Le Blog d'Olivier Da Lage

La poudrière syrienne et l’Arabie Saoudite

Posted in Moyen-Orient by odalage on 19 février 2016

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Ramifications of Saudi Arabia’s mass execution

Posted in Inde, Moyen-Orient by odalage on 13 janvier 2016

By executing an influential Shia cleric among 47 other prisoners, Saudi Arabia has increased the possibility of prolonging conflict in West Asia. The country’s actions have stirred up its differences with Iran, thereby diminishing the possibility of finding political solutions to the civil wars in Syria and Yemen.

By Olivier Da Lage

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En Arabie saoudite, des exécutions de masse qui aggravent les tensions confessionnelles

Posted in Moyen-Orient by odalage on 3 janvier 2016

Par Olivier Da Lage

Cet article est paru initialement le 3 janvier 2016 dans Orient XXI

Dimanche 3 janvier à midi, la France n’a toujours pas réagi à l’exécution de l’opposant chiite saoudien Nimr Baqer Al-Nimr, alors que l’Union européenne et les États-Unis ont chacun exprimé leur inquiétude. L’ambassade saoudienne à Téhéran a été prise d’assaut et la tension avec Riyad est au plus fort. Ces assassinats vont encore aggraver les tensions dans la région et aviver encore plus les tensions confessionnelles entre sunnites et chiites, de la Syrie au Yémen en passant par l’Irak et le Liban.

Les huit bourreaux saoudiens recrutés en mai 2015 par petites annonces ne sont pas restés longtemps inactifs. Il fallait bien ces renforts pour organiser samedi 2 janvier l’exécution simultanée de 47 condamnés dans douze villes différentes du royaume. Il n’y a qu’un seul précédent à ces exécutions de masse : le 9 janvier 1980, moins de deux mois après la prise de la Grande Mosquée de La Mecque (elle durera deux semaines et fera plusieurs centaines de morts), 63 insurgés, parmi lesquels leur leader, Jouhaymane Al-Oteïbi, étaient décapités en public dans huit villes d’Arabie. Le fait d’avoir dispersé le lieu des exécutions indiquait que pour le régime, celles-ci avaient moins valeur de châtiment que d’exemple pour ceux de ses sujets qui seraient tentés de suivre la voie des suppliciés. Il en va de même avec les exécutions du 2 janvier, censées illustrer le caractère implacable de «  la guerre contre le terrorisme  » endossé publiquement par Riyad depuis plusieurs mois. D’après l’agence de presse officielle, elles se sont déroulées dans douze prisons  ; dans quatre d’entre elles, les condamnés ont été fusillés et, dans les huit autres, ils ont été décapités.

Ce n’est pas davantage une surprise : le 23 novembre 2015, le quotidien Okaz, proche du ministère de l’intérieur et dirigé d’une main de fer par le prince héritier Mohammed Ben Nayef, annonçait l’exécution imminente d’une cinquantaine de «  terroristes  ».

Il est vrai que la définition légale du terrorisme par l’Arabie saoudite répond à une acception très large. Il ne s’agit pas seulement des djihadistes d’Al-Qaida ou de l’organisation de l’État islamique (OEI), mais plus largement de tout opposant à la monarchie saoudienne. En février 2014, feu le roi Abdallah promulguait une nouvelle loi1 qualifiant pénalement de «  terrorisme  » toute activité «  visant à affaiblir le système politique  », à «  nuire à la réputation du royaume  » ou relevant de la propagande en faveur de l’athéisme. C’est à ce titre qu’en octobre 2014, un tribunal saoudien a condamné à mort Cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, influent religieux chiite qui a joué un rôle important dans la mobilisation des chiites saoudiens lors du «  printemps arabe  » avorté de 2011.

C’est principalement dans la province orientale, où est concentrée la très grande majorité de la population chiite du royaume (près de 10 % de l’ensemble de la population), que les soulèvements contre le régime se sont fait sentir. En fait, dès la fin de 2010, des troubles récurrents se sont produits dans la région de Qatif, et notamment dans la localité d’Awamiyya. Depuis, dans l’indifférence quasi générale des médias étrangers, où un soulèvement latent secoue Awamiyya, avec une alternance de manifestations, d’emprisonnements, d’attaques contre les policiers, de tirs à balles réelles. Le bilan précis de cette intifada chiite rampante et très localisée n’est pas connu, mais elle a probablement causé plusieurs dizaines de morts depuis cinq ans.

