Le Blog d'Olivier Da Lage

Les monarchies du Golfe se déchirent en public

Posted in Divers by odalage on 21 mars 2014

Par Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur associé à l’institut MEDEA.

Cet article est initialement paru le 17 mars 2014 sur le site de l’institut MEDEA

Le rappel le 5 mars dernier par l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn de leurs ambassadeurs en poste à Doha ferait presque oublier qu’il y a à peine plus de trois mois, l’Arabie saoudite avait en vain tenté de faire adopter par ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (CCG) un projet d’Union du Golfe. Chaudement soutenu par le Bahreïn et plus mollement par les Émirats arabes unis, ce projet était en revanche combattu par le Koweït et davantage encore par le sultanat d’Oman. Le ministre des Affaires étrangères d’Oman avait même publiquement déclaré que dans le cas où ce projet serait mis en œuvre, le sultanat se retirerait du CCG dont il est depuis 1981 membre fondateur. Quant au Qatar, il n’a pas eu besoin de s’opposer publiquement au projet, Oman s’en étant chargé, mais sa position ne faisait guère de doute.

En décembre, Ryad proclamait vouloir une union renforcée du Golfe, approfondissant (sous sa domination) un CCG ayant passé le cap de la trentaine et voici qu’en mars, le royaume prend l’initiative d’afficher sa rupture avec le Qatar, entraînant à sa suite deux autres membres de ceclub très fermé des monarchies de la Péninsule arabique. Trois contre trois, ou trois contre un plus deux,, quelle que soit la lecture que l’on donne de cette querelle, le fait est que le CCG est profondément divisé. En soi, ce n’est pas une nouveauté. Il y a eu dans le passé plusieurs crises, dont certaines très sérieuses, notamment celle qui a près de deux décennies durant, opposé le Qatar au Bahreïn sur la souveraineté des îles Hawar. L’affaire s’est finalement résolue à l’amiable après un jugement rendu en 2001 par la Cour internationale de justice de la Haye (CIJ). Mais quelques années auparavant, ce différent territorial entre le Bahreïn et Qatar avait failli provoquer l’implosion du CCG. A l’époque, l’Arabie Saoudite avait refusé de prendre parti entre ses deux petits voisins.

La nouveauté de cette crise n’est donc pas qu’elle puisse avoir lieu. Les précédents l’attestent. C’est sa médiatisation. Dans le passé, seul le Qatar a joué la publicité de ses différends avec l’Arabie saoudite (et quelques autres. Lors de la très grave crise frontalière qui l’a opposé à l’Arabie saoudite autour du poste frontière de Khafous en 1992, dans lequel plusieurs garde-frontière ont perdu la vie, l’Arabie saoudite était ulcérée de la façon dont le Qatar l’avait rendue publique. Mais cette fois-ci, c’est Ryad qui, de bout en bout, a joué la dramatisation d’une crise dont le déclenchement a été entièrement décidé par les dirigeants saoudiens. Par contraste, la réponse du Qatar a été étonnamment mesurée, comparé à ses habitudes de l’époque du règne de l’ancien émir cheikh Hamad qui était coutumier des « montées aux extrêmes ». Il est vrai que, du point de vue des trois pays du CCG qui ont retiré leurs ambassadeurs, la faute en revient entièrement à l’émir Tamim qui n’aurait pas respecté des engagements pris en novembre à l’issue d’une médiation koweïtienne, à savoir restreindre l’influence des Frères musulmans basés au Qatar et le soutien à ces derniers de la télévision satellitaire qatarienne Aljazeera.

Dans la foulée du rappel des ambassadeurs, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont interdit à leurs ressortissants de collaborer aux médias du Qatar et diverses déclarations en provenance de Ryad préparent les esprits aux sanctions à venir : fermeture de la frontière terrestre (isolant de fait le Qatar de son arrière-pays), fermeture de l’espace aérien aux aéronefs en provenance ou à destination de l’émirat, boycottage commercial, etc.

A lire et entendre les responsables et leaders d’opinion saoudiens ou émiriens, ce n’est qu’un début et le Qatar doit s’attendre à bien d’autres mesures jusqu’à ce qu’il vienne à résipiscence et que cheikh Tamim vienne a Canossa, renonçant à tout ce qui a fait la force de la diplomatie du Qatar depuis les débuts du règne de son père Hamad en 1995 qui s’est avant tout définie en opposition au royaume saoudien. Autant dire que le ressentiment accumulé vient de loin.

Pour autant, on est frappé par le côté épidermique de la rédaction de l’Arabie saoudite et de ses alliés et on peine à discerner la stratégie qui soutient cette batterie de mesures contre le Qatar. A supposer en effet que l’émirat ne cède pas à la pression, ce qui n’est pas une simple hypothèse, de quelle alternative dispose Ryad à des sanctions qui se seraient avérées inefficaces ? L’Arabie saoudite peut-elle durablement prendre le risque d’être vue comme la principale responsable de la division du Conseil de coopération du Golfe, division dont le principal bénéficiaire serait à l’évidence son adversaire principal, à savoir l’Iran ?

Plus vraisemblablement, la crise actuelle connaîtra l’issue de la plupart de celles qui ont traversé le monde arabe depuis des décennies. Au bout d’un certain temps, probablement quelques mois, une baisse significative du niveau des invectives échangées, suivie ou accompagnée d’une normalisation diplomatique et d’une réconciliation plus ou moins spectaculaire, et aussi peu sincère que toutes celles qui l’ont précédées, mais indispensable, car dans le long terme, les monarchies du Golfe n’ont d’autre choix que de serrer les coudes, quels que soient leurs désaccords et les inimitiés entre leurs dirigeants. La pérennité de leurs régimes, qui est la seule chose qui compte véritablement à leurs yeux, est à ce prix.

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