Le Blog d'Olivier Da Lage

La vie politique en Péninsule arabique : Oman, Qatar, Emirats arabes unis, Bahreïn (Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, Edisud -REMMM- n°81-82, 1996/3-4)

La vie politique en Péninsule arabique
Oman, Qatar, émirats arabes unis et Bahreïn

par Olivier Da Lage

Partis, syndicats et mouvements politiques sont interdits dans ces quatre monarchies du Golfe qui, à la différence du Koweït, n’ont pas non plus de parlement élu, mais un organe consultatif dont les membres sont nommés par le souverain. Cependant, le degré de participation politique des citoyens dans le cadre institutionnel varie d’une monarchie à l’autre, le plus souvent en fonction du bon vouloir du monarque. De même, si l’opposition politique structurée est aujourd’hui quasiment inexistante en Oman, au Qatar et aux émirats arabes unis, il n’en va pas de même à Bahreïn où les mouvements clandestins d’opposition sont très actifs, comme le montrent les troubles qui persistent dans l’émirat depuis décembre 1994.

Oman

Années soixante et soixante-dix : la révolte du Dhofar

Dans les années soixante et jusqu’au milieu de la décennie soixante-dix, la révolte du Dhofar contre le gouvernement de Mascate, quoique essentiellement régionaliste, a pris une coloration idéologique en raison des appuis reçus d’un côté par les autorités du sultanat, et de l’autre ceux dont a bénéficié la rébellion. A ses débuts en 1963, la révolte du Dhofar contre l’absolutisme centralisateur du sultan Saïd ben Taymour naît de l’alliance de nationalistes arabes, de conservateurs religieux et de chefs tribaux. Cette alliance donne naissance au Front de libération du Dhofar (FLD).

En 1968, cependant, l’aile marxiste du mouvement prend la direction du mouvement avec l’appui de la toute nouvelle République démocratique et populaire du Yémen (RDPY), qui a vu le jour après le départ des Britanniques d’Aden. La Chine et l’URSS rivalisent également dans leur soutien idéologique et diplomatique à la rébellion dhofarie. Ce tournant provoque à la fois le départ des éléments conservateurs du FLD et la radicalisation de celui-ci. Dès lors, le mouvement choisit d’élargir ses ambitions et son activité à l’ensemble de la Péninsule arabique. Il est rebaptisé  » Front populaire de libération du Golfe arabe occupé « , puis en 1972  » Front de libération d’Oman et du Golfe arabe « , puis en 1974, le  » Front populaire de libération d’Oman  » (FPLO). Le renversement du sultan Saïd ben Taymour est l’un des objectifs majeurs des révolutionnaires du Dhofar, qui dénoncent sa politique obscurantiste et moyenâgeuse. A leur manière, les Britanniques, dont l’influence dans le Golfe est encore très forte, font la même analyse. C’est pourquoi ils incident le jeune sultan Qabous ben Saïd à renverser son père, espérant ainsi mettre fin aux causes de la rébellion. Avec l’aide de ses conseillers britanniques, Qabous mène la contre-offensive sur deux fronts :

– sur le plan militaire, il écrase les rebelles avec l’assistance des SAS britanniques et de troupes iraniennes dépêchées à sa demande par le chah d’Iran ;

– sur le plan politique, Qabous amorce une ouverture de son pays à la modernité, intègre d’anciens combattants dhofaris dans des unités supplétives de l’armée, et assure le développement économique du Dhofar, tout en ralliant à son régime d’anciens opposants revenus d’exil.

En 1975, la guerre du Dhofar a pris fin. Ce qui reste du Front populaire de libération d’Oman publie des communiqués à partir de l’étranger et bénéficie surtout du soutien politique de la RDPY (Sud Yémen), mais son influence réelle à l’intérieur est désormais marginale. La normalisation des relations entre Mascate et Aden aboutit en 1983 à l’établissement de relations diplomatiques et en 1987, le sultanat ouvre une ambassade à Aden. Dès lors, le FPLO ne représente plus une menace pour le gouvernement omanais.