Des opposants discriminés depuis longtemps

Depuis la création du royaume en 1932 par le roi Abdelaziz Ibn Saoud, les chiites se plaignent à juste titre des discriminations dont ils sont l’objet. Des mouvements de révolte ont eu lieu périodiquement dans la province orientale  ; ils ont culminé à l’automne 1979, en partie sous l’effet de la victoire en Iran de la révolution islamique. Le roi Fahd (1982-2005) a nommé son fils gouverneur de la province et si la discrimination n’a pas pris fin, d’importants investissements et travaux publics ont réduit le sous-développement de la région, comparativement aux autres provinces saoudiennes. Plus tard, dans les années 1990, un dialogue politique s’est esquissé, aboutissant à un accord avec certains leaders en exil en 1993. Ceux-ci, comme le cheikh Hassan Al-Saffar sont rentrés au pays et une poignée de chiites ont été nommés au majlis ach-choura(conseil consultatif). Plus tard, au début des années 2000, alors que les relations avec l’Iran se normalisaient, certaines ouvertures ont paru possibles. Une conférence de dialogue national s’est tenue en 2003, sous l’égide du prince héritier — mais dirigeant de fait — Abdallah, avec des responsables sunnites et chiites, une première dans l’histoire du royaume2. Mais cette ouverture a fait long feu, les promesses se sont dissipées et la dégradation des rapports avec l’Iran n’a fait que confirmer l’opinion de ceux qui, dans la communauté chiite, n’espéraient rien de ces ouvertures.

C’était le cas de Cheikh Nimr Baqer Al-Nimr qui, pour sa part, campait sur une position intransigeante et refusait de discuter avec le régime, d’où son aura au sein de la jeunesse chiite radicalisée par l’échec du processus politique lors de mouvement de contestation de 2010-2011. Pour autant, contrairement aux assertions du régime, aucune preuve n’a été apportée de son implication dans une action violente. Selon des diplomates en poste à Riyad, leurs gouvernements avaient reçu l’assurance3 que les chiites condamnés à mort après les manifestations ne seraient pas exécutés. Manifestement, c’est une autre logique qui a prévalu au sommet du pouvoir à Riyad.

Les porte-parole officieux du régime ont été prompts à assurer sur les réseaux sociaux qu’on ne pouvait pas interpréter ces exécutions à l’aune de la fracture chiites-sunnites puisqu’il y a davantage de sunnites que de chiites parmi les suppliciés.

Le «  gendarme  » du monde sunnite

On ne fera pas aux dirigeants saoudiens l’insulte de les croire incapables d’avoir mesuré les conséquences politiques de la mise à mort d’opposants politiques du calibre de Nimr Al-Nimr, qui bénéficie d’un puissant soutien chez les chiites saoudiens  ; ni d’avoir mésestimé les conséquences régionales de ces exécutions. Téhéran avait préventivement mis en garde l’Arabie saoudite à ce sujet. Sans surprise, l’Iran, l’Irak et le conseil suprême chiite libanais ont promptement réagi avec fureur à l’annonce saoudienne, le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères allant jusqu’à affirmer que l’Arabie «  paiera un prix élevé  » à la suite de l’exécution de Cheikh Nimr. La nouvelle a aussitôt suscité des manifestations anti-saoudiennes dans le petit royaume voisin de Bahreïn, où la population est majoritairement chiite mais qui est dirigé par une monarchie sunnite4. Une situation qui n’est pas sans rappeler les émeutes chiites qui avaient enflammé Bahreïn et la province orientale de l’Arabie en avril 1980, après la pendaison en Irak de l’ayatollah Mohammed Bakr Al-Sadr par le régime de Saddam Hussein.

Il est vrai cependant que la détermination saoudienne à combattre les djihadistes semble connaître un regain de vigueur. Cela est davantage dû au fait que ces derniers, qu’il s’agisse d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) ou de l’OEI, ont ouvertement déclaré la guerre à la famille Saoud, ce qui ne lui laisse guère d’autre choix que de riposter. C’est ainsi qu’il faut comprendre, le 14 décembre 2015, l’annonce précipitée de la formation d’une «  coalition antiterroriste  » de 34 pays, parmi lesquels ne figurent ni l’Iran, ni l’Irak auxquels l’invitation n’a pas été adressée. Trois des pays cités par l’Arabie (le Pakistan, le Liban et la Malaisie ont d’ailleurs purement et simplement nié avoir été informés de leur appartenance à cette coalition dont la configuration et le mode de fonctionnement apparaissent particulièrement peu clairs5. De manière significative, les pays occidentaux, États-Unis en tête, qui faisaient depuis plusieurs mois pression pour que l’Arabie intensifie sa lutte contre les djihadistes de l’OEI, se sont montrés particulièrement discrets après la révélation par Riyad de la formation de cette coalition. D’autant qu’au Yémen, dans leur offensive contre les rebelles houthistes, les Saoudiens ferment les yeux, voire encouragent AQPA à étendre ses activités, les deux parties étant liées par une hostilité commune aux chiites.

