Le Blog d'Olivier Da Lage

Péril en la demeure (Politique Internationale n°76, été 1997

Arabie Saoudite
Périls en la demeure

par Olivier Da Lage*

Deux attentats, frappant à quelques mois d’écart les forces américaines en Arabie Saoudite et l’embolie cérébrale qui a atteint le roi Fahd, il n’en fallait pas davantage pour susciter une vague de spéculations quant à la stabilité du royaume, les incertitudes liées à la succession du souverain d’Arabie et la solidité de l’alliance entre Ryad et Washington.

Ces interrogations ne sont pas sans rappeler celles qui avaient surgi en 1979 et 1980, au lendemain de la révolution islamique d’Iran et lors de la prise de la Grande Mosquée de La Mecque en novembre 1979 par des fondamentalistes musulmans. Avec le recul que donnent les dix-sept années qui se sont écoulées depuis, il apparaît nettement que les articles de presse de l’époque, ainsi que les fuites ou confidences savamment distillées alors par des responsables anonymes de la CIA ou du département d’état se sont avérées exagérément alarmistes.

Aujourd’hui, les mêmes causes semblent reproduire les mêmes effets. On assiste à nouveau à une prolifération d’articles et d’études mettant en doute la solidité du régime saoudien. Ces réflexions, cependant, sont légitimes et ne peuvent être purement et simplement ignorées. Indéniablement, la situation actuelle présente indéniablement des similitudes avec celle qui prévalait en 1979-1980, mais elle comprend aussi des traits bien spécifiques. Au début des années quatre-vingt, le cours du pétrole ? et par conséquent l’économie saoudienne ? n’avait pas encore atteint son zénith alors qu’en 1997, après douze années de déficits consécutifs, le royaume renoue tout juste avec l’équilibre budgétaire. Après la révolution iranienne et le  » lâchage  » du chah d’Iran par les Américains, les dirigeants saoudiens pouvaient à bon droit s’interroger sur l’étendue du soutien des états-Unis en cas de crise, mais la crise du Koweït (1990-1991) a permis depuis lors d’éprouver la solidité de la garantie américaine devant une agression externe.

L’environnement stratégique issu de la guerre du Koweït

Américains et Saoudiens s’entendent au lendemain de la libération du Koweït pour que l’Irak, toujours dirigé par Saddam Hussein, reste soumis à un embargo international aussi étanche que possible. Quant à l’Iran, qui durant le conflit a pourtant fait preuve d’une neutralité plutôt bienveillante envers la coalition, il est lui aussi tenu à l’écart de tout arrangement régional : les monarchies du Golfe, les états-Unis et Isra‘l assistent avec inquiétude au réarmement de la république islamique. L’administration Clinton va théoriser cette mise à l’écart des seules véritables puissances régionales en énonçant la doctrine du  » double endiguement  » (dual containment) à l’encontre de l’Irak et de l’Iran. Il s’agit de mettre sur un pied d’égalité les deux états parias de la région (rogue states), par opposition à la période précédente qui avait vu l’administration Bush (ainsi que les monarchies pétrolières de la Péninsule arabique) favoriser discrètement l’Irak pour affaiblir l’Iran. Cette doctrine, conçue par Martin Indyk, conseiller pour les affaires de sécurité du président Clinton, a été élaborée en étroite concertation avec Isra‘l qu’avec les monarchies du Golfe, pourtant voisines de ces deux puissances régionales.

