Le Blog d'Olivier Da Lage

Congrès de la FIJ : la fracture de Dublin

Posted in Journalisme by odalage on 15 juin 2013

Depuis le congrès de Cadix, qui en 2010, avait vu un changement de majorité à la direction de la FIJ, chacun se préparait pour la revanche au congrès suivant qui devait se tenir, trois ans plus tard, à Dublin. Et de fait, c’est bien se qui s’est passé. Élu vice-président en 2010, j’ai pendant trois années participé à la direction de la Fédération au sein du Comité administratif qui rassemble autour du président et du secrétaire général, le premier vice-président, deux autres vice-présidents, et le trésorier. A ce titre, je me suis astreint à un rigoureux devoir de réserve. A Dublin, je n’ai pas souhaité me représenter à la vice-présidence en raison de la charge considérable que représente cette fonction, mais j’ai été réélu au sein du Comité exécutif de 21 membres. Pour autant, n’appartenant plus à la direction opérationnelle de la FIJ, je me considère comme délié de l’obligation de discrétion que je m’étais imposée, d’autant que le congrès de Dublin a donné lieu à un déferlement d’informations souvent contestables, qu’en tout cas je conteste, et voici donc ma part de vérité.

L’après-Cadix avait été assez pénible pour tout le monde. Les perdants faisaient à la nouvelle direction un procès en illégitimité, le secrétaire général Aidan White, en fonction depuis 1987 et qui avait conduit avec succès l’élargissement de la FIJ, notamment après la chute du mur de Berlin et la disparition de l’OIJ basée à Prague, avait vécu comme un désaveu l’élection de la nouvelle direction. En effet, celle-ci comptait bien ne pas se reposer passivement sur l’activisme d’un secrétaire général qui avait fini par s’habituer à être le seul décisionnaire et les premières tensions n’ont pas tardé entre la direction élue et Aidan White. Ce dernier, refusant de se défaire des prérogatives qu’il considérait comme siennes, mais que les statuts réservaient en principe aux responsables élus, prenant acte de l’impasse, a choisi, la mort dans l’âme, de partir dans le cadre d’un accord négocié avec l’utile médiation du syndicat belge des journalistes, l’AGJPB, qui bénéficiait de la confiance des deux parties.

Dans l’intervalle, les perdants de Cadix, une coalition de syndicats scandinaves, nord-américains et australiens, faisaient circuler une pétition dénonçant la nouvelle direction qui interférerait dans l’activité du personnel, brimerait le secrétaire général et romprait avec la tradition bien établie avant Cadix. C’était justement pour rompre avec ces pratiques que la majorité des congressistes avaient fait un autre choix que le leur. Pour la petite histoire, les pétitionnaires qui, à l’arrivée, seront au nombre de douze, commençaient le texte initial par « Nous, les syndicats riches de la FIJ ». Il a fallu qu’un syndicat sollicité leur fasse remarquer à quel point il était choquant et maladroit de commencer ainsi pour que le mot « riches » disparaisse du projet. Mais au fond, c’était bien de cela qu’il s’agissait : une minorité de syndicats, principalement européens et nordiques, dotés de puissants moyens financiers, considérait visiblement qu’elle était en droit, et elle seule, de définir la stratégie de la FIJ. Beaucoup d’autres, notamment en Afrique, en Amérique latine et dans le sud de l’Europe, voyaient les choses différemment. Mais certains de ces syndicats dépendaient aussi des financements de fondations ou de syndicats nordiques pour leurs activités. Et l’on a vu, comme le dit le proverbe anglais, que there is no such thing as a free lunch.

Peu après Cadix, le syndicat danois, dont le président, ancien trésorier de la FIJ, n’avait pas été réélu au Comité exécutif, a interrompu ses versements au fonds de solidarité, dont il était jusqu’alors l’un des plus gros contributeurs, au motif que les adhérents de son syndicat n’avaient plus confiance en la FIJ. Parallèlement, les syndicats qui avaient « mal » voté à Cadix (notamment en Afrique et en Amérique Latine) étaient incités à revoir leur politique s’ils voulaient continuer à recevoir des subsides. De plus, les fondations européennes et certains gouvernements et organisations internationales étaient incités à se méfier de la gestion de la FIJ, considérée comme peu fiable, voire à l’occasion corrompue.

