Le Blog d'Olivier Da Lage

Inde-Pakistan : le théorème de Tchékhov

Posted in Inde by odalage on 24 septembre 2016

Le Premier ministre indien Narendra Modi a donc reçu ce samedi à sa résidence de fonction les chefs des trois armes pour examiner la riposte indienne à l’attaque qui a fait 18 morts parmi les soldats qui se trouvaient sur la base d’Uri, dans le Cachemire, à proximité de la Line of Control (LoC) qui sert de ligne de démarcation entre le Cachemire indien et le Cachemire pakistanais.

Selon Delhi, l’attaque aurait été menée par une organisation basée au Pakistan, jaish-e-Muhammad (l’armée de Mahomet). Mais contrairement à ce qui s’était passé après l’attaque de la base militaire indienne de Pathankot le 2 janvier dernier, Inde et Pakistan ont aussitôt échangé des propos martiaux. A l’époque, au contraire, l’Inde s’était gardée de mettre en cause directement le Pakistan, où Narendra Modi venait tout juste de rencontrer le Premier ministre Nawaz Sharif et avait même invité une délégation militaire pakistanaise à se rendre sur cette base pour se rendre compte par elle-même.

Ce geste n’avait pas donné les résultats espérés par l’Inde et le gouvernement de Narendra Modi avait été à mots couverts accusé de naïveté par certains observateurs et même des responsables de son propre parti le BJP. Les mois qui ont suivi ont été marqués par un net durcissement de la rhétorique de part et d’autres. Pour revenir à l’attaque d’Uri, le ministre de l’Intérieur, a immédiatement accusé le Pakistan d’être un Etat qui soutient le terrorisme. Modi, pour sa part, a tweeté pour indiquer que l’attaque ne resterait pas impunie. L’Assemblée générale des Nations unies qui s’achève à New York a été l’occasion pour l’Inde de mettre en cause le Pakistan et de tenter de l’isoler diplomatiquement. Cela risque de s’avérer plus difficile que prévu car la Chine s’est immédiatement portée en défense d’Islamabad et la Russie, l’alliée traditionnelle des bons et des mauvais jours, a entamé des manœuvres militaires communes avec le Pakistan.

Ce dernier, contrairement aux incidents précédents, n’a en rien promis de restreindre l’activité des groupes armés opérant à partir de son territoire, ni même d’ouvrir une enquête. Il a au contraire, par la voix de son Premier ministre Nawaz Sharif s’exprimant de la tribune des Nations unies, mis en cause la répression indienne au Cachemire comme étant l’unique cause de la tension actuelle.

En mai 2011, après le raid américain dans lequel Oussama Ben Laden a été tué au Pakistan (Opération Geronimo), nombreux étaient ceux, dans les milieux militaires, parmi les journalistes et surtout, les dirigeants du BJP alors dans l’opposition, à exprimer leur frustration que l’Inde ne lance pas son Opération Géronimo en territoire pakistanais pour éradiquer les bases terroristes qui s’y trouvent. Narendra Modi n’était pas le dernier.

Aujourd’hui au pouvoir, Modi est soumis à semblable pression, y compris de son propre camp, au nom de la rhétorique nationaliste qu’il a lui-même incarnée avant d’accéder au pouvoir.

Tchékhov a dit et écrit que dans une pièce de théâtre, si une arme chargée se trouve sur la scène dans l’acte premier, elle doit nécessairement avoir servi avant la fin du dernier acte. Les armes sont déjà sur la table, et elles sont chargées. Il paraît difficile d’imaginer que l’Inde puisse, cette fois, s’épargner une opération militaire « chirurgicale » en territoire pakistanais contre l’un des groupes terroristes qui y pullulent. Mais personne n’est en mesure de prédire l’enchaînement qui en résultera.

Olivier Da Lage

 

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Islamic State and France: mortal enemies

Posted in Divers, Moyen-Orient by odalage on 21 juillet 2016

France’s state policy of ‘laïcité’ (secularism) and its military interventions in Islamic countries has made it the prime target of IS in the West. The hardline French response to step up bombing campaigns against jihadis in Syria, Iraq, and Mali will likely continue, but conversely feeds IS strategy, which is to foment anti-Muslim sentiment among the non-Muslim French population.