Cette politique convient néanmoins à l’Arabie Saoudite qui redoute autant les ambitions hégémoniques renaissantes de l’Iran que les velléités de revanche de Saddam Hussein vaincu. La présence constante dans la région de près de 20 000 soldats et dans les eaux du Golfe persique de quelque vingt bâtiments de guerre donne du poids à cette détermination affichée à Washington. Ayant ainsi  » sous-traité  » aux états-Unis la gestion à court terme des menaces irakienne et iranienne, les dirigeants saoudiens peuvent se permettre d’afficher en public un profil bas vis-à-vis de Bagdad comme de Téhéran. Il n’en demeure pas moins qu’au fil des mois, le consensus entre Ryad et Washington semble s’éroder. L’administration américaine réaffirme constamment que l’isolement des deux pays doit être absolu. Certains responsables vont jusqu’à dire qu’avec l’Irak, le problème est la nature du régime alors que ce qui est reproché aux dirigeants iraniens est leur comportement. Du côté saoudien, on commence à envisager les choses différemment : la nature du régime en place à Bagdad indiffère. En revanche, la préservation d’un état unitaire en Irak devient une priorité face aux risques de partition. Dans ce contexte, l’encouragement donné par Washington au  » gouvernement autonome  » kurde inquiète, ainsi que l’éventualité d’une République islamique chiite au sud de l’Irak encouragée par l’Iran, ce qui ne manquerait pas d’avoir des répercussions sur la province orientale de l’Arabie Saoudite où se trouve concentrée la presque totalité de la minorité chiite d’Arabie. De plus en plus, c’est le danger iranien qui est perçu comme la menace principale à Ryad. Sans que le désaccord soit jamais exprimé publiquement ? ce n’est pas dans les habitudes saoudiennes ? il est de plus en plus perceptible. La multiplication des exercices navals de la marine iranienne et des Gardiens de la Révolution ne cesse d »inquiéter l »Arabie Saoudite, malgré les efforts diplomatiques d »Ali Akbar Velayati, dont les déclarations rassurantes visent à renouer des relations normales avec le royaume, sans y parvenir réellement. L’intention prêtée aux Iraniens, notamment par les services américains, de développer clandestinement une force de frappe nucléaire et des armes conventionnelles n »est pas faite pour engendrer la confiance. Washington joue à fond de la crainte saoudienne quant aux véritables intentions iraniennes afin, entre autres, d’obtenir de l’Arabie le financement des forces américaines dans la région.

à cet égard, les états-Unis ne manifestent pas toujours le tact requis à l’égard de leur partenaire. Alors que depuis 1991, des pétitions circulent à travers le royaume pour demander le départ des forces américaines restées en Arabie après la guerre du Koweït, le secrétaire à la défense William Perry demande publiquement à l’Arabie Saoudite d’autoriser le prépositionnement sur son sol une brigade mécanisée comme au Koweït et au Qatar. Cette insistance peut avoir des effets négatifs sur deux plans : en aggravant la crise de liquidité dont souffre l’Arabie Saoudite et en donnant à l’opposition islamiste le prétexte à dénoncer la servilité de la Maison des Saoud à l’égard des exigences américaines. Ce double danger a été exposé par l’un des plus hauts responsables de ce dossier au sein de l’administration américaine, Robert Pelletreau : «  Nous sommes peut-être la puissance extérieure dominante, mais nous devons opérer dans un cadre à la fois unique et complexe […] Nos demandes doivent se limiter au cercle des intérêts communs sur lesquels nous sommes tombés d’accord, et faire l’objet de consultations, non de diktats « .

Cela n’empêche pourtant pas les états-Unis de multiplier les pressions pour que l’Arabie Saoudite normalise ses relations avec Isra‘l. Très embarrassés, les dirigeants saoudiens se laissent faire jusqu’à un certain point. Certes, l’Arabie Saoudite participe en octobre 1991 à la conférence de Madrid, et leur ambassadeur à Washington, le prince Bandar ben Sultan, y joue un rôle important. à la suite des accords d’Oslo ? et de l’intervention pressante du président Clinton ? Ryad se résout à lever partiellement l’embargo contre l’état hébreu. Mais contrairement au sultanat d’Oman ou au Qatar, l’Arabie Saoudite se refuse obstinément à ouvrir des représentations commerciales avec Isra‘l ou à accueillir ses responsables. Le roi Fahd, qui se veut le gardien des deux lieux saints de l’islam que sont La Mecque et Médine, rôle que lui conteste notamment la République islamique d’Iran, ne peut oublier que le troisième lieu saint, la mosquée Al Aqsa, se trouve en territoire occupé par Isra‘l. Or, feu le roi Fayçal, unanimement respecté en Arabie Saoudite, avait fait de la libération du troisième lieu saint un objectif prioritaire. Pour des raisons à la fois régionales et intérieures, le roi Fahd n’a d’autre choix que de résister à ces pressions, d’autant que si l’on voit bien les inconvénients pour la Maison des Saoud d’une normalisation avec l’état hébreu, les avantages en sont moins évidents.

