Le Blog d'Olivier Da Lage

Qatar, Les nouveaux maîtres du jeu

Posted in Divers, Moyen-Orient by odalage on 5 mars 2013

Qatar, Les nouveaux maîtres du jeu

Mon nouveau livre paraît cette semaine chez Demopolis, écrit en collaboration avec Mohammed El Oifi, Renaud Lecadre, Willy Le Devin, Michel Ruimy et Jean-Pierre Séréni

Écouter l’émission Soft Power du 10 mars 2013, animée par Frédéric Martel, dans laquelle je suis invité avec Nabil Ennasri et Pierre Haski

Lire mon interview dans le quotidien algérien Liberté du 27 mars 2013

Voir mon intervention sur i-Télé le 1er avril 2013 en marge du match FC Barcelone-PSG

Lire mon interview à Pascal Boniface sur le site affaires-stratégiques.info du 19 avril 2013

Écouter l’émission Pluriel animée par Loïc Barrière sur Radio Orient le 29 avril 2013 (et aussi ici)

Note de lecture parue dans le n° 139 de Politique Internationale (printemps 2013) :

L’histoire du Qatar de ces vingt dernières années ressemble à la fable de La Fontaine sur la grenouille ayant voulu se faire aussi grosse que le bœuf… à ceci près que le Qatar, lui, a réussi. La stratégie qui a permis au minuscule émirat de devenir un « maître du jeu » sur la scène internationale est décortiquée par les auteurs de ce livre : Olivier Da Lage, le coordinateur, rédacteur en chef à RFI, est un grand connaisseur de la péninsule arabique ; Mohamed El Oifi est un politologue spécialiste des médias et des opinions publiques dans le monde arabe ; Renaud Lecadre s’occupe des affaires politico-financières à Libération ; Michel Ruimy, économiste de banque, enseigne l’économie et la finance ; Jean-Pierre Séréni, ancien directeur du Nouvel Économiste et ancien rédacteur en chef de L’Express, est un expert du secteur de l’énergie ; Willy Le Devin, journaliste indépendant, travaille sur les religions et l’immigration. Pris par le ballet des grandes puissances, on oublie parfois que les petits États ont, eux aussi, une politique étrangère. Ils deviennent souvent – et logiquement – les satellites d’un État plus fort qui assure leur protection. Entouré de voisins puissants et plus ou moins hostiles – Arabie saoudite, Irak, Iran –, le petit Qatar s’est donné les moyens d’adopter une autre voie pour garantir sa survie. Une stratégie mûrement élaborée depuis 1995, année où Hamad Ben Khalifa Al-Thani s’est emparé du pouvoir en renversant son père, vieille tradition familiale…

Le nouveau cheikh transforme rapidement toutes les faiblesses de son émirat en autant d’atouts. L’insolence médiatisée de Doha au sein de la Ligue arabe lui permet de gagner en notoriété : on laisse le petit jouer dans la cour des grands sans s’apercevoir qu’il occupe une place toujours plus importante. L’appui des États-Unis lui offre une marge de manœuvre indispensable. L’introduction d’institutions démocratiques élues – avec la participation de femmes, comme électrices mais aussi comme candidates – marque la différence avec ses voisins et lui permet de devancer les éventuelles contestations intérieures…

Mais il y a plus. Le Qatar possède plusieurs vrais atouts. Malgré la façade démocratique – qui a montré ses limites avec la condamnation récente du poète Mohamed Al Ajami –, l’essentiel du pouvoir est détenu par quatre personnes : le cheikh, sa deuxième femme, le deuxième fils de celle-ci et un cousin qui occupe la fonction de premier ministre. Ce processus de prise de décision extrêmement court facilite la dynamique politique. En outre, ces dernières années le Qatar a sauté à pieds joints dans les failles qu’a provoquées l’effacement des anciens leaders traditionnels du monde arabe : Irak, Égypte, Libye, Syrie, Algérie, Maroc et, dans une moindre mesure, Arabie saoudite, dont les leaders âgés et conservateurs sont dépassés par Ie dynamisme de leur petit voisin. Son rôle militaire dans le renversement de Kadhafi a été particulièrement important, de même que son aide aux insurgés syriens. L’émirat compte près de 2 millions d’habitants (dont seulement 200 000 citoyens, les autres étant des travailleurs immigrés), mais ses revenus – plus de cent milliards de dollars par an, tirés de l’exportation du gaz et du pétrole – le placent au premier rang mondial des investisseurs.

