Le Blog d'Olivier Da Lage

Comment peut-on ne pas être Nordique ?

Posted in Journalisme by odalage on 16 juin 2016

Par Olivier Da Lage

Depuis la relance de la FIJ en 1952, le groupe des syndicats nordiques joue un rôle déterminant. Syndicats puissants et riches, ils ont participé de façon prépondérante à la direction ou à l’orientation de la Fédération jusqu’au congrès de Cadix en 2010. Et en 2013, lors du congrès de Dublin, la seule représentante d’un syndicat nordique au sein du Comité exécutif a été sévèrement battue lors des élections.

Dire que la perte du contrôle de la FIJ a été un traumatisme pour les Nordiques est un euphémisme. Ils se sont rattrapés en conservant celui de la FEJ, la Fédération européenne des journalistes (le groupe européen de la FIJ), mais ce n’est pas la même chose. Certains ont songé – mais pas longtemps – à quitter la FIJ pour se consacrer entièrement à la FEJ mais ce projet n’a pas vécu longtemps. La première mesure de rétorsion après la perte de la majorité à Cadix a été la suspension immédiate de la contribution danoise au Fonds d’entraide de la FIJ, au motif que l’argent n’était pas dépensé. Jusqu’au congrès de Cadix, le trésorier n’était autre que le président du syndicat danois qui devait donc avoir une idée des raisons pour lesquelles cet argent n’était pas employé comme son syndicat le voulait, mais c’est un débat interne à son syndicat, digne de Hamlet. Dépenser ou ne pas dépenser, telle est la question.

Quoi qu’il en soit, l’attitude des syndicats nordiques post-Cadix a été perçue par la majorité comme la bouderie de mauvais perdants ne supportant pas d’avoir perdu le pouvoir au sein de la Fédération et exerçant des représailles avec l’arme qui leur restait : l’argent. Ils s’en sont servi pour créer des scissions au sein de syndicats africains (subventions et salaires confortables à la clé) favorisant ceux qui voteraient « bien » au prochain congrès. La même tendance a pu être discernée en Asie et en Amérique latine.

Mais c’était plus une impression qu’une certitude. Et comment croire que d’authentiques journalistes, authentiques syndicalistes pourraient s’abaisser à de tels comportements. N’était-ce pas de notre part pure médisance et soupçons infondés ?

La réponse à cette interrogation est venue du nouveau président du syndicat des journalistes danois Lars Werge lui-même lors du congrès de la FIJ qui vient de se tenir à Angers. Lars est un homme de grande taille, plutôt raide dans son maintien comme il l’est dans ses propos. Brutal, même. Ou, si l’on veut se montrer indulgent, direct et sincère. Quoi qu’il en soit, Lars Werge, dans ses propos publics comme sur sa page Facebook, ne cache rien de ses impressions, mais il va beaucoup plus loin : il donne de passionnantes informations sur la façon dont les syndicats nordiques de la FIJ conçoivent leur rôle au sein de la Fédération. Et ça décoiffe !

Il commence par revenir sur le cheval de bataille de son syndicat, le Fonds d’entraide. Selon lui, la FIJ manque de transparence. Et quand le secrétaire général de la FIJ Anthony Bellanger lui répond qu’il peut venir s’en expliquer à Copenhague ou que Lars peut venir lui-même à Bruxelles vérifier les chiffres, la réponse ne satisfait visiblement pas le président du syndicat danois. C’est pourquoi se met en place le grand projet des Nordiques : placer l’un des leurs au poste de trésorier en remplacement de l’Allemand Wolfgang Mayer. Lars Werge écrit, au troisième jour du congrès : « Il y a une bonne nouvelle : le Finlandais Juha Rekola est prêt à se présenter au poste de trésorier honoraire. C’est un homme fort qui fera beaucoup mieux que l’Allemand Mayer – et avec le soutien total de l’alliance du Nord, qui a déjà entrepris un travail de lobbying dans les couloirs, je pense qu’il sera élu. La décision interviendra demain. »

Bon, les Nordiques veulent l’un des leurs à la trésorerie. C’est légitime et les manœuvres de couloirs font partie de la vie de tous les congrès. Que nous réserve le lendemain ?

« C’est le congrès le plus paresseux auquel il m’ait été donné d’assister » confie, au quatrième jour, un vétéran de la FIJ à Lars qui peste devant les nombreuses pauses des assemblées plénières, suspendues dans l’attente des rapports des commissions. Pourquoi attendre aussi longtemps dans une journée où l’on doit aller de l’avant et élire le président et le trésorier ? s’énerve Werge. Qui soupire : « c’est malheureusement l’un des nombreux inconvénients quand différents modes de culture sont présents ». Cette remarque est pleine de bon sens et dénote un sens de l’observation particulièrement acéré. Parmi les quelque 300 délégués présents à Angers, les Nordiques sont aussi peu nombreux qu’ils sont homogènes. Il y a par contre plein de Russes, d’Européens du Sud, d’Africains, de latino-américains, d’Asiatiques qui se comportent différemment. Ça fait désordre. En même temps, c’est le principe même d’une fédération internationale… « Nous, les Danois arrivons à l’heure, alors que d’autres délégués (et même les employés du secrétariat) arrivent 10-20-30 minutes après l’heure prévue. Il est d’usage que les séances commencent avec jusqu’à une demi-heure de retard. C’est une sorte d’épreuve. J’ai conscience que deux minutes peuvent avoir une autre signification dans le monde réel », observe néanmoins avec philosophie Lars Werge. Et le monde réel diffère parfois des rêves nordiques, n’est-ce pas, Lars ?