Tout comme la guerre menée par l’Arabie au Yémen depuis le mois de mars 2015 qui a déjà causé près de 6 000 morts, les exécutions du 2 janvier paraissent obéir davantage à une logique punitive qu’à un projet politique mûrement réfléchi. Les autorités de Riyad veulent affirmer leur détermination face à l’Iran, se poser en leader du monde sunnite, s’émanciper de la tutelle stratégique américaine. La jeune génération, illustrée par le prince héritier et ministre de l’intérieur Mohammed Ben Nayef et le vice-prince héritier et ministre de la défense Mohammed Ben Salman, veut démontrer que son pays prend l’initiative et ne se contente plus d’être sur la défensive.

Sombres perspectives pour le royaume

Soit. Mais après  ? Rien ne montre à ce jour que l’Arabie saoudite a une approche politique de l’après-guerre au Yémen. De même, à quel objectif politique répond l’assassinat d’un dirigeant estimé au sein de l’opposition chiite  ? La famille Saoud offre-t-elle une porte de sortie pour la minorité chiite  ? Ou bien la stratégie saoudienne se limite-t-elle à mener une guerre sans fin au Yémen et une répression continue de la minorité chiite du royaume, au risque de donner raison à l’écrivain algérien Kamel Daoud pour qui «  l’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi  », The New York Times,20 novembre 2015]  ?

On notera que la guerre au Yémen est menée par Mohammed Ben Salman. La lutte contre les djihadistes, en revanche, est l’apanage du prince héritier Mohammed Ben Nayef, qui a mené le combat de façon déterminée contre l’insurrection islamiste du début des années 2000, au point d’échapper de justesse à la mort en 2009 lors d’un attentat-suicide d’un militant d’Al-Qaida qui avait réussi à l’approcher, et d’être, pour cela, très estimé par l’administration américaine. Se pourrait-il qu’une partie même infime de l’explication de la guerre au Yémen et des exécutions massives de ce début d’année soit à chercher dans la sourde rivalité entre les deux Mohammed, chacun cherchant à prouver qu’il est l’homme fort dont le pays a besoin, alors que la santé du roi Salman, âgé de plus de 80 ans, est fragile  ?

Le royaume, durement affecté par la chute importante et durable des cours du pétrole, auquel il a largement contribué par l’augmentation de sa production d’hydrocarbures, vient d’annoncer des mesures d’austérité draconiennes6 sans précédent, au risque de susciter un mécontentement social que le régime a toujours tenté d’éviter en achetant la paix sociale avec l’argent du pétrole.

Austérité et crise sociale, pauvreté, enlisement au Yémen, aliénation de la minorité chiite… : les perspectives pour l’Arabie saoudite en ce début d’année sont bien sombres. Et la politique menée par les dirigeants de Riyad pour répondre à ces défis donne le sentiment de relever de la fuite en avant bien davantage que d’une stratégie mûrement réfléchie.


 

[mise à jour : dimanche 3 janvier 2016 après-midi, le Quai d’Orsay a publié le communiqué suivant :
La France déplore profondément l’exécution samedi par l’Arabie saoudite de 47 personnes, dont un chef religieux chiite.
La France rappelle son opposition constante à la peine de mort, en tous lieux et en toutes circonstances.
Elle appelle les responsables de la région à tout faire pour éviter l’exacerbation des tensions sectaires et religieuses.
A noter que ce communiqué est daté de la veille du jour de sa diffusion]

Coalition of the unwilling

Posted in Moyen-Orient by odalage on 24 décembre 2015

On 14 December, Saudi Arabia announced the formation of an anti-terrorism coalition of 34 Islamic countries. But with key potential partners such as Algeria, Lebanon, and Pakistan refusing to join, the hastily-assembled group has put Saudi credibility in the spotlight instead of deflecting western criticism of the kingdom’s inaction against Sunni jihadism.