Dire que cette campagne et le chantage financier n’ont eu aucun impact sur l’action de la FIJ serait bien évidemment inexact. Placée sur la défensive, soucieux de conserver l’équilibre financier de la Fédération alors que des ressources importantes menaçaient de se tarir, découvrant la complexité des comptes d’une organisation internationale qui étaient jusqu’alors le domaine réservé de l’ancien secrétaire général qui les maniait avec dextérité, mais aussi avec une certaine opacité, comment nier que l’équipe dirigeante s’est trouvée fortement handicapée dans la mise en œuvre de sa politique ? D’autant que le personnel de la FIJ, qui n’avait dans l’ensemble pas accueilli avec des débordements d’enthousiasme le résultat des élections, vivait dans la crainte entretenue par certains d’interventions « politiques » dans leur travail quotidien et de suppressions d’emplois rendus nécessaires par l’incompétence des nouveaux dirigeants.

Au total, et sans rentrer dans des détails forcément fastidieux qui ne sont pas nécessairement d’un intérêt public, les deux premières années de ce mandat ont été dures, souvent pénibles, marquées par des attaques personnelles, souvent publiques, et une mise en cause a priori de l’intégrité personnelle des dirigeants élus en 2010. Bizarrement, pourtant, les choses se sont spectaculairement calmées à compter de l’automne 2011. Chez les perdants de Cadix, les attaques ont perdu en brutalité. On a commencé à parler de tourner la page, invitant les dirigeants à faire de même et à regarder vers l’avenir. Le climat était donc plus vivable, et de beaucoup. Pour autant, les grandes manœuvres n’avaient rien perdu de leur intensité. Elles étaient juste devenues plus sophistiquées. Et, disons-le tout net, il n’y a rien de scandaleux à préparer une revanche électorale trois ans après une défaite. C’est même ce que l’on appelle la démocratie.

La stratégie de reconquête des perdants de Cadix

N’étant évidemment pas dans la confidence de nos adversaires, nous pouvions cependant discerner les contours de la stratégie qui s’esquissait et qui promettait de tourner autour des thèmes suivants :

– La direction élue à Cadix est sectaire, obsédée par l’ancien secrétaire général qu’elle s’obstine à poursuivre de sa vindicte au lieu de se tourner vers l’avenir.

– Elle inquiète le personnel par son obstination à vouloir se mêler de tout

– Elle menace l’équilibre financier de la Fédération en effrayant les bailleurs de fonds traditionnels

– Elle divise les syndicats membres (effectivement, certains syndicats, notamment en Afrique, ont connu des scissions ou des menaces de scissions. Le fait que les sécessionnistes aient des liens étroits avec les syndicats nordiques et que les thèmes de désaccord portent souvent sur des questions financières n’étant évidemment pas anodin).

– Et par son incompétence, la direction de la FIJ va creuser un profond déficit budgétaire menaçant son activité et faisant peser un risque sur l’emploi du personnel de la FIJ.

Par ailleurs, en adoptant un ton modéré, contrastant fortement avec leur attitude post-Cadix, les promoteurs de cette stratégie visaient à séduire les déçus de l’équipe dirigeante, et il y en avait nécessairement.

Enfin, dans le courant 2012, ils ont fait le choix de présenter à la présidence un candidat qui n’était pas issu de leur rang en sollicitant Philippe Leruth, ancien président de la branche francophone de l’APJB, vice-président de la Fédération européenne des journalistes et à la personnalité plutôt consensuelle, n’étant identifié à aucun des courants qui s’étaient opposés lors du congrès de Cadix mais critique de longue date du président sortant, le Britannique Jim Boumelha.

Bref, à l’approche du congrès de Dublin, les préparatifs s’intensifiaient et la vérité oblige à dire que les perdants de Cadix gagnaient du terrain. Si l’Afrique et l’Amérique Latine ont donné lieu à d’importantes batailles d’influence, le lieu privilégié de l’affrontement était l’Europe. Depuis que trois syndicats germanophones, dans une déclaration publiée à Berne, avaient, en 2011, demandé une clarification sur les finances de la FEJ (que l’ancien secrétaire général Aidan White avait fusionnées avec celles de la FIJ), l’idée d’une autonomie juridique de la FEJ vis-à-vis de la FIJ progressait. En étaient partisans ceux qui (notamment les Nordiques et un syndicat allemand) qui estimaient que les Européens, dont la contribution financière au budget de la FIJ était trop importantes et qui voulaient en reprendre le contrôle au bénéfice principalement des Européens (un peu l’équivalent du « I want my money back » de Maragaret Thatcher) et ceux qui, constant le développement rapide d’entités régionales autonomes au sein de la FIJ en Asie, en Afrique et en Amérique Latine, voulaient simplement en faire de même en Europe où seul l’histoire expliquait cette fusion, la FIJ étant née sur le sol européen, ayant son siège à Bruxelles et ayant toujours eu une direction effective majoritairement européenne. Il y avait donc une certaine logique à cette démarche. Mais pour certains de ses promoteurs, le projet devait également servir de plateforme de reconquête de la FIJ, quitte, en cas d’échec, à faire de la FEJ juridiquement autonome, la tête de pont d’une organisation rivale en cas de scission. Nous n’en sommes pas encore là, mais…

