Le Blog d'Olivier Da Lage

Yémen : le moment saoudien… et ses limites

Posted in Moyen-Orient by odalage on 5 juin 2011

Comme avant lui le Shah d’Iran et quelques autres despotes, le président Ali Abdallah Saleh a quitté son pays pour se faire soigner… et n’y reviendra pas. C’est entendu, il a été sérieusement blessé dans le bombardement du palais présidentiel et les hôpitaux saoudiens sont mieux équipés que ceux du Yémen, surtout en zone de combats. Mais nul ne s’y trompe : même si les médecins saoudiens le remettent sur pied rapidement, jamais Ali Abdallah Saleh ne retrouvera le pouvoir qu’il détient depuis 1978.

Pourquoi, en effet, les Saoudiens lui feraient-il une fleur en le renvoyant chez lui, alors que depuis plusieurs mois, ils tentent, soit directement, soit à travers la médiation du Conseil de coopération du Golfe, de lui faire quitter le pouvoir en douceur ? La douceur n’était sans doute pas au rendez-vous avec le déluge d’obus et de roquettes qui s’est abattu vendredi 3 juin sur son palais présidentiel, mais le résultat est là : il a de facto quitté le pouvoir. C’est l’heure de cette fameuse transition dont on parle tant depuis plusieurs mois et qui suscite autant d’espoirs que de craintes, notamment chez les voisins du Yémen, à commencer par l’Arabie Saoudite.

Première priorité : conjurer le spectre de la guerre civile. Le Yémen, de ce point de vue, a un passif assez lourd, qu’il s’agisse des guerres entre le nord et le sud Yémen comme en 1979, de la guerre civile qui a déchiré le parti socialiste sud-Yéménite en janvier 1986 ou encore de la guerre civile qui embrasé le Yémen réunifié en 1994, le pays ne manquent pas d’épisodes sanglants qui relativisent les éloges que l’on entend d’abondance concernant le fameux compromis à la yéménite. Certes, les Yéménites ont le sens du compromis, mais quand cela ne fonctionne pas, ils font parler les armes, plus nombreuses que les habitants.

Dès sa fondation dans les années 30, le royaume saoudien a toujours considéré le Yémen comme une affaire de politique intérieure. « Le bonheur du royaume réside dans le malheur du Yémen », aurait confié Ibn Saoud à ses fils en 1953, alors qu’il agonisait. Le fait est que les Saoudiens n’ont eu de cesse d’intervenir dans les affaires intérieures de ce pays qu’ils n’ont pu conquérir du fait de l’opposition militaire de la Grande Bretagne. La guerre civile de 1962 opposants les royalistes aux républicains a vu les Saoudiens soutenir les partisans de l’imam déchu alors que Nasser intervenait aux côtés des républicains. Mais la défaite des royalistes n’a pas refroidi les ardeurs saoudiennes : les chefs de tribu républicains, comme Abdallah Al Ahmar, puissant chef de la confédération tribale des Hached, sont en cheville avec Ryad qui leur verse des subsides en abondance au point que leurs moyens financiers (et militaires) concurrencent sérieusement ceux de l’État… dont ils sont aussi partie prenante : Abdallah Al Ahmar a longtemps présidé le parlement et dirigé un parti politique, al Islah (la Réforme) rassemblant des islamistes modérés ou jihadistes en passant par des militants qui n’avaient d’autre allégeance que tribale. Et tout ceci en faisant alliance avec le parti du président Ali Abdallah Saleh.

Bref, en contrôlant le flux d’argent destiné aux tribus, ainsi que l’aide budgétaire au gouvernement yéménite, l’Arabie Saoudite tentait de s’assurer que l’État yéménite demeure suffisamment faible, sans jamais s’effondrer au point que le chaos traverse la frontière. On l’a vu, l’Arabie saoudite a presque toujours échoué à imposer sa politique à Sanaa : elle n’a pas réussi à maintenir le régime de l’imamat et son soutien aux séparatistes sudiste en 1994 (des anciens communistes !) a été un lamentable échec. Elle a en revanche toujours réussi a morceler le champ politique yéménite –qui, c’est vrai, a des prédispositions– pour contenir l’influence du Yémen.

Dans la transition qui s’annonce, l’Arabie Saoudite –et son argent– vont jouer un rôle crucial pour huiler les rouages, favoriser tel ou tel. Pour autant, si l’on en juge par l’expérience des huit dernières décennies, il serait surprenant que Ryad parvienne à imposer au nouveau gouvernement yéménite la politique que les Saoudiens voudraient lui voir suivre.

Car si la quête des prébendes saoudiennes est la chose la mieux partagée chez les acteurs de la politique yéménite, elle n’a d’égal que la méfiance et l’hostilité des Yéménites, toutes opinions confondues, vis-à-vis des intentions de leur puissant voisin.

Olivier Da Lage

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