Le Blog d'Olivier Da Lage

Le monde arabe est en 1848

Posted in Moyen-Orient by odalage on 10 juillet 2011

Le « printemps arabe » a souvent été comparé à cette vague de changements qui s’est emparée de l’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin. Comparaison tentante et qui a le mérite d’évoquer des événements récents, et donc présents dans toutes les mémoires. Une autre analogie, également européenne, plus pertinente à mon sens, vient à l’esprit : les révolutions de 1848. Exercice de style.

Cent vingt ans avant le « Printemps de Prague » de 1968, les révolutions qui, en 1848, ébranlent l’une après l’autre les monarchies et les empires qui, d’une main de fer, se partagent le territoire européen sont baptisées « Printemps des peuples » par les historiens. Dans une demi-douzaine de pays, une les aspirations démocratiques et nationalistes remettent en cause l’absolutisme des régimes monarchiques et l’ordre du Congrès de Vienne.

Bien sûr, comparaison n’est pas raison et nul congrès de Vienne n’a imposé au monde arabe son ordre régional autoritaire et sclérosé. Mais la comparaison prend son sens dès lors que l’on évoque les motivations des révolutionnaires : multiples et aux origines politiques diverses, elles ont en commun le besoin irrépressible des peuples concernés de mettre fin à une oppression dont nul ne voit la fin.

La « contagion » révolutionnaire et démocratique est un autre trait commun. L’étincelle, en 1848, naît en début d’année en Italie, mais ce sont les journées de février qui voient à Paris le renversement de Louis-Philippe qui accélèrent le mouvement dans les États italiens, forçant les dirigeants à céder au peuple. Très vite, la révolution gagne l’Autriche, la Hongrie, et la Prusse. Il est évidemment tentant de remplacer les noms ci-dessus par ceux de « Tunisie », Égypte », Yémen, et Bahreïn, même si cela relève davantage de l’exercice de style que de la comparaison historique.

La contagion de la contre-révolution

Mais le véritable enseignement de cette comparaison est ailleurs : en politique, la saison qui suit le printemps est rarement l’été. C’est l’hiver, la glaciation de la contre-révolution qui succède à l’euphorie révolutionnaire. Dès le mois d’août 1849, l’Autriche et la Russie écrasent la révolte des Hongrois. En novembre 1850, le roi de Prusse, appuyé par l’Autriche, rétablit le statu quo ante. En France, les illusions démocratiques de l’élection de Louis Bonarparte, le « Prince-président » s’évanouissent avec le coup d’État du 2 décembre 1851. En un an, deux ans, trois ans au plus, les rêves de souveraineté et d’indépendance des peuples ont été brutalement anéantis par la volonté de revanche de régimes d’autant plus enclins à l’intransigeance qu’ils ont failli perdre le pouvoir pour de bon. La révolution avait été contagieuse, la contre-révolution ne l’est pas moins.

Regardons à présent du côté des régimes arabes en ce début-milieu d’année 2011. Dès la chute de Ben Ali en Tunisie, le colonel Kadhafi, dans une étrange adresse au peuple tunisien, lui reproche d’avoir abandonné son leader. Mais c’est la chute de Moubarak en Égypte qui est le déclencheur de l’offensive contre-révolutionnaire.

Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite, en convalescence au Maroc, assiste, ulcéré, au lâchage de Moubarak par l’allié américain. Abrégeant sa villégiature marocaine, Abdallah regagne en d’urgence l’Arabie Saoudite pour reprendre les choses en main. L’un de ses premiers gestes est de convoquer le roi de Bahreïn, le minuscule royaume voisin, en proie à la contestation chiite. Pour Abdallah, la route de la révolution dans le monde arabe passe par Bahreïn. C’est donc à Bahreïn qu’elle doit se casser les dents. Abdallah impose au roi de Bahreïn d’inviter les chars saoudiens à venir écraser son opposition alors même que le gouvernement américain lance des appels au dialogue. Le roi saoudien fait d’une pierre trois coups : il montre que l’Arabie Saoudite siffle la fin de la partie et y mettra tous les moyens nécessaires ; il fait un payer à l’administration Obama son attitude en Égypte ; enfin, il fait comprendre à tous ceux qui seraient tentés de se révolter que le soutien américain, purement verbal, ne peut rien face à des régimes décidés à écraser la contestation.