Au fond, les tensions actuelles entre l’Arabie Saoudite et les états-Unis ne sont que le prolongement de la longue suite de malentendus et de querelles feutrées qui ont marqué dès son origine l’alliance forgée au début des années quarante par le roi Abdelaziz (Ibn Saoud) et Franklin D. Roosevelt. Il s’agissait alors pour le premier de s’affranchir du partenariat avec la Grande-Bretagne, qui dominait alors la région. Quant au second, il avait en vue à la fois la responsabilité mondiale des états-Unis, consacrée par leur rôle dans la guerre contre l’Allemagne et le Japon, et le pétrole que les compagnies américaines avaient commencé à découvrir en abondance dès 1938. En 1943, Roosevelt, afin d’assurer le ravitaillement en carburant des troupes alliées, a accordé un prêt-bail à l’Arabie. De son côté, Ibn Saoud consent discrètement à autoriser les Américains à construire une base aérienne à Dhahran et à y envoyer une mission militaire. Pétrole saoudien contre protection américaine, cette alliance qui ne dit pas encore son nom est scellée par la rencontre le 14 février 1945 entre Ibn Saoud et le Franklin Roosevelt à bord de l’USS Quincy, qui mouille au large de Djeddah. Roosevelt tente en vain de convaincre le souverain saoudien de faciliter les juifs d’Europe en Palestine. D’emblée, la  » relation spéciale  » est marquée par une contradiction majeure qui ne s’est jamais démentie depuis : le protecteur de l’Arabie Saoudite est également l’allié inconditionnel de l’ennemi israélien. Au fil des années, la coopération militaire s’est cependant renforcée. Le bail de la base de Dhahran a été régulièrement renouvelé jusqu’en 1962. à partir de cette date, afin de ne pas donner prise à la propagande des nationalistes arabes conduits par Nasser, l’installation perd officiellement son statut de base étrangère, mais elle ne disparaît pas pour autant : Dhahran, en pratique, demeure une enclave américaine en territoire saoudien et plusieurs dizaines d’appareils de l’US Air Force y stationnent en permanence. C »est alors que Ryad et Washington s »entendent pour que la protection américaine se fasse la plus discrète possible. C’est ainsi que les navires de guerre américains ne sont pas autorisés à mouiller dans les ports saoudiens. L’US Navy n’est pas absente pour autant de la région et ses bâtiments patrouillent à une distance raisonnable des côtes saoudiennes : c »est la stratégie de la présence  » au-delà de l’horizon « .

Cette fiction ne résiste pas à l’invasion du Koweït. L’appel aux forces étrangères non musulmanes, prononcé le 8 août 1990 par le roi Fahd, marque un tournant. Présentes en nombre sur le sol saoudien, les troupes occidentales (c »est-à-dire principalement américaines) suscitent un vif mécontentement dans les secteurs les plus conservateurs de la société saoudienne, et en particulier dans les milieux religieux. Pour une grande partie de l’opinion saoudienne, la fin de la guerre, qui est censée marquer la fin de la menace irakienne, retire toute justification au maintien de forces américaines sur le territoire saoudien. Affaibli par la maladie, le roi Fahd a du mal à résister à l »insistance des Américains qui ne perdent pas une occasion de lui rappeler que c »est aux forces américaines qu »il doit la survie de son trône. A l’intérieur, la contestation qui se développe (cf. infra) concentre ses critiques sur la présence de plus de 5 000 militaires américains  » infidèles  » sur le territoire saoudien.

Le 13 novembre 1995, un attentat à la voiture piégée à Ryad détruit en partie l »immeuble qui abrite la mission de coopération américano-saoudienne de la Garde Nationale. L »attentat fait sept morts, dont cinq Américains. Le 25 juin 1996, l »explosion d »un camion bourré d »explosifs à l’entrée d’un lotissement où vivent les militaires américains de la base d’Al Khobar cause la mort de 19 Américains et fait plusieurs centaines de blessés. C’est le cœur même de l’alliance militaire saoudo-américaine qui est visé, en frappant le point faible de celle-ci : l’opinion américaine est-elle prête à sacrifier la vie de ses boys pour défendre la Maison des Saoud ? Et l’opinion saoudienne supportera-t-elle longtemps que la présence militaire américaine, censée assurer la sécurité du pays, soit en réalité une source d’instabilité ?

L’enquête sur l’attentat d’Al Khobar a illustré le malaise inséparable de l’alliance Ryad-Washington. Certains des principaux responsables américains ont publiquement mis en doute la sincérité de la coopération saoudienne avec les enquêteurs américains du F.B.I. De leur côté, les responsables saoudiens, tout en protestant de leur bonne volonté, n’entendent pas se laisser dicter par les Américains leur conduite dans une affaire qui relève à leurs yeux avant tout de la sécurité intérieure du royaume.

à l’évidence, cette  » relation spéciale  » est un mariage de raison entre deux partenaires qui n’ont guère de valeurs en commun, mais qui ont besoin l’un de l’autre. Vue de Washington, l’Arabie Saoudite est avant tout un immense puits de pétrole vital pour les intérêts occidentaux, un débouché pour l’industrie d’armement américaine, une plate-forme de prépositionnement du dispositif militaire américain en Asie du sud-ouest. Elle assure dans une certaine mesure le maintien de l’ordre dans la Péninsule arabique dans l’intérêt partagé des Saoudiens et des Américains. Elle est aussi un allié réticent à s’engager franchement dans le processus de paix parrainé par les états-Unis. Vus de Ryad, les états-Unis assurent la protection militaire et l’achat d’armement made in the U.S.A. représente en quelque sorte la prime d’assurance pour continuer à bénéficier de cette garantie. Cependant, les dirigeants saoudiens déplorent l’insuffisance du dialogue politique avec Washington qu’ils souhaiteraient porter au niveau qui existe entre Isra‘l et les états-Unis. C’est également en vain qu’ils tentent depuis la révolution islamique de faire reconnaître par les Américains leur pays comme une puissance régionale au même titre que l’Iran du temps du chah.

Enfin, l’un et l’autre déplore chez son partenaire l’absence de réflexion stratégique sur la sécurité du Golfe après le départ de Saddam Hussein de la scène régionale.

La stratégie américaine officiellement en vigueur à l’égard du Moyen-Orient prévoit une approche en trois volet en ce qui concerne la sécurité du Golfe persique. Le premier est de renforcer les capacités nationales de défense de façon à permettre à chaque pays d’assurer la responsabilité première de sa propre défense. Le second consiste à promouvoir la défense collective régionale afin de permettre aux Etats de la zone de coopérer lors des poussées de tension régionale. Le troisième revient à accroître les capacités des Etats-Unis et d’autres Etats n’appartenant pas à la région afin de repousser les principales menaces contre la région du Golfe. A l’évidence, le second volet est pratiquement inexistant. L’Arabie Saoudite, en particulier, s’est opposée à l’initiative du sultanat d’Oman qui voulait constituer une armée intégrée de 100 000 hommes. Le gouvernement saoudien, qui traversait alors des difficultés financières, craignait d’avoir à supporter le fardeau d’une telle dépense. Mais la raison principale de son refus réside dans l’incapacité du royaume à fournir le gros du contingent de cette armée. De plus, cette dernière aurait en partie échappé à son influence auprofit du sultanat d’Oman, la seule des six monarchies à disposer d’une véritable armée opérationnelle. L’incapacité des monarchies du Golfe à s’entendre sur une stratégie militaire n’a pas conduit Washington à les inciter à surmonter leurs divergences. Par conséquent, tout l’effort a porté sur le troisième volet, ce qui place les monarchies pétrolières dans une dépendance à l’égard de Washington en ce qui concerne leur sécurité supérieure à ce qu’elle était avant l’invasion du Koweït.

Cet excès de confiance dans le parapluie américain est peut-être l’un des facteurs explicatifs des multiples conflits frontaliers qui se sont réveillés dans la Péninsule arabique au sortir de la guerre du Koweït.

A l’abri des menaces extérieures, les monarchies du Golfe ont laissé libre cours à leurs querelles intestines. La plupart de ces conflits latents impliquent l’Arabie Saoudite et l’un de ses voisins, à l’exception de la querelle Bahreïn-Qatar sur les îles Hawar, qui paralyse depuis dix ans le Conseil de coopération du Golfe et dans laquelle Ryad ne parvient pas à imposer sa médiation. En septembre 1992, un incident frontalier entre le Qatar et l’Arabie Saoudite fait plusieurs morts ; les Emirats arabes unis commencent à remettre en cause l’accord sur les frontières conclu avec le royaume wahhabite en 1974 et en 1977 ; l’Arabie Saoudite dispute au Koweït la souveraineté sur deux îlots que contrôle l’émirat, Qarouh et Oum el Maradim. Enfin et surtout, le Yémen n’a jamais admis d’être amputé de trois provinces par Ibn Saoud en 1934. En mai 1990, Ryad n’avait pu s’opposer à l’unification du Sud Yémen et du Nord Yémen, qui aboutissait à la formation à sa frontière sud d’un Etat plus peuplé (14 millions d’habitants en 1990), plus pauvre, et aux ambitions irrédentistes non dissimulées. La sympathie ouvertement affichée pour Saddam Hussein par la population et les autorités yéménites après l’invasion du Koweït sert à Ryad de justification à l’expulsion massive de près de 800 000 ressortissants yéménites établis, souvent depuis plusieurs générations, sur le sol saoudien. Les tensions politico-tribales qui déchirent le Yémen sont attisées par les Saoudiens. Lorsqu’à l’été 1994, les affrontements entre les partisans nordistes du président Ali Abdallah Saleh et ceux du vice-président sudiste Ali Salim Al Baidh, l’Arabie Saoudite apporte sans grande discrétion son appui, diplomatique et financier, aux séparatistes sudistes. Après deux mois de combats, les nordistes écrasent la rébellion.

Pour l’Arabie Saoudite, qui considère le Yémen comme son arrière-cour, c’est un cuisant échec diplomatique. Ryad ne tarde pas à en tirer les enseignements. Depuis sa création, le royaume avait soigneusement évité de régler les litiges frontaliers qui l’opposaient à ses voisins, afin de conserver sur eux un moyen de pression. Mais l’emballement des tensions dans la Péninsule et les escarmouches qui se multiplient à la frontière saoudo-yéménite à la fin de l’année 1994 conduisent les dirigeants saoudiens à réviser leur approche de fond en comble : ils sont désormais persuadés que le flou des frontières est au contraire source d’instabilité pour leur pays.