By Olivier Da Lage

Read the full text on Gateway House’s website

(Encore un) complot à Bahreïn ?

Posted in Moyen-Orient by odalage on 14 novembre 2011

Samedi 12 novembre, les autorités de Bahreïn ont annoncé avoir démantelé une cellule de cinq membres projetant des attentats contre le pont reliant l’archipel à l’Arabie, l’ambassade d’Arabie Saoudite à Manama et plusieurs personnes. Quatre des cinq suspects ont été arrêtés par le Qatar qui les a livrés à Bahreïn qui a arrêté le cinquième suspect, dénoncé par les quatre autres dans leurs aveux.

Dans la foulée, Bahreïn a indiqué que les cinq suspects étaient liés aux Gardiens de la Révolution et les Bassij iraniens, qu’ils avaient été formés en Iran aux techniques de sabotage et au maniement des armes. Dès le lendemain, dimanche 13 novembre, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe les six monarchies arabes de la Péninsule arabique, a appelé celles-ci à « faire preuve de plus de vigilance » et fait l’éloge de la coopération entre le Bahreïn et le Qatar. Et là, j’ai ressenti comme un flash back…

Le dimanche 13 décembre 1981, alors qu’en Europe, on n’avait d’yeux et d’oreilles que pour l’instauration de l’état de guerre en Pologne par le général Jaruzelski, j’étais à Manama devant ma télévision pour regarder les informations quand le présentateur ouvre son bulletin par une bien étrange nouvelle : les forces de sécurité ont arrêté « un groupe de terroristes comprenant des Bahreïniens, des Iraniens et des ressortissants d’autres États du Golfe ». Le communiqué du ministère de l’Intérieur ajoute que ces « saboteurs » ont reçu un « entraînement en Iran pour accomplir des actes de sabotage à Bahreïn et pour répandre la terreur parmi les citoyens de Bahreïn ».

Au cours des jours suivants, le ministère de l’Intérieur de l’émirat distille des communiqués sibyllins et parfaitement invérifiables : grâce aux interrogatoires, les policiers ont découvert des caches d’armes et de faux uniformes de policiers (dont les boutons comporteraient des inscriptions en persan !). Dans la foulée, une soixantaine de membres présumés du Front islamique de libération de Bahreïn sont arrêtés. Selon les médias officiels, le chef du FILB, dont le siège est à Téhéran, aurait personnellement supervisé l’opération qui consistait à assassiner l’émir le jour de la fête nationale (le 16 novembre) et à renverser le régime. Le 17 décembre, le chargé d’affaires iranien est expulsé et déclaré persona non grata. D’après la version officielle, les conjurés venaient d’Iran en transitant par Dubaï et la vigilance d’un douanier des Émirats lui a permis de remarquer que les tampons qui ornaient les passeports n’étaient pas de la taille réglementaire. Il aurait alors pris contact avec ses collègues de Bahreïn qui auraient cueilli les suspects à leur arrivée à l’aéroport.

Au total, 73 suspects sont déférés à la Cour suprême de Bahreïn, chargée de les juger. Le procès se tient à Jao, un village de pêcheurs au sud-est de l’île. Pour maintenir la fiction d’une publicité des débats, quelques habitants du village jouent les figurants. La presse n’a pas accès au prétoire, même ceux de la presse gouvernementale. Du reste, le président décrète le huis clos au nom de la sécurité de l’État. Des témoins auraient pu remarquer le très jeune âge des accusés, car selon les avocats, plusieurs d’entre eux n’ont pas dix-huit ans, ce que dément vivement l’accusation qui demande la peine de mort pour tous, or les mineurs ne peuvent être condamnés à la peine capitale. Les défenseurs se voient refuser la communication des passeports de leurs clients qui, pour ce qui les concerne, sont détenus au secret et ne peuvent communiquer en tête à tête ni avec leurs avocats, ni avec leur famille.

