Le Blog d'Olivier Da Lage

L’Arabie tente de renforcer son emprise sur les monarchies du Golfe

Publié dans Moyen-Orient par odalage le 12 mai 2012

Au cours du sommet de Ryad, les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe devraient se prononcer sur un projet d’« union » entre les six membres. Il est aussi question d’une « fédération » entre l’Arabie Saoudite et Bahreïn. Deux projets qui ne suscitent pas nécessairement l’enthousiasme.

Ce lundi 14 mai s’ouvre à Ryad un sommet du CCG plus important que les autres. En fait, c’est probablement le plus important depuis le sommet fondateur qui s’est tenu à Abou Dhabi en mai 1981. La décision de créer une organisation commune aux monarchies du Golfe avait été prise en février 1981 lors d’une réunion informelle à Ryad, quatre mois seulement après le déclenchement de la guerre irako-irakienne : Le Conseil de coopération du Golfe a eu pour marraine la Révolution islamique iranienne et pour parrain le conflit Irak-Iran.

Pour paraphraser le général de Gaulle parlant du putsch d’Alger, le CCG avait une apparence : la création d’un marché commun sur le modèle de l’Europe. Il avait une réalité : la coopération en matière de sécurité. Ce qui intéressait véritablement les six monarques de la Péninsule arabique, c’était de créer un syndicat de dynastie pour préserver le pouvoir des familles régnantes de toutes les menaces, internes et externes et elles ne manquaient pas. Cela dit, le CCG, en trois décennies, a aussi réussi à faire progresser l’intégration économique entre ses membres. En tout cas, son fonctionnement, à l’instar de la Communauté européenne, reposait sur une forme confédérale entre partenaires prétendument égaux, bien qu’en réalité, il soit depuis le premier jour l’instrument le plus officiel de l’hégémonie saoudienne sur les autres monarchies du Golfe, malgré les nombreuses crises qui ont émaillé la vie du CCG depuis sa création.

Dans la foulée de l’intervention américaine en Irak en 2003, les petites monarchies avaient profité de l’appui américain pour affirmer leur indépendance vis-à-vis d’une Arabie Saoudite affaiblie. Mais depuis, les choses sont revenues à la normale, si l’on ose dire : l’Arabie est incontestablement la puissance dominante du club, et cette domination n’est pas remise en cause. En fait, le « printemps arabe » et la réaction des monarchies à celui-ci n’a fait que la consacrer. En Libye et en Syrie, le Qatar et l’Arabie, ayant mis entre parenthèses leur rivalité, marchent la main dans la main pour renverser Kadhafi hier et demain Assad. Au Yémen, le CCG, Qatar et Arabie en tête, ont été à la pointe des initiatives ayant permis le quasi-départ du pouvoir du président Ali Abdallah Saleh. Enfin et surtout, la force « Bouclier de la Péninsule » du CCG qui est intervenue le 14 mars 2011 à Bahreïn était avant tout saoudienne, même si elle comptait un petit contingent des Émirats arabes unis.

Le prisme iranien

C’est dans ce contexte qu’en décembre dernier, le roi Abdallah d’Arabie, lors du sommet annuel du CCG, a suggéré que ce dernier passe d’une « phase de coopération » à une « phase d’union ». Les diplomates du Golfe ont tenté d’expliquer que cette évolution ne faisait que reproduire celle du Marché commun, devenu Communauté européenne, puis Union européenne. Dans ce cadre, il faudrait sans doute parler de « coopération renforcée » entre l’Arabie Saoudite et Bahreïn car depuis plusieurs mois, on laisse entendre que les deux pays vont former une « union », une « fédération », voire « fusionner » et que l’annonce doit intervenir en mai. A l’approche du sommet de Ryad, des responsables bahreïniens et saoudiens ont confirmé que le sujet était d’actualité, mais sans préciser davantage la forme que prendrait cette union.

Au-delà du signal fort que représenterait cette annonce, on ne voit pas très bien en quoi elle se concrétisera. Il ne fait aucun doute que la dynastie bahreïnienne des al-Khalifa peut compter sur le plein et entier soutien du régime de Ryad. C’est ainsi depuis l’indépendance de Bahreïn en 1971, un accord de sécurité signé en 1981 à l’initiative du prince Nayef l’a confirmé, la construction du pont reliant l’archipel au royaume voisin l’a matérialisé, qui pouvait en douter ? C’est à travers le prisme iranien qui colore désormais toute la politique saoudienne qu’il faut chercher la réponse. Les chiites qui contestent à Bahreïn la domination des al-Khalifa, et dans la province orientale celle des al-Saoud ne sont pas seulement des opposants : ce sont des agents de la République islamique d’Iran, une cinquième colonne, des traîtres potentiels. Dans cette optique, une fédération saoudo-bahreïnie serait un puissant message adressé à Téhéran et à ses partisans au sein de la nouvelle union.

