Le Blog d'Olivier Da Lage

La presse saisie par l’Internet («Communication & langages», septembre 2001)

La presse saisie par l’Internet

Par Olivier Da Lage


Graduellement, insidieusement depuis une demi-douzaine d’années, l’Internet s’empare du journalisme en France. Au début, les premiers journaux à se mettre en ligne ont fait figure de pionniers. Les autres ne tardèrent pas à les imiter afin de n’être pas en reste. À la vérité, le terme «pionnier» esttout à fait abusif, dans la mesure où les journaux français n’ont franchi le pas que bien tardivement en comparaison de leurs homologues d’outre-Atlantique, mais également des autres médiaseuropéens et de nombre de journaux du tiers-monde.

La genèse

Au volontarisme de quelques directeurs de journaux et de quelques journalistes a correspondu une considérable passivité, mâtinée de méfiance à leur égard, du plus grand nombre des éditeurs et des journalistes. En 1996, le rédacteur-en-chef d’un grand quotidien régional à qui j’exposais les perspectivesdu développement imminent de la presse en ligne me répondit d’un air atterré : «Mais c’est un monde orwellien quevous me décrivez là !». Une année plus tard, lors d’un colloque consacré par l’École supérieure de journalisme de Lille à la presse en ligne, ce même rédacteur-en-chef exposait les conceptions novatrices de son journal, l’un des premiers à mettre en ligne ses contenus.

À peu près vers cette époque, on vit débarquer dans les rédactions des «webmasters» chargés de mettre enligne la production des journalistes. Parmi ces derniers, une avant-garde technophile se mit à prêcher l’avènement d’un journalisme multimédia et interactif, journalisme du troisième type qui ne tarderait pas à éclipser la presse-papier traditionnelle. Méfiants, la plus grande partie des journalistes, technophobes assumés ou honteux, se tinrent à l’écart de cette nouvelle mode, n’y voyant qu’un gadget passager ne pouvant en aucun cas les concerner.

De fait, durant cette préhistoire de la presse en ligne, un nombre élevé de rubriques mises à la disposition des internautes par ces journalistes «en ligne» traitaient d’informatique et d’Internet. Les informaticiens parlaient aux informaticiens, en quelque sorte. Cet esprit de ghetto, somme toute, était plutôt rassurant pour ceux de leurs confrères qui se méfiaient comme de la peste de ces nouvelles techniques. Quant aux éditeurs, dans le brouillard le plus total sur l’avenir de la presse en ligne, ils préféraient s’en remettre au petit noyau d’internautes susceptibles, à cette époque, de consulter leurs journaux. Et on les supposait a priori intéressés avant tout par la technique.

Pourtant, de mois en mois, le nombre de ces internautes grandissait et par voie de conséquence, leurs centres d’intérêt s’élargissaient. Parmi eux, on trouva fatalement certains journalistes ayant surmonté leur réticence initiale : à la faveur d’un Noël, d’un anniversaire, sous la pression insistante des enfants, ou, plus inavouable, afin de réaliser un désir refoulé, les journalistes les plus rétifs à mêler l’Internet à leur vie professionnelle en vinrent à le pratiquer à domicile en amateur. En l’espace de quelques mois – selon les rédactions, les historiens situeront sans doute cette ère de transition entre 1998 et 2000 pour l’écrasante majorité des médias français – on put assister à une spectaculaire métamorphose : les mêmes qui, naguère encore, juraient leurs grands dieux que jamais on ne les verrait succomber à l’attrait du Web (lieu de rendez-vous bien connu des nazis et des pédophiles, et de surcroît dominé par la langue anglaise !) étaient devenus des internautes confirmés, prescrivant à leurs collègues de travail qui n’avaient pas encore franchi le pas d’acheter le dernier modèle d’ordinateur multimédia et se vantant, avec un zeste de fausse modestie, d’être des virtuoses des moteurs de recherche.

On les entendit alors se plaindre que les directions des journaux n’aient pas encore songé à les doter d’un poste de travail ayant accès à l’Internet : seul, le chef de service, notoirement rétif à l’informatique, avait éventuellement accès au réseau des réseaux, un privilège qu’il partageait rarement avec les confrères placés sous sa responsabilité. Non pour les satisfaire, mais parce que la concurrence avait équipé ses propres journalistes (ou s’apprêtait à le faire), les directions finirent, les unes après les autres, par leur donner satisfaction. Et insensiblement, la nature du travail s’en trouva changée.