De ce point de vue, le Qatar est sur tous les fronts : hydrocarbures (3 % de Total), sport (acquisition du Paris Saint-Germain), automobile (18 % de Volkswagen), immobilier et BTP (participations dans Vinci et Veolia), banque (Barclays et Crédit suisse), éducation (HEC a ouvert une hliale à Doha), art (premier acheteur mondial)… liste non exhaustive ! Témoins de la puissance financière de l’émirat, ces investissements sont autant d’atouts politiques et d’influence. Doha a recours à tout vent à la diplomatie du « carnet de chèques ». Les résistances sont rares : le Qatar a même réussi à rejoindre l’Organisation internationale de la francophonie alors que seuls quelques princes formés dans les hautes écoles françaises et quelques militaires diplômés de Saint-Cyr parlent notre langue…

Lancée et 1996, la chaîne Al-Jazeera, hautement professionnelle et dotée de journalistes de grand talent, est devenue le principal vecteur de l’influence du Qatar au niveau international, spécialement vers l’opinion arabe pendant les révolutions de 2011-2012 – si bien qu’Olivier Da Lage parle à cet égard de « panarabisme médiatique ».

Les contradictions ne sont que de façade : Al-Jazeera diffuse les communiqués d’Al-Qaïda et critique la politique américaine, mais le pays reste un bastion allié de Washington, tout en conservant des relations sereines avec Téhéran. Les dirigeants israéliens fulminent contre ce média panarabe… mais le Qatar a longtemps entretenu des relations quasi diplomatiques avec Tel-Aviv, tout en hébergeant des dirigeants du Hamas. Il n’y a là aucun paradoxe : cette « confusion » rend le Qatar célèbre et indispensable.

Et les intérêts de l’émirat ne sont jamais perdus de vue.

Beaucoup redoutent cet ami déclaré des Frères musulmans qui appuie les salafistes du Nord-Mali tout en finançant des projets économiques dans les banlieues françaises… Mais ce n’est pas pour soutenir les radicaux que Doha veut investir dans les quartiers populaires de France ; cette décision répond, indéniablement, à une vision financière. Pragmatiques, les Qatariens n’ont aucune intention de déstabiliser leurs partenaires et leurs clients gaziers.

La ruse diplomatique, combinée à des ressources financières exceptionnelles, a permis au Qatar de gagner une position surdimensionnée par rapport à sa taille. Pourra-t-

il la conserver longtemps ? – The sky is the limit –, répond-on dans l’émirat…

Robert Dalais

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Le brutal retour des clivages identitaires dans les monarchies du Golfe

Posted in Moyen-Orient by odalage on 23 décembre 2012

L’expression « printemps arabe(s) », au singulier ou au pluriel, était certes bien commode pour les commentateurs. Auréolée d’un esprit réformateur, voire révolutionnaire, elle faisait référence soit au Printemps de Prague (1968) soit au printemps des peuples (1848). Quoi qu’il en soit, elle était inexacte puisqu’elle se référait à des événements ayant commencé à l’automne 2010 et s’étant développés entre janvier et mars 2011. Mais après deux années de crise ininterrompue, elle n’a tout simplement plus aucun sens. Quatre saisons se sont déjà succédé, à deux reprises. Plutôt que de « printemps arabe », il est plus juste de parler de la crise de 2011-2012, faute d’en connaître les développements en 2013. Ce qui est certain, c’est que les monarchies du Golfe, loin d’avoir été épargnées par la contestation qui a traversé le monde arabe, sont au contraire toujours confrontées à celle-ci et que la crise a durement mis à mal l’identité de ses populations.

L’identité khalijienne

La moitié des États du Golfe a obtenu son indépendance en 1971 seulement. Le Koweït dix années plus tôt. L’Arabie saoudite s’est constituée en pays en 1932 et le sultanat d’Oman, bien que jamais formellement colonisé, est longtemps resté sous influence britannique et n’est entré dans l’ère moderne qu’avec le coup d’État par lequel Qabous a renversé son père en 1970. Collectivement, les monarchies arabes de la Péninsule arabique (Arabie Saoudite exceptée) font leur entrée sur la scène internationale dans les années 70.

Depuis trois-quatre décennies, on assiste ainsi à la formation d’une identité collective des monarchies du Golfe, que j’ai appelée « l’identité khalijienne » (khalij = Golfe, en arabe). Cette identité comprend aussi bien les liens familiaux ou tribaux qui traversent les frontières héritées de la décolonisation, la façon de s’habiller (port de la disdasha et de la ghutra), le type de régime (monarchie arabe traditionnelle), le rôle de la religion, la langue, les différences avec les autres Arabes (Syro-Libanais, Jordano-Palestiniens, Yéménites, Égyptiens, Maghrébins, etc.)

