Le Blog d'Olivier Da Lage

Le test de Pune

Posted in Inde by odalage on 14 février 2010

Lorsqu’un attentat terroriste a lieu, avant même que sèchent les larmes des survivants, des questions se posent immédiatement : qui, où, quand, comment ?

« Qui » est généralement une question qui trouve sa réponse dans la revendication, si elle est authentifiée. « Comment » permet, en l’absence de revendication, de tenter d’identifier les auteurs de l’attentat. Mais « où » et « quand » sont des questions non moins importantes.

En l’espèce, la bombe qui a explosé samedi 13 au soir à la German Bakery de Pune (Maharashtra) pose des questions dont les réponses sont cruciales pour la paix civile indienne.

Faute de revendication (du moins à ce jour), le modus operandi a immédiatement conduit la police à soupçonner les « moudjahidine indiens », un groupe islamiste clandestin lié au Lashkar-e-taiba, responsable des attentats qui ont endeuillé Jaipur en mai 2008 et Ahmedabad en juillet 2008. Voilà pour le « qui » et pour le « comment ».

Le lieu choisi pour l’attentat de Pune est très significatif : la German Bakery est un petit restaurant favori des routards situé juste en face de l’ashram Osho, qui attire annuellement de très nombreux étrangers venus du monde entier. Proche également de centres universitaires. Autrement, dit, les auteurs étaient pratiquement assurés de faire des victimes étrangères, s’assurant un retentissement mondial. A rapprocher des attentats de Bombay de novembre 2006 qui visaient notamment les hôtels et cafés internationaux.

Il s’agit d’atteindre l’Inde dans son image, celle qu’elle veut donner : une grande puissance émergente, sûre d’elle, accueillante pour les étrangers, étudiants ou hommes d’affaires. Voilà pour le « où ».

Mais tout ceci ne prend pleinement son sens qu’avec le « quand ». Le 25 février, responsables indiens et pakistanais doivent reprendre le dialogue sur la normalisation de leurs relations, un dialogue suspendu par l’Inde après les attentats de Bombay, c’est-à-dire depuis plus d’un an. Un dialogue suspendu après des attentats, un attentat juste avant la reprise du dialogue, voilà qui semble faire sens.

Un timing à rapprocher aussi de la violente polémique qui vient d’entourer les déclarations de la star bollywoodienne Shah Rukh Khan. Propriétaire du club de cricket de Calcutta, Shah Rukh Khan avait déploré que des joueurs pakistanais n’aient pas été conviés au tournoi de cricket indien. Ces déclarations ont suscité de violentes manifestations à Bombay des militants de la Shiv Sena, le parti d’extrême-droite antimusulman fondé par Bal Thackeray. Ce dernier a appelé Shah Rukh Khan à s’excuser, l’accusant de manquer de patriotisme. Dans le même temps, ses nervis, par milliers, ont tenté d’empêcher vendredi 12 la sortie sur les écrans de son dernier film, My name is Khan. De nombreux cinémas, redoutant les violence –et la Shiv Sena a un passé suffisamment crédible en la matière–  ont déprogrammé le film. D’autres l’ont projeté sous protection policière. Quant à Shah Rukh Khan, il a refusé de céder au diktat de Thakeray et de s’excuser, ce qui en fait un être d’exception à Bombay tant on avait pris l’habitude de voir tous les puissants se prosterner devant le roi de Dadar (le quartier de la ville où se trouve le QG de la Shiv Sena).

Après l’attentat de Pune, les autorités ont fait preuve d’une louable prudence, évitant soigneusement de mettre en cause le Pakistan. Il est possible, néanmoins, qu’au fil des jours, la tension monte, obligeant les dirigeants indiens à annuler la rencontre prévue pour donner des gages à une opinion hindoue (80 % de la population) ulcérée de l’impuissance face aux attentats islamistes souvent conçus et préparés de l’autre côté de la frontière.

Mais le vrai risque n’est pas de ce côté : il est dans les risques d’affrontements hindous musulmans comme l’Inde en a tant connus depuis la partition. En 1992-1993, l’affaire d’Ayodhya a suscité affrontements intercommunautaires et attentats terroristes qui ont fait des milliers de morts (principalement musulmans) et durablement tué toute confiance entre les deux communautés. Au lendemain des attentats de Bombay, les nationalistes hindous du BJP et de la Shiv Sena ont bien tenté d’en faire un argument électoral et de s’en prendre à la communauté musulmane, soupçonnée de sympathies pour le Pakistan et les terroristes, mais l’argument n’a pas fonctionné. La paix civile a été maintenue et le BJP a perdu les élections.

Mais le tissu de la société indienne est fragile. La majorité hindoue non politisée est de plus en plus sensible à l’argument selon lequel les autorités se montrent trop compréhensives à l’égard de la minorité musulmane et cherchent à apaiser à tout prix le voisin pakistanais qui n’a pas renoncé à déstabiliser l’Inde. Rien n’indique, à cette heure, que l’attentat de Pune va faire basculer les choses. Mais combien d’attentats l’Inde pourra-t-elle supporter sans que ce fragile équilibre ne se rompe, et que les personnes les plus rationnelles ne balancent à leur tour dans la passion communautaire ?

Olivier Da Lage

Sur les rapports Inde-Pakistan, voir aussi cette vidéo

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4 Réponses

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  1. […] pakistanais. Le rapprochement a évidemment été fait aussi avec l’explosion survenue à la German Bakery de Pune le 13 février […]

  2. […] Lire aussi: Le test de Pune […]

  3. […] aussi: Le test de Pune L’Inde de A à […]

  4. Frédéric said, on 19 avril 2010 at 07:41

    On n’en parle pas trop dans les médias français la principale menace pour la sécurité indienne n’est pas tellement les attentats d’extrémistes de tout bord qui touche certes les civils et peuvent nuire à l’économie du tourisme mais la rébellion naxalite qui touche la moitié Est du pays et dont l’ampleur s’accroit d’année en année..


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