Les options des entreprises de presse

Puisqu’il semblait désormais acquis que les journaux (oules radios et télévisions) seraient en ligne, soit ! Aucun éditeur ne semblait résigné à faire figure de lanterne rouge parmi les siens. Certes, il faudrait investir un minimum pours’assurer un ticket d’entrée dans la modernité.Mais les cabinets-conseils assuraient que les richesses du commerce électroniqueet des archives payantes massivement consultées étaient au bout du chemin. Et puis, il ne s’agissait que d’expériences-pilotes.

«Expérimental» est bien le terme qui convient pour décrire cette phase. Mais contrairement aux scientifiques qui procèdent à des expériences pour vérifier ou infirmer des hypothèses formulées au préalable, l’expérimentation à laquelle se livrèrent les journaux français avait tout du pilotage à vue. Les éditeurs ayant une idée claire de l’objectif qu’ils poursuivaient en mettant en ligne leur publication étaient alors une infime minorité. Deux ou trois ans plus tard, rien ne permet d’ailleurs d’affirmer qu’il en va différemment.À leur décharge, les questions à résoudre étaient d’une infinie complexité et toute réponse apportée risquait de peser lourd sur les résultats financiers des entreprises de presse à l’équilibre déjà particulièrement précaire en France.

Première question : que mettre en ligne ? La totalité du journal, le sommaire, ou une sélection d’articles ? Dès cette première question, on est confronté à des choix difficiles dont la solution relève largement autant de la conviction ou d’une stratégie à long terme (pour ceux qui en ont une) que d’une décision rationnelle. Mettre en ligne la totalité du journal lui fait courir un risque de cannibalisation. Pourquoi un lecteur achèterait-il pour 6 à 8 francs le journal qu’il peut lire gratuitement sur son écran ? se demandent les éditeurs. Mais ne pas le faire reviendrait à abandonner le terrain aux journaux qui offrent gratuitement leur contenu aux internautes et, par conséquent, à leur céder des parts de marché.

La même question se pose à l’égard des archives. La valorisation d’un fond éditorial repose, le plus souvent, sur les archives. Certains les vendent très cher sous forme de microfilms (autrefois) ou de cédéroms (depuis quelques années). Le public est-il prêt à les payer en ligne, sous forme immatérielle ? Et si oui, à quel tarif et selon quelles modalités ? À l’acte ? Au forfait ? Sur abonnement ?

Seconde question : quelle apparence donner au journal en ligne ? Une représentation graphique rappelant au plus près l’édition-papier ? Ou faut-il, au contraire, mettre à profit la technique du web pour offrir une présentation radicalement différente selon des méthodes de navigation non linéaires ? Intuitivement, tout technicien donnera la préférence à la seconde solution. Mais tout homme de presse, sachant à quel point le lecteur est conservateur et a du mal à s’habituer aux changements de maquette de son journalhabituel, penchera pour la première. L’inévitable compromisentre les deux logiques oscillera entre les deux limites selon les a priori de l’éditeur ou des responsables de la maquette, les étudesde comportement étant pour l’heure encore trop parcellaires pour être déterminantes d’un choix.

Troisième question : faut-il conserver (pour les journaux et périodiques) un bouclage à heure fixe issu des contraintes inhérentes à l’imprimerie alors que les internautes se connectent à toute heure du jour et de la nuit et peuvent prendre connaissance de l’évolution de l’information en lisant les dépêches ou les sites d’information concurrents ? Doit-on au contraire renouveler l’information en continu entre deux éditions-papier, quitte à réorganiser le travail rédactionnel et à dissocier le contenu en ligne du contenu de l’édition-papier ?

Quatrième question : avec qui le faire, l’essentiel des moyens étant mobilisés par le développement technique ? Embaucher de nouvelles équipes, ou redéployer les équipes existantes ? Intégrer l’Internet au processus de travail de l’ensemble de la rédaction, au risque de bousculer les habitudes, ou à l’inverse, constituer une rédaction Internet distincte, susceptible d’entrer en rivalité avec la rédaction «traditionnelle» ?