By Olivier Da Lage

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Coup de balai clanique à Riyad

Posted in Moyen-Orient by odalage on 29 avril 2015

Par Olivier Da Lage

On a donc appris nuitamment le remaniement d’ampleur auquel vient de procéder le roi Salman. Le plus important est que le prince héritier Mouqrin, nommé voici un an « vice-prince héritier » par le roi Abdallah a été relevé de sa charge « à sa demande » et remplacé par son suivant de liste, le prince Mohammed bin Nayef, tandis qu’apparaît dans la file d’attente le propre fils du roi, Mohammed bin Salman. Bien d’autres changements significatifs accompagnent celui-ci, notamment le remplacement du ministre des Affaires étrangères, le prince Saoud Al Fayçal, en poste depuis… 1975 par l’actuel ambassadeur du royaume aux États-Unis Adel Joubair.

Quelques réflexions, en vrac, sur ces décisions royales.

  • Le roi Salman s’assoit sur les institutions léguées par son prédécesseur Abdallah, et notamment le Conseil d’allégeance institué en 2006, représentant toutes les lignées de la descendance d’Abdelaziz. Les nominations des prince héritiers et vice-prince héritiers effectuées par Abdallah avaient été discutées et validées (non sans débat, d’ailleurs) par le Conseil d’allégeance. Salman n’en a cure et a décidé de se passer de l’avis de ce conseil. Incidemment, l’idée que le prince Mouqrin aurait demandé de lui-même à être relevé de ses fonctions est risible et évoque irrésistiblement le communiqué du Kremlin annonçant en 1964 le remplacement de Khrouchtchev par Brejnev à la tête du PCUS.
  • Les choix de Salman, quels qu’en soient les justifications, favorisent exclusivement la lignée des Soudayri (les fameux « Sept Soudayri », fils de Hassa bint Soudayri, parmi lesquels Fahd, Khaled, Nayef, Sultan et Salman lui-même) en écartant les proches du défunt Abdallah et notamment la lignée des fils du roi Fayçal.
  • Pour la première fois depuis 1953, un roi d’Arabie nomme comme successeur l’un de ses fils. Mouqrin était le plus jeune fils du fondateur du royaume. Désormais, on sait que le prochain roi d’Arabie sera, quoi qu’il arrive, un petit-fils d’Abdelaziz. Le saut de génération est là.
  • En nommant Adel Joubair à la tête de la diplomatie saoudienne, Salman nomme un jeune technicien extrêmement compétent et loyal (il avait été le conseiller diplomatique d’Abdallah avant d’être nommé par ce dernier ambassadeur à Washington). Mais, n’étant pas membre de la famille régnante, il sera un conseiller et un exécutant, mais pas un centre de pouvoir pouvant contester celui des princes.
  • Last, but not least, confirmant ses premières décisions du mois de janvier aussitôt après son accession au pouvoir, Salman s’affirme en monarque autoritaire, hardi et résolu, ne reculant pas devant la confrontation, que ce soit à l’intérieur du royaume ou en politique étrangère (l’exemple de la guerre du Yémen est parlante). Mais contrairement à tous ses prédécesseurs, sans exceptions, qui cherchaient le consensus au sein de la famille et préféraient privilégier l’unité de celle-ci, même si cela signifiait renoncer à faire prévaloir leurs vues (les exemples ne manquent pas), Salman mise tout sur un clan, celui des Soudayri, et de jeunes technocrates qui ne risquent pas de contester son autorité. Dans un premier temps, l’efficacité du système de décisions devrait en profiter. Mais à terme, quand les premières tensions sérieuses se feront jour, est-on vraiment assuré que Salman et ses affidés pourront compter sur une loyauté à toute épreuve du reste des Saoud ? Il est bien trop tôt pour y répondre, mais la question se pose déjà.Lire également :

    Arabie : le legs d’Abdallah
    « Game of thrones » à Riyad

À l’est d’Aden… le sultanat d’Oman

Posted in Moyen-Orient by odalage on 6 avril 2015

Par Olivier Da Lage

Le sultanat d’Oman ne s’est pas précipité pour commenter la demande de médiation iranienne dans la crise yéménite. À juste titre : il est encore trop tôt pour qu’une quelconque médiation puisse mettre un terme aux bombardements saoudiens. Tout au plus peut-on espérer des pauses comme en a obtenu l’Inde pour évacuer ses ressortissants par avion et par bateau ou le CICR pour acheminer de l’aide humanitaire. Mais la suggestion iranienne est l’évidence même, et dès les premières frappes lancées le 26 mars dernier, chacun sait que la solution, lorsqu’elle se dessinera, passera par Oman.