Lors de l’Assemblée générale de la FEJ, qui s’est tenue mi-mai 2013 à Verviers, le fief du vice-président sortant Philippe Leruth, également candidat à la présidence de la FIJ un mois plus tard, l’emprise des Nordiques et de leurs alliés (notamment le syndicat russe, dont les nombreux adhérents garantissent de nombreux mandats de vote) était écrasante. Face au candidat espagnol Paco Audije, le candidat danois Mogens Blicher Bjerregård l’a emporté sans appel. Le syndicat belge avait conditionné son vote pour Paco à un soutien sans équivoque à la candidature de Philippe à la tête de la FIJ. Devant le refus de cette condition par les partisans de l’Espagnol, les Belges ont soutenu sans surprise le Danois, clarifiant davantage l’axe qui se dessinait déjà depuis plusieurs mois. A noter cette surprenante question posée lors du débat préélectoral à Paco Audije par le trésorier de la FEJ, l’Allemand Andreas Bittner : « Si tu es élu président de la FEJ, ton syndicat aura-t-il les moyens de payer les frais de transports pour exercer ta fonction de président ? » ! Blessé par cette condescendance, Paco Audije fait fait remarquer qu’il y avait quelque ironie, dans le contexte européen que l’on connaissait, à entendre un Allemand poser une telle question à un Espagnol. Mais au fond, cette question, posée au premier degré et très certainement sans arrière-pensée, n’était pas conçue pour être blessante : elle illustrait en revanche parfaitement la conception censitaire d’une partie des syndicats représentés, principalement les Nordiques, les Allemands et les Suisses : pour pouvoir diriger la FIJ ou la FEJ, il faut provenir d’un syndicat doté de puissants moyens financiers. Les autres ont vocation à accompagner, à suivre, mais sûrement pas à diriger.

C’est donc dans ce contexte que s’est ouvert le 4 juin à Dublin le 28ème congrès de la Fédération Internationale des journalistes.

Les organisateurs, le NUJ du Royaume Uni et d’Irlande, avaient mis les petits plats dans les grands. Les travaux se tenaient au Château de Dublin, jadis siège de la domination anglaise sur l’Irlande, ils ont été ouverts par une réception donnée par le président irlandais Michael Higgins qui a gratifié les congressistes de quelques paroles bien senties sur le rôle des journalistes et de la presse. Une impressionnante marche de la liberté a été organisée dans les rues de Dublin en l’honneur des journalistes et travailleurs des médias tués depuis le précédent congrès, sous le regard chaleureux des passants et automobilistes des rues de Dublin… Et les deux premières journées du congrès, compte tenu de tout ce qui a été rappelé précédemment, ont été étonnamment conviviales et consensuelles. C’était trop beau pour durer.

Climat délétère

Avant d’en venir aux événements proprement dit, et au rôle respectif des acteurs du drame, il faut quand même préciser que le congrès a entériné, dans la sérénité et le sérieux, une révision des statuts qui avait demandé deux ans de travaux préparatoires, a voté un grand nombre de résolutions urgentes, concernant notamment la situation de nos confrères turcs et que (après l’éclatement de la crise, objet de ce récit), de nombreuses résolutions d’importance ont été adoptées à une très large majorité, voire à l’unanimité par les délégués.

Mais ne tournons pas au tour du pot, ce qu’ont principalement retenu les délégués en quittant Dublin, c’est le climat délétère qui a entouré l’élection du président de la FIJ.

Première remarque, le résultat de l’élection n’était pas acquis d’avance. Les signaux captés par l’attitude des uns et des autres ne permettait pas de prédire de façon certaine qui, de Leruth ou de Boumelha, serait président à l’issue du congrès. Deuxième remarque, cette élection, en elle-même, était une première car les quatre mandats de l’Australien Chris Warren avaient eu lieu sans que quiconque lui dispute la présidence et à partir de 2007, malgré la pluralité de courants qui traversaient la FIJ, Jim Boumelha s’était présenté sans concurrence aux suffrages des congressistes. Que l’élection du principal dirigeant de la Fédération se joue entre plusieurs candidats et que le résultat du scrutin soit incertain jusqu’à la dernière minute était en soi une excellente nouvelle et un signe d’une vitalité démocratique dont la FIJ avait grand besoin. Et j’aurais aimé pouvoir conclure mon article sur ce constat. Mais les choses ne se passent pas toujours comme on l’espère !