Cinquième question : quel modèle économique pour la presse en ligne, lorsqu’elle émane de la presse traditionnelle ? Il semble aujourd’hui acquis que dans l’avenir prévisible, les coûts de développement et de maintenance l’emporteront durablement sur les éventuelles recettes publicitaires induites par l’Internet ou le commerce électronique associé. Pour l’heure, la réponse presque unanime des éditeurs, en dépit de l’effondrement du marché publicitaire depuis le printemps 2000, est de continuer, même à perte. Les deux raisons en sont le souci de ne pas prendre de retard, face à la concurrence et celui de présenter un visage innovateur et moderne afin d’attirer un lectorat plus jeune que celui de l’édition-papier. Mais si les déficits continuent à se creuser sans espoir perceptible de retournement, il paraît évident qu’une partie des éditeurs choisira, comme c’est déjà le cas en Amérique du Nord, de renoncer à sa présence sur l’Internet afin de limiter les pertes tandis qu’une autre partie fera le choix inverse, non pour des raisons financières, mais parce que cette dépense sera perçue comme un investissement en terme d’image pour l’entreprise de presse, tout en permettant de conserver un certain niveau de veille technologique dans la perspective, aujourd’hui lointaine, d’une éventuelle rentabilité du journal en ligne. À de très rares exceptions près, la presse sur Internet tient davantage du gouffre financier que de la martingale pour doper les recettes du journal.

Quant à la presse en ligne sui generis, celle qui n’est pasadossée à une forme traditionnelle de presse, son modèle économique est encore plus dur à trouver. Seuls semblent réussir, pour le moment, un petit nombre de sites professionnels à forte valeur ajoutée qui peuvent faire payer leurs clients pour une information sans équivalent ailleurs, ou les sites en ligne qui s’appuient sur une autre activité fortement rémunératrice permettant de subventionner l’activité presse, telle le conseil d’entreprises.

Ce que ça change pour les journalistes

Qu’ils soient eux-mêmes ou non «en ligne», les journalistes sont désormais presque tous concernés par l’Internet. Arrivant au travail le matin, chacun peut naviguer sur le Net, lire, le cas échéant, la concurrence en ligne ; chercher la documentation qui lui manque (en prenant garde, toutefois, de ne pas se fier aveuglément à toutes les informations rapportées par les moteurs de recherche). Les plus entreprenants des journalistes y trouvent des sources nouvelles et inaccessibles par les moyens traditionnels, car situées à l’autre bout de la planète. Les plus paresseux y puisent une justification supplémentaire pour ne pas bouger de leur fauteuil.

La première évolution que représente l’Internet concerne donc la recherche de l’information. L’accès instantané, de son poste de travail, à la somme d’information disponible sur la Toile est un bouleversement que peuvent mesurer, dans leur domaine, les universitaires. La sophistication actuelle des moteurs de recherche, l’existence de sites spécialisés sur à peu près tous les sujets susceptibles de faire un jour l’objet d’un article a démultiplié par un facteur incommensurable les capacités de documentation du journaliste. Ce progrès considérable doit être mis en balance avec la nécessité d’une vigilance accrue quant à l’identification, la vérification des sources et leur recoupement. L’Internet, à lui tout seul, ne saurait en aucun cas représenter l’origine des informations du journaliste. En revanche, les recherches effectuées sur la Toile peuvent suggérer des pistes, des contacts, confirmer ou infirmer des hypothèses. Le second danger est celui de la sédentarisation, déjà beaucoup trop grande, des journalistes. Puisque toute l’information est disponible au bout des doigts, d’un clic de souris, pourquoi aller chercher ailleurs l’information que l’on a déjà ? D’autant que les modes d’organisation du travail tendent à intégrer ce facteur nouveau. Même ceux des journalistes qui veulent continuer à pratiquer leur travail en sortant sur le terrain pour rencontrer des sources réelles et non pas seulement virtuelles, n’en ont plus toujours la disponibilité : leur travail implique désormais qu’ils restent assis devant un écran d’ordinateur sans pouvoir le plus souvent sortir de la salle de rédaction. Ce n’est pas tant l’Internet que l’informatisation des rédactions qui a initié cette tendance, mais l’irruption de l’Internet dans les systèmes rédactionnels n’a fait que l’accentuer.

