Le Blog d'Olivier Da Lage

Jours ordinaires au Cachemire

Posted in Inde by odalage on 20 avril 2016

Par Olivier Da Lage

Peut-on considérer que cinq jours en touriste font de vous un reporter ? Sûrement pas. Mais les impressions que l’on en retire peuvent-elles aider à la compréhension de la situation locale ? Je le crois. Le court séjour que je viens d’effectuer au Cachemire a dans tous les cas remis en perspective tout ce que j’avais pu lire ou entendre sur le sujet.

Sur la route menant de l’aéroport à Srinagar, la capitale du Jammu et Cachemire, tous les magasins sont fermés bien que l’ on soit un mercredi en plein cœur de la journée. Mon chauffeur donne l’explication sans même que la question lui ait été posée. « Avant-hier, une lycéenne a été harcelée par des soldats. En réaction, des jeunes Cachemiris ont manifesté devant des postes militaires et ont jeté des pierres en direction des soldats. Ces derniers ont riposté en tirant à balles réelles, tuant deux jeunes et en blessant de nombreux autres. C’est pourquoi il y a aujourd’hui une grève générale. Ça va sûrement durer plusieurs jours. »

La plupart des rues de Srinagar sont calmes, mais dans certains quartiers, la présence militaire est visible. Rideaux fermés sur les boutiques, soldats en patrouille, blindés légers surmontés d’une tourelle pour le mitrailleur, check points fréquents, indifférence calculée des passants qui font mine d’ignorer la présence de ces soldats venus de toutes les régions de l’Inde, couvre-feu, cela m’évoque irrésistiblement des souvenirs : la dernière fois que j’ai vu de telles scènes, c’était en Cisjordanie sous occupation israélienne.

Le lendemain, nous prévoyons de nous rendre à Gulmarg, sur les hauteurs montagneuses surplombant le Pakistan,à l’ouest de Srinagar. Mais une demi-heure à peine après avoir quitté l’hôtel, le chauffeur range sa voiture au bord de la route, où sont arrêtées de nombreux autres véhicules touristiques. Au loin sur la route monte une fumée noire. Des pneus brûlent sur la chaussée comme un avertissement à ceux qui seraient tentés de persévérer : un caillassage en règle les attend. Demi-tour donc et tourisme à Srinagar : le jardin Moghol, le jardin des tulipes, le jardin Nishat, le jardin Shalimar, une virée sur là lac Dal en shikara (la gondole locale). Parfait après-midi touristique, rien à signaler, si ce n’est la forte présence militaire qui jalonne notre parcours.

Le lendemain, départ matinal pour Pahalgam, une station d’altitude d’où l’on peut explorer les vallées et les glaciers dans un cadre qui évoque irrésistiblement les Alpes (l’endroit est d’ailleurs connu comme la « petite Suisse »), à ceci près que l’acharnement des villageois à vendre des babioles ou à se proposer comme guide sans rien avoir à expliquer illustre l’extreme pauvreté d’une population qui se refuse à mendier.

Pour le retour le lendemain, le chauffeur est inquiet : le bilan des affrontements est désormais passé à cinq morts et des dizaines de blessés. Entendue par la police, la jeune fille affirme désormais que ce ne sont pas des militaires qui l’ont importunés mais des jeunes de son école. Pour les Cachemiris, ces nouvelles déclarations ont été faites sous la pression policière. Bref, non seulement la tension ne retombe pas, mais elle est montée de plusieurs crans. Il risque d’y avoir des émeutes sur la route du retour. Pour parer à ce risque, le chauffeur propose que nous quittions Pahalgam à 5 heures. Nous lui faisons confiance, d’autant que les téléphones étrangers ne fonctionnent pas au Cachemire, non plus que les cartes SIM prépayées. Quant à l’internet, il a été coupé sur la plus grande partie du territoire pour éviter que les protestataires ne coordonnent leur mouvement sur Facebook ou par WhatsApp.

Concentré et silencieux, le chauffeur roule à vive allure. Nous rallions Srinagar pratiquement sans avoir croisé de véhicules sur la plus grande partie du chemin en tout juste deux heures. Le trajet prend habituellement trois heures et demie. Notre chauffeur a vu juste. Nous apprendrons le lendemain que ceux des touristes qui ont emprunté la même route une heure après nous ont été interceptés par des émeutiers, des pierres lancées sur leur véhicules et certains des chauffeurs extraits de force de leur voiture et passés à tabac pour ne pas avoir respecté la grève.

Le lendemain, le gouvernement indien dépêche plusieurs bataillons anti-émeutes venus du reste du pays et ordonné aux militaires de rester cantonnés dans leur caserne. New Delhi semble s’être enfin avisée que les soldats ne sont pas entraînés à maintenir l’ordre, mais à tirer sur l’ennemi, contrairement aux forces de police.

Il ne fait aucun doute que les services pakistanais et les militants séparatistes qu’ils soutiennent profitent de la situation. Mais justement : l’embrasement ne survient que parce que la situation est hautement inflammable : lors des inondations catastrophiques de 2014, les dons envoyés par solidarité de l’Inde tout entière se sont évaporés avant d’atterir dans la poche de dirigeants bien placés. La population n’en a jamais vu la couleur et son appauvrissement a pris des allures catastrophiques.

Résignés, plusieurs Cachemiris voient s’effondrer leur rêve de connaître enfin une saison touristique florissante (avec la sortie de l’hiver, elle vient tout juste de commencer). Le tourisme est pratiquement la seule ressource économique du territoire, déserté par l’industrie. Les jeunes formés à l’université ont peu d’espoir de trouver un emploi correspondant à leur qualification – voire un emploi tout court – et quand c’est le cas, le salaire est quatre fois inférieur à celui qu’il obtiendrait pour le même travail à Delhi. Les plus talentueux s’exilent. Pour les autres, c’est No Future. 

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