Le Blog d'Olivier Da Lage

L’hégémonie saoudienne se heurte à la résistance des autres monarchies

Posted in Moyen-Orient by odalage on 15 mai 2012

Or donc, les souverains du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se sont séparés sans décider de mettre en place l’union annoncée à son de trompes depuis décembre dernier. Au lieu de cela, ils ont décidé de confier aux ministres des Affaires étrangères la mission de « poursuivre l’étude » du projet et de « soumettre leurs recommandations » lors d’un sommet extraordinaire. Ce report, ou plutôt cette non-décision, est à mettre en regard des déclarations des principaux dirigeants du Bahreïn dans les jours qui ont précédé : cette union est « la réponse aux changements et aux défis que nous rencontrons aux plans régional et international », affirmait peu auparavant le roi Hamad. Quand à son oncle Khalifa, Premier ministre de l’archipel depuis… 1971, il soutenait à la veille de l’ouverture du sommet que « l’option de l’union [était] une urgence ». À lire le communiqué final, il semble qu’il ait surtout été urgent d’attendre. Et même un certain temps, à en croire le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Saoud al-Fayçal qui, rendant compte des travaux, a indiqué que « cette question va prendre du temps… L’objectif est que tous les pays rejoignent [l’union], pas seulement deux ou trois ». On ne saurait mieux dire que le projet avancé par le Bahreïn et l’Arabie Saoudite, invoquant la menace iranienne pour justifier cette intégration sous la houlette de Ryad, n’a guère suscité l’enthousiasme de leurs partenaires.

Certains en déduiront qu’il ne s’est rien passé. Je suis de l’avis exactement opposé. L’absence de décision peut résulter soit d’une absence de volonté, soit de l’opposition frontale de deux volontés opposées, avec une force égale. Compte tenu des annonces faites depuis décembre à Ryad et relayées depuis plusieurs semaines à Manama, la volonté des dirigeants saoudiens et bahreïniens d’aller de l’avant vers une intégration poussée, de type fédéral, ne fait aucun doute. Il faut donc que cette volonté se soit heurtée à une opposition suffisamment forte pour qu’ils aient, du moins pour le moment, remisé leur projet.

On connaissait les réticences du sultan Qabous d’Oman, qui a toujours exprimé sa singularité depuis les origines du CCG. Mais à lui seul, il n’aurait probablement pas pu empêcher une majorité des membres de ce club très sélect de se prononcer pour l’intégration et il serait apparu isolé. Il ne l’a pas été. Ce sont au contraire les Saoudiens et les Bahreïniens qui apparaissent aujourd’hui minoritaires. Le Qatar, à l’évidence, ne semblait pas très désireux d’aller de l’avant : son actuelle coordination avec l’Arabie saoudite dans les dossiers libyen et syrien ne lui a pas fait oublier ses différends, notamment frontaliers, avec l’Arabie Saoudite. Mais il semble que ce soient les Émirats arabes unis qui aient fait capoter le projet par leur insistance à obtenir « des détails, et les détails des détails », pour reprendre l’expression employée par Saoud al-Fayçal lui-même. Par ailleurs, la société civile s’est invitée dans le débat des dirigeants. Le Forum du Golfe des sociétés civiles, une ONG regroupant des associations citoyennes de plusieurs États du Golfe, née dans la foulée de l’invasion du Koweït par l’Irak, avait fait savoir en termes diplomatiques par la voix de son secrétaire général Anouar al-Rachid qu’il estimait que « le report de l’annonce d’une telle mesure à ce moment précis serait approprié ». Grâce à la somme des réticences suscitées par le projet saoudo-bahreïnien, il a eu gain de cause.

Certes, le projet n’est que remisé, pas enterré. Mais à en juger par d’autres exemples passés, il n’est pas bien parti. La monnaie unique, projet annoncé dès la création du CCG en 1981 et qui devait finalement être mis en œuvre en 2010, est loin d’être sur le point de voir le jour ; « l’armée de 100 000 hommes » destinée à remplacer l’embryon d’armée commune du CCG « Bouclier de la Péninsule », soutenue par le sultan Qabous après l’invasion du Koweït, a été proprement torpillée par l’Arabie Saoudite ; la déclaration de Damas, qui devait associer l’Égypte et la Syrie à la défense des monarchies pétrolières, a connu semblable sort, et ainsi de suite.

Car une chose est pour Ryad d’affirmer son hégémonie sur la Péninsule – même disputée, elle est bien réelle –, une autre est d’entériner des abandons de souveraineté par des États théoriquement égaux entre eux, même si chacun sait que l’un d’entre eux (l’Arabie Saoudite) est beaucoup plus égal que les autres !

Olivier Da Lage

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :