Le Blog d'Olivier Da Lage

Gujarat : victoire à la Pyrrhus pour Modi ?

Posted in Inde by odalage on 18 décembre 2017

Par Olivier Da Lage

Le résultat des élections législatives au Gujarat, l’Etat qu’a dirigé Narendra Modi pendant plus de douze ans, sont désormais connus. Comme il était prévisible, le BJP l’a à nouveau emporté, mais -et c’est la vraie leçon de ce scrutin- avec une marge très faible dans bien des circonscriptions.

Ce qui a sauvé la mise au BJP est l’implication personnelle de Modi dans la campagne quotidiennement pendant près de trois semaines (incidemment, c’est la véritable raison du report du voyage de Macron initialement prévu en décembre) qui a transformé ce vote en plebiscite pour ou contre Modi, fils de la terre du Gujarat.

Autre leçon, la spectaculaire remontée du Congrès, donné quasiment pour mort naguère encore, campagne menée par Rahul Gandhi, tout nouveau président du Congrès à la suite de sa mère Sonia. Il y a peu, il était de bon ton d’évoquer sur un ton condescendant cet héritier réticent à assumer la relève. Or, tout le monde s’accorde à dire qu’il a mené une bonne campagne et a su trouver le ton juste.

Bien entendu, les élections générales de 2019 ne sont pas encores perdues pour le BJP et Modi est un formidable animal politique. De même, le Congrès a encore beaucoup à faire pour seulement envisager la possibilité de revenir au pouvoir à Delhi.

Mais si personne ne conteste la victoire du BJP au Gujarat, elle à un goût amer pour le parti de Narendra Modi tandis que la défaite du Congrès est plus douce que beaucoup l’avaient prédit. Une victoire chèrement acquise pour le tout-puissant Modi dans son fief même, une performance largement inattendue pour Gandhi en terre a priori hostile : les jeux ne sont pas encore faits pour 2019.

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La Modi-fication de l’Inde

Posted in Inde by odalage on 25 mai 2014

Ce lundi 26 mai, une page se tourne en Inde avec la prise de fonction du nationaliste hindou Narendra Modi à la tête du gouvernement indien, en présence d’un parterre de dignitaires étrangers parmi lesquels le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif. Modi va-t-il rester fidèle à son idéologie et tenter de faire de l’Inde un « Pakistan hindou », ou au contraire profiter de son incontestable aura pour la mettre au profit d’une modernisation et d’une croissance incluant toutes les composantes de cette mosaïque de communautés qu’est l’Inde ?

Par Olivier Da Lage

Depuis que Narendra Modi a mené son parti à la victoire, ses partisans se définissent en tant que « Modified Indians ». Ce jeu de mots en dit long sur les espoirs placés par ses électeurs dans le nouvel homme fort de l’Inde. Ses électeurs : les conservateurs traditionnalistes et nationalistes hindous, bien sûr. Mais cette seule base n’aurait pu assurer au BJP une majorité absolue de sièges à la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement. Ceux qui ont véritablement fait le succès de Narendra Modi sont ces jeunes urbains, unis par le rejet de ce qu’est devenu le parti du Congrès (une dynastie familiale entourée de barons corrompus) et une indifférence totale à ce qui relève pour eux de la préhistoire : le mouvement national mené par le Congrès pour l’indépendance de l’Inde. Unis aussi par une commune rage de sortir du carcan administratif des babus, ces fonctionnaires vétilleux et corrompus qui brident l’initiative privée. Ils croient à la promesse de Modi : ce que j’ai fait pour le Gujarat, je le ferai pour l’Inde. Autrement dit, une administration efficace, une bureaucratie minimale, un climat favorable aux affaires, l’enrichissement programmé pour tous, en tout cas, pour ceux qui ne sont pas marginalisés parce que musulmans, chrétiens, ou intellectuels non séduits par le charisme de Narendrabhai.

Et peu importe que le succès économique du Gujarat ait préexisté à l’avènement de Modi à sa tête en 2001, que la croissance économique de plusieurs États de l’Union indienne dépasse celle du Gujarat, et que, de toute façon, les recettes applicables au Gujarat soient difficilement transposables à l’échelle du pays tout entier. Ces puissantes aspirations sont évidemment grosses de désillusions futures si Modi n’est pas capable d’y répondre rapidement, après avoir créé tant d’espérances chez ceux qui l’ont porté au pouvoir. En passant, soulignons que le système électoral hérité des Britanniques basé sur le scrutin de circonscription uninominal à un seul tour (first past the post) a permis au BJP, avec 31 % des voix seulement, d’obtenir la majorité absolue des sièges.

Personnalisation à outrance

Il serait injuste de faire de l’usure du Congrès après dix années de pouvoir et de l’incompétence de Rahul Gandhi qui a mené en son nom la campagne, les seules raisons d’une victoire du BJP, qui n’est pas une victoire par défaut.

Le crédit en revient incontestablement à Narendra Modi lui-même, qui a mené de main de maître sa conquête du pouvoir, personnalisant la campagne du BJP comme seule Indira Gandhi avait su le faire avant lui avec la campagne « Garibi hatao » (« éradiquons la pauvreté ») en 1971 . Cette fois, le slogan était : « Aab ki baar, Modi sarkar » (« cette fois, un gouvernement Modi ») et Modi était seul sur la photo dans tout le pays, loin des terres d’élection habituelles du BJP. Comme à son habitude, Modi n’a rien laissé au hasard. Aucun détail n’était trop insignifiant pour cet organisateur-né qui depuis l’âge de treize ans baigne dans l’organisation de manifestations, de mouvements de protestation, d’élections pour le compte des diverses organisations de la Sangh Parivar, la mouvance nationaliste hindoue, à commencer par le RSS1 et le BJP. Son autorité naturelle (autoritarisme, diront plutôt ceux qui, au sein de son organisation ou de l’administration du Gujarat ont eu à le subir), son incontestable charisme électrisant des foules de partisans en transes, ses cruels traits d’esprit décochés à l’adresse des leaders du Congrès –Rahul Gandhi, qualifié de shahzada, autrement dit « prince », en ourdou, par référence aux envahisseurs musulmans de la dynastie moghole, allusion transparente à sa qualité d’héritier de la dynastie Nehru – ont puissamment contribué au succès électoral des candidats du BJP.

Cette personnalisation à outrance, digne d’une élection présidentielle, confère à Narendra Modi un pouvoir considérable. Elle le rend aussi dépositaire d’attentes démesurées qu’il n’est pas certain de pouvoir satisfaire, au risque d’un sévère effet boomerang.

Développement économique à l’ombre d’un nationalisme autoritaire

A l’heure de succéder à Manmohan Singh, Narendra Modi a le choix entre deux orientations majeures, incompatibles entre elles.

Modi peut voir en ce moment l’aboutissement de toute une vie consacrée à promouvoir le triomphe du nationalisme hindou et imposer (ou plutôt, tenter d’imposer) à l’ensemble de l’Inde l’ordre qu’il fait régner au Gujarat, appuyé par une administration épurée et une infiltration à tous les niveaux par les miliciens du RSS. Ses tendances autoritaires l’y prédisposent, ainsi que l’illustre d’une façon très convaincante la remarquable biographie que lui a consacré Nilanjan Mukhopadhyay (Narendra Modi, the man, the times, Tranquebar Press 2013). La communauté musulmane, en particulier, serre les dents. Nombre de ses membres sont tétanisés par l’arrivée au pouvoir de l’homme qui dirigeait l’État du Gujarat lors des pogroms antimusulmans de 2002 et que beaucoup soupçonnent d’avoir délibérément laissé la bride sur le coup aux tueurs, bien que la justice n’ait à ce jour rien pu prouver. Durant la campagne, Modi a manifesté une indifférence étudiée aux préoccupations des musulmans, tout en désavouant ceux de ses acolytes qui se laissaient aller à des dérapages verbaux antimusulmans. De fait, jamais la Lok Sabha n’a compté aussi peu de députés musulmans. Si cette orientation se vérifiait, cela signalerait le début d’une période trouble pour le pays car avec 31 % des voix, le BJP n’a pas reçu mandat de transformer une société extrêmement résiliente et rebelle à l’autoritarisme, ainsi qu’Indira Gandhi l’a appris à ses dépens entre 1975 et 1977.

