Le Blog d'Olivier Da Lage

29ème congrès de la FIJ: Angers parachève la mue amorcée à Cadix

Posted in Journalisme by odalage on 14 juin 2016

Par Olivier Da Lage

Pour le 90e anniversaire de la Fédération internationale des journalistes fondée à Paris en 1926, le SNJ avait proposé aux syndicats français de la FIJ d’organiser le congrès en France. Le SNJ-CGT a aussitôt répondu positivement, la CFDT-journalistes, pour des raisons qui lui sont propres, n’a pas souhaité se joindre à l’initiative. Le SNJ suggérait Angers, ville où il avait quelques années auparavant organisé son congrès et région d’origine d’Anthony Bellanger, alors à la tête du SNJ et désormais secrétaire général de la FIJ. Les contacts étaient encore tout chauds et la ville très désireuse de renouveler l’expérience avec la FIJ. Le montage du projet n’a connu aucune difficulté et le déroulement du congrès proprement dit non plus. Son financement était équilibré, ce que les résultats consolidés confirmeront sans aucun doute. Tous les participants ont loué l’organisation parfaite dont le mérite revient collectivement au secrétariat de la FIJ, à la ville d’Angers, mais aussi à tous les militants, notamment ceux du SNJ de la région angevine qui ont assuré un déroulement impeccable.

Une bonne organisation ne garantit pas nécessairement un bon congrès, mais elle y contribue fortement. Cela a été le cas.

Passons sur la première journée, qui a été l’occasion de revenir sur l’histoire de la Fédération et de se projeter dans l’avenir avant de rendre un hommage très émouvant à Camille Lepage, cette jeune photojournaliste angevine de 26 ans assassinée lors d’un reportage en RCA en mai 2014.

Finances : la méfiance des Nordiques

Le congrès proprement dit s’est ouvert sur le rapport du secrétaire général, qui y a associé Beth Costa, qui l’a précédé à ce poste durant la première moitié du terme séparant les deux congrès. Son rapport, remarquablement étayé, a été très bien reçu par les congressistes, à une réserve près : le président du syndicat danois, Lars Werge a exprimé la méfiance de son syndicat envers le fonds d’assistance, auquel les Danois ont cessé de contribuer dès le lendemain du congrès de Cadix (2010). À l’époque, la raison invoquée était que l’argent était thésaurisé et que la FIJ ne déboursait pas assez. Aujourd’hui, il lui est reproché un manque de transparence sur les débours. Lars Werge a laissé entendre que les financements reprendraient lorsque les doutes seraient levés. Ce à quoi Anthony Bellanger a vertement répliqué que son bureau était ouvert et qu’il suffit de demander pour obtenir toutes les réponses. Peut-être était-ce de la part de Werge un geste d’ouverture, mais son comportement, plutôt raide, donnait le sentiment du contraire. Il est vrai qu’à entendre certains Nordiques, comme lui-même, ou le Finlandais Juha Rekola (qui s’est – en vain – présenté au poste de trésorier), on a le sentiment que pour eux, tous les pays se trouvant au sud du Danemark sont composé au mieux d’incapables, au pire d’escrocs, et peut-être les deux simultanément. Manifestement, la confiance n’est pas (encore ?) au rendez-vous.

De même, plusieurs syndicats, notamment les Australiens, exigeaient des explications sur le changement de norme comptable, imposé par la loi belge, qui rendait impossible la comparaison entre les exercices récents et les précédents, et sur les causes du déficit enregistré à Dublin. La commission des finances, qui a entendu les organisateurs (le NUJ du Royaume-Uni et d’Irlande), le secrétaire général Anthony Bellanger, et qui a été informée des conséquences de la démission du secrétaire général adjoint de l’époque, du licenciement de la responsable des finances et de la confusion qui en a résulté, du fait que certaines délégations, comme celle du Nigeria, ont quitté Dublin en laissant de lourdes ardoises dans les hôtels, s’est montrée beaucoup plus compréhensive après ces explications et en a tiré la leçon que cela ne pouvait plus se reproduire. C’est d’ailleurs en tirant ces leçons que l’organisation du congrès d’Angers a été mise sur pied.

