Le Blog d'Olivier Da Lage

Bahreïn : la politique du pire

Posted in Moyen-Orient by odalage on 29 décembre 2013

La détention pendant quelques heures samedi 28 décembre de cheikh Ali Salman, secrétaire général du parti chiite d’opposition Al Wifaq, marque une dangereuse escalade dans la politique de répression mise en œuvre par les autorités de ce petit royaume du Golfe.

(Publié initialement sur le site de l’Institut MEDEA)

Par Olivier Da Lage, journaliste à RFI et chercheur associé à l’Institut MEDEA

Le 5 décembre 1994, la police de l’émirat de Bahreïn arrêtait à son domicile un jeune mollah chiite de 29 ans, cheikh Ali Salman. Son arrestation allait déclencher l’« intifada chiite » qui ne prend fin qu’en 1999, après la mort de l’émir Isa et l’arrivée sur le trône de son fils Hamad qui prend aussitôt des mesures d’apaisement en amnistiant les prisonniers politiques, en faisant rentrer d’exil des opposants et en organisant un référendum approuvant un retour à la vie parlementaire et le rétablissement de la constitution. Entretemps, les troubles qui ont secoué Bahreïn ont causé la mort de près d’une centaine de personnes.

Dix-neuf ans presque jour pour jour après son arrestation, cheikh Ali Salman a été brièvement arrêté samedi 27 novembre et présenté au procureur général du royaume sous l’accusation d’ « incitation à la haine confessionnelle et à la propagation de fausses nouvelles de nature à nuire à la sécurité nationale ». Relâché quelques heures plus tard, le secrétaire général du Wifaq s’est vu notifier une interdiction de quitter le territoire. Ce qui lui était reproché était ostensiblement son sermon de la veille dans lequel il appelait ses partisans à réagir pacifiquement à la « violence d’État » : « Maintenant, ils ont doublé le nombre de personnes arrêtées. Nous ne voulons pas qu’une personne de plus soit arrêtée mais nous sommes prêts à avoir 10.000 prisonniers, y compris nous-mêmes, et 20.000. Nous ne capitulerons pas ».

 

A première vue, l’arrestation de ce leader charismatique et modéré de la communauté chiite paraît un contresens politique. Secrétaire général du principal parti d’opposition (28 députés dans la dernière assemblée qui en comptait 40), il a constamment résisté à la radicalisation qui a touché de nombreux chiites dont les plus extrémistes demandent la mise à bas du régime, l’instauration d’une république islamique et la mort des membres de la dynastie sunnite des Al Khalifa. Bien au contraire, Ali Salman s’est toujours montré disposé à dialoguer avec le régime dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle. Aux heures les plus tendues de 2011, Ali Salman négociait discrètement avec le prince héritier, cheikh Salman, qui avait la bénédiction de son père, le roi Hamad. Dans leur volumineux rapport, les membres de la commission internationale désignée par le roi Hamad et présidée par le respecté juriste égypto-américain Cherif Bassiouni avaient d’ailleurs rendu un hommage appuyé à ces deux personnalités. Pourquoi donc mettre derrière les barreaux, même pour quelques heures, le seul responsable de l’opposition qui représente l’unique espoir d’une solution politique dans la crise qui depuis trois ans a déjà fait près de 90 morts ?

La réponse est en fait dans la question elle-même : c’est justement pour éviter d’une telle issue politique puisse voir le jour. C’est la traduction du durcissement du régime sous l’influence des tenants de la ligne dure au sein de la famille royale, ceux que l’on appelle les « Khawalid » (les descendants de Khaled Al Khalifa), alignés derrière le Premier ministre et oncle du roi, cheikh Khalifa, en fonction depuis l’indépendance en 1971 ce qui en fait le recordman en matière de longévité des chefs de gouvernement en exercice.

Les Khawalid, auxquel s’est rallié, volontairement ou non, le roi Hamad, ont réussi à radicaliser les deux communautés, chiite et sunnite en créant les conditions d’une quasi-impossibilité de réconciliation, chacune vivant désormais dans la crainte d’être écrasée par l’autre. L’objectif ultime des artisans de cette stratégie du pire est que du désespoir des chiites de Bahreïn naisse une vague terroriste qui attire au régime le soutien explicite des pays occidentaux qui pour l’instant, quelque peu gênés, préfèrent détourner le regard pour ne pas avoir à condamner une répression et des violations des droits de l’Homme qui les gênent aux entournures, exception faite du Royaume-Unis qui soutient sans réserve le régime bahreïnien. On se trouverait donc devant une prophétie autoréalisatrice qui, en suscitant des actions violentes, justifie a posteriori les mesures répressives prises contre des terroristes qui ne l’étaient pas encore lorsqu’elles furent prises, et contre tous ceux qui ne le seront jamais.

Les autorités de Manama, depuis le début, mettent en cause la responsabilité de l’Iran et du Hezbollah libanais et invoquent la crise syrienne à l’appui de leur argumentation. Certes, il est indéniable que troubles à l’œuvre dans le petit royaume se nourrissent en partie de l’importation d’éléments liés à ces tensions régionales. Mais la crise bahreïniene a prouvé dans le passé qu’elle avait elle aussi un fort potentiel d’exportation dans toutes la région, à commencer par la province orientale de l’Arabie Saoudite où les heurts entre population chiite et forces de l’ordre n’ont jamais cessé depuis la fin 2010. L’État du Bahreïn a sans aucun doute du souci à se faire, mais il n’est pas le seul.

Le fait que cheikh Ali Salman ait été relâché par la police au bout de quelques heures semble indiquer que le pouvoir craint les conséquences d’un emprisonnement durable d’une personnalité à l’aura si considérable. Elle peut aussi être interprétée comme une hésitation des autorités, voire un désaccord persistant entre les membres dirigeants de la famille régnante des Al Khalifa. Mais quel que soit le sens que l’on donne à cette interpellation, elle donne un signal très négatif sur les perspectives de sortie de crise au Bahreïn alors même que, semaine après semaine, dans un surprenant déni de réalité, les ambassades à l’étranger du petit royaume ne cessent de diffuser d’invraisemblables communiqués détaillant un dialogue politique inexistant.

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