L’internalisation du problème chiite bahreïnien par l’Arabie

Mais sur un plan pratique, les avantages que pourraient en retirer les dirigeants, tant saoudiens que bahreïniens, sont beaucoup moins évidents. Même si la communauté sunnite de Bahreïn, qui s’est, elle aussi radicalisée au fil de l’année passée, est rassurée par le soutien sans faille de Ryad à la monarchie de l’archipel, cela ne signifie pas pour autant qu’elle ait envie d’être absorbée par l’Arabie Saoudite : l’identité bahreïnienne est réelle, que l’on soit sunnite ou chiite. Quant à ces derniers, il y a fort à parier qu’ils se radicaliseraient davantage en passant d’une situation dans laquelle ils se voient comme des citoyens de seconde zone dans leur pays à une situation dans laquelle ils seraient assimilés aux chiites saoudiens, dépourvus de droits, dans un pays annexé par le grand voisin. Côté saoudien, les perspectives ne sont pas beaucoup plus riantes. Pour les dirigeants, cela reviendrait à internaliser le problème des chiites bahreïniens au lieu de le faire sous-traiter par une dynastie complaisante qui dépend du soutien de Ryad pour sa survie. De plus, la communauté chiite saoudienne, déjà apparentée pour l’essentiel par des liens familiaux et tribaux à celle de Bahreïn, serait renforcée par l’apport de cette dernière. On voit mal le bénéfice qu’en retirerait la Maison des Saoud.

A cela s’ajoutera une attention accrue de la communauté internationale et l’activisme renforcée des ONG de défense des Droits de l’Homme, qui ne lâchent pas les autorités de Bahreïn depuis un an. Il n’est pas sûr que l’intensification de leur campagne de sensibilisation, qui rencontre quelque écho en Occident, soit véritablement le but recherché.

Le plus probable est donc que le sommet de Ryad se soldera par des effets d’annonce qui n’auront pas de traduction concrète réellement significative. D’autant que les autres partenaires (Koweït, Qatar, Émirats et Oman) ne sont pas franchement enthousiastes à l’égard de ce projet d’union qui ne peut que renforcer l’hégémonie saoudienne sur ses petits voisins.

Reste, malgré tout, la possibilité que les dirigeants saoudiens et bahreïnis, remontés jusqu’à l’incandescence contre Téhéran, soient réellement déterminés à mettre en œuvre cette union (fédération ou fusion) en dépit des risques évoqués plus haut. Auquel cas, il faut s’attendre à une aggravation durable de la situation dans la Péninsule arabique. Car les aspirations à plus de démocratie et à moins de discrimination feront sans aucun doute place à des objectifs beaucoup plus radicaux et à des moyens moins pacifiques.

Olivier Da Lage

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(Encore un) complot à Bahreïn ?

Publié dans Moyen-Orient par odalage le 14 novembre 2011

Samedi 12 novembre, les autorités de Bahreïn ont annoncé avoir démantelé une cellule de cinq membres projetant des attentats contre le pont reliant l’archipel à l’Arabie, l’ambassade d’Arabie Saoudite à Manama et plusieurs personnes. Quatre des cinq suspects ont été arrêtés par le Qatar qui les a livrés à Bahreïn qui a arrêté le cinquième suspect, dénoncé par les quatre autres dans leurs aveux.

Dans la foulée, Bahreïn a indiqué que les cinq suspects étaient liés aux Gardiens de la Révolution et les Bassij iraniens, qu’ils avaient été formés en Iran aux techniques de sabotage et au maniement des armes. Dès le lendemain, dimanche 13 novembre, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe les six monarchies arabes de la Péninsule arabique, a appelé celles-ci à « faire preuve de plus de vigilance » et fait l’éloge de la coopération entre le Bahreïn et le Qatar. Et là, j’ai ressenti comme un flash back…

Le dimanche 13 décembre 1981, alors qu’en Europe, on n’avait d’yeux et d’oreilles que pour l’instauration de l’état de guerre en Pologne par le général Jaruzelski, j’étais à Manama devant ma télévision pour regarder les informations quand le présentateur ouvre son bulletin par une bien étrange nouvelle : les forces de sécurité ont arrêté « un groupe de terroristes comprenant des Bahreïniens, des Iraniens et des ressortissants d’autres États du Golfe ». Le communiqué du ministère de l’Intérieur ajoute que ces « saboteurs » ont reçu un « entraînement en Iran pour accomplir des actes de sabotage à Bahreïn et pour répandre la terreur parmi les citoyens de Bahreïn ».

