Le Blog d'Olivier Da Lage

L’enterrement de Khomeiny, Matériaux pour l’histoire de notre temps, 1997, vol 46, n°1

Il était près de cinq heures du matin quand le téléphone sonne, ce dimanche 4 juin 1989. Au bout du fil, la voix du rédacteur en chef de permanence : « Désolé de te réveiller, mais Khomeiny est mort. On a besoin de toi à la radio. » Et puis, comme pour atténuer la pénibilité de ce réveil brutal : « Il nous aura emmer­dés jusqu’au bout ! » Ce n’est pas grave. Je suis déjà réveillé et je pense déjà à la nécrologie réenregistrée il y a quelques jours, mais qu’il va quand même falloir actualiser. La mort de Khomeiny est tout sauf une surprise. On le donnait mourant depuis plusieurs mois, mais ces derniers jours, tout indiquait qu’il n’en avait plus pour très longtemps à vivre.

Arrivé à RFI, mes« papiers » sont déjà écrits mentalement, il ne reste plus qu’à aller au micro et à préparer la journée. Justement, dans la matinée, le directeur de l’information me demande de me préparer à partir àTéhéran pour les obsèques de Khomeiny, prévues le surlendemain. Sans trop y croire, je téléphone à l’ambassade d’Iran. À ma grande surprise, remployé d’ambassade me répond sans hésitation que le pays est ouvert aux journalistes et que le visa sera délivré sur place, à l’aéroport. Quand on connaît la réticence du ministère de l’Orientation islamique1 à délivrer les visas de presse autrement qu’au compte-gouttes, c’est assez surprenant. Je commence donc à me renseigner sur les vols disponibles. Ils sont tous pleins.

Finalement, je parie sur un charter en partance pour Istanbul, ma seule chance pour attraper une correspondance pour Téhéran avant la fin de la journée. Ayant paqueté ma valise à la hâte, dévalisé les distributeurs de billets de mon quartier, je fonce à Roissy sans savoir si je pourrai prendre ce vol. Heureusement, une rapide négociation avec le tour operator permet de m’ajouter à la liste des vacanciers en partance pour la Turquie. Un problème de réglé. Au petit matin, l’arrivée à Istanbul m’amène à penser au problème suivant : je n’ai pas non plus de réservation pour le vol Istanbul-Téhéran. La file d’attente des voyageurs est longue au comptoir d’enregistrement, et de nombreux passagers s’inquiètent de ne pas avoir de « OK » sur leur billet Quand vient mon tour, l’employé d’Iran Air jette un coup d’œil rapide à mon Nagra et me lance : « journaliste ? Pour vous, il n’y a pas de problème. Nous avons pour instruction de libérer des sièges pour les journalistes. » Un peu honteux vis-à-vis des autres passagers qui ne cachent pas leur curiosité, mais au fond de moi-même très rassuré, je retourne en salle d’attente.

Comme annoncé, l’arrivée à Téhéran se déroule sans problème. J’y retrouve des visages connus. Les nombreux journalistes arrivés de toutes sortes de destinations sont rassemblés dans un salon, les passeports collectés, et les visas délivrés (après quelques heures d’attente). Les journalistes français sont d’ailleurs parmi les derniers servis. Le fonctionnaire de l’Ershad (Orientation islamique) nous dit suavement : « En 1982, j’ai attendu douze heures à l’aéroport de Paris, en raison des mauvaises relations entre nos deux pays ! »

Direction de l’hôtel Laleh, ancien hôtel Intercontinental d’avant la révolution et point de rassemblement obligé des journalistes de passage à Téhéran. Une antenne de l’Ershad y est d’ailleurs installée. L’hôtel est pris d’assaut par la presse internationale. Il faut partager les chambres et payer en devises fortes aussi bien les nuitées que les communications téléphoniques. Je commence à m’inquiéter. Je n’ai pris « que » 12 500 F au départ de Paris, et le taux de change officiel pratiqué par l’hôtel est proprement meurtrier. Pour tout arranger, les communications téléphoniques passent par deux opérateurs, derrière la réception, qui font clairement comprendre que si l’on veut éviter des attentes supérieures à quatre heures, il serait bon de leur graisser la patte. Il est clair que face aux télévisions américaines et à leurs moyens, je ne ferai pas le poids.

En attendant, le programme est le suivant : demain matin (mardi 6), levée du corps de Khomeiny au nord de Téhéran, puis convoyage de sa dépouille jusqu’au sud de la ville, au cimetière des martyrs de Behesht-e-zahra. Lorsque les autobus de l’Ershad nous amènent, mardi matin, au nord de la ville, la place Massalah est déjà noire de monde. Noire comme les habits des hommes et des femmes, qui y sont venus en famille. Plusieurs centaines de milliers, probablement plus d’un million. Une courte prière est dite par l’un des grands ayatollahs présents et le corps est enlevé du mausolée de verre réfrigéré où il reposait La foule se disperse et emprunte les artères adjacentes pour se rendre à Behesht-e-zahra, à près de vingt kilomètres plus au sud. Des hélicoptères de l’armée nous font à tour de rôle survoler la foule. Puis on propose à ceux d’entre nous qui le veulent de se rendre au cimetière. Les autres rentreront à l’hôtel.

Là, c’est un choix stratégique qui se présente à moi. Si je rentre à l’hôtel, je pourrai transmettre pour les bulletins de la journée. Mais je n’aurai rien vu de l’événement que je suis venu couvrir. J’opte donc pour le cimetière. Les confrères des autres radios choisissent quant à eux de regagner l’hôtel.