Finalement, le verdict de la Cour suprême sera plus clément qu’attendu : trois condamnations à la prison à vie, dix condamnations à sept ans de prison et pour les autres, quinze ans de prison.

Les similitudes avec l’affaire qui a éclaté samedi 12 novembre sont éclatantes. Je ne me prononce pas sur la réalité du complot allégué. Pour ce qui est de celui de 1981, il semble bien qu’il ait eu une réalité – un ancien responsable du FILB me l’a confirmé plus de vingt ans après les faits – même si à truquer les preuves d’une façon aussi grossière, le gouvernement de Bahreïn a donné l’impression contraire.

Mais il est aussi peut-être significatif que ces révélations interviennent à quelques jours de la publication du rapport de la commission d’enquête internationale dirigée par le juriste égyptien Cherif Bassiouni sur les violences à Bahreïn. Ce rapport, dont la publication a été retardée au 23 novembre 2011, risque d’être assez sévère pour les forces de l’ordre : au début du mois de novembre, Bassiouni, qui ne passe pas pour un dangereux extrémiste, dénonçait la torture systématique, assurant avoir personnellement identifié 300 cas de tortures commises par des agents des forces de sécurité de Bahreïn.

Olivier Da Lage

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Terrorisme : l’exaspération monte en Inde

Posted in Inde by odalage on 16 juillet 2011

Dans les heures qui ont suivi le triple attentat de Bombay qui a fait 26 morts et des dizaines de blessés, la presse a souligné le courage et la résilience des habitants de la métropole indienne qui a subi huit attentats meurtriers depuis 1993 ; les commentateurs, étrangers principalement, ont rendu hommage aux autorités indiennes qui, en l’absence d’indice, se sont gardés de lancer des accusations précises. Autrement dit, se sont abstenues de désigner le Pakistan.

On pourrait donc en conclure que l’Inde, l’une des principales cibles d’attentats terroristes dans le monde, si l’on excepte les pays en guerre, aurait dans son ensemble une attitude calme, prudente et raisonnée, une « zénitude » digne de la non-violence gandhienne, en quelque sorte.

Rien ne pourrait être plus éloigné de la réalité. La presse indienne n’a pas manqué de faire remarquer que les bombes qui ont explosé à Jhaveri Bazar, Opera House et Kaboutar Khana (dans le quartier de Dadar) ont été déclenchée le jour de l’anniversaire d’Ajmal Kasab, le seul survivant des terroristes qui ont commis les attentats du 26 novembre 2008 à Bombay et qui a été condamné à mort. En fait, ce n’était qu’un canular, mais la rumeur a été relayée sans vérification par nombre de journaux pour faire le lien avec le « 11-Septembre » indien, organisé par des groupes basés au Pakistan. On a également fait observer qu’à deux jours près, ce drame est intervenu cinq ans après la vague d’explosions qui a frappé Bombay le 11 juillet 2006. Des attentats également attribués à des groupes basés au Pakistan, bénéficiant de la bienveillance, pour ne pas dire davantage, de l’ISI, les services secrets pakistanais. Le rapprochement a évidemment été fait aussi avec l’explosion survenue à la German Bakery de Pune le 13 février 2010.

« On ne peut pas rester sans agir ! »

Bref, quelle que soient les précautions prises par le gouvernement indien, pour l’opinion publique, le coupable est déjà connu, jugé et condamné : c’est le Pakistan. Et la prudence même des autorités de Delhi provoque l’ire et l’incompréhension de nombreux Indiens de toute condition. Une réaction viscérale qui n’épargne pas les milieux les mieux informés et que l’on peut ainsi résumer : « Qu’attend donc le gouvernement pour réagir ! Nos ennemis voient bien que nous avons des dirigeants faibles qui exploitent leur indécision. Il faut frapper un grand coup pour donner un coup d’arrêt au terrorisme ». Et quand on objecte qu’il n’est pas si simple de savoir qui frapper, dans la mesure où le Pakistan est lui-même victime du terrorisme, on s’attire généralement un haussement d’épaules accompagné d’un : « il faut faire quelque chose, on ne peut pas rester sans agir ! ».