Au cours des jours suivants, le ministère de l’Intérieur de l’émirat distille des communiqués sibyllins et parfaitement invérifiables : grâce aux interrogatoires, les policiers ont découvert des caches d’armes et de faux uniformes de policiers (dont les boutons comporteraient des inscriptions en persan !). Dans la foulée, une soixantaine de membres présumés du Front islamique de libération de Bahreïn sont arrêtés. Selon les médias officiels, le chef du FILB, dont le siège est à Téhéran, aurait personnellement supervisé l’opération qui consistait à assassiner l’émir le jour de la fête nationale (le 16 novembre) et à renverser le régime. Le 17 décembre, le chargé d’affaires iranien est expulsé et déclaré persona non grata. D’après la version officielle, les conjurés venaient d’Iran en transitant par Dubaï et la vigilance d’un douanier des Émirats lui a permis de remarquer que les tampons qui ornaient les passeports n’étaient pas de la taille réglementaire. Il aurait alors pris contact avec ses collègues de Bahreïn qui auraient cueilli les suspects à leur arrivée à l’aéroport.

Au total, 73 suspects sont déférés à la Cour suprême de Bahreïn, chargée de les juger. Le procès se tient à Jao, un village de pêcheurs au sud-est de l’île. Pour maintenir la fiction d’une publicité des débats, quelques habitants du village jouent les figurants. La presse n’a pas accès au prétoire, même ceux de la presse gouvernementale. Du reste, le président décrète le huis clos au nom de la sécurité de l’État. Des témoins auraient pu remarquer le très jeune âge des accusés, car selon les avocats, plusieurs d’entre eux n’ont pas dix-huit ans, ce que dément vivement l’accusation qui demande la peine de mort pour tous, or les mineurs ne peuvent être condamnés à la peine capitale. Les défenseurs se voient refuser la communication des passeports de leurs clients qui, pour ce qui les concerne, sont détenus au secret et ne peuvent communiquer en tête à tête ni avec leurs avocats, ni avec leur famille.

Finalement, le verdict de la Cour suprême sera plus clément qu’attendu : trois condamnations à la prison à vie, dix condamnations à sept ans de prison et pour les autres, quinze ans de prison.

Les similitudes avec l’affaire qui a éclaté samedi 12 novembre sont éclatantes. Je ne me prononce pas sur la réalité du complot allégué. Pour ce qui est de celui de 1981, il semble bien qu’il ait eu une réalité – un ancien responsable du FILB me l’a confirmé plus de vingt ans après les faits – même si à truquer les preuves d’une façon aussi grossière, le gouvernement de Bahreïn a donné l’impression contraire.

Mais il est aussi peut-être significatif que ces révélations interviennent à quelques jours de la publication du rapport de la commission d’enquête internationale dirigée par le juriste égyptien Cherif Bassiouni sur les violences à Bahreïn. Ce rapport, dont la publication a été retardée au 23 novembre 2011, risque d’être assez sévère pour les forces de l’ordre : au début du mois de novembre, Bassiouni, qui ne passe pas pour un dangereux extrémiste, dénonçait la torture systématique, assurant avoir personnellement identifié 300 cas de tortures commises par des agents des forces de sécurité de Bahreïn.