Les années quatre-vingt dix : l’apparition d’une opposition islamiste

En août 1994, cependant, les autorités omanaises rompent avec une tradition bien établie de mutisme quant à l’existence d’une dissidence interne en indiquant que la police a procédé à l’arrestation de plus de deux cents activistes islamistes. Selon l’agence officielle omanaise, les personnes arrêtées  » constituaient un réseau clandestin utilisant la religion musulmane comme un paravent pour semer la sédition au sein de la société musulmane et porter atteinte à l’unité nationale « . Ce réseau serait  » lié financièrement et sur le plan organisationnel à des parties étrangères  » non précisées. Parmi les personnes arrêtées figurent des responsables politiques (dont un secrétaire d’état), des militaires, des universitaires et des étudiants.

Le 18 novembre 1994, à l’occasion de la fête nationale, le sultan Qabous dénonce le  » fanatisme  » et la  » violence  » de ceux qui exploitent la religion à des fins politiques. Les condamnations tombent peu après : de quatre à vingt ans de prison. Exactement un an plus tard, à l’occasion du 25e anniversaire de l’indépendance, le sultan accorde l’amnistie à tous les prisonniers politiques et à tous ceux qui, vivant en exil, appartiennent ou ont appartenu à des organisation  » illégales  » : 139 détenus politiques sont libérés.

La participation politique

Parallèlement à la répression menée contre l’opposition clandestine, le sultan Qabous a progressivement introduit par touches successives un degré de participation politique inédit dans le sultanat.

La première étape intervient en 1981, onze ans après son accession au pouvoir et six ans après l’écrasement de la rébellion du Dhofar. Comme pour chacune de ses décisions importantes, Qabous choisit le 18 novembre, jour de la fête nationale, pour annoncer la création d’un Conseil d’état consultatif (majlis al istichari li-ldaoula). Ses 43, puis 55 membres (à partir de 1983), nommés par le souverain, sont représentatifs des différentes régions et de plusieurs secteurs de la société omanaise. Sans pouvoir législatif, le Conseil peut émettre des suggestions. En 1991, Qabous le transforme en Conseil consultatif (majlis ach choura) et élargit sa représentation. Ses membres, désormais au nombre de 60, représentent les 59 districts (wilayat) et sont désigné par une sorte de scrutin indirect  . Les gouverneurs, qui font fonction de grands électeurs, désignent chacun trois candidats parmi lesquels le sultan choisit celui qui siégera au Conseil. Sans être pour autant devenu un organe législatif, le Conseil consultatif est chargé de donner son avis sur les projets de loi élaborés par les ministères  » techniques « . Il peut convoquer les ministres pour les questionner. Il n’a toutefois aucune compétence dans les domaines des affaires étrangères, de la défense, de la sécurité et des finances. En 1994, pour la première fois, deux femmes figurent parmi les membres du Conseil consultatif. En novembre 1996, le sultan annonce qu’il envisage de renoncer à l’avenir à son droit de choisir les membres du Conseil et de s’en remettre aux électeurs.

Au même moment, le sultan Qabous a pour la première fois depuis son accession au pouvoir promulgué une loi fondamentale. Ce texte précise notamment que le  » système de gouvernement est un sultanat héréditaire  » dans lequel le pouvoir se transmet  » entre les descendants mâles de Sayed Turki ben Saïd ben Sultan « , l’un des descendants de la dynastie des Bou Saïd qui a fondé en 1793 le sultanat. L’article 9 de cette  » constitution  » stipule aussi que  » le pouvoir est basé sur la justice et la consultation (choura), l’égalité des citoyens et la participation aux affaires publiques, conformément à cette loi fondamentale et aux conditions fixées par la loi « .

Qatar

Le 17 avril 1963, la police réprime durement une manifestation en faveur de l’unité arabe. Le Qatar est à cette date encore un protectorat britanniques et les idées nassériennes trouvent un certain écho dans les couches moyennes. Plusieurs manifestants sont tués ou blessés par balle. C’est alors qu’est formé le Front de l’unité nationale (FUN) à l’initiative de 180 notables (chefs tribaux et hommes d’affaires). Le FUN est dirigé par Hamad Al Attiyah, apparenté à la famille régnante des Al Thani. Le Front demande justice pour ceux qui ont été victime de la répression lors de la manifestation d’avril, l’apurement des dettes pour les hommes d’affaires, l’abolition des privilèges de la famille royale et l’élection d’un conseil représentatif de tous les secteurs de la société du Qatar. Une vague d’arrestations suit la constitution du Front de l’unité nationale. Dans la foulée, les associations et les syndicats formés depuis 1956 sont déclarés illégaux et dissous.