« Metternich d’Arabie »

La contre-révolution est en marche en  Libye, à Bahreïn, au Yémen, en Syrie. Les dirigeants reprennent conscience : avec suffisamment de fermeté, ils ont encore une chance d’échapper au sort subi par Ben Ali et Moubarak.  D’ailleurs, y a-t-il vraiment eu révolution en Tunisie et en Égypte ? Les deux présidents sont tombés, mais les régimes ont-ils vraiment changé ? Le doute est permis.

Au-delà des inimitiés entre les dirigeants arabes et leurs régimes, il y a comme une solidarité contre-révolutionnaire, inspirée par la volonté et les moyens financiers du roi d’Arabie, qui passait pour un réformiste prudent et qui se révèle en contre-révolutionnaire  intransigeant. « Metternich d’Arabie », va jusqu’à le surnommer fin juin la revue américaine The National Interest, par référence à l’ordonnateur du Congrès de Vienne.

Bref, si l’on suit l’analogie, ça se présente plutôt mal pour le printemps arabe. La restauration est en marche et serait sur le point de l’emporter. Pourtant, il faut poursuivre l’analogie, et la conclusion est alors bien différente : si dans les trois ans suivant 1848, partout en Europe, les révolutions étaient écrasés, leurs idéaux étaient en train de germer et dans les décennies suivantes, permettaient aux démocraties de se conforter et de se développer en Europe continentale, dans les pays mêmes où les soubresauts de 1848 avaient été étouffés.

Dans le monde arabe, en cette année 2011, les soulèvements n’ont peut-être pas encore complètement échoué, même s’il y a de bonnes raison de penser qu’on en prend le chemin. Mais, à la lumière de l’expérience européenne, les dictatures auraient tort de se réjouir trop vite. L’histoire n’est pas encore écrite.

Olivier Da Lage

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Une Réponse

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  1. Jean-Paul BURDY said, on 10 juillet 2011 at 22:31

    Excellent billet, qui est plus que « l’exercice de style » modestement annoncé. Sans doute préparé pour cela dès l’apparition de l’expression de « printemps arabes », l’historien que je suis a réagi de la même manière et dans les mêmes termes que vous à l’occasion de l’intervention saoudienne au Bahreïn (https://sites.google.com/site/questionsdorient/chroniques-d-actualite/bahreien—intervention-saoudienne). Il est effectivement important d’inscrire les évènements en cours dans un cycle qui pourrait être comparé à des épisodes précédents. Et celui de 1848-1849 (ou le temps plus long 1815-fin XIXe) s’impose d’autorité. Ceci étant, « l’histoire ne se répète pas », « il n’y a pas de « leçons de l’histoire », etc. Les évènements sont imprévisibles (la preuve depuis le 17 décembre 2010 !), les perspectives possibles actuellement (contre-révolution, enlisement, confiscation de l’action des révolutionnaires du printemps par les forces constituées -armées ou anciens régimes ou Frères musulmans, etc.) ne sont pas nécessairement celles qui se développeront (partout) à terme. D’autant que la diversité des situations nationales, et leurs interactions (que nous mesurons mal, mais que l’on a bien vues à l’oeuvre au début de l’année), laissent le champ (relativement) ouvert à toutes sortes d’hypothèses. Le réalisme et la realpolitik imposent certes un « pessimisme de la raison » à l’observateur. Mais on peut aussi garder un relatif optimisme. Ne serait-ce que pour ne pas décourager nos ami(e)s engagé(e)s dans les « printemps arabes » (et iranien)… Cordialement, JP.Burdy, IEP de Grenoble


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