Le Blog d'Olivier Da Lage

À Bahreïn, le feu couvait sous la cendre

Posted in Moyen-Orient by odalage on 16 février 2011

L’opposition bahreïnienne avait choisi la Saint Valentin pour en faire son jour de colère, à l’instar de ce qui s’est fait les semaines précédentes en Tunisie et en Égypte. Il n’en fallait pas davantage pour que l’on évoque une contagion tuniso-égyptienne aux monarchies pétrolières du Golfe. Mais le cas de Bahreïn est bien particulier.

Deux morts en deux journées de manifestations, le bilan de la répression de la « Saint Valentin rouge » de Bahreïn la met d’emblée au niveau de la Tunisie et de l’Égypte. A l’échelle de cet émirat d’à peine plus d’un million d’habitants (1,2, selon la dernière estimation), cela représenterait 130 morts pour l’Égypte et 17 morts pour la Tunisie. Et il ne s’agit pas de décès accidentels au cours de violences marquant les manifestations. Non : ces jeunes victimes (notez bien : comme en Tunisie et en Égypte, ce sont les jeunes qui sont à la pointe du combat) sont mortes parce que la police a tiré à balles réelles sur la foule pour la disperser. Dans ce petit royaume à la réputation libérale en Occident (ce qui veut dire que l’on peut y acheter de l’alcool et que les femmes ne sont pas obligées de se voiler), on ne plaisante pas avec la contestation.

On remarquera aussi que pour l’heure, rien de tel ne s’est passé au Koweït, au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Oman ou en Arabie (en Arabie, cela pourrait venir, toutefois). C’est que, s’agissant de Bahreïn, l’expression monarchie pétrolière est historiquement juste, mais factuellement inexacte désormais. C’en effet à Bahreïn que l’on a trouvé pour la première fois du pétrole en Péninsule arabique. C’était en 1932 et la nappe est désormais épuisée, l’économie du royaume vivant du commerce et des services, un peu de l’industrie, mais surtout, de l’aide financière de l’Arabie Saoudite. Bref, le Bahreïn d’aujourd’hui n’est pas une « riche monarchie pétrolière ». Il y a des pauvres, des travailleurs, des jeunes aux chômages. Ils ne sont pas contents, et ce n’est pas d’hier.

Comment oublier que de 1994 à 1999, l’émirat (ce n’était pas encore un royaume !) a été secoué par une insurrection durement réprimée qui a fait près d’une centaine de morts en cinq ans ! Elle n’a pris fin que parce que l’actuel roi Hamad Al Khalifa, accédant au pouvoir en mars 1999 après le décès de son père Isa, a choisi de libérer les prisonniers politiques, de décréter une amnistie permettant le retour des exilés, de rétablir la constitution et la vie parlementaire (quoique de façon beaucoup plus restrictive que la constitution initiale promulguée en 1973) et d’autoriser le pluralisme politique. Les partis en tant que tels sont interdits, mais les associations ne le sont pas et elles en jouent le rôle. Des nationalistes nassériens aux islamistes sunnites ou chiites, en passant par les anciens communistes et les « indépendants », tous peuvent faire de la politique sans craindre la redoutée police secrète formée et encadrée par les Britanniques qui, trois décennies durant, a semé la terreur.

La nouvelle chambre élue a des pouvoirs restreints, le roi, en pratique peut faire ce qu’il veut, mais chacun se dit prêt à la réconciliation et ça marche à peu près jusqu’à l’année dernière. Mais pour des raisons que je n’ai pas encore comprises, les mauvaises habitudes reviennent en masse : naturalisation massive d’Arabes sunnites (Syriens, Yéménites, Jordaniens…) pour « rééquilibrer » le corps électoral. Ai-je dit que la population de Bahreïn était chiite à 70 % et dirigée par une monarchie sunnite depuis la fin du XVIIIe siècle (ou le début du XIXe selon la date retenue) ? Alors j’ai eu tort, car ce simple fait est à l’origine de toutes les crises traversées par l’émirat, que ce soit sous la domination britannique ou après l’indépendance en 1971. On voit le retour en force de l’influence de l’oncle du roi, cheikh Khalifa, premier ministre depuis l’indépendance et homme à poigne. Sous son influence, notamment, les membres de la famille royale accaparent les contrats les plus rémunérateurs ce qui les fait entrer en concurrence (déloyale) avec la caste des marchands. Enfin, la police se remet à traquer les opposants et des procès douteux pour atteinte à la sûreté de l’État sont déclenchés contre certains d’entre eux.

Les facteurs de crise sont les suivants :

  • Une population majoritairement chiite dirigée par une dynastie sunnite venue d’ailleurs ;
  • Une population majoritairement autochtone (62,4 % au recensement de 2001, sans doute moins à présent) ;
  • Un pays relativement pauvre où il existe une classe ouvrière, une classe de fonctionnaires compétents et éduqués, et une classe marchande dont certains membres se considèrent comme spoliés par la famille régnante ;
  • Une aggravation de l’écart de richesse entre la classe dirigeante, associée à la famille régnante, et les plus pauvres, souvent au chômage ;
  • Une répression accrue contre les opposants politiques, accusés de faire le jeu de puissances étrangères (en l’occurrence l’Iran).

En fait, tous ces facteurs se recouvrent assez largement, car les travailleurs (ou chômeurs) sont majoritairement chiites et tous se plaignent du rétrécissement du champ politique au bénéfice quasi-exclusif des soutiens du pouvoir. Contrairement à ce que l’on a pu lire ou entendre, même si les manifestants scandaient des slogans hostiles à la dynastie des Al Khalifa, la plupart des opposants savent pertinemment qu’il n’existe pas à l’heure actuelle d’alternative crédible à la monarchie au pouvoir. Ce que demande l’opposition, c’est tout simplement un fonctionnement réellement démocratique de l’État. Le régime n’est donc pas menacé, à moins qu’il se cabre dans son refus d’entendre ces demandes.

Dans ce contexte, les tensions internes de Bahreïn, même invisibles aux yeux de ceux qui ne veulent pas voir, étaient bien réelles, mal éteintes, et le feu ne demandait qu’à reprendre au premier souffle de vent. Il est venu de Tunisie et d’Égypte.

Olivier Da Lage

Lire aussi :

Bahreïn ébranlée par une vague d’émeutes

Bahreïn : des élections, et après

Les télégrammes américains révélés par Wikileaks

Bahreïn a une riche histoire de luttes sociales et politiques (Interview à l’IRIS le 18 février 2011)

Bahreïn: le régime réagit (interview sur France 24 le 18 février 2011)

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