En 1969, les employés du pétrole se mettent en grève pour demander de meilleures conditions de travail, des augmentations de salaire et de remplacer la main d’œuvre et les cadres étrangers de la compagnie pétrolière par de ressortissants de l’émirat. Le gouvernement accepte de négocier si la grève prend fin. Les grévistes interrompent leur mouvement mais les autorités refusent de satisfaire les revendications.

En 1970, peu avant que le Qatar accède à l’indépendance, l’émir, cheikh Ahmed ben Ali, octroie une constitution provisoire qui prévoit notamment un conseil consultatif (majlis ach choura). Le premier Conseil comporte 20 membres sélectionnés parmi des représentants élus au suffrage restreint. En 1975, sa composition est élargie à 30 membres et en 1988, à 35 membres. La loi fondamentale permet aux membres du Conseil de débattre des projets de loi avant leur promulgation. Depuis 1975, le Conseil peut aussi convoquer les ministres pour les questionner sur leurs projets de loi. L’émirat est divisé en 10 circonscriptions électorales. Chacune élit 4 candidats parmi lesquels l’émir choisit deux  » élus « . Ces 20 personnes constituent la partie du Conseil  » élue  » au suffrage indirect. Les autres membres sont directement nommés par l’émir. Leur mandat est actuellement de quatre ans.

En dehors des mouvements sociaux et du FUN évoqués plus haut, le Qatar n’a pas connu d’opposition politique organisée. En revanche, la famille régnante a souvent été divisée par d’importantes querelles de palais. Peu après l’accession du Qatar à l’indépendance, l’émir est renversé par son cousin Cheikh Khalifa ben Hamad Al Thani. En 1985, l’un des frères de Khalifa, Cheikh Souhayn, déçu que la charge de prince héritier lui échappe, aurait tenté de le renverser. Surtout, le 27 juin 1995, l’émir Khalifa est renversé par son fils Hamad, prince héritier depuis 1977, qui prend le pouvoir sans violence alors que son père se trouve en Europe. Afin de reprendre le pouvoir, l’ex-émir s’appuie sur sa garde personnelle, une véritable armée privée de quelque 3 000 hommes, pour la plupart des bédouins conseillés par l’ex-capitaine français Paul Barril. Le 20 février 1996, les autorités de Doha arrêtent une centaine de personnes qui projetaient de renverser Cheikh Hamad pour réinstaller son père sur le trône. En mai 1996, le ministre de la santé échappe à une tentative d’assassinat. On apprendra plus tard que l’attentat a été commandité par un fils de l’émir déchu. Enfin, en octobre 1996, une  » Organisation du retour à la légalité « , dans un communiqué publié à Londres, annonce la poursuite de la  » lutte armée contre le régime après l’échec de toutes les solutions politiques jusqu’à la libération de tous les détenus politiques « . Cette organisation, inconnue jusqu’alors, semble être une émanation des partisans de l’ancien émir.

Mais la réconciliation intervenue en décembre 1996 entre Cheikh Hamad et son père devrait, pour un temps du moins, faire baisser la tension interne à la famille régnante, seule véritable préoccupation du régime en matière de politique intérieure.

Il est vrai qu’en décembre 1991, 54 notables qatariotes signent une pétition demandant des élections parlementaires libres, une véritable constitution et la liberté de la presse. Dans les mois qui suivent, les signataires font l’objet de mesures d’intimidation ayant pour but de leur faire retirer leur signature : interdiction de voyager, convocation par les organes de sécurité, menace de les priver d’emploi. Des mouvements similaires se produisent au même moment dans les autres monarchies du Golfe, à la suite de la guerre du Koweït. La démarche n’est pas inédite au Qatar : outre la constitution du F.U.N. en 1963, en 1982, des notables qatariotes ont en 1982 publié une déclaration intitulée :  » la Voix de la Nation  » critiquant le caractère provisoire de la constitution, l’absolutisme de l’émir, la corruption de l’administration et demandant un conseil législatif.

Dans l’année qui suit sa prise du pouvoir, Cheikh Hamad qui veut donner une image moderniste, prend plusieurs décisions qui répondent partiellement aux exigences des pétitionnaires.

En octobre 1995, il supprime la censure préalable des journaux et en juin 1996, il abolit le ministère de l’information et de la culture. Cependant, le 26 juin 1996, le journal Ach Charq est suspendu pour avoir publié un poème de cheikh Salman Aoudah, un islamiste saoudien emprisonné depuis 1994 dans son pays. Il est reproché à ce journal de porter atteinte aux relations du Qatar avec un pays ami (en l’occurrence, l’Arabie Saoudite).