Le sultanat est en effet la seule monarchie parmi les membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à ne pas faire partie de la coalition intervenant au Yémen contre les Houthi. Ce n’est pas qu’il se désintéresse de la situation, bien au contraire. Oman est en effet la troisième puissance de la Péninsule arabique par sa taille, sa population et ses forces militaires après l’Arabie Saoudite (son voisin du Nord) et le Yémen (son voisin de l’Ouest). Religieusement, le Sultanat échappe à la nomenclature habituelle des pays musulmans. Il compte une minorité chiite significative (plus du cinquième de la population) mais les trois quarts ne à proprement parler ni chiites ni sunnites, mais ibadites, une branche de l’islam qui dès l’origine a refusé le dilemme chiites-sunnites et qui choisit ses dirigeants en principe par consensus.

Autrement dit, pour l’orthodoxie wahhabite, l’écrasante majorité des Omanais sont des hérétiques. Pour le royaume saoudien depuis l’origine, la monarchie omanaise est une réalité qui bénéficie à la stabilité de la Péninsule. Pour les dirigeants omanais (c’est-à-dire en fait, depuis 1970, pour le sultan Qabous), l’Arabie Saoudite est un partenaire puissant qu’il importe avant tout d’empêcher de se mêler des affaires intérieures du sultanat. Enfin, toujours pour le sultanat d’Oman, le Yémen, depuis la chute du régime pro-soviétique et l’unification du Sud et du Nord en 1990, c’est un pays ami, mais une source d’instabilité permanente qui ne doit surtout pas déborder des frontières. Quant à l’Iran, vu du point de vue omanais c’est un partenaire qui, du temps du chah, est venu au secours de la monarchie pour combattre l’insurrection du Dhofar dans les années 60 et 70 et avec lequel, depuis la révolution islamique, le sultan Qabous s’est efforcé, avec succès, de conserver des relations cordiales. De bonnes relations d’autant plus nécessaires à la paix régionale que tous deux contrôlent chacun de son côté le fameux détroit d’Ormuz qui contrôle l’accès au golfe Persique.

À bien des égards, la diplomatie omanaise rappelle le Chat-qui-s’en-va-tout-seul imaginé par Rudyard Kipling (Histoires comme ça) dont la devise était « Je suis le chat qui s’en va tout seul et tous lieux se valent pour moi ». C’est ainsi que, seul parmi les pays arabes, Oman a refusé de rompre ses relations diplomatiques avec l’Égypte de Sadate après la signature du traité de paix israélo-égyptien, qu’il a assumé sans complexe la présence de bases militaires américaines sur son territoire, qu’il a conservé son amitié au chah d’Iran, de bons rapports avec la République islamique, avec l’Irak de Saddam Hussein tout en condamnant l’invasion du Koweït…

Bref, le sultanat ne s’ingère pas dans les affaires des autres et ne tolère pas qu’on se mêle des siennes. Mais il est tout prêt à rendre service. Tout dernièrement, il a accueilli des mois durant les pourparlers secrets entre l’Iran et les États-Unis. Au lendemain des accords d’Oslo, il a fait partie des rares pays arabes à accueillir ouvertement des dirigeants israéliens et à héberger les négociations multilatérales prévues par ces accords (d’autres ont dû se tenir… au Canada !). Lors de la guerre civile de 1994 opposant les séparatistes yéménites sudistes au Nord, les dirigeants sudistes défaits ont trouvé l’asile à Mascate, la capitale d’Oman, alors même que la plupart étaient d’anciens dirigeants communistes du Sud Yémen qui avaient plus d’une fois appelé au renversement du sultan Qabous. Et tout dernièrement, le président déchu Hadi, fuyant Aden, s’est réfugié à Mascate avant de rejoindre l’Arabie Saoudite.

Sur le marché régional de la médiation, Oman a un style bien distinct des deux principaux protagonistes, l’Arabie et le Qatar, de toute façon hors jeu dans cette affaire dont ils sont partie prenante. Contrairement à ces derniers, Oman ne va pas démarcher les belligérants et n’y consacre pas des sommes colossales destinées à huiler les rouages. Oman accueille ceux qui le lui demandent, et facilitent les négociations sans se substituer aux négociateurs sans chercher à se mettre en avant.