Autrement dit, ce qu’attend une grande part de l’opinion indienne, relayée par les chaînes d’information continue qui ouvrent leurs antennes aux stratèges en chambre belliqueux, l’Inde doit montrer sa force militaire au Pakistan. En mai dernier, lors de l’Opération Geronimo au cours de laquelle les forces spéciales américaines avaient tué Oussama Ben Laden au Pakistan, de nombreuses voix s’étaient élevées en Inde pour demander au gouvernement d’en faire autant. Ceux qui faisaient valoir les risques de dérapage vers un conflit ouvert entre l’Inde et le Pakistan avaient du mal à se faire entendre. Cette tendance ne fait que gagner du terrain à chaque opération terroriste frappant l’Inde. Et tout porte à croire que d’autres attentats meurtriers vont à nouveau endeuiller les métropoles indiennes : il est pratiquement impossible d’empêcher des extrémistes déterminés de poser des bombes dans des zones aussi peuplées et par conséquent, de faire de nombreuses victimes.

Jusqu’à quand le gouvernement pourra-t-il résister à la pression populaire ?

Jusqu’à présent, le gouvernement indien, au prix d’innombrables critiques, à réussi à ne pas céder à la pression populaire et à résisté à la tentation de mener une opération, même limitée, en territoire pakistanais. Mais la mauvaise volonté des autorités civiles et militaires pakistanaises pour collaborer à l’enquête sur les attentats du 26 novembre 2008 (niant, contre l’évidence, l’origine pakistanaise des inspirateurs de l’attaque terroriste) ne facilite pas cette attitude de retenue. Jusqu’à quand le gouvernement de Delhi, alors qu’approchent des échéances électorales qui s’annoncent difficile pour le parti du Congrès au pouvoir, pourra-t-il éviter de passer au registre militaire ?

Le prochain attentat meurtrier frappant l’Inde (car il ne fait guère de doute qu’il y en aura d’autres avant longtemps) apportera un élément de réponse. Si l’Inde choisissait l’option militaire, même limitée, le sous-continent indien entrerait dans un conflit dont nul ne peut prédire l’ampleur ni la durée entre deux puissances qui détiennent toutes deux l’arme nucléaire.

Olivier Da Lage

Lire aussi :
Opération Geronimo, Indian style
Le test de Pune


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Opération Géronimo, Indian style ?

Posted in Inde by odalage on 5 mai 2011

Depuis l’annonce faite par le président Obama qu’un commando américain s’était rendu en plein cœur du territoire pakistanais pour tuer Ossama Ben Laden, une seule question occupe les médias indiens : pourquoi l’Inde n’en fait-elle pas autant ?

Calcutta.- L’Inde compte probablement plus de chaînes d’information continue que les États-Unis, la Grande Bretagne et la France réunis et une seule question occupe les innombrables talk shows de leurs programmes : l’Inde a-t-elle la capacité militaire et la volonté politique de monter une opération aussi hardie pour punir les auteurs des attentats de Bombay du 26 novembre 2008 ou capturer (ou tuer) Dawood Ibrahim, le parrain de la pègre réfugié à Dubaï (ou au Pakistan) accusé d’avoir organisé les explosions meurtrières qui ont endeuillé Bombay en 1993.

Le chef d’état-major de l’armée indienne, en grand uniforme, a plastronné sur les écrans pour affirmer que l’Inde avait le savoir-faire nécessaire pour de telles opérations. Des généraux à la retraite et des éditorialistes sont mon tés au créneau pour affirmer que les politiciens indiens étaient trop timorés et feraient bien de s’inspirer de la hardiesse dont a su faire preuve Barack Obama.

La palme revient sans doute à Maroof Raza, directeur de Security Watch India, qui dans un article paru le 5 mai dans le Times of India, accuse pêle-mêle le pouvoir politique et les dirigeants militaires de faiblesse face aux ennemis de l’Inde et conclut son article en disant « A la différence des États-Unis, nous avons démontré que l’Inde est prête à pardonner et oublier ».