Olivier Da Lage

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Ces trente ans qui ébranlèrent le golfe Persique

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Ces trente ans qui ébranlèrent le golfe Persique

Publié dans Moyen-Orient par odalage le 22 mai 2011

Mon prochain livre, consacré aux monarchies de la Péninsule arabique, sera publié début juin aux Éditions du Cygne. Voici le texte de la quatrième page de couverture:

Dans le « printemps arabe » qui a marqué le début de 2011, les monarchies du golfe Persique ont pris leur place : manifestations, parfois violentes, et revendications politiques à Bahreïn, en Oman et en Arabie Saoudite. Des événements qui trouvent leur genèse dans les tensions de ces trente dernières années, également marquées par l’éclatement du conflit irako-iranien en 1980, l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 et celle de l’Irak par la coalition américano-britannique en 2003. Une période au cours de laquelle on assiste à l’émergence d’un terrorisme jihadiste inspiré par le Saoudien Oussama Ben Laden.
Terrorisme tourné non seulement contre les Occidentaux, mais d’abord et avant tout contre les monarques de la péninsule. Mais ces trois décennies voient aussi l’accélération et le renouveau des monarchies du Golfe qui, davantage que les républiques vermoulues du monde arabe, ont épousé la modernité et se lancent à corps perdu dans la mondialisation comme l’illustre l’émirat de Dubaï qui se vit comme une entreprise autant que comme un État.
En décrivant les étapes et les contradictions de ce développement spectaculaire, mais pas exempt de tensions, cet ouvrage tente de restituer la perception du Golfe qu’en ont ses habitants, sans tomberdans les clichés dont ils sont habituellement l’objet.
Rédacteur en chef à RFI, Olivier DA LAGE a vécu trois ans dans l’émirat de Bahreïn de 1979 à 1982, d’abord comme attaché de presse à l’ambassade de France, puis comme correspondant pour plusieurs publications francophones (Le Monde, L’Express, Ouest France, Radio Suisse Romande, etc.). Il a depuis effectué de nombreux voyages dans la Péninsule arabique et publié plusieurs ouvrages consacrés à cette région.

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Voir aussi l’interview sur le site de l’IRIS:

Écouter l’interview par Frédérique Misslin sur RFI le 26 novembre 2011

Écouter l’émission de Pierre-Edouard Deldique sur RFI le 22 octobre 2011

Une semaine d’actualité première partie

Une semaine d’actualité deuxième partie

Golfe : en perte d’altitude, les altesses lâchent du lest

Publié dans Moyen-Orient par odalage le 13 mars 2011

Le secrétaire américain à la Défense a appuyé là où ça fait mal : de passage à Manama samedi, Robert Gates a tenu à ses interlocuteurs de la dynastie Al Khalifa un langage qui ne leur laisse guère d’échappatoire : « Je leur ai dit que nous n’avons aucune preuve suggérant que l’Iran ait initié l’une ou l’autre des révolutions populaires ou des manifestations dans la région, a-t-il dit en évoquant ses entretiens avec le roi Hamad et le prince héritier Salman. Mais il y a des preuves tangibles que si la crise se prolonge, et tout particulièrement à Bahreïn, les Iraniens cherchent des moyens de l’exploiter et de créer des problèmes. Alors je leur ai dit : dans ce cas, le temps n’est pas votre allié ». Et Robert Gates d’enfoncer le clou : « Je leur ai dit que je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir un retour à la situation d’avant dans la région (…) L’heure est au changement, et il peut être conduit, ou imposé. (…) Dans les circonstances présentes, (…) de petits pas ne seraient probablement pas suffisants (…). Une réforme réelle est nécessaire ». Pour que tout soit clair, le secrétaire à la Défense a également indiqué que le mouvement de révolte ne menaçait pas les intérêts américains à Bahreïn qui abrite le quartier général de la Ve flotte de l’US Navy.

Traduction libre : « ouvrez rapidement votre système politique à l’opposition, sinon, c’est l’Iran qui s’en chargera, ce qui ne fera ni vos affaires, ni les nôtres. Vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenus ».

Message reçu 5 sur 5 : le jour même, le prince héritier a relancé son appel au dialogue à l’adresse de l’opposition, indiquant que lorsqu’à l’issue du dialogue, ils seraient parvenus à un accord, cet accord serait soumis à référendum. Apparemment divisée sur la réponse à apporter, l’opposition continue cependant d’exiger la démission du gouvernement, et notamment du premier ministre, Cheikh Khalifa, en poste depuis 1971.