Et au fond, depuis le 26 mars, chacun sait pertinemment que c’est vers Mascate, le moment venu, que se tourneront les belligérants lorsque l’hypothèse d’une victoire militaire apparaîtra aux yeux des combattants pour ce qu’elle est : une coûteuse chimère. Et l’Iran n’a fait que mettre le doigt, publiquement, trop tôt, et pour se donner le beau rôle, sur cette évidence.

 Lire aussi :

Stratégies omanaises dans les relations internationales et régionales

Le Yémen entre démocratisation et guerre civile

Les rêves brisés de l’unité yéménite

L’Arabie saoudite, obsédée par la crainte d’un encerclement par les alliés chiites de l’Iran

Posted in Moyen-Orient by odalage on 3 avril 2015

Petit précis de yéménologie

Posted in Moyen-Orient by odalage on 22 mars 2015

Par Olivier Da Lage

L’ancien président du parlement, cheikh Abdallah Al Ahmar, était aussi le président du parti islamiste al Islah allant des conservateurs modérés aux proches d’Al Qaïda. Soutenu par l’Arabie Saoudite, il avait pourtant choisi le camp républicain contre les partisans de l’Imam soutenu par l’Arabie en 1962. Il était allié à un parti baathiste dirigé par un cousin éloigné. Il était aussi le chef des Hached, la principale confédération tribale. Allié du président Ali Abdallah Saleh qui entre à partir de 1994 en guerre avec les sudistes, anciens communistes au pouvoir à Aden avant l’unité entre les deux Yémen en 1990.

Comme l’Arabie Saoudite ne veut pas d’un Ali Abdallah Saleh trop fort, l’Arabie soutient les séparatistes sudistes ex-marxistes et, après leur échec, leur accorde l’asile politique. Dans le même temps, Ryad se rapproche de Saleh et lui apporte le soutien (inefficace) de son aviation contre les rebelles Houthis. Des zaydites, une forme de chiisme. Le royaume saoudien n’aime pas les chiites et soutient donc dans sa guerre contre les Houthis le président Saleh. Lui-même est d’ailleurs aussi un Zaydite. Comme les Houthis. Il est d’ailleurs aussi membre d’une tribu Hached. La confédération Hached qui est, comme on l’a dit, dirigée par cheikh Abdallah Al Ahmad, chef du parti al Islah, partenaire et rival de celui du président. D’ailleurs Al Ahmar est sunnite et non zaydite.

Vous me suivez ? Tant mieux, parce que ce n’est pas fini. Lors du « printemps yéménite » de 2011 qui se mène à l’obus de mortier et au canon, Saleh doit fuir son pays. C’est l’Arabie Saoudite qui lui accorde l’asile, comme elle l’avait fait avec ses ennemis du sud. Normal. L’Arabie aide toujours ceux qui peuvent affaiblir le Yémen. Comme Ali Abdallah Saleh n’a pas digéré que les pays du Golfe le forcent à abandonner le pouvoir au profit de son ancien vice-président, il n’a de cesse d’affaiblir le pouvoir de celui-ci, au point de faire alliance avec les Houthis. Oui, ces miliciens zaydites auxquels il faisait la guerre de 2004 à 2011, soutenus par l’Iran (Saleh, lui, était un chaud partisan de Saddam Hussein pendant la guerre irako-iranienne).

Comme toutes les combinaisons n’ont pas encore été épuisées, la guerre civile a encore de beaux jours devant elle au Yémen. On peut compter sur l’Arabie Saoudite pour y contribuer. Après tout, selon la légende, Ibn Saoud, sur son lit de mort, aurait confié à ses fils : « le bonheur du royaume réside dans la misère du Yémen ». La citation n’a pas été authentifiée de façon certaine, mais en revanche, tous les Yéménites la tiennent pour authentique. Et depuis 1953, la politique menée par Ryad s’y conforme en tous points.

voir aussi :

Yémen : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les Houthi (sans jamais oser le demander)

Yémen : le moment saoudien… et ses limites

Yémen : guerre nouvelle, ressorts anciens

Le Yémen entre démocratisation et guerre civile

Les rêves brisés de l’unité yéménite

Eric Rouleau, les pétales et la goutte de parfum

Posted in Journalisme, Moyen-Orient by odalage on 28 février 2015

Par Olivier Da Lage

C’était au début de 1982. J’étais alors jeune correspondant pigiste basé à Bahreïn, couvrant le Golfe pour diverses publications francophones, dont le journal Le Monde. Le responsable de la rubrique Moyen-Orient, le fameux Eric Rouleau, entamait une tournée de plusieurs émirats du Golfe pour une série de reportages sur la région. Avant de quitter Paris, il m’avait donné deux instructions : lui organiser une rencontre avec des opposants et faire savoir autour de moi qu’il arrivait.