Pour comprendre pleinement la portée de ce qui s’est passé, un retour en arrière s’impose. Lors du congrès de Cadix, les élections avaient donné lieu à un véritable psychodrame. Le secrétariat de la FIJ s’était avéré incapable d’organiser un scrutin digne de ce nom : l’urne était un carton de bouteilles d’eau minéral trouvé dans un supermarché voisin et déchiré de partout. Le dépouillement avait commencé dans une salle hors du regard des congressistes et finalement, à la suite des protestations multiples de ces derniers, l’ « urne » avait solennellement été transportée dans la salle du congrès et le dépouillement s’était finalement déroulé sous les regards de tous, ce que certains (notamment un scrutateur néo-zélandais) a plus tard qualifié de pressions psychologiques et physiques contre lui ! En tout cas, ce fâcheux précédent aurait dû servir de leçon et permettre d’organiser impeccablement un scrutin à Dublin. Il n’en a rien été.

A l’issue du dépouillement du scrutin présidentiel, la commission électorale est venue annoncer au congrès que le président sortant Jim Boumelha avait obtenu 191 voix et que son challenger Philippe Leruth avait recueilli 178. Mais dans la foulée, on apprenait coup sur coup qu’il y avait dans l’urne cinq bulletins de plus que de bulletins distribués, et que les deux candidats avaient validé le résultat donnant la victoire de 13 voix à Jim Boumelha. Et la commission électorale d’interroger le congrès sur un nouveau vote. Par un vote par mandat, dûment comptés, le congrès a décidé de ne pas organiser un nouveau scrutin, une décision acquise avec une claire majorité de 186 contre 139 et deux abstention. Mais le poison commençait déjà à faire son effet. Dans la délégation belge, les regards étaient sombres et les tweets volaient bas. Les Allemands du DJV, les Nordiques et quelques autres grondaient et évoquaient une décision inique, le mot de fraude était entendu. Chez les vainqueurs, le cœur n’y était pas. On voyait bien que les divisions de Cadix, loin d’être refermées par Dublin, ne faisaient que s’exacerber. Au lendemain, ce qui devait arriver arriva : la délégation de l’un des syndicats allemands, le DJV, et l’un des syndicats canadiens annonçaient leur départ du congrès et laissaient entendre que leur présence au sein de la FIJ risquait d’être remise en cause. Quatorze autre syndicats s’associèrent à la déclaration du DJV. Parallèlement, Martine Simonis, secrétaire générale de l’AGJPB, l’une des deux membres de la commission électorale et membre du présidium du congrès, montait à la tribune pour lire une longue déclaration dans laquelle elle dénonçait les événements de la veille et faisait connaître sa démission du présidium. Peu importait que, dans le même temps, certains rappellent qu’une nette majorité s’était prononcée en faveur de la validation des résultats, que l’autre syndicat canadien se soit publiquement exprimé pour dire le contraire de ce qu’avait dit le syndicat ayant claqué la porte. Il restait ce goût de malaise, perceptible et perçu par tous, même si le désaccord sur les causes était total. Entre temps, le candidat malheureux, beaucoup moins flegmatique que lors de l’annonce des résultats, se livrait sur son blog à une virulente critique du vote, de la décision du congrès et de son rival.

S’il se refusait à parler de fraude délibérée, se contentant de désigner Jim Boumelha de « président (irrégulièrement) élu », d’autres n’avaient pas ces pudeurs et dans les travées du congrès, le mot de tricherie était lâché dans diverses langues par les partisans de Philippe Leruth.

A cette date, les raisons pour lesquelles cinq bulletins supplémentaires se sont retrouvés dans l’urne ne sont pas connues. Il y a peut-être, effectivement, eu fraude, mais impossible de le savoir de façon certaine, d’où la prudence exercée (du moins par écrit) par ceux qui dénoncent cette élection. En revanche, la chaîne des événements ayant conduit à ce consternant résultat est parfaitement identifiables. Et comme dans un accident d’avion, la cause n’est pas unique, c’est plutôt une chaîne d’incidents et d’erreurs qui forment une causalité globale.