Désormais, priorité est donnée au règlement de tous les litiges territoriaux entre Ryad et ses voisins. L’accord sur les frontières conclu entre l’Arabie et Oman en mars 1990 est donné en exemple. Après un mois d’intenses négociations, l’Arabie et le Yémen signent le 26 février 1995 à La Mecque une déclaration en 11 points qui reprend pour l’essentiel le traité de Ta‘f et s’engagent à démarquer leur frontière ; le Yémen renonce formellement à ses trois provinces et l’Arabie Saoudite a rouvert ses frontières aux travailleurs expulsés en 1990. Parallèlement, des négociations s’ouvrent avec le Qatar pour faire baisser la tension et régler le différend frontalier ; il en va de même avec le Koweït, bien que les relations soient moins tendues avec cet émirat.

Les tensions intérieures de l’après-guerre

Avant de lancer son appel aux forces étrangères, le roi Fahd avait pris la précaution d’obtenir préalablement l’aval du Conseil des grands oulémas. Son frère aîné, le roi Khaled, n’avait pas agi autrement en 1979 avant de donner l’assaut à la Grande Mosquée de La Mecque, où s’étaient retranchés les insurgés. C’est que la légitimité du pouvoir saoudien est autant religieuse que politique, et l’alliance fondatrice du régime impose des contraintes : le pouvoir de la Maison des Saoud trouve son origine dans l’alliance au milieu du XVIIIe siècle entre un prédicateur musulman réformateur, Mohammed Ibn Abdel Wahhab, et un cheikh du Nejd, Mohammed Ibn Saoud. Les deux hommes concluent un pacte ayant pour but l’établissement d’un état islamique selon les conceptions de Mohammed Ibn Abdel Wahhab. Le cheikh aidera de son sabre le prédicateur à propager sa doctrine, le prédicateur prêchera la soumission des convertis à l’autorité d’Al Saoud. Au début du siècle, c’est sur la base de cette alliance avec les religieux qu’Abdelaziz a édifié son royaume. Toute remise en cause de la légitimité religieuse du souverain saoudien équivaut donc à une rébellion politique contre le régime. Ce n’est donc pas par hasard si les révoltés de 1979 ont choisi de dénoncer la  » corruption du régime  » à partir de la Grande Mosquée de La Mecque, ni si depuis 1986, le roi Fahd a pris officiellement le titre de  » Gardien des deux lieux saints « .

C’est pourquoi lorsqu’en mai 1991, trois mois après la libération du Koweït, plus de 400 oulémas, parmi lesquels cheikh Abdelaziz Ibn Baz, remettent au roi Fahd une pétition protestant contre la présence de troupes étrangères dans le royaume, le souverain y voit à juste titre un défi à son autorité. Usant tour à tour de faveurs et de pressions, il obtient qu »un certain nombre des signataires de cette pétition rentrent dans le rang. Un an plus tard, cependant, en juillet 1992, 107 oulémas adressent au monarque un  » mémorandum  » de recommandations qui reprend les exigences contenues dans la pétition précédente. En outre, alors que le roi demande au Conseil des grands oulémas de condamner les signataires, sept d’entre eux (sur une vingtaine) s’y refusent. Fahd ne recule pas devant l’épreuve de force et force les récalcitrants à démissionner  » pour raisons de santé « . Cheikh Abdelaziz Ibn Baz ayant obtenu du pouvoir un renforcement de la rigueur islamique dans le pays, qui avait été mise en veilleuse durant la crise du Koweït afin de ne pas indisposer les militaires américains, remet de l’ordre dans l’établissement religieux. Mais cette remise au pas a pour conséquence que la contestation islamique, privée des canaux officiels, va désormais s’exprimer de façon souterraine et décentralisée.

En octobre 1994, Salman Al Aouda et Safar Al Hawali, deux imams wahhabites contestataires qui s’étaient les mois précédents signalés par la virulence de leurs prêches, sont arrêtés. Leur arrestation déclenche une vague de manifestations dans la région de Bouraydah, dont ils sont originaires. Or, Bouraydah est le chef-lieu de la province du Qassim, au coeur du Nejd, le berceau de l’islam wahhabite.

N.B. ce texte présente quelques variantes mineures par rapport au texte publié dans la revue.

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