Sur le second point, je n’ai pas eu à faire beaucoup d’efforts. Le quotidien local publiait la veille de son arrivée un article illustré d’une photo annonçant la venue du « célèbre journaliste français ». A peine Eric Rouleau s’était-il installé dans un grand hôtel de Manama qu’un étrange spectacle s’offrit à mes yeux : les ministres du gouvernement de l’émirat faisaient littéralement antichambre dans le hall de l’hôtel en attendant leur tour d’être reçu par l’envoyé spécial du Monde.

Quant aux opposants, après une semaine d’angoisse passée à essayer de trouver le moyen de répondre à cette demande, j’avais trouvé la solution. En fait, après deux ans passés à Bahreïn, je ne connaissais personnellement aucun opposant déclaré. Rien d’étonnant dans ce petit pays policier où tout se savait. Mais j’avais interrogé une amie libanaise détachée par l’Unicef au ministère de la Santé, qui, à mon grand soulagement, m’avait confié que presque tous ses collègues de nationalité bahreïnie étaient des opposants nationalistes ou communistes et qu’elle pouvait organiser une rencontre, pour peu que leur sécurité soit garantie. Eric Rouleau lui suggéra alors d’organiser un dîner chez elle, en conviant ses collègues très longtemps avant notre arrivée et en leur demandant de partir bien après notre propre départ. De ce fait, ils ne seraient pas identifiés par les limiers qui ne manqueraient pas de coller à nos basques. Et ainsi fut fait.

En quelques jours, j’avais appris deux choses : l’impact considérable que pouvait avoir un journaliste respecté dans sa discipline, y compris et surtout parmi ceux qui pouvaient redouter sa plume et comment assurer la sécurité de ses sources tout en donnant l’impression de ne rien cacher.

Il me restait à apprendre d’Eric Rouleau ma troisième leçon, à la lecture de ses articles publiés quelque temps plus tard : seuls, quelques éléments glanés lors des dizaines d’entretiens qu’il avait eus se retrouvaient dans son texte. Littéralement, j’avais eu l’impression de voir des milliers de pétales écrasés pour une goutte de parfum. Car si les citations étaient peu nombreuses, elles étaient toutes à propos, et tous ces entretiens –en apparence inutiles pour la rédaction de son article– irriguaient au contraire chacune des lignes de son reportage.

Quelques mois plus tard, je revis Eric Rouleau, cette fois à Sanaa, la capitale du Nord Yémen, où se tenait une conférence sur le développement. Cette fois encore, les responsables se pressaient pour le rencontrer. Abdel Karim Iryani, longtemps premier ministre d’Ali Abdallah Saleh, n’était pas le dernier. Il y avait aussi Mohammed Saïd Al Attar, ministre du développement que, par une heureuse circonstance, Eric Rouleau avait connu à Paris longtemps auparavant lorsque, jeune étudiant et révolutionnaire, Al Attar préparait sa thèse de doctorat à la Sorbonne. Un cas de figure qui rappelait la relation qui s’était nouée entre Rouleau et Abolhassan Bani Sadr, également à Paris lorsque le futur président de la République islamique était, lui aussi, un étudiant iranien en exil passant ses nuits et ses jours à rêver d’un avenir meilleur avec d’autres. Eric Rouleau en était.

Ainsi commençais-je à comprendre comment Rouleau avait, année après année, tissé un réseau de relations unique au monde. Quels que soit ses talents de prescience, il ne pouvait imaginer que Bani Sadr serait un jour le président de l’Iran. Mais il avait repéré chez ce jeune homme les qualités qui en faisaient un contact, une source, et très certainement un ami. Car tous ceux qui l’ont rencontré ont parlé de ce charme qui enveloppait ses interlocuteurs. Cette fausse naïveté qui donnait l’impression qu’il découvrait pour la première fois les évidences qu’on lui racontait, car il savait qu’au milieu de ces propos déjà connus pouvaient se glisser ici ou là une ou deux informations inédites. Cela valait la peine d’entendre le reste.