Non loin de là, au sultanat d’Oman, le sultan Qabous, au pouvoir depuis qu’il a renversé son père en 1970 et qui concentre presque tous les pouvoirs entre ses mains, a annoncé ce dimanche de confier au conseil consultatif « les pouvoirs législatifs et ceux de contrôle ». Parallèlement, le sultan a annoncé que d’ici un mois, une commission proposerait un amendement à la constitution  confiant les pouvoirs législatifs à l’assemblée consultative, qui, de ce fait, cesserait d’être simplement pour devenir législative. Si cette intention se concrétise – et Qabous parle rarement à la légère – c’est une véritable révolution dans ce pays, où l’information circule mal. C’est certainement l’indice que le sultan a pris la mesure du mécontentement de la population, que les quelques manifestations de ces derniers jours ne suffisent sans doute pas à caractériser, et que ce mécontentement doit être très profond. Car si les monarchies saoudienne, koweïtienne ou bahreïnie sont des oligarchies familiales, dans le cas d’Oman, il s’agit d’un véritable monarque, au sens premier du terme : le pouvoir procède d’un seul homme. Le changement annoncé n’en est donc que plus spectaculaire.

Reste que l’annonce des réformes et les largesses financières destinées à calmer les tensions sociales n’empêchent pas les pouvoirs en question de continuer à réprimer, ainsi qu’on l’a vu notamment en Arabie Saoudite et à Bahreïn. Conjuguer la carotte et le bâton demande un savoir-faire et un doigté dont ces monarchies n’ont pas toujours fait preuve. L’heure du choix est venu et le message, de Robert Gates était on ne peut plus clair : le temps des faux-semblants est passé.

Olivier Da Lage

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Bahreïn : dissensions chez les Al Khalifa ?

Publié dans Moyen-Orient par odalage le 20 février 2011

Qui décide véritablement à Bahreïn ? L’alternance de déclarations conciliantes et de répression brutale est-elle le reflet d’une indécision des dirigeants du royaume, ou l’indice que les principaux membres de la famille régnante s’opposent sur la conduite à tenir ?

La réponse à cette question tient de la kremlinologie. Les intéressés mis à part, personne ne peut avec certitude répondre à cette question. Il n’empêche que de nombreux indices suggèrent un affrontement entre deux lignes au sommet de l’État.   Le roi cheikh Hamad et le prince héritier, cheikh Salman prôneraient, dans une certaine mesure, le dialogue politique avec l’opposition, tandis que le premier ministre, cheikh Khalifa, ainsi que d’autres membres de la famille, incarneraient la ligne dure pour laquelle aucun compromis n’est possible avec une opposition qui, au fond, sous couvert de revendications démocratiques, ne chercherait qu’à abattre le régime et ses dirigeants.

Un retour en arrière s’impose. Depuis l’indépendance, Bahreïn était dirigé par une troïka. L’émir, cheikh Issa, petit personnage débonnaire et apprécié des expatriés occidentaux à qui il ouvrait sa plage privée le vendredi, ne s’intéressait guère à l’exercice du pouvoir et n’était pas réputé pour sa finesse politique. En pleine crise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran en 1980, il avait confié à la consule de France qu’à la place du président Carter, il bombarderait l’Iran. Son aspect avenant ne devait pas faire illusion : cheikh Issa n’avait aucune indulgence pour l’opposition chiite et laissait la bride sur le cou à l’appareil répressif organisé et dirigé par des officiers britanniques. Pour la politique, il fallait voir son frère, le premier ministre.

Cheikh Khalifa, chef du gouvernement depuis l’indépendance (1971) a quant à lui la passion de l’État et des affaires. Et il mélange souvent les deux, au grand dam des hommes d’affaires évincés des marchés les plus lucratifs au profit des sociétés que contrôle son homme lige, le Palestino-bahreïnien Jamil Wafa. Sur le plan politique, cheikh Khalifa est partisan d’une ligne dure contre l’Iran, et d’une alliance étroite avec l’Irak de Saddam Hussein et l’Arabie Saoudite. Khalifa exerce un étroit contrôle sur les forces de sécurité et l’appareil répressif, mais pas sur l’armée.

L’armée est la prérogative de cheikh Hamad, le prince héritier, commandant en chef des forces de défense de Bahreïn (BDF en anglais).

Si les photos des trois dirigeants sont accrochés dans tous les bureaux, privés et publics, l’image d’unité que donne cette trinité est trompeuse : de vifs désaccords opposent le prince héritier à son oncle, et c’est l’un des secrets les moins bien gardés de Manama. Les enjeux de cette mésentente sont inconnus, mais leur opposition alimente la chronique dans les dîners en ville et la rumeur inquiète le ministère de l’information, qui met en garde journalistes locaux et étrangers contre ces « mensonges ». L’émir passe pour être d’accord avec son fils mais ne pas vouloir ni oser s’opposer à son frère.