En novembre 1995, l’émir annonce la possibilité que les conseils municipaux soient renouvelés par des élections au suffrage direct (les municipalités sont jusqu’alors désignées par les autorités). En novembre 1996, enfin, une femme est nommée secrétaire d’état à l’éducation et à la culture.

émirats arabes unis

Fédération de sept émirats, les l’union des émirats arabes unis (E.A.U.) s’est dotée à l’origine d’une constitution provisoire. Le 18 juillet 1971, les émirs de six émirats ratifient un texte âprement négocié au cours des trois années précédentes, qui est promulgué le 2 décembre 1971. Un septième émirat, Ras al Khaymah, rejoint la Fédération en février 1972. Cette constitution définit essentiellement l’architecture compliquée des rapports entre les membres de cette fédération. Ses membres ont une histoire faite davantage de rivalité que de coopération. L’émir d’Abou Dhabi, cheikh Zayed, est élu par ses pairs le premier président des E.A.U. Le caractère provisoire est censé prendre fin au terme d’une période probatoire de cinq ans, le temps pour cette fragile fédération de trouver son équilibre. En réalité, c’est surtout la rivalité entre Abou Dhabi et Dubai qui est en jeu. En fait, de cinq ans en cinq ans, la constitution provisoire est prorogée et cheikh Zayed reconduit à la présidence. Ce n’est qu’en 1996, soit 25 ans après sa naissance, que la fédération se dote d’une constitution permanente qui consacre Abou Dhabi comme capitale des E.A.U.

Dans ce contexte, l’essentiel du pouvoir au niveau fédéral est un partage subtil entre le président et les six autres émirs qui avec lui forment le Conseil suprême de l’union, et le gouvernement. La constitution provisoire a institué un Conseil national fédéral (CNF). Ses 40 membres sont nommés pour deux ans par les 7 émirs, à raison de 8 pour Abou Dhabi et Dubai, 6 pour Charjah et Ras Al Khaymah, et 4 pour Ajman, Foujeirah et Oum Al Qaywwayn. Les membres du CNF peuvent émettre des recommandations en matière législative au président, au gouvernement. Il peut discuter et amender les projets de loi, mais non les rejeter. En pratique, son rôle est extrêmement réduit.

Il n’existe pas d’opposition structurée connue aux E.A.U. La présence d’une forte communauté chiite à Dubai, souvent d’origine iranienne et les intenses relations d’affaires entre Dubai et l’Iran constituent un terreau favorable pour les mouvements d’obédience iranienne. Cependant, aucune tentative de subversion d’origine iranienne n’a été signalée aux E.A.U. depuis la révolution islamique d »Iran, contrairement à Bahreïn ou au Koweït. En revanche, il ne fait pas de doute que les mouvements chiites clandestins de Bahreïn et d’Arabie Saoudite ont souvent eu recours à Dubaï pour faire transiter armes et militants. C’est ainsi qu »en mai 1996, une cargaison d’armes et explosifs provenant d’Iran à destination de l’Arabie Saoudite a été saisie dans l’un des émirats du nord de la fédération.

A plusieurs reprises, depuis la guerre du Koweït, les autorités des émirats arabes unis se sont alarmées de la recrudescence de l »extrémisme religieux. Divers épisodes donnent une indication de l’inquiétude croissante à l’égard des islamistes. En décembre 1992, cheikh Zayed n’a pas hésité à faire expulser plus de 10 000 musulmans Indiens, Pakistanais et bangladais qui, après le sac de la mosquée d’Ayodhya en Inde par des extrémistes hindous, s »en étaient pris à des temples sikhs et des écoles chrétiennes aux E.A.U. En janvier 1995, les services de sécurité ont arrêté un opposant islamiste irakien qui résidait dans le pays depuis une quinzaine d’années. En février 1995, cheikh Zayed a donné l’ordre aux imams des mosquées de s’en tenir strictement dans leurs prêches les textes communiqués par le ministère des affaires islamiques, afin de  » préserver l’ordre public « .

Bahreïn

En dehors du Koweït, Bahreïn est la seule des monarchies de la Péninsule arabique à avoir connu une réelle vie politique. Mais tant à l’époque du protectorat britannique que depuis l’indépendance, partis et mouvements politiques ont une existence extra-légale, et hormis le bref intermède parlementaire de 1973-1975, font l’objet d’une répression continue.