« C’est comme si Dracula se présentait pour diriger la banque du sang »

Parmi les élections à venir, celle qui l’intéresse véritablement est celle sur laquelle il fonde de grands espoirs : le choix du trésorier. Face à son poulain finlandais, Werge s’étrangle en découvrant que le président sortant Jim Boumelha ose se présenter alors que le rapport du trésorier sortant évoquait la veille les difficultés financières de la FIJ. « À mon avis, c’est comme si Dracula se présentait pour diriger la banque du sang », remarque finement Lars Werge. Heureusement, face à ce monstre sanguinaire, son héraut est un adversaire de valeur : « Juha Rekola, calme et fin, avec de nombreuses années d’expérience sur les plans politique et technique. C’est lui que nous soutenons et c’est le jour ».

Mais lorsque le résultat du scrutin est annoncé, il faut déchanter : Boumelha l’emporte par 176 voix contre 153 à Rekola. Werge n’en revient pas que les congressistes aient apporté leur confiance au président sortant, responsable de tous les maux de la Fédération. Il se console en échafaudant l’hypothèse que si 12 délégués avaient inversé leur vote, le résultat eut été tout autre. En effet. Avec des « si », on met Paris en bouteille…

Un accord entre les Nordiques pour prendre la présidence

Mais ça ne se passera pas comme ça. « Avec les autres Nordiques, nous avons un accord en 10 points où figurent nos objectifs et nos attentes et cet accord a été conclu à la fin 2015. Cet accord précise entre autres que le groupe nordique doit présenter un candidat. C’est ce que nous avons fait au niveau européen en sélectionnant Mogens Blicher Bjerregård pour sa réélection à la tête de la FEJ et il a été élu. Le Suédois Jonas Nordling était prêt à concourir mais il a dû annuler sa participation au congrès. Du coup, il est dans la liste des candidats au Comité exécutif, mais le vote n’a pas encore eu lieu. »

« Juha n’a pas été élu comme trésorier, poursuit Werge. Avec le recul, je pense que la prochaine fois, nous devrons être plus pointus dans la préparation. » Et le président danois de se consoler en pensant à tout le travail qu’il pourra accomplir au Danemark dans son syndicat. À en juger par l’instructive lecture de ses commentaires Facebook, il n’y trouvera pas les traits culturels tellement désolants qu’il a si bien dénoncé chez les autres, – ceux qui n’ont pas la bénédiction d’être nés Nordiques – et qui, malheureusement, ne veulent pas comprendre que tant dans leur vote que leur façon de se comporter, ils devraient prendre exemple sur la rigueur nordique.

Comment, oui, comment, le reste du monde peut-il ne pas être Nordique ?

Publicités

FNPF, De Profundis

Posted in Journalisme by odalage on 25 novembre 2009

Au milieu des années 90, alors que les syndicats de journalistes demandaient (en vain) aux éditeurs d’ouvrir un dialogue sur les droits d’auteur à l’heure d’internet, j’ai eu la curiosité de voir à quoi pouvait ressembler le site internet de la Fédération nationale de la presse française. J’ai donc tout bêtement tapé www.fnpf.fr et devant l’écran qui s’est affiché, j’ai été pris d’une inextinguible crise de fou-rire : l’URL existait bien, mais elle était celle de la Fédération nationale des professionnels du funéraire !

Aujourd’hui, l’heure n’est pas à la rigolade, car c’est bien d’un enterrement qu’il s’agit : la Fédération nationale de la presse française vit ses dernières heures. Elle se mourait de langueur depuis quelques années, ne s’étant jamais tout à fait remise du départ de la presse magazine, emmenée par son syndicat le SPMI quelques mois à peine après l’inauguration fastueuse du nouveau siège de la FNPF, rue de Madrid, par son fringuant président de l’époque Jean Miot.

Mais la FNPF n’est pas morte de sa belle mort. Le coup de grâce a été porté par le Syndicat nationale de la presse quotidienne régionale, le SPQR qui se voit désormais aussi invincible que les légions romaines dont il a repris l’emblème. La presse régionale, c’était quand même le gros des troupes de la FNPF. Plus de SPQR, plus de FNPF, CQFD.

Et alors, me direz-vous ? Pourquoi un syndicaliste journaliste verserait-il des larmes sur la disparition d’une fédération patronale ?

Tout simplement parce que cet émiettement n’est bon pour personne. La nouvelle direction du SPQR veut faire du passé table rase. Rien de ce qui s’est fait ou dit avant son arrivée ne semble trouver le moindre mérite à ses yeux. Difficile pour les partenaires d’un tel interlocuteur. Autrement dit les autres fédérations d’éditeurs (fort mal traitées par le SPQR), les pouvoirs publics, qui ont bien du mal avec ces interlocuteurs épars qui, au surplus, ne se sentent guère liés par les engagements pris par leurs prédécesseurs, et aussi, bien sûr, les syndicats de journalistes, qui ne parviennent plus à trouver de partenaires stables et fiables pour les innombrables négociations sociales que prévoit la loi, mais aussi pour les non moins nombreux problèmes qui se posent à la presse et où une discussion entre syndicats et éditeurs est une nécessité.

Pour l’heure, ces adeptes des rapports musclés entre patrons et employés ne paraissent pas s’en émouvoir. Leur attitude rappelle celle du directeur du Matin,  Maurice Bunau-Varilla, qui aimait à répéter dans les années 30 : « Au Matin, il n’y a pas de journalistes, il n’y a que des employés ».

Pour toutes ces raisons, la disparition programmée de la FNPF n’est pas une bonne nouvelle pour les journalistes.

Olivier Da Lage

PS : www.fnpf.fr correspond désormais au site de la Fédération nationale de la pêche en France !
Voir aussi: Le premier statut des journalistes (Le Monde, 2-3 avril 1995)

%d blogueurs aiment cette page :