A la mort de cheikh Issa, en mars 1999, cheikh Hamad devient le nouvel émir. Il conserve son oncle à la tête du gouvernement, mais on ne tarde pas à constater que le navire a changé de capitaine : le nouvel émir décrète une amnistie, fait rentrer les exilés, autorise les mouvements politiques, fait approuver par référendum une charte nationale, promulgue une nouvelle constitution et organise des élections parlementaires. Le système est très imparfait, d’un point de vue démocratique, mais le progrès en matière de libertés et de droits de l’Homme est indiscutable. Depuis deux ou trois ans, cependant, la fermeture de l’espace politique, le retour de la répression et des arrestations dénotait soit une conversion du roi aux idées répressives de son oncle, soit une influence croissante de celui-ci, soit les deux à la fois.

C’est pourquoi, même si la brutalité avec laquelle les manifestations du 14 février ont été réprimées a pu surprendre, la répression elle-même était, si l’on ose dire, dans l’ordre des choses. En revanche, l’intervention télévisée du roi, le lendemain, dans laquelle il déplorait les morts, offrait ses condoléances aux familles des victimes et annonçait la formation d’une commission d’enquête, était troublante. Encore plus troublante fut la violence avec laquelle les forces de l’ordre ont attaqué le 17 février à l’aube les manifestants qui dormaient sur le rond-point de la Perle, devenu l’équivalent bahreïnien de la place Tahrir du Caire, avant de tirer  à balle réelle sur la foule, alors même qu’elle évacuait la place.

Enfin, la nouvelle intervention du roi, le 19 février, appelant au dialogue avec l’opposition et confiant ce dialogue à son fils, suivi de l’ordre donné par ce dernier à l’armée, puis à la police de se retirer de la place de la Perle, autorisant les manifestants à y demeurer autant qu’ils le veulent, n’a fait qu’ajouter à la confusion.

Entretemps, il est vrai, le président Obama a eu longuement cheikh Hamad au téléphone, et, au vu des déclarations publiques du président américain et de sa secrétaire d’État Hillary Clinton, on imagine que le langage tenu  a dû être ferme et sans ambiguïté.

Celui que l’on entend jamais, en revanche, c’est le premier ministre. Cheikh Khalifa agit, il ne parle pas. Pourtant, même si les États-Unis lui ont un peu forcé la main, il est possible que cheikh Hamad ait trouvé son salut dans les pressions américaines.

Si cette hypothèse se vérifiait (et à ce stade, ce n’est qu’une hypothèse), cela renforcerait la position du roi et du prince héritier face au premier ministre et à ceux qui, autour de lui, ne cessent de prôner l’intransigeance face aux revendications de l’opposition, quelles qu’elles soient. C’est très certainement l’une des raisons pour laquelle cheikh Ali Salman, le jeune et brillant leader d’Al Wefaq, le principal mouvement d’opposition, s’est bien gardé de rejeter la main tendue et l’offre de dialogue du souverain, même s’il assortit de conditions son acceptation. On peut également voir un signe favorable dans le fait que les pays voisins, même l’Arabie saoudite, parlent aussi désormais de dialogue, alors que nul n’ignore que Ryad a poussé le régime bahreïnien à mater sans faiblesse les manifestants.

Si l’on a entendu certains de ces derniers criaient « à mort les Al Khalifa », d’autres scandaient « ni sunnites, ni chiites, seulement Bahreïniens ». Tous demandent en revanche la démission du gouvernement et le renvoi du Premier ministre.

Ce que cheikh Hamad n’a pas réussi à faire en 1999 –la mise à l’écart de son oncle– va peut être pouvoir se faire avec l’aide des opposants et des Américains. Mais s’il est âgé et impopulaire, cheikh Khalifa est aussi un redoutable animal politique et n’a peut-être pas dit son dernier mot. S’il donne aux forces de sécurité l’ordre de réprimer à nouveau les manifestants, il aura administré la preuve que le roi et le prince héritier ne contrôlent pas l’appareil d’État. Et la crise bahreïnienne s’enfoncerait dans une spirale dont nul ne peut prédire l’issue.

