tous les discours. Aziz Al Azmeh tempère l’optimisme : «la démocratie apparaît comme un motif idéologique aussi omniprésent que l’étaient l’unité arabe ou le socialisme arabe». Et Ghassan Salamé d’enfoncer le clou: «le clivage politique fondamental n’oppose pas des forces démocratiques à d’autres qui ne le seraient pas, mais des forces qui sont souvent aussi étrangères les unes les autres à un régime démocratique, ou du moins, aussi peu soucieuses de l’établir».

Vient alors immédiatement à l’esprit la question des partis islamistes. Ceux d’entre eux qui professent leur attachement à la démocratie ont-ils fait un choix stratégique, ou s’agit-il d’une taactique pour parvenir au pouvoir ? C’est parce qu’ils sont convaincus que la deuxième hypothèse est la bonne que les laïques, au Maghreb ou en Egypte, veulent interdire les partis islamistes en invoquant Saint-Just: «pas de liberté pour les ennemis de la liberté». Mais si, de ce côté-ci de la Méditerranée, on écoute avec sympathie les laïques arabes dénoncer la «menace» que représentent les partis religieux pour la démocratie, au nom de quoi justifier l’existence en Europe de partis démocrates-chrétiens ? se demande avec bon sens Gudrun Krämer.

Le vrai problème est que la démocratie implique que les forces politiques soient prêtes au compromis, ce qui suppose une certaine dose de confiance en l’adversaire. Or, au Moyen-Orient, perdre le pouvoir signifie souvent du même coup perdre la vie pour l’individu ou sa communauté. «Il est indispensable, écrit Jean Leca, que les parties ne pensent pas qu’un compromis compromet leurs intérêts vitaux».

Bref, pensent les auteurs de cet ouvrage roboratif, à défaut d’être optimiste, la démocratisation du monde arabe naîtra peut-être de la nécessité de dessiner des compromis. Mais elle ne résultera sûrement pas de la victoire d’un courant de pensée ayant fait de la démocratie son cheval de bataille. Cette démocratie serait -si elle advient !- une démocratie sans démocrates.

Olivier Da Lage

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