Charmeur, attentif aux autres, Eric Rouleau pouvait aussi se montrer péremptoire, cassant, et autoritaire. Sa forte personnalité en imposait et suscitait de nombreuses oppositions, pour partie liée à ses prises de position, et pour une part encore plus grande par la jalousie. Eric Rouleau n’était pas du genre à considérer que le journaliste n’est qu’un spectateur. Il a toujours essayé d’infléchir l’Histoire qu’il couvrait par ailleurs en tant que journaliste. Non pas tant pour la satisfaction d’être un acteur, mais parce qu’il croyait profondément que s’il pouvait améliorer le sort des peuples du Moyen-Orient, leur épargner de nouvelles catastrophes ou atténuer celles qui étaient inévitables, ce serait lâcheté que de rester à les contempler au bord de la route.

Il y était aidé et incité par sa notoriété qui le faisait recevoir par tous les dirigeants de la région, et ce depuis que Nasser l’avait invité à le rencontrer au Caire en 1963. Lui, Elie Raffoul (son vrai nom), le juif égyptien banni par Farouk et privé de sa nationalité égyptienne, revenait par la grande porte. C’est ainsi que plus d’un dirigeant moyen-oriental lui confia des messages à transmettre à d’autres chefs d’État ennemis… que Rouleau devait rencontrer peu après. Eric Rouleau servit fréquemment de messager entre l’Égypte et Israël. En septembre 1970 (Septembre Noir) le journaliste du Monde fait la navette entre Arafat et le roi Hussein, cherchant à prévenir le massacre qui s’annonce, mais sans succès. Bien des années plus tard, en 1982, il est l’un des artisans des pourparlers entre le Palestinien Issam Sartaoui et l’ex-général israélien héros de la Guerre des Six-Jours Matti Peled.

Le journaliste devient officiellement diplomate

De retour de reportage en Libye, où il avait –naturellement ! – été reçu par Kadhafi qu’il connaissait depuis son accession au pouvoir en 1969, Rouleau est invité à l’Élysée par le président Mitterrand qui cherche à comprendre les motivations du colonel libyen dans le dossier tchadien. Peu après, dans une soirée au domicile de Rouleau, je suis assis sur le sofa à côté du Tchadien Acheikh Ibn Oumar, que l’on présente alors comme le « troisième homme » pouvant incarner l’avenir tchadien à la place de Hissène Habré et de Goukouni Oueddeï. Journaliste, diplomate, diplomate, journaliste. Eric Rouleau finit par franchir le pas en 1985 lorsqu’il quitte Le Monde où ses adversaires lui menaient la vie dure. A la surprise de tous, il ne sort du journalisme que pour entrer dans la diplomatie : Mitterrand le nomme ambassadeur à Tunis, où se trouve le siège de la Ligue arabe, et le siège de l’OLP depuis le départ d’Arafat du Liban. Bref, trois ans avant l’ouverture d’une Délégation générale de Palestine en France, Eric Rouleau est de fait l’intermédiaire privilégié entre Mitterrand et Arafat.

Au placard l’année suivante avec la cohabitation, il retrouve un poste d’ambassadeur à Ankara avec la réélection de Mitterrand. Lorsque vient la retraite, Eric Rouleau reprend la plume, cette fois pour le Monde Diplomatique dont les options sont plus en phase avec ses idées que le quotidien pour lequel il avait travaillé trois décennies durant. Il continue d’arpenter le Moyen-Orient, tant que sa santé le lui permet. Et finit par céder aux demandes insistantes de nombreux amis d’écrire ses mémoires, qu’il publie en 2012 sous le titre justifié Dans les coulisses du Proche-Orient. Malgré ses 433 pages, c’est une symphonie inachevée. On y retrouve surtout Rouleau l’Égyptien. Presque rien n’est dit de l’Iran auquel il a presque intégralement consacré deux années de sa vie, et bien d’autres épisodes. Il y aurait fallu quatre ou cinq volumes. Il n’avait pas le temps, peut-être pas le désir. Il a fait un choix. Un livre qui se lit d’un trait, mais qui, malgré ses révélations, laisse sur sa faim.

Des milliers de pétales, et une seule goutte de parfum.

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Yémen : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les Houthi (sans jamais oser le demander)

Posted in Moyen-Orient by odalage on 24 février 2015

 

 

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