Outre l’accès aux informations par le web, l’Internet a ouvert d’autres horizons de communication aux journalistes. Le courrier électronique et les listes de distribution permettent d’entretenir un réseau de contacts avec des sources. Mieux, le courrier électronique offre la possibilité de transmettre ses «papiers» à la rédaction beaucoup plus sûrement que la télécopie et pour un coût réduit. Le couplage d’un ordinateur portable avec un téléphone GSM donne même au reporter une autonomie sans précédent lui permettant de rendre compte de l’événement dans des délais extrêmement réduits.

Désormais, donc, le journaliste peut lire sa prose sur son écran, sachant qu’au même moment, du Brésil à la Nouvelle Zélande, des internautes inconnus qui jamais auparavant, n’auraient pu prendre connaissance de l’article imprimé, peuvent faire de même. Mais le journal que l’on feuillette n’est plus. Le plus souvent, l’internaute accède directement à l’article par thème, à travers une recherche sur un moteur ou par un lien hypertexte de référencement sur un site spécialisé. La tentation naturelle des journaux, bien sûr, est de lutter contre cette désagrégation en favorisant une navigation restituant l’arborescence linéaire d’une édition imprimée. Mais ces tentatives des éditeurs pour guider l’internaute par la main se soldent le plus souvent par un échec, ce dernier ayant horreur qu’on lui dise où aller. Et plus vite encore qu’un zapping à la télévision, un clic de souris éloigne du journal cet internaute que l’on a cru apprivoiser le temps d’un article. La fidélisation du lecteur n’est déjà pas chose simple pour la version papier d’un journal, appliquée à l’Internet, elle tient d’une alchimie plus mystérieuse encore.

Cela pose donc la question de la spécificité de l’écriture en ligne. En quoi diffère-t-elle de l’écriture pour le papier ? Les données de base dont on est à peu prèssûr sont les suivantes : l’internaute est plus jeune que le lecteur papier et, le plus souvent, les deux ensembles que constituent le lectorat papier et le lectorat en ligne n’ont en commun qu’un sous-ensemble réduit, tant pour des raisons de profil que pour des raisons territoriales.Cette intersection représente donc la fraction «moderniste» du lectorat, mais le cœur de développement de la presse en ligne est probablement hors du champ du lectorat papier. Déjà, on entre dans le domaine des hypothèses, les analyses pouvant se révéler très différentes selon que l’on parle des internautes qui consultent en ligne les Dernières nouvelles d’Alsace ou le Monde Diplomatique. L’autre donnée que l’on peut tenir pour acquise est la pénibilité de la lecture sur écran. Même les partisans inconditionnels de la presse en ligne admettent que la lecture sur écran demeure un handicap par rapport à la presse imprimée.

Partant de ces deux constats, un certain nombre de théories ont vu le jour sur ce que devait être l’écriture en ligne. Dans l’ensemble, ces théories affirment que les textes doivent être courts, si possible ne pas dépasser la taille d’un écran (à une résolution moyenne de 600 x 800) pour ne pas obliger l’internaute à utiliser les barres de défilement. Certains suggèrent d’utiliser toutes les ressources techniques offertes par les protocoles internet et le langage HTML, notamment les liens hypertextes et, poussant à l’extrême la logique du zapping d’un clic de souris, invitent les journalistes à inventer une nouvelle écriture multimédia, fondée sur la conjonction des médias (textes, son, images fixes ou animées) et les hyperliens.

Ces perspectives sont séduisantes, mais à la lumière de l’expérience (encore très réduite) demandent probablement à être nuancées. D’abord pour desraisons techniques : contrairement à l’édition papier, dont les paramètres physiques sont tous contrôlés par l’éditeur, la presse virtuelle n’est qu’en partie paramétrable par ce dernier. Les configurations des internautes sont trop diverses (niveau d’équipement, vitesse d’horloge du processeur, version du système, résolution de l’écran, débit du modem) pour ne pas induire des différences significatives dans la représentation à l’écran d’une même page, d’un utilisateur à l’autre.