C’était le dernier mandat de Jim Boumelha en tant que président. À Dublin (2013), en se présentant, Jim avait indiqué que ce serait son troisième et dernier mandat. Son prédécesseur, l’Australien Chris Warren, avait également accompli trois mandats, soit neuf années de présidence. Mais les conditions de l’élection de Dublin avaient laissé à tous un goût amer car il y avait plus de bulletins que de votants. Pas assez pour remettre en cause l’élection de Boumelha d’ailleurs initialement reconnue par son concurrent malheureux, le Belge Philippe Leruth, mais cela suffisait à jeter un doute d’ensemble sur le congrès.

Certains syndicats ont arrêté de payer leurs cotisations, comme le DJV allemand ou l’AGJP de Belgique, aggravant par là même la crise financière de la FIJ qu’ils étaient les premiers à dénoncer. Mais si le DJV a persisté dans son refus de payer les cotisations et envisage à présent de quitter la FIJ (malgré l’opposition d’une importante minorité au sein de sa direction), l’AGJPB a payé ses arriérés à temps pour permettre à Philippe Leruth de se présenter à nouveau à la présidence. Du reste, à la veille du congrès, il était le seul candidat en lice, plusieurs autres candidats potentiels ayant déclaré forfait les mois (voire les jours) précédents. Finalement, quelques heures seulement avant l’heure limite du dépôt des candidats, le Brésilien Celso Schröder, soutenu par le groupe latino-américain, s’est également présenté.

Philippe Leruth, nouveau président de la FIJ

Mais face à une candidature préparée de longue date (pratiquement trois ans, en fait), son handicap était difficile à surmonter. Son discours de candidature ne l’y a pas aidé, dans la mesure où Schröder s’adressait manifestement davantage à un public de syndicalistes brésiliens qu’aux congressistes de la FIJ, contrairement à Leruth, qui, comme à son habitude, s’est exprimé dans les trois langues officielles de la Fédération (français, anglais et espagnol). Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que Philippe Leruth l’ait emporté, même si c’est avec une marge particulièrement étroite (sept voix, autrement dit seulement quatre votes !).

Son discours de victoire s’est voulu un discours de réconciliation, tirant un trait sur le passé.

Puis venaient les élections aux autres postes du comité administratif (la direction politique opérationnelle de la FIJ, pour faire simple). Le Marocain Younes Mjahed, premier vice-président sortant, se voyait opposer pour la première fois un concurrent en la personne du Zimbabwéen Foster Ndongozi. Younes a été brillamment réélu. Aux postes de vice-présidents ont été élus l’Indienne Sabina Inderjit et l’Allemand de Ver.di Joachim Kreibich. Enfin, au poste de trésorier se présentaient l’ex-président Jim Boumelha et le Finlandais Juha Rekola. Pour Rekola, qui promettait ni plus ni moins que de tout changer à la façon dont la Fédération avait été dirigée jusqu’alors, l’échec est cuisant. À une écrasante majorité, les congressistes lui ont préféré Jim Boumelha qui retrouve ainsi la fonction qu’il avait occupée de 2001 à 2007.

Arrivait enfin l’élection des « conseillers » (les autres membres du Comité exécutif de la FIJ). En ce qui me concernait, après neuf ans (trois mandats) inaugurés à Moscou en 2007, dont trois ans à la vice-présidence, je ne me représentais pas. C’est Dominique Pradalié, par ailleurs secrétaire générale du SNJ, qui a pris la suite et obtenu un score remarquable. Là encore, presque tous les élus sont des proches de Jim Boumelha, ce qui donne à ces élections une saveur particulière. Pour Philippe Leruth, c’est incontestablement une revanche sur le scrutin de Dublin dans lequel il avait perdu face à Boumelha, mais la quasi-totalité de la direction élue est composée de partisans de ce dernier qui partagent avec lui sa conception de la FIJ. Cette situation ne laisse au nouveau président (qui s’est engagé à n’exercer qu’un seul mandat) qu’une seule option, celle de la réconciliation. Par bonheur, c’est ce qu’il a annoncé.