Face à ces va-t-en guerre, d’autres généraux (à la retraite) et quelques responsables politiques et diplomates, sans remettre en cause les responsabilités du Pakistan qui héberge les ennemis de l’Inde et notamment le mouvement terroriste Lashkar-e-Toiba (LeT) soulignent que les situations ne sont pas comparables.

  • Les États-Unis et le Pakistan, malgré leurs mauvaises relations, sont des alliés stratégiques et il existe un dialogue entre eux. De surcroît, les États-Unis versent annuellement des milliards de dollars au Pakistan. Le Pakistan n’a pas de moyen de représailles et ne peut pas se permettre de s’aliéner ouvertement les États-Unis. Rien de tel en ce qui concerne l’Inde qui est en état de quasi-belligérance avec le Pakistan et n’a rien à lui offrir en échange de concessions.
  • Si l’armée indienne est l’une des plus impressionnantes du monde et s’il ne fait pas de doute que les services indiens de renseignements ont des ressources importantes à l’intérieur du territoire pakistanais, les moyens techniques et matériels ne peuvent en aucun cas se comparer à ceux de l’armée américaine, tant en ce qui concerne les moyens de guerre électronique que d’une manière générale, la qualité du matériel employé.
  • Enfin et surtout, personne n’a imaginé que l’assassinat de Ben Laden par un commando américain au Pakistan pourrait dégénérer en guerre ouverte entre les deux pays ! Mais c’est l’inverse dans le cas de l’Inde. Une telle action, qui est prévue dans la doctrine militaire indienne, si elle était mise en œuvre, comporteraient d’énormes risques de dégénérer en conflit ouvert entre les deux pays, tous deux puissances nucléaires.
  • Diplomatiquement et militairement, l’Inde ne pourrait compter que sur des déclarations de soutien sans conséquence pratique de la part des puissances occidentales (qui pourraient d’ailleurs également condamner l’aventurisme indien) et seraient donc seule face aux conséquences de son initiative.

Malgré les discours martiaux qui envahissent les ondes indiennes, la tonalité des dirigeants indiens est à la prudence et se limitent à un « On vous l’avait bien dit ! », s’agissant du rôle de protecteur du Pakistan envers les mouvements terroristes. Autre élément rassurant : jusqu’à présent du moins, les sondages montrent que près des trois quart des Indiens sont hostiles ou sceptiques vis-à-vis d’une intervention indienne au Pakistan.

De quoi alimenter la frustration des va-t-en guerre qui pensent que l’Inde n’est qu’un tigre de papier.

Olivier Da Lage

Lire aussi:
Le test de Pune

Le test de Pune

Posted in Inde by odalage on 14 février 2010

Lorsqu’un attentat terroriste a lieu, avant même que sèchent les larmes des survivants, des questions se posent immédiatement : qui, où, quand, comment ?

« Qui » est généralement une question qui trouve sa réponse dans la revendication, si elle est authentifiée. « Comment » permet, en l’absence de revendication, de tenter d’identifier les auteurs de l’attentat. Mais « où » et « quand » sont des questions non moins importantes.

En l’espèce, la bombe qui a explosé samedi 13 au soir à la German Bakery de Pune (Maharashtra) pose des questions dont les réponses sont cruciales pour la paix civile indienne.

Faute de revendication (du moins à ce jour), le modus operandi a immédiatement conduit la police à soupçonner les « moudjahidine indiens », un groupe islamiste clandestin lié au Lashkar-e-taiba, responsable des attentats qui ont endeuillé Jaipur en mai 2008 et Ahmedabad en juillet 2008. Voilà pour le « qui » et pour le « comment ».