Mais il se peut tout aussi bien que Narendra Modi, ayant effacé l’humiliante défaite du BJP en 2004, veuille assurer sa place dans l’histoire comme l’homme qui a réussi à relancer la croissance indienne, à asseoir la puissance extérieure de l’Inde lui permettant de parler d’égal à égal avec la Chine, la Russie, l’Europe et les États-Unis. Ses modèles sont à chercher du côté de Lee Kwan Yew à Singapour ainsi que de l’actuel Premier ministre japonais Shinzo Abe. Un développement économique à l’ombre d’un nationalisme autoritaire, voilà ce qui pourrait définir un gouvernement Modi. D’ailleurs, Narendra Modi n’a pas perdu de temps pour donner une indication de son style de gouvernement : avant même de prendre ses fonctions, il a demandé aux fonctionnaires de renoncer à leurs congés sauf événement personnel urgent, aux administrations de lui préparer des rapports sur tous les projets en cours et actuellement bloqués, avec l’indication des raisons de ce blocage et il a téléphoné au consulat indien de Herat en Afghanistan après l’attentat commis par les talibans. Après des années d’immobilisme, ces initiatives sont plutôt bien accueillies en Inde.

Pour l’heure, seul Narendra Modi lui-même connaît l’orientation qu’il choisira d’imprimer à l’Inde pour les cinq prochaines années, mais la façon dont il a mené sa campagne en se gardant des excès habituels des tenants de l’hindutva (l’idéologie nationaliste hindoue) et l’invitation adressée à Nawaz Sharif laissent penser que le nouvel homme fort de l’Inde a choisi la seconde option. Si tel est le cas, sa base militante sera déçue, mais la jeunesse urbaine qui a assuré son succès n’en attend pas moins.

1Rashtriya Swayamsevak Sangh, milice nationaliste hindoue créée en 1925 sur le modèle des milices fascistes italiennes, matrice idéologique du BJP.

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En Inde, l’esprit de Gandhi se retourne contre le parti du Congrès

Posted in Inde by odalage on 16 août 2011

Ça ne vous rappelle rien ? Un vieillard frêle défie les autorités. Ses seules armes : la grève de la faim et sa détermination à jeûner jusqu’à la mort si le pouvoir ne cède pas à ses exigences. La réponse –sans imagination– des autorités : son arrestation et celle de milliers de ses partisans, prêts à jeûner à mort comme lui pour faire plier les dirigeants. Et au bout de plusieurs semaines, le pouvoir cède, impuissant face à l’inflexibilité de ce vieil homme emprisonné, mais dont l’aura ne cesse de croître alors que ses forces diminuent. « Pourquoi M. Gandhi n’est -il pas encore mort ? », avait demandé au vice-roi un Churchill au comble de la frustration alors que le Mahatma conduisait sa énième grève de la faim du fond d’une prison indienne gardée par des Britanniques.

La suite est connue, l’Inde a obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne, très largement grâce à la tactique suivie par Mohandas Karamchand Gandhi. Une tactique qui n’a fonctionné qu’en raison de la combinaison d’au moins deux facteurs : un combat considéré comme juste par une écrasante majorité des Indiens et par la faiblesse morale de l’argument des occupants coloniaux, et la conviction partagée que Gandhi ne bluffait pas et qu’il était effectivement prêt à mettre sa vie en jeu pour ses principes.