– En premier lieu, le secrétariat de la FIJ a clairement failli à tirer les leçons de Cadix. Certes, le congrès disposait d’une urne digne de ce nom, contrairement à ce qui s’était passé en 2010. Il est également vrai qu’un membre de l’administration de la FIJ et un scrutateur vérifiaient le nombre de bulletins remis à chaque délégation nationale contre signature apposée sur la liste des mandats. En revanche, un tel contrôle était totalement absent au moment du vote. Personne ne vérifiait ni l’identité du votant, ni le nombre de mandats auquel il avait droit avant de verser son ou ses bulletins dans l’urne.

– Ensuite, la commission électorale s’est comportée de façon inexplicable. Pourquoi n’a-t-elle pas interrompu le comptage des votes dès lors que celui des bulletins démontrait une anomalie significative ? Pourquoi en suite être venu informer le congrès du résultat des votes avant de signaler le nombre excessif de bulletins ? Pourquoi enfin avoir précisé que le résultat était validé par les deux candidats, mais demandé quand même un vote sur un nouveau vote au congrès ?

Le lendemain matin, lors de l’élection des vice-présidents et du trésorier, en dépit de toute l’agitation liée aux péripéties de la veille, la procédure n’avait pas changé : toujours aucun contrôle des mandats devant l’urne. Il a fallu insister – et de quelle façon ! – pour qu’au troisième scrutin (sur les membres ordinaires du Comité exécutif) un contrôle soit exercé également lors du vote.

Même si le mystère demeure sur la cause première du surnombre des bulletins, il est quasiment certain que la mise en place de procédures de contrôle élémentaire et si l’étrange comportement de la commission électorale rappelé ci-dessus n’avait pas eu lieu, bref, si l’on s’était conformé aux procédure standard en vigueur pratiquement partout, l’énorme crise déclenchée par cette suspicion de fraude n’aurait pas eu lieu, car d’une part, le nombre des bulletins dans l’urne aurait correspondu au nombre de ceux distribués, et d’autre part, dans le cas contraire, les bulletins n’auraient pas été dépouillés après le comptage initial, et donc un nouveau vote aurait eu lieu sans que le congrès ait à se prononcer sur la base d’un résultat déjà connu et entériné par les deux candidats ! Les responsabilités premières de ce fiasco se situent bien ici, et nulle part ailleurs.

Il reste que les dernières heures précédant le vote n’ont pas été aussi sereines qu’on aurait pu le souhaiter. Un délégué belge, croyant rendre service à son candidat, a publié un tweet représentant une photo d’un délégué du Vanuatu portant une pancarte annonçant son vote pour Leruth et le tweet comportait le hashtag #ByeByeJim. Immédiatement, piquée au vif, la délégation du NUJ a entamé une campagne sur tweeter en faveur de son poulain, représentant différents délégués annonçant leur soutien à Jim Boumelha. La guerre des tweets battait son plein avec en embuscade l’ancien secrétaire général Aidan White qui, bien qu’absent de Dublin, a cru devoir poster un tweet dénonçant lui aussi la présentation des résultats par la FIJ. De part et d’autre, la paranoïa était à son comble et le fair play apparent des jours précédent avait fait place à des mines butées exprimée une infinie méfiance à l’encontre des partisans de l’autre camp.

Prudemment, après l’annonce des résultats, Jim Boumelha s’est gardé de tout triomphalisme. Mais lorsqu’il a été invité à s’exprimer à la tribune, il a sans aucun doute commis une erreur en ne rendant pas hommage à son adversaire malchanceux, ce qui, en retour, a renforcé l’hostilité des partisans de ce dernier. Nombre d’entre eux ont ainsi préféré sécher la soirée d’adieu organisée dans les locaux très chics de la brasserie Guiness, emblématique de la ville qui nous recevait. Et, qu’ils soient encore à Dublin ou déjà rentrés chez eux, nombre de délégués continuaient de polémiquer par tweet interposés sur les leçons à tirer de Dublin. Ainsi ce délégué suisse qui s’interrogeait sur la disposition de ses adhérents à manifester de la solidarité à l’égard du reste du monde après le vote et qui, peu après s’interrogeait sur la part du budget de la FIJ payée par les 28 % de délégués européens. La réponse implicite était naturellement « beaucoup plus ». Sous-entendu : l’Europe doit récupérer le contrôle de la distribution de l’argent versé par ses membres puisque le reste du monde est ingrat à son égard. Ce qui est doublement injuste puisque sur les cinq membres élus du Comité administratif, trois sont européens : le président (Jim Boumelha, Royaume-Uni), le trésorier (Wolfgang Mayer, Allemagne) et la vice-présidente (Jasmina Popovic, Croatie) et que d’autre part, le principe même du syndicalisme, est à rebours de cette comptabilité d’apothicaire et repose d’abord et avant tout sur la solidarité.