Les syndicats asiatiques s’émancipent de la tutelle de Sydney

Le vote des motions est un rituel souvent convenu mais indispensable de tout congrès. La plupart sont des motions de solidarité qui ne posent aucun problème, à tel point qu’il faut parfois s’y arrêter pour mesurer les drames vécus par nos confrères sous d’autres latitudes. La situation des journalistes yéménites a particulièrement ému les congressistes d’Angers. Quelques motions, cependant, ont polarisé les débats et nulle autre davantage que celle présentée par le NUJ britannique sur la nécessité de placer les ensembles continentaux (appelés « groupes régionaux » dans les statuts) sous le contrôle du Comité exécutif. Ces régions ont en effet vu leur rôle et leurs pouvoirs augmenter continûment depuis plusieurs années, au point que parfois, certaines se comportent comme des mini-FIJ en concurrence avec la Fédération. Comme il était prévisible, les responsables de ces régions étaient pour la plupart vent debout contre cette proposition. Un premier vote à main levée a donné, selon le présidium qui dirigeait les débats, une courte majorité pour rejeter la résolution. Mais une demande de vote par mandat a donné lieu à un second décompte, cette fois nettement favorable à la résolution. Cela a mis en fureur les opposants au texte qui ont demandé que soit mise en œuvre la troisième disposition : le vote par pays : chaque pays est appelé par ordre alphabétique et annonce son vote ainsi que le nombre de voix dont il dispose. Et au cours de ce vote, un phénomène entièrement nouveau est apparu : la quasi-totalité des pays asiatiques ont voté « pour », ce qui représentait un geste de défiance inédit à l’encontre du bureau de Sydney, dirigé depuis de nombreuses années par le couple australien Christopher Warren et son épouse Jacqui Park. Les manœuvres d’intimidation (menace de couper des subventions) qui ont eu lieu entre les deux derniers votes ne sont pas parvenues à inverser le vote des Asiatiques. S’il ne fallait retenir qu’un seul événement dans ce congrès d’Angers, c’est sans hésiter celui-ci que je considérerais comme le plus important, et de loin.

Du reste, le pouvoir de Chris Warren s’étiole même au sein de son syndicat qu’il a dirigé d’une main de fer pendant plus de 25 ans, au point que pour pouvoir participer à ce congrès d’Angers, ayant échoué à se faire désigner par son propre syndicat, il a dû obtenir des Néo-Zélandais d’être leur délégué !

Au final, le congrès d’Angers aura, contre toute attente, été un congrès apaisé, de réconciliation. Mais sans renier pour autant l’œuvre accomplie depuis Cadix. C’est en fait l’aboutissement d’une mue très importante entamée alors visant à rendre aux pays autres que le petit club de riches syndicats du Nord leur mot à dire au sein de la Fédération. Il a fallu six ans pour y parvenir. On y est presque.

Ce compte rendu apparaîtra peut être à certains comme trop politicien. Que fait donc la FIJ lorsqu’elle ne consacre pas toute son énergie à des disputes internes ? Beaucoup, en fait. Grâce à ses syndicats membres, aux bureaux régionaux et au secrétariat désormais dirigé à Bruxelles par Anthony Bellanger, secondé par le Britannique Jeremy Dear. Formation à la sécurité, assistance d’urgence aux journalistes en péril, lobbying auprès des grandes institutions internationales pour défendre les droits des journalistes, etc. Tout ceci se retrouve au quotidien sur le site de la FIJ.

Ce que je viens de dépeindre, en revanche, ne s’y trouvera pas. Et c’est aussi bien comme ça.