L’hélicoptère nous fait survoler ce long ruban noir. De loin en loin, des petits groupes assemblés en demi-cercle suivent les slogans d’un meneur et se frappent la tête et la poitrine, selon le rituel du deuil chiite. Tous les autres défilent calmement L’appareil se pose enfin sur une plaine sablonneuse. Nos guides nous conduisent à travers la foule vers un carré composé de conteneurs. C’est au milieu de cet assemblage qui n’est pas sans évoquer la Kaaba, à La Mecque, que va être enterré Khomeiny. Je ne vois pas grand chose, mais je suis à une cinquantaine de mètres tout au plus du trou où son corps sera déposé. Ma présence suscite la curiosité de quelques Gardiens de la révolution au visage sévère, mais on me laisse tranquille. Un hélicoptère nous asperge d’eau de rosé. L’hélicoptère de Rafsandjani n’arrive pas à se poser, faute de place, et repart J’entrevois le linceul de l’imam. Plus tard, j’apprendrai que ses membres dépassaient, et que les porteurs n’ont pas réussi à les maintenir dans le linceul. Moi je n’ai rien vu. J’étais Fabrice à Waterloo. Mais j’y étais. Et je vais pouvoir raconter.

Lorsque je rentre à l’hôtel, l’après-midi est bien entamé. J’ai raté les éditions de la mi-journée. Pour ne pas perdre de temps, j’enregistre plusieurs papiers décrivant l’ambiance bon enfant, quoiqu’empreinte de gravité de ces obsèques. J’attends la ligne pendant plus de deux heures. Enfin, le téléphone sonne dans la chambre. Je connecte mon Nagra et j’envoie les reportages. Puis je reprends l’appareil. Mon chef de service est au bout du fil :

« Tu es complètement à côté de la plaque. Tu n’a pas parié des scènes d’hystérie, des douze morts piétines par la foule, des…

– Écoute, les douze morts, je ne les ai pas vus, mais vu la chaleur, il peut très bien y avoir eu des crises cardiaques. Il suffit de penser au Carnaval de Rio.

– L’important n’est pas là. Ce qui compte, c’était la présence imposante et silencieuse de cette foule…

– Pas du tout, sur les autres radios, ils ont bien décrit l’hystérie près du cadavre de Khomeiny, et nous avons vu les images à la télé, ce n’est pas du tout ce que tu décris…

– (Là, j’explose.) Les envoyés spéciaux des autres radios n’étaient pas sur place. Ils ont suivi la cérémonie à la télévision. J’étais le seul à me trouver au cœur de l’événement, écoutez au moins ce que j’ai à dire.

– Maintenant, il faut que je raccroche, je n’ai plus d’argent

– Attends, on est parti chercher le directeur de l’information, il veut te parler.

– Je dois raccrocher. Je lui parlerai tout à l’heure. »

Je raccroche, mais je sens que les difficultés commencent. Les télévisions internationales n’ont pas pu transmettre leurs images, faute de faisceaux satellites disponibles. Les seules images disponibles étaient celles de la télévision iranienne qui cadrait en gros plans sur les scènes les plus pathétiques, alors que hors champ, la foule restait très calme, et digne. Les seules images qui ont été vues par la rédaction à Paris sont celles qu’ont décrites mes confrères des autres radios restés dans le hall de l’hôtel : celles de la télévision ira­nienne.

Dès lors, je poursuis mon reportage, mais j’arrive à court d’argent, toutes les administrations, tous les magasins (et même les agences des compagnies aériennes) sont fermés pour cause de deuil. Finalement, j’arrive à trouver une place sur un vol de la Swissair qui — miracle — accepte les cartes de crédit, et je me prépare à rentrer en France.

Les deux ou trois conversations téléphoniques que j’ai avec la rédaction n’augurent rien de bon : « Ils sont très remontés contre toi, ils considèrent que tu as fait un ratage. »

Le voyage de retour a lieu en pleine nuit À peine arrivé à Roissy, je prends un taxi pour la radio. Lorsque je débarque dans la salle de rédaction, un assistant me lâche : « Tiens, tu es là ? Les reportages des autres radios étaient vraiment très bien. On sentait qu’ils étaient sur place, eux ! » Comme prévu, le contact avec le chef de service et le directeur de l’information se passe assez mal et tourne toujours autour du même thème : je n’avais pas vu, étant au milieu de l’événement, ce qu’ils avaient cru voir en regardant leur écran de télévision.

Saisi par un doute, dans les jours suivants, j’ai contacté plusieurs des journalistes français qui ont, comme moi, couvert l’événement Tous, à des degrés divers, ont éprouvé la même difficulté à faire passer ce qu’ils avaient vu, et qui ne correspondait pas exactement aux clichés sur l’Iran que l’on attendait de nous.

J’en ai tiré deux leçons : la première est que, même si cela doit coûter une fortune, il faut toujours passer un temps suffisant pour communiquer avec sa rédaction afin de limiter les malentendus. La seconde est que, comme on ne peut pas être au four et au moulin, il faut parfois renoncer à être dans l’événement pour mieux le relater. Mais je reste aujourd’hui encore convaincu qu’en me rendant sur les lieux de l’enterrement, au lieu de rester dans le hall de l’hôtel Laleh, j’ai fait le bon choix, ne serait-ce que parce que sept ans après, je peux en faire le récit complet dans cet article.

1 L’équivalent iranien du ministère de l’Information.

Olivier Da Lage

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