Le lieu choisi pour l’attentat de Pune est très significatif : la German Bakery est un petit restaurant favori des routards situé juste en face de l’ashram Osho, qui attire annuellement de très nombreux étrangers venus du monde entier. Proche également de centres universitaires. Autrement, dit, les auteurs étaient pratiquement assurés de faire des victimes étrangères, s’assurant un retentissement mondial. A rapprocher des attentats de Bombay de novembre 2006 qui visaient notamment les hôtels et cafés internationaux.

Il s’agit d’atteindre l’Inde dans son image, celle qu’elle veut donner : une grande puissance émergente, sûre d’elle, accueillante pour les étrangers, étudiants ou hommes d’affaires. Voilà pour le « où ».

Mais tout ceci ne prend pleinement son sens qu’avec le « quand ». Le 25 février, responsables indiens et pakistanais doivent reprendre le dialogue sur la normalisation de leurs relations, un dialogue suspendu par l’Inde après les attentats de Bombay, c’est-à-dire depuis plus d’un an. Un dialogue suspendu après des attentats, un attentat juste avant la reprise du dialogue, voilà qui semble faire sens.

Un timing à rapprocher aussi de la violente polémique qui vient d’entourer les déclarations de la star bollywoodienne Shah Rukh Khan. Propriétaire du club de cricket de Calcutta, Shah Rukh Khan avait déploré que des joueurs pakistanais n’aient pas été conviés au tournoi de cricket indien. Ces déclarations ont suscité de violentes manifestations à Bombay des militants de la Shiv Sena, le parti d’extrême-droite antimusulman fondé par Bal Thackeray. Ce dernier a appelé Shah Rukh Khan à s’excuser, l’accusant de manquer de patriotisme. Dans le même temps, ses nervis, par milliers, ont tenté d’empêcher vendredi 12 la sortie sur les écrans de son dernier film, My name is Khan. De nombreux cinémas, redoutant les violence –et la Shiv Sena a un passé suffisamment crédible en la matière–  ont déprogrammé le film. D’autres l’ont projeté sous protection policière. Quant à Shah Rukh Khan, il a refusé de céder au diktat de Thakeray et de s’excuser, ce qui en fait un être d’exception à Bombay tant on avait pris l’habitude de voir tous les puissants se prosterner devant le roi de Dadar (le quartier de la ville où se trouve le QG de la Shiv Sena).

Après l’attentat de Pune, les autorités ont fait preuve d’une louable prudence, évitant soigneusement de mettre en cause le Pakistan. Il est possible, néanmoins, qu’au fil des jours, la tension monte, obligeant les dirigeants indiens à annuler la rencontre prévue pour donner des gages à une opinion hindoue (80 % de la population) ulcérée de l’impuissance face aux attentats islamistes souvent conçus et préparés de l’autre côté de la frontière.

Mais le vrai risque n’est pas de ce côté : il est dans les risques d’affrontements hindous musulmans comme l’Inde en a tant connus depuis la partition. En 1992-1993, l’affaire d’Ayodhya a suscité affrontements intercommunautaires et attentats terroristes qui ont fait des milliers de morts (principalement musulmans) et durablement tué toute confiance entre les deux communautés. Au lendemain des attentats de Bombay, les nationalistes hindous du BJP et de la Shiv Sena ont bien tenté d’en faire un argument électoral et de s’en prendre à la communauté musulmane, soupçonnée de sympathies pour le Pakistan et les terroristes, mais l’argument n’a pas fonctionné. La paix civile a été maintenue et le BJP a perdu les élections.

Mais le tissu de la société indienne est fragile. La majorité hindoue non politisée est de plus en plus sensible à l’argument selon lequel les autorités se montrent trop compréhensives à l’égard de la minorité musulmane et cherchent à apaiser à tout prix le voisin pakistanais qui n’a pas renoncé à déstabiliser l’Inde. Rien n’indique, à cette heure, que l’attentat de Pune va faire basculer les choses. Mais combien d’attentats l’Inde pourra-t-elle supporter sans que ce fragile équilibre ne se rompe, et que les personnes les plus rationnelles ne balancent à leur tour dans la passion communautaire ?

Olivier Da Lage

Sur les rapports Inde-Pakistan, voir aussi cette vidéo

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