Amertume à tous les étages

Il n’en reste pas moins qu’au lendemain du congrès de Dublin, c’est l’amertume qui domine : l’amertume des perdants, qui s’estiment floués ; celle des gagnants, qui considèrent qu’on leur dénie la légitimité de leur victoire ; celle d’une partie du personnel de la FIJ, qui, bien que tenu à la neutralité, cachait difficilement sa préférence pour le candidat belge et sa déception devant son échec.

A présent que la poussière est retombée, quelle leçon tirer du congrès de Dublin ? La majorité de Cadix a-t-elle volé en éclat ? Sans doute pas. Mais d’une part, elle est moins massive qu’il y a trois ans et d’autre part, les cartes sont assez largement rebattues. C’est peut-être sur ce dernier point qu’il faut faire porter la réflexion, pour éviter un face-à-face mortifère pour la FIJ, ses syndicats, et les journalistes. Le fait est que si l’Afrique et l’Amérique Latine qu’elles étaient divisées, le cœur du problème –et sans doute aussi de sa solution– réside en Europe. D’un côté, les syndicats nordiques et leurs alliés allemands contrôlent sans partage la Fédération européenne des journalistes (FEJ), de l’autre, cette même alliance est minoritaire au sein du comité exécutif de la FIJ et la candidate norvégienne a été battue ce qui fait que pour la première fois depuis des décennies, les Scandinaves sont absents de cette instance où ils s’étaient habitués à peser dans les décisions. On ne saurait sous-estimer le traumatisme que cette exclusion (qui résulte d’un vote que personne ne peut remettre en cause) a provoqué chez les Nordiques qui s’interrogent, entre colère et perplexité. Faut-il se replier sur la FEJ quitter la FIJ et punir ses dirigeants actuels de ne pas s’aligner sur les choix faits à Oslo, Stockholm ou Copenhague ? Ou faut-il trouver les voies et moyens de rétablir un dialogue avec des dirigeants avec lesquels ils n’ont pas d’atomes crochus et qu’ils considèrent largement comme illégitimes ? Pour la direction issue de Dublin, le dilemme, en fait, se pose en termes à peine différents : peut-on ignorer les battus de Dublin au motif que les élections ont parlé ? Doit-on au contraire leur faire une place –mais laquelle, et comment, sans remettre en cause le vote– et comment rebâtir une confiance sérieusement abîmée de part et d’autres ? Une écrasante majorité des deux camps souhaite ne pas couper les ponts, pour une multitude de raisons (bonnes ou moins bonnes). Quant à ceux qui seraient tentés par le départ, beaucoup se demandent à juste titre où cela va-t-il les mener et si l’éclatement du mouvement syndical mondial des journalistes, quels qu’en soient les responsables (et chacun peut avoir son idée là-dessus) est un prix bien trop lourd à payer pour des divisions intestines qui existent dans toute organisation.

Certaines orientations définies dans ce congrès permettent de définir un cap. Il y a eu, lors du débat statutaire, le rejet d’un amendement qui prévoyait d’attribuer des droits de vote proportionnellement au nombre de cotisants. Ce qui paraît relever du simple bon sens aurait, en réalité, abouti à donner à seulement treize syndicats (les plus riches) plus de 50 % des votes au congrès. Cet amendement a été très largement rejeté. L’idée de solidarité n’est donc pas morte, loin de là. En second lieu, au dernier jour du congrès et alors même que les tensions étaient à leur comble suite à la réélection de Jim Boumelha, une motion d’orientation proposée par 11 syndicats, tous hostiles à la direction sortante, a donné lieu à un événement que je considère comme au moins aussi important que la polémique électorale.