Pétitions, participation politique et institutions

Le 20 décembre 1934, une délégation de travailleurs chiites (les chiites composent la majorité de la population et l’écrasante majorité de la classe ouvrière naissante à cette époque) remettent à l’émir un mémorandum présentant leurs revendications, et notamment la représentation proportionnelle des chiites au sein d’une assemblée consultative à l’exemple du Koweït.

En 1938, un groupe de notables de l’île demande à l’émir des réformes politiques. Les autorités britanniques déportent les meneurs en Inde. Un conseil consultatif est élu le 2 juillet 1938 et l’émir ratifie la loi fondamentale proposée par le conseil. Mais l’émir met fin à cette assemblée au printemps 1939. Entre 1954 et 1956, 120 personnalités bahreïniennes élisent en leur sein un  » Haut comité  » qui exige un parlement élu, un état de droit, la constitution d’une cour d’appel et la liberté de former des syndicats. En 1956, l’état d’urgence est proclamé et trois des responsables du mouvement sont exilés à Saint Hélène.

En décembre 1971, lorsque Bahreïn accède à l’indépendance après le retrait britannique, l’émir, Cheikh Issa, annonce la promulgation d’une Constitution. Le 1er décembre 1972, une Assemblée constituante est élue, composée de 22 membres élus, de 8 membres désignés, et des 12 ministres membres de droit. La constitution qui en résulte aboutit à l’institution d’une Assemblée nationale. Celle-ci est composée de 30 membres élus (le 7 décembre 1973) et de 14 ministres membres de droit. Le refus des députés élus d’entériner la loi sur la sécurité du 22 octobre 1974 aboutit à la dissolution du parlement et à la suspension de  » certains articles  » de la constitution le 26 août 1975.

Dans la foulée de la libération du Koweït après l’invasion irakienne, les aspirations démocratiques font surface dans la plupart des émirats du Golfe et notamment à Bahreïn. Des personnalités de l’émirat, parmi lesquelles d’anciens députés, rédigent le 15 novembre 1992 une pétition à l’émir lui demandant le retour à la vie parlementaire. Cette pétition, signée par 300 personnalités, est soumise à l’émir, cheikh Issa, en janvier 1993. Entretemps, l’émir avait annoncé la formation d’un conseil consultatif (majlis ach choura) sur le modèle de celui qui a été désigné peu auparavant en Arabie Saoudite. Les 30 membres du conseil, tous désignés par l’émir le 27 décembre 1992 pour quatre ans, n’ont pas de pouvoir législatif.

En octobre 1994, 14 personnalités (10 sunnites et 4 chiites) préparent une nouvelle pétition demandant la restauration de l’Assemblée nationale et des élections libres. Cette pétition rassemble en quelques semaines plusieurs milliers de signatures. Selon les sources, elle avait recueilli entre 21 000 et 25 000 signatures à la fin 1994. L’émir refuse de recevoir cette pétition et plusieurs de ses promoteurs sont harcelées par les autorités pour qu’ils retirent leurs signatures. C’est dans ce contexte qu’éclatent les troubles qui secouent Bahreïn depuis le mois de décembre 1994.

Les troubles depuis la fin 1994

A la fin de l’été 1994, plusieurs manifestations de chômeurs sont dispersées par la police. Les meneurs sont interpellés. Dans les mosquées chiites, les prêches dénoncent la répression. Un jeune imam de 29 ans, cheikh Ali Salmane, se distingue par la virulence de ses critiques. Il a de plus fait parvenir à l’émir un mémorandum appellant au rétablissement de la vie parlementaire. Son arrestation le 5 décembre déclenche des manifestations pour exiger sa libération. L’événement survient au moment où la signature de la pétition pour la restauration de la vie démocratique bat son plein. La violence de la répression, à quelques jours du sommet du Conseil de coopération du Golfe qui doit se tenir à Manama, engendre de nouvelles échauffourées, dont la prolifération est facilitée par la structure rurale et villageoise de l’habitat à Bahreïn.