Lire également :

Pauco Audije : Congreso mundial de la FIP en Angers : un encuentro positivo
Tim Dawson : World reports : IFJ Congress 2016

Marcus Strom : Two votes decided by the lengthy roll-call process of member nations were the defining political events of the final two days of the International of Federation of Journalists’ World Congress

 

Effective coalitions require unity, not unification

Posted in Journalisme by odalage on 3 février 2010

La Fédération internationale des journalistes (FIJ) tiendra son prochain congrès en mai à Cadix (Espagne). Un débat stratégique capital pour l’avenir du journalisme et du syndicalisme est en cours. Certains syndicats, face à la crise, envisagent de fondre les syndicats de journalistes dans un ensemble plus vaste englobant tous les salariés des médias et de l’industrie du divertissement. Je suis d’un avis exactement contraire. Voici ma contribution à la préparation de ce congrès, que l’on peut aussi trouver sur le blog de la FIJ.

The severe crisis medias worldwide are currently going through is hitting journalists hard and we are yet to take the measure of its full extent.

This crisis is all the more severe that it is not just an economic or a financial crisis. It is also and foremost a confidence crisis whereby the public at large does no longer feel represented by the media. As a result, journalists who used to consider themselves as the vanguard of the citizens now have to win day after day the public’s trust and hence their legitimacy.

A crisis is not necessarily all that bad for unions and unionists. A small degree of crisis can provide the unions for an increased mobilisation of workers and strengthen support by workers who rally behind unionists to pressure employers into giving in to their demands.

However, when a crisis is as deep as the one we are experiencing theses days, it is altogether a very different game. While newspapers are closing, or at the very least, downsizing their staff, journalists and non-journalists alike are left with one single priority: save their individual job. To persuade them that the best way to achieve this aim is to join the union is by no means an easy sell. Not surprisingly, many amongst our unions are losing members and therefore financial resources, which puts their very existence at risk.

As I said earlier, there is no discrimination in this crisis: all media workers are feeling the blow, whether they are journalists or not. To confront this twin crisis (media and unions), the response appears to be obvious: let’s put aside our specificity as journalists and unite with other media workers in one single media and entertainment union in order to gain strength. Some of the IFJ members have already taken this path and others are in the process of following suit, as it seems the most sensible and logical solution.

Or is it?

I beg to differ.

There is no doubt that journalists need to confront this crisis shoulder to shoulder with other media workers. There is no room there for petty quarrels between unions. But to merge the journalists’ unions into a wider media union is not necessarily the answer. There is a very serious risk of diluting our specific demands, especially with regard to ethics. While being fully aware that my position is going to come as controversial and shocking to many, let me make my point, based on the experience of my union, SNJ (Syndicat national des journalistes) founded in 1918 as a journalists only union, and which is affiliated to no confederation. Moreover, SNJ does not employ one single union activist: all members, from the rank and file to the general secretary, are full time working journalists (or, sadly for some, temporarily jobless journalists). It does raise organisational problems. But the truth is that it brought about an efficiency that we would not attain otherwise: short of time, short of money, our members and leadership are left with no alternative: every effort has to pay off.

Thus, efficiency is not an aim: it is a necessity. Our leaders know the cost of being a unionist while working for an employer. Some have been sacked; many have been sidelined and marginalised by their editors and publishers. None has ever experience the gap that tends to exist after a while between the ordinary member and the leaders, because they share a common experience, with just additional trust. And last, but not least, it is a tremendous bonus in term of credibility, both vis-à-vis the employers and the government while negotiating with them, since our delegates know what they are talking about, not because they have been told by colleagues, not from past experience, but because they live it. And ethics and accountability towards the public is at the core of our preoccupations ever since SNJ published its ethical code in 1918, which is still the reference for French professional journalists.

As mentioned above, SNJ is a journalists only union, which does not belong to a confederation. But we value the need for coalition with other workers, NGO and consumers associations. We are very active in these coalitions and respected for what we are: fully legitimate in representing journalists, we respect them for what each of these organisations represent. The condition for a working coalition is that several organisations unite with a common aim that has been agreed upon. It is not the merger of all these organisations, which can and must, each of them, pursue separate goals on other issues.

The alternative to a working coalition is not just merger, it is dilution.

Olivier Da Lage
Member of the IFJ Executive Committee

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Le dernier journaliste

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