Au nom des syndicats français (SNJ, SNJ-CGT et USJ-CFDT), j’ai présenté un amendement remaniant très profondément les orientations du texte initial, qui nous paraissait trop favorable à une vision « corporate » du syndicalisme. Faute de temps, la réécriture de l’amendement ayant eu lieu jusqu’à l’avant-veille du congrès, il n’existait pas de version imprimée et traduite de l’amendement qui a été projeté sur écran dans sa version française, et traduite pendant que je le lisais. J’avais averti que si l’amendement n’était pas accepté, la délégation française serait conduite à appeler à son rejet. A peine avais-je terminé que les Australiens et les danois, principaux auteurs de ce texte, me demandaient de venir les rejoindre dans leurs travées pour expliquer certains passages de l’amendement. En réalité, ce qui les préoccupait principalement était la suppression demandée par les Français et les Britanniques d’un paragraphe qui affirmait qu’« une coopération plus étroites avec les employeurs est nécessaire ». Pour nous, cette pétition de principe, sans autre précision, diluait la stratégie syndicale et niait les oppositions structurelles entre salariés et employeurs, même si, ponctuellement, les intérêts et les points de vue peuvent converger. A ma grande surprise (et quelques minutes plus tard, à celle de tout le congrès », le Danois Mogens Blicher Bjerregård remontait à la tribune pour annoncer que tout l’amendement proposé par la France était accepté par les promoteurs de la motion et que le paragraphe dont nous demandions la suppression serait complété par « pour la défense des droits des journalistes ». Dans ces conditions, j’ai indiqué au congrès que nous soutenions cette motion, et j’ai rendu hommage à l’esprit d’ouverture de ses rédacteurs initiaux.

Peut-être me fais-je des idées, mais comme de nombreux délégués présents ce soir-là, il m’a semblé que la division de la FIJ, très réelle, n’était pas insurmontable et que les objectifs communs pouvaient amener tous les protagonistes, sans se renier, à dépasser leurs préjugés pour travailler ensemble. C’est d’ailleurs ce que l’actualité s’est chargée de nous rappeler lorsque, à peine le congrès terminé, le gouvernement grec a brutalement décidé de fermer l’audiovisuel public au nom des impératifs économiques. La solidarité des journalistes s’est mise en œuvre instantanément, tant au niveau européen qu’international, et FIJ et FEJ ont, d’un commun réflexe, apporté leur soutien aux confrères grecs.

Je veux voir dans ces deux exemples l’illustration de ce qu’il est possible de faire ensemble sans rien abandonner de ses convictions.

Olivier Da Lage

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6 Réponses

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  1. […] Chris Warren, avait également accompli trois mandats, soit neuf années de présidence. Mais les conditions de l’élection de Dublin avaient laissé à tous un goût amer car il y avait plus de bulletins que de votants. Pas assez […]

  2. phileruth said, on 4 juillet 2013 at 15:34

    Je ne sais pas si tu as eu l’occasion de lire la relation du congrès de Dublin dans la lettre de la NUJ à ses membres. Il semble bien que les mots « transparence » et « respect de la vérité » n’ont pas vraiment cours Outre-Manche. Voilà qui détruit encore un peu plus son image…

  3. molenews1 said, on 17 juin 2013 at 11:30

    Bonjour, Olivier. Je ne partage pas ton analyse, n’ayant pas le même vécu (je n’étais pas à Cadix).

    Pour ce qui me concerne, si fracture il y a, c’est davantage entre syndicats soucieux de la démocratie interne et syndicats adeptes de la « combinazione » et des « petits arrangements entre amis », qu’entre « riches » et « pauvres » ou entre « nordiques » et « sudistes »…

    Comme journaliste, j’ai vraiment du mal à admettre qu’une majorité des syndicats représentés (dont l’ensemble des délégués français) aient jugé opportun de valider par un vote à main levée (donc sous la pression morale du président sortant et du syndicat-hôte) le scrutin présidentiel irrégulier.

    Des confrères de la NUJ, que j’ai interpellés le soir même du scrutin, ont admis que le vote était bien irrégulier. C’est la seule certitude (pour le reste, on ne sait combien de votes excédentaires contenait effectivement l’urne, puisqu’on n’enregistrait pas les votants; il y e en peut-être 5, mais peut-être 15 ou 20, ce qui rend vaine toute considération sur l’écart de voix entre Jim et Philippe). A partir de ce constat d’irrégularité – seul fait incontestabme -, il FALLAIT évidemment annuler le scrutin illégitime et revoter.

    C’est l’attitude invraisemblable et même choquante à nos yeux d’un certain nombre de syndicats, dont le SNJ, le SNJ-CGT et la CFDT, qui ont divisé le Congrès et pas des divergences idéologiques (d’ailleurs, tu constates toi même que les « riches », les « nordiques » ont accepté de très bon compte tes amendements, d’ailleurs très judicieux, sur la résolution la plus importante du Congrès).