Les affrontements vont provoquer plus de vingt morts en quelques mois. La dureté de la répression va donner l’impression que le mouvement s’essouffle au printemps 1995. Les autorités tentent de dissocier l’opposition sunnite, qui participe au mouvement, de la composante chiite de celui-ci, qui la domine largement. En avril, l’émir convoque une vingtaine de notables de la communauté chiite qui doivent lui prêter allégeance devant les caméras de la télévision. A la fin du printemps, l’émir semble engager le dialogue avec l’opposition. Plusieurs dirigeants de l’opposition chiite, parmi lesquels cheikh Abdelamir Al Jamri (cf. infra), acceptent de signer en juin une lettre à l’émir dans laquelle ils expriment leur repentir et promettent d’aider à restaurer le calme. En échange, ces leaders sont progressivement libérés, ainsi que de nombreuses personnes arrêtées lors des émeutes. Des rencontres discrètes ont lieu entre ces personnalités et des membres du gouvernement mais en septembre, ce processus aboutit à un échec : l’opposition veut que ces rencontres ne soient plus secrètes, et surtout, qu’on y discute de la restauration du parlement. La fin de non-recevoir opposée par le pouvoir aboutit à une recrudescence de la violence.

Le 3 février 1996, le  » Comité pour la pétition nationale  » composé des chiites Abdelamir Al Jamri, Abdelwahhab Hussein, des sunnites Abdellatif Al Mahmoud, Issa Al Joder, et des  » socialistes  » Ahmed Chamlane et Saïd Al Asbool condamne la répression. Le 26 mars 1996, un jeune émeutier chiite, condamné à mort pour le meurtre d’un policier par la toute nouvelle Cour de sûreté de l’état, est passé par les armes. Dès lors, non seulement les troubles se poursuivent sans qu’une issue politique apparaisse, mais des attentats à l’explosif sont commis visant par exemple des hôtels.

Partis et mouvements politiques

En l’absence de partis politiques reconnus, les clubs d’intellectuels et les associations culturelles et sportives ont, dès les années trente, représenté un substitut à ces partis sans existence légale, en offrant un cadre permettant la discussion politique entre les notables bahreïniens. Au sein de ces clubs, ces derniers mettaient au point et commentaient les démarches pétitionnaires récurrentes pour demander une participation politique accrue auprès de l’émir du moment. Dans les années cinquante, soixante et soixante-dix, certains clubs rassemblent les Bahreïniens sensibles aux idées nationalistes arabes, d’autres sont de tendance marxisante, certains enfin sont marqués par une coloration plus islamique.

Le mouvement social est également une spécificité bahreïnienne dans la Péninsule. Dès les années trente, les pêcheurs de perles se mobilisent contre l’invasion de la perle de culture japonaise. Les années trente voient l’émergence d’une classe ouvrière consécutive à la découverte du pétrole. En 1938, l »une des revendications soumises à l’émir dans une pétition concerne la formation de syndicats. En 1943, l »émirat connaît une vague de grèves. Les salariés des municipalités se mettent en grève en 1945 et en 1948 pour l’amélioration de leurs conditions de travail. En 1954, les travailleurs de la compagnie pétrolière Bapco sont à leur tour en grève. En 1964, une nouvelle grève à la Bapco dégénère en affrontements meurtriers. L »année suivante, les tensions sociales et politiques tournent à la révolte, durement réprimée. Les années 1968, 1970, 1972, 1974, 1976 et 1979 sont également traversées par des périodes de grèves portant tour à tour sur des revendications salariales, les conditions de travail, et le droit syndical. Elles affectent la fonction publique, la compagnie pétrolière Bapco, la compagnie d’aluminium Alba ou la compagnie aérienne Gulf Air. Au printemps 1974, quatre syndicats sont formés (on est alors dans le cadre du régime parlementaire) mais ils sont dissous en 1975.

L’opposition bahreïnienne se compose de trois tendances principales : les communistes, les nationalistes arabes, et les islamistes.

o On signale une présence communiste à Bahreïn à partir de 1948, sous l’influence du parti Toudeh iranien. Le coup d’état de 1953 qui rétablit le Chah d’Iran entraîne l’exil à Bahreïn de communistes iraniens qui y retrouvent déjà présents des communistes irakiens. Le Front national de libération de Bahreïn (FNLB), d’obédience communiste, est créé le 15 février 1955. Son influence se manifeste surtout parmi les employés du secteur pétrolier et dans l »administration.

o Le mouvement nationaliste arabe prend appui sur l’opposition à la présence britannique. Le Mouvement national arabe (MNA) né à Beyrouth au début des années cinquante et le Baath s’implantent à Bahreïn au milieu des années cinquante, avec le retour au pays d »enseignants formés à Beyrouth ou Bagdad. L’école secondaire de Manama est alors un bastion des nationalistes. Dans les années soixante, le mouvement se radicalise. Le MNA pour l’ensemble de la Péninsule arabique tient congrès du 30 décembre 1967 au 2 janvier 1968 et opte pour le marxisme. Après différends avatars, il devient le Front populaire de libération d’Oman et du Golfe arabe (cf. supra, Oman). En juillet 1974, la branche bahreïnienne du FPLOGA de vient le Front Populaire de Bahreïn (FPB). Il est surtout influent dans les classes moyennes, mais son influence est en perte de vitesse depuis les années soixante-dix.

Depuis 1976, le FNLB et le FPB, qui sont basés à Damas, se sont rapprochés. Les deux  » Fronts  » ont publié début 1981 un document commun. Les deux structures coopèrent désormais au sein d’un  » comité de coordination « .

o L’opposition islamique épouse essentiellement les revendications de la communauté chiite, qui représente plus des deux tiers de la population autochtone de Bahreïn. En l’absence de libertés politiques, l’opposition utilise la tribune que représentent les mosquées. D’autant que le prêche des mosquées chiite, contrairement à celui des mosquées sunnites, n’est pas soumis à la censure des autorités. Cette opposition islamique comprend deux composantes : le Front islamique de libération de Bahreïn (FILB) et le Mouvement de la liberté de Bahreïn (MLB).

Le FILB a été créé à Téhéran, en Iran, en 1975-1976. La révolution islamique iranienne a donné au FILB un appui solide. C’est l’époque où Radio-Téhéran appelle les chiites de Bahreïn à renverser le régime. Son leader sur place est un jeune imam irakien, Hadi Al Modarrissi, qui vit à Bahreïn depuis 1972. En 1979, il est expulsé par le gouvernement vers l’Iran d’où il continue de diriger ses partisans dans l’île. En décembre 1981, les autorités de Manama démantèlent un réseau du FILB qui préparait un coup d’état contre l’émir, cheikh Issa. Depuis, le FILB dit avoir renoncé à ces pratiques. Officiellement, le FILB ne demande plus l’établissement d’une république islamique mais le retour aux institutions parlementaires. Son secrétaire général, cheikh Ali Mahfouz, vit en exil à Beyrouth où le FILB à son siège. Le mouvement dispose également de bureaux à Londres et Téhéran.

Le MLB a été formé en 1982 par cheikh Abdelamir Al Jamri. Né en 1937, ce religieux chiite formé à Najaf, a été élu député à l’Assemblée nationale de 1973 à 1975, puis responsable d’une association islamique avant d’être désigné juge aux affaires religieuses. Cheikh Al Jamri est l’un des animateurs de la pétition de 1992. Ses prêches, dans lesquels il demande semaine après semaine le retour à la constitution, rassemblent de nombreux fidèles, ce qui lui vaut d’être arrêté à plusieurs reprises à partir de 1994. Le MLB est dirigé depuis Londres par son fils, Mansour Al Jamri. Le MLB, qui émane de la communauté chiite, entend présenter un visage plus  » modéré  » et moins  » communautaire  » que le FILB et se sert abondamment de l’Internet pour diffuser ses communiqués et garder le contact avec ses partisans.

Le  » Hezbollah à Bahreïn  » a été accusé en juin 1996 par le gouvernement bahreïnien de préparer un complot contre le régime avec l’appui de l’Iran, qui armerait et financerait ce mouvement qui aurait été fondé en 1993 à Qom. Selon les aveux de suspects diffusés alors par la télévision bahreïnienne, Cheikh Al Jamri serait le véritable chef de cette organisation dont les membres seraient entraînés à Qom en Iran et dans la Bekaa libanaise. A ce jour, l’existence d’un  » Hezbollah-Bahreïn  » n’a pas reçu de confirmation indépendante.

Depuis 1992, ces trois composantes collaborent. C’est ainsi que le 11 novembre 1992, au moment où était lancée la pétition demandant le retour à la vie parlementaire et où l’émir s’apprêtait à annoncer la formation d’un conseil consultatif, le FILB, le FNLB et le FPB ont publié un communiqué commun pour demander le retour à la démocratie. Depuis, à plusieurs reprises, ces trois mouvements ont publié des textes communs réclamant la fin de la répression par les autorités de Bahreïn et le retour à l’ordre constitutionnel.

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