Elle est distincte de l’identité arabe, mais elle en est un sous-ensemble. Elle coexiste naturellement avec toutes les autres identités qui traversent la Péninsule : identité nationale, chiite/sunnite, commerçant/bédouin, habitants des côtes ou du désert, etc. Le contexte historique et l’environnement déterminent dans l’instant celle de ces identités qui prend le pas à un moment donné. Mais ce qui est incontestable est qu’au cours des trente dernières années, on a assisté dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe (fondé en 1981) à un renforcement de cette identité khalijienne, prolongement de l’identité nationale autour des souverains censés incarner la nation dans son unité.

Ce processus d’intégration collective sublimant les différences au sein d’une identité partagée a assez bien fonctionné. J’en prendrai pour exemple deux slogans révélateurs de cette tendance, pris dans deux pays différents à deux époques différentes. En février 1986, lors de la célébration du jubilé célébrant les vingt-cinq ans d’indépendance du Koweït, le slogan officiel était « kulluna li-l-kuwait wa-l-kuwait lana » (nous sommes tous pour le Koweït et le Koweït est à nous). On en trouvera l’écho vingt-cinq ans plus tard exactement, lors du rassemblement des opposants bahreïniens place de la Perle en février 2011 dont le signe de ralliement était : « ni sunnites, ni chiites, rien que Bahreïniens »

La monarchie, incarnation de l’unité nationale et régionale

Dans le système khalijien, tel qu’il s’est affirmé depuis les années 70, les familles régnantes sont au cœur de l’appareil proto-étatique. Le roi, l’émir, le sultan représentent le père de la nation, à l’écoute de ses sujets grâce au majlis hebdomadaire au cours desquels il reçoit ses sujets venus lui présenter des pétitions. Ce système est présenté comme beaucoup plus authentiquement démocratique que les institutions calquées sur les régimes européens. Dans ce système, la famille du souverain a toute sa place dans les administrations. Ils garantissent la loyauté de celles-ci vis-à-vis du monarque et permettent de lui faire efficacement remonter les doléances de ses sujets. Au niveau régional, l’intégration des monarchies se fait au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), une organisation régionale fondée en 1981 sur le modèle européen du Marché Commun. Dans les aéroports des pays du CCG, des files d’attente sont réservées aux ressortissants du CCG pour le contrôle des passeports de façon à renforcer le sentiment d’appartenance commune.

Évidemment, dans la réalité, les choses sont quelque peu différentes. Il y a notamment l’exacerbation des tensions entre les familles marchandes et les familles régnantes. A l’origine, dans plusieurs émirats (Koweït, Abou Dhabi, Bahreïn, Qatar, Dubaï, notamment), il y avait un partage des rôles entre le cheikh, chef politique, et la communauté des marchands qui s’occupait de faire fructifier ses affaires. Mais au fil du temps, les membres des familles régnantes ont usé et abusé de leur pouvoir politique pour accaparer les affaires les plus rentables et évincer des concurrents. Cette remise en cause du pacte fondateur des monarchies du Golfe a épisodiquement provoqué des tensions, notamment au Bahreïn et au Koweït. En ce qui concerne la démocratie du majlis, il faut tempérer la propagande officielle par une réalité plus prosaïque, à savoir le désintérêt, voire l’ennui profond qui étreint nombre de dirigeants du Golfe à l’égard d’un rituel auquel certains ont désormais renoncé à se soumettre. Dès lors, il n’y a plus d’espace d’intermédiation politique, en l’absence d’instances démocratiques dignes de ce nom pouvant prendre le relais de cette forme traditionnelle de consultation du peuple.

Néanmoins, au milieu des années 2000, les monarchies du Golfe apparaissaient jeunes, modernes, relativement épargnées par la sclérose frappant les républiques arabes vermoulues. L’Égypte, l’Irak, la Syrie, la Libye, l’Algérie, étaient enfoncées dans la paralysie, la corruption, l’inefficacité (sauf en ce qui concernait les appareils répressifs), le népotisme. Dans tous ces pays, Algérie exceptée, une succession de type dynastique se mettait en place sous couvert d’institutions qui n’étaient plus républicaines que sur le papier. À la fin des années 90 et au début des années 2000, un vent de réforme soufflait sur les monarchies du Golfe, porté par de jeunes émirs et à l’instigation des Américains qui voulaient prouver la réalité de leur théorie des dominos vertueux, à savoir que la démocratie pro-occidentale se propagerait dans toute la région à la chute de Saddam Hussein. Dans le monde arabe, les républiques appartenaient déjà au passé, les monarchies étaient la jeunesse et l’avenir du monde arabe.

En 2011, on n’est plus en 1971, 1981, ou 1991

La crise de 2011-2012 intervient dans un contexte bien particulier : en dépit des apparences de continuité et bien au-delà des changements visibles, dans l’urbanisme par exemple, les pays du Golfe ont profondément évolué depuis plusieurs décennies. Le Golfe de 2011 n’est plus celui des indépendances (2011), de la création du Conseil de coopération du Golfe (1981) ou de la