    Bref, la fracture n’est pas idéologique, ni géographique. La fracture repose sur l’attitude affichée face aux principes démocratiques de base: ceux qui les respectent scrupuleusement face à ceux qui sont près à les accommoder aux intérêts particuliers…

    Quinze organisations rassemblant près de 30% des 455.000 journalistes représentés au Congrès ont signé une déclaration estimant illégitime la réélection de Jim Boumelha: des syndicats d’Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Chypre, Chypre du Nord, Etats-Unis, Finlande, Islande, Macédoine, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pologne et Suisse. Ils ne peuvent admettre qu’une majorité du Congrès mondial des journalistes en soit venue à bafouer les principes démocratiques les plus élémentaires.

    Comme l’a très justement commenté Philippe Leruth, « il appartient çà Jim Boumelha d’éteindre l’incendie qu’il a lui même allumé ».

    Il appartient aussi aux syndicats français qui ont décidé de valider un scrutin irrégulier d’assumer leur acte incompréhensible face à leurs affiliés.

    Merci de ton attention, cher Olivier.

    Ricardo Gutiérrez (membre du Comité directeur de l’AJP, observateur au Congrès de Dublin)

    • odalage said, on 17 juin 2013 at 11:39

      Comme tu le dis, nous n’avons pas la même lecture des événements.

  4. phileruth said, on 16 juin 2013 at 07:48

    Comme tu le signales bien, Olivier, je n’ai jamais parlé de fraude et je ne le fais toujours pas. Néanmoins, l’élection a bel et bien été irrégulière, et un fait étant plus important qu’un lord maire… ou qu’un président de lal FIJ, il est tout à fait conforme de dire qu’il a été irrégulièrement élu. S’il avait eu l’intelligence de réclamer un nouveau vote, qui aurait vraisemblablement confirmé son succès, toute polémique à ce sujet aurait été vaine

    Je dois aussi préciser que l’observateur, non le délégué, du Vanuatu, n’avait pas de droit de vote, et mon ami Mehmet Koksal le savait pertinemment bien. Son tweet était peut-être maladroit, en raison de son #byebye Jim, mais nous avons tout de même été stupéfaits de la réaction agressive et des injures que lui a adressées, et a adressée à deux reprises (la deuxième fois devant témoin) à la délégation belge, le président sortant et irrégulièrement réélu de la FIJ: nous pensions que les Britanniques avaient le sens de l’humour (mais pas lui apparemment), et qu’il connaissait suffisamment la Belgique pour savoir que c’est le pays du surréalisme (annoncer le soutien d’un observateur qui n’a pas le droit de vote, ce n’est pas surréaliste, ça, une fois?), et nous nous étions trompés.

    Enfin, je crois déceler une pointe d’ironie dans ton chef, quand tu dis que l’assemblée générale de la FEJ s’est tenue « dans mon fief ».
    Tout d’abord, je te rassure, je n’ai aucun pouvoir à Verviers.
    Ensuite, pour être plus sérieux, je n’aime pas être critiqué pour une initiative qui a tiré la FEJ d’un mauvais pas: tu n’ignores pas qu’à la fin 2012, aucun syndicat-membre n’avait manifesté son intention d’organiser l’assemblée générale 2013 de la FEJ; tu sais forcément qu’une initiative tardive des syndicats français a fait long feu (nous n’avons pas reçu de proposition concrète); il a été expliqué qu’organiser l’assemblée générale à Bruxelles, comme c’est toujours le cas quand la FEJ doit l’organiser elle-même, n’était pas possible aux dates envisagées, et que modifier les dates aurait posé des tas de problèmes pratiques (des délégués n’auraient pu y assister, notamment en raison de la fête de Pâques orthodoxe). J’ai alors pris l’initiative de voir si on ne pourrait pas l’organiser à Verviers, parce que je connaissait l’établissement où l’assemblée s’est déroulée, et elle me paraissait convenir pour l’organisation de l’événement: cela s’est d’ailleurs démontré. Et donc je me suis mis un éléphant sur le dos puisque j’ai dû pratiquement tout organiser seul.
    Alors, svp, pas de sous-entendu. D’autant que, pour y avoir assisté, tu as pu remarquer qu’à Verviers, je n’ai pas dit un seul mot sur ma candidature à la présidence de la FIJ, que je n’ai officialisée qu’une dizaine de jours plus tard.

    • odalage said, on 16 juin 2013 at 08:02

      Aucune ironie de ma part concernant ton « fief » de Verviers, tout juste un clin d’œil. Je sais bien que cela a dépanné la FEJ qui n’avait toujours pas de lieu pour son AG. Donc n’y vois aucune allusion malveillante.


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