Gandhi, qui a présidé le parti du Congrès au début des années Vingt, et qui en est resté l’inspirateur jusqu’à sa mort et au-delà (aujourd’hui encore, les dirigeants du Congrès lui rendent rituellement hommage) pouvait-il envisager qu’un jour, un lointain disciple prendrait exemple sur lui pour obliger les dirigeants du Congrès à lutter sérieusement contre la corruption qui gangrène les institutions du pays, y compris le parti lui-même ? Probablement. Ce qu’en revanche le Mahatma n’aurait pas pu imaginer, c’est que les dirigeants du Congrès, pourtant instruits, expérimentés et intelligents, se montreraient assez stupides pour se comporter comme les Britanniques des années 30, oubliant toutes les leçons apprises du mouvement de libération nationale.

Anna Hazare, le septuagénaire gandhien qui a pris la tête de la croisade anticorruption, avait prévu d’entamer un jeûne public ce mardi 16 août, au lendemain de la fête de l’Indépendance au cours de laquelle le premier ministre Manmohan Singh a vigoureusement dénoncé le scandale de la corruption contre laquelle son gouvernement, impliqué dans différents scandales, ne fait pas grand-chose. En solidarité, les dabbawalas, cette confrérie de livreurs de gamelles de Bombay qui existe depuis plus d’un siècle, avait décidé, fait rarissime, de se mettre en grève pour le soutenir.

Refusant d’amender le tiède projet de loi anticorruption qui exclut du champ des investigations le premier ministres, les membres de la cour suprême et bien d’autres dirigeants du pays, le gouvernement en a été réduit à supplier Hazare de limiter son jeûne à 3 jours et le nombre de ses partisans présents à 5 000 au prétexte risible que le lieu choisi par Anna Hazare était prévu pour d’autres activités les jours suivants. Ce faisant, le gouvernement de Manmohan Singh n’a fait qu’illustrer son impuissance, tant à lutter contre la corruption qu’à convaincre Hazare et ses partisans du contraire. Il a surtout donné à Hazare un regain de prestige et de crédibilité. Enfin, la décision, stupide et irresponsable entre toutes, d’arrêter Hazare au petit matin de ce mardi 16 et d’opérer des rafles parmi plusieurs milliers de ses disciples ne peut qu’enflammer la situation.

Pour le gouvernement indien, il ne peut exister aucune issue favorable à cette crise :

Ou bien le gouvernement recule devant la détermination de Hazare, comme les Britanniques l’avaient fait devant celle de Gandhi voici près de huit décennies, et, tout en limitant les dégâts, il perd le peu de prestige qui lui reste, ou bien les forces d’Anna Hazare, qui a quand même 74 ans, le lâchent avant que les autorités aient cédé, et l’Inde se retrouve face à une catastrophe absolue. Car la mort en prison de celui qui apparaîtra comme un saint laïque, fidèle aux idéaux de Gandhi, pervertis par ses successeurs officiels, déclenchera à coup sûr une révolte d’une grande ampleur dans tout le pays contre le pouvoir sous toutes ses formes, et rien de permet d’espérer que cette révolte, elle,  se limitera à l’action non-violente qu’auraient sans nul doute préconisée Gandhi et Hazare. Les partis d’opposition, notamment le BJP, et les grandes entreprises privées auraient tort de se réjouir et de croire que la colère populaire se limiterait à prendre pour cible les dirigeants du Congrès et de la coalition au pouvoir : la corruption est généralisée et ne se limite pas à une couleur politique et pour qu’il y ait un corrompu, il faut qu’il y ait un corrupteur.

Il reste encore un peu de temps au gouvernement indien pour se reprendre, mais ce temps se compte en jours, en semaines tout au plus avant la catastrophe annoncée.

Olivier Da Lage

Mise à jour 16/8/2011 à 16 h 45 : les télévisions indiennes annoncent que le gouvernement bat en retraite et a décidé de libérer Anna Hazare et ses partisans dans la soirée.

Lire aussi:

Terrorisme: l’exaspération monde en Inde

L’Inde de A à Z , en collaboration avec Nina Da Lage, collection Les Abécédaires du voyageur, André Versaille Editeur, 2010.
Ce qu’en dit la presse

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