Des raisons de fond commandent en outre la prudence : à l’usage, il apparaît en effet que les internautes n’utilisent pas toutes les facultés d’hypersaut d’un texte à l’autre offertes par les sites qu’ils visitent. La technique offre peut-être de nouvelles approches logiques, mais dans l’ensemble, le cerveau humain semble préférer les cheminements linéaires, du moins au sein d’un texte donné. En second lieu, l’analyse des fréquentations de sites de presse ne permet absolument pas, du moins pour le moment, d’affirmer que les internautes donnent la préférence aux articles très courts sur les articles longs. Souvent, d’ailleurs, la faculté offerte d’envoyer l’article par courrier électronique ou de l’imprimer compense les difficultés de lecture sur écran. De surcroît, alors que la presse-papier impose des limitations dans la longueur des articles pour des raisons tenant au manque de place disponible sur chaque page, de telles limitations sont quasiment inexistantes dans la cyberpresse. On peut donc mettre à la disposition des internautes la version plus complète de l’article publié dans l’édition papier ou le texte intégral d’un rapport publié sous forme d’extraits dans l’édition imprimée.

Le succès de certains sites de presse spécialisés dont les textes sont particulièrement longs ou de sites comme celui du Monde Diplomatique, dont les textes ne sont pas connus pour leur concisionen apportent la démonstration a contrario. On ne peut évidemmentpas en tirer une règle qui soutiendrait le contraire. Mais, àl’évidence, l’internaute n’a pas des attentes demême nature selon le site qu’il consulte. Cette différenciation est donc une donnée capitale pour les journalistes et les rédacteurs-en-chef qui souhaiteraient adapter leur écriture à l’internaute. Les premières questions à se poser sont : pourquoi un internaute vient-il consulter notre site de préférence à un autre, qu’est-ce qui fait notre spécificité et comment ne pas le décevoir ? De cette analyse approfondie résultera le choix qui sera fait en matière de style d’écriture et de présentation du journal en ligne. Toute autre approche qui donnerait la prééminence à la maquette sur le contenu risquerait assez rapidement de se révéler très décevante.

Or, bien davantage que dans la presse écrite, la presse en ligne dispose d’instruments d’aide à la décision permettant un pilotage assez fin de l’offre éditoriale. Les instruments de mesure d’audience permettent pratiquement en temps réel et avec une grande précision de savoir qui sont les internautes qui consultent le site, d’où ils se connectent, ce qu’ils consultent, et la durée de la consultation. Ces informations permettent non seulement d’étalonner les succès et les échecs de l’offre éditoriale passée, mais d’effectuer les choix de traitement avec la meilleure connaissance possible des attentes d’un public par définition segmenté. Incidemment, tout comme l’audimat en télévision, ces outils peuvent aussi, si l’on n’y prend garde, devenir des instruments de mesure de l’«efficacité» d’un journaliste en terme de fréquentation du site induite par sa production.

Au total, la pratique rend bien modeste en ce qui concerne la recette idéale. À ce jour, aucun modèle d’écriture et de mise en page ne s’est véritablement imposé. Certes, il ne fait guère de doute que l’écriture multimédia finira par trouver ses règles. Aux origines du journalisme radio, on trouvait des speakers lisant des textes rédigés dans le style d’un quotidien de presse écrite ; aux débuts de la télévision, les présentateurs du journal télévisé faisaient de la radio filmée. Dans les deux cas, la spécificité du langage journalistique de ces médias a fini par s’affirmer, après de nombreuses années de recherche et de tâtonnement. De ce point de vue, le champ de l’écriture multimédia reste largement vierge. Mais, tout comme pour la radio et la télévision, la réponse adaptée viendra sans doute lentement, au travers de tentatives ratées ou réussies mais graduelles plutôt que par la transposition d’a priori théoriques sur ce que doit être l’écriture multimédia.

De même, l’enthousiasme né de l’«interactivité» de la cyberpresse et de son implication pour l’évolution du métier de journaliste est à relativiser. Certes, l’internaute se voit généralement offrir la possibilité de réagir à l’article en cliquant sur la signature de son auteur. De même, certains journaux ou magazines en ligne offrent à l’internaute la possibilité de commenter l’article qu’il vient de lire en participant à un forum virtuel annexé à l’article, ou à la section thématique dont il relève. Si à l’occasion, ce feed-back peut s’avérer utile au journaliste, il s’agit là, évidemment, d’une démarche qui, le plus souvent, relève du marketing en contribuant à fidéliser l’internaute par sa valorisation au nom d’une «interactivité» largement exagérée. De ce point devue, quelle que soit la nouveauté de la technique, cette pratique n’est que le prolongement naturel de celle qui consiste, dans la presse régionale, à publier la photographie du plus grand nombre de lecteurs à travers les comptes rendus de cérémonies, de fêtes et d’assemblées générales.