Olivier Da Lage

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Bahreïn: l’excuse iranienne ne fonctionne plus

Coopération régionale et obsession de la sécurité

Golfe : le Jeu des six familles, (en collaboration avec Gérard Grzybek) Autrement, 1985. Télécharger au format pdf (16,6 Mo)

Interview sur Radio-Orient (21 févier 2011)

Débat sur France 24 : Arabie: peur sur le royaume (première partie et deuxième partie)

interview sur Radio-Orient (3 mars 2011)

Interview sur le site de TV5 (9 mars 2011)

Bahreïn : l’excuse iranienne ne fonctionne plus

Publié dans Moyen-Orient par odalage le 19 février 2011

Depuis 1979 et l’avènement de la République islamique, les dirigeants bahreïniens ont recouru sans modération et avec un succès jamais démenti à l’argument suivant, destiné aux responsables occidentaux : « les émeutes qui secouent notre pays sont fomentés à Téhéran et la prétendue opposition chiite est en réalité une cinquième colonne iranienne qui menace les intérêts occidentaux ».

Des troubles agitant la communauté chiite de Bahreïn, il y en a effectivement eu à répétition :

  • Automne 1979 (Achoura)
  • Avril 1980 (après la pendaison de l’ayatollah Baqr Sadr en Irak)
  • 1994-1999 « intifada chiite »

A chaque fois, Américains et Européens ont accepté sans réticence les explications de la famille Al Khalifa. Parfois sans conviction, parfois persuadés d’avance (après tout, Américains et Français, notamment, avaient leurs propres problèmes avec l’Iran de Khomeiny et les chiites libanais). L’important étant qu’au nom des impératifs géostratégiques, les intérêts de l’Occidents ne soient pas mis en péril par les complots iraniens. Et tant pis, si au passage, emprisonnements arbitraires, tortures et bannissements étaient le prix à payer : on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

La situation des chiites de l’émirat n’était pas complètement ignorée, mais était davantage considérée comme un inconvénient pour les conséquences qu’elle pouvait avoir en terme de stabilité du pouvoir que pour elle-même. Au début des années 80, un ambassadeur de France en poste à Manama parlait dans toutes ses dépêches sur la situation politique d’une « petite majorité chiite et d’une forte minorité sunnite ». On ne pourrait mieux exprimer le déni de réalité qui s’était emparé des chancelleries au nom de la Realpolitik.

A la vérité, au début des années 80, certains opposants chiites à la dynastie au pouvoir se tournaient effectivement vers l’Iran et il est parfaitement exact qu’en décembre 1981, un complot visant à renverser le roi organisé par le Front islamique de libération de Bahreïn (FILB), téléguidé de Téhéran, a été déjoué d’extrême justesse (et réprimé sans faiblesse, ni considération pour les droits de l’Homme, pourrait-on ajouter).

C’était sans doute moins vrai en avril 1980 car la réaction à l’exécution de Baqr Sadr était communautaire et instinctive au moins autant que politique. Ça ne l’était plus du tout en 1994-1999 lorsque les revendications portées par les insurgés étaient de nature strictement sociales et politiques, même si le mouvement avait une indiscutable coloration communautaire chiite comme c’est le cas aujourd’hui. Mais le prétexte de la menace iranienne a encore fonctionné auprès des alliés occidentaux de l’émirat.

Alors pourquoi ne pas continuer, d’autant que la menace nucléaire iranienne est au cœur des préoccupations des États-Unis et de l’Iran ? Cela justifie bien de fermer les yeux sur une répression sans doute brutale, mais indispensable à la survie du régime et par conséquent bénéfique aux intérêts de l’Occident. C’est très certainement ce que se sont dit les responsables bahreïniens, c’est-à-dire le noyau dur de la famille Al Khalifa qui truste les quatre cinquième des portefeuilles gouvernementaux et tous les postes régaliens (Défense, Intérieur, Affaires étrangères).

Mais cette fois, ça ne fonctionne pas. D’emblée, les États-Unis ont mis en garde Bahreïn contre l’usage excessif de la force. Et lorsque la violence policière a déferlé, laissant plusieurs cadavres sur le sol, y compris, semble-t-il, au moins un cas d’exécution extrajudiciaire de sang-froid, la secrétaire d’État Hillary Clinton et le président Obama en personne ont mis les points sur les « i ». Obama, le président du pays le plus puissant du monde, a pris son téléphone pour appeler longuement cheikh Hamad ben Issa Al Khalifa, le roi de Bahreïn, l’un des plus petits États de la planète, pour le sommer d’entendre les revendications de son peuple. Pourtant, s’étaient dit les Al Khalifa, la Ve flotte étant basés à Bahreïn, les Américains comprendront bien que leur intérêt est de soutenir le régime.