Autre idée reçue qu’il importe, à mon sens, de tempérer : les changements de métier qu’implique le cyberjournalisme. Certes, toute technique nouvelle implique nécessairement des évolutions dans les pratiques professionnelles. Mais d’une part, la généralisation de la saisie sur écran, quelle que soit la forme de presse, et l’harmonisation des interfaces quels que soient les plate-formes et les logiciels utilisés font que ces évolutions ne sont pas propres au journalisme «en ligne». Par ailleurs, alors que dans les premiers temps du cyber-journalisme, une certaine maîtrise du langage HTML et des logiciels de mise en page web était une nécessité,du moins pour ceux dont les tâches étaient assimilables à du secrétariat de rédaction, tel n’est plus le cas aujourd’hui. Désormais, la plupart des sites d’informations, ou des nouvelles versions du site en cours d’élaboration, font appel à une tout autre technique fondée sur les bases de données. Textes, son et images sont stockés dans une base de données et assemblés sur l’écran de l’internaute au moment même de l’affichage. La mise en page, prédéterminée par un programme et en fonction des options retenues par l’administrateur du site et/ou l’internaute, échappent complètement au processus du travail journalistique. Les journalistes se contentent de renseigner des champs (masques de saisie) soit en y tapant directement les informations, soit en copiant/collant des textes écrits ailleurs. En tout état de cause, alors qu’à ses débuts artisanaux, la presse en ligne semblait aboutir à une fusion des compétences (les journalistes devenant de plus en plus techniciens et les techniciens de plus en plus journalistes), on assisteaujourd’hui à une profonde dissociation entre la technique et le contenu, la technique faisant appel à un savoir-faire informatique hors de portée de la quasi-totalité des journalistes, ces derniers n’ayant qu’à se concentrer sur le cœur de leur métier: la collecte, la synthèse et la diffusion de l’information.

De ce point de vue, cependant, il ne s’agit pas d’un simple retour au statu quo ante, après avoir, un temps, flirté avec une dérive techniciste. La navigation sur la Toile, si elle satisfait souvent l’égo du journaliste retrouvant ses écrits référencés par les moteurs de recherche, est parfois aussi l’occasion d’assombrir leur humeur d’un brin de contrariété : ils découvrent à l’occasion que leurs propres articles ont été purement et simplement plagiés par des confrères sans scrupules (dans le cas contraire, on parlera plutôt de documentation !), ou que leurs œuvres ont été reproduites textuellement sans leur autorisation et hors contexte par d’autres sites faisant fi du respect de la propriété intellectuelle.

Mais il y a pire : l’information n’est plus le monopole de la presse et des journalistes. Tout un chacun peut désormais, pour une dépense dérisoire, éditer sur l’Internet son propre «webzine», magazine virtuel réalisé en amateur et parfois– pas toujours – d’une grande richesse en information. Du coup, voilà notre cyberjournaliste saisi par le spleen : si n’importe qui peut s’instituer journaliste parce qu’il édite une page personnelle sur le web, que reste-t-il aux journalistes, aux «vrais», ceux qui travaillent pour la presse labellisée ?

Peut-être, tout simplement, à se battre pour leur raison d’être : apporter au public une information rigoureuse, vérifiée, inédite, avec des analyses intéressantes. Rien, sinon leurqualité, ne garantira aux sites de presse leur fréquentationpar le public. La stimulation engendrée par cette concurrence extra-professionnelle devrait s’avérer un puissant aiguillon. Car sur la Toile, plus qu’ailleurs, le lecteur/internaute se comporte en consommateur exigeant et compare l’offre qui lui est présentée. Au fond, l’Internet, cette technique nouvelle dans laquelle la presse traditionnelle est entrée à reculons avant d’y plonger avec délices et de s’interroger enfin sur son intérêt véritable, est sans doute le catalyseur dont elle avait besoin pour se remettre en question, et pas seulement sur le plan technologique.

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