Mauvais calcul : Bahreïn a davantage besoin des Américains que les américains de Bahreïn. Et les États-Unis disposent d’une ceinture de bases militaires qui, de l’Ouzbekistan et de l’Afghanistan aux Émirats en passant par  l’Irak, le Koweït et le Qatar, sans parler des facilités accordées par la Jordanie et d’autres, leur donne une confiance suffisante pour ne pas se laisser impressionner par le bluff des Al Khalifa.

De plus, les services américains savent pertinemment que l’Iran n’a rien, mais strictement rien à voir avec les revendications des jeunes et de la population de Bahreïn dans les événements actuels. Il n’ont même pas besoin de déployer le moindre agent de la CIA pour voir que les manifestants pacifiques et désarmés ont été brutalement attaqués en plein sommeil, sans aucune provocation de leur part. Nul slogan antiaméricain n’a été proféré et aucun drapeau américain brûlé.

Sous George W. Bush, les États-Unis se sont engagés à propager la démocratie dans le monde arabe après l’invasion de l’Irak. Les dirigeants locaux ont fait mine d’accompagner le mouvement, se promettant bien de revenir sur leurs engagements à la première occasion.

L’ironie de l’Histoire est que c’est à Obama qu’il revient de mettre en œuvre la promesse de son prédécesseur.

Olivier Da Lage

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Bahreïn ébranlé par une vague d’émeutes

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Sécurité du Golfe : la schizophrénie du CCG

Publié dans Moyen-Orient par odalage le 15 décembre 2009

Les six monarchies du Conseil de coopération du Golfe qui viennent d’achever leur 30ème sommet à Koweït s’opposent à une opération militaire contre l’Iran.

C’est du moins ce qu’a affirmé le porte-parole du sommet, le ministre koweïtien des Affaires étrangères, Cheikh Mohammed Al Sabah dans une conférence de presse. Car ce n’est pas tout-à-fait ce que dit le communiqué des six chefs d’État qui se contente de « saluer les efforts internationaux en cours pour résoudre, par des moyens pacifiques, la crise sur le programme nucléaire iranien ».

Mais une longue pratique des sommets du Golfe m’a enseigné que ces communiqués n’avaient qu’un lointain rapport avec ce qui se disait à huis clos, et que tout cela était souvent fort éloigné de ce que les monarques du Golfe pensaient réellement.

C’est ainsi que les dirigeants saoudiens ne perdent pas une occasion de dire à leurs interlocuteurs occidentaux de ne pas se laisser faire par Téhéran et depuis deux ans, le discours est même franchement martial pour ne pas dire belliqueux. Ce n’est pas le conflit en cours au Yémen, où l’Arabie voit la main de l’Iran, qui est fait pour calmer les choses. Même attitude intransigeante des dirigeants de Bahreïn et d’Abou Dhabi. En revanche, le Qatar, le sultanat d’Oman et le Koweït sont sur une ligne plus conciliante vis-à-vis de la République islamique. Pas simple de trouver le moyen terme en envoyant un signal clair.

C’est d’autant plus compliqué que les responsables de Bahreïn et des Émirats savent parfaitement qu’ils sont en première ligne pour les représailles iraniennes si l’Iran est attaqué par Israël ou les États-Unis. Les Saoudiens aussi, mais ils semblent moins inquiet des conséquences.

Toujours est-il que l’on retrouve une constante de la politique des monarchies du Golfe face aux inquiétants voisins : éviter de les fâcher trop ouvertement, surtout si l’on peut s’en remettre à des puissances tierces pour faire la police.

Le fait est que, sur les trente dernières années, si l’on dresse le bilan de cette diplomatie, ou plutôt de cette absence de diplomatie qui consiste à sous-traiter la sécurité tout en tenant un double discours, il n’est guère convaincant : guerre Iran-Irak (1980-1988), invasion du Koweït (1990), première et deuxième guerre d’Irak (1991 et 2003) : toutes les occasions d’engager l’ensemble des acteurs régionaux (Iran, Irak et Yémen inclus) dans un accord de sécurité, style OSCE ont systématiquement été sabotées par une ou plusieurs des monarchies du Conseil de coopération du Golfe, à commencer par l’Arabie Saoudite.

Olivier Da Lage

Voir aussi:
A Abou Dhabi: la création du conseil de coopération du Golfe a été marquée par les divergences sur la sécurité
Coopération régionale et obsession de la sécurité
Regain d’activisme dans le Golfe: Illusoire sécurité collective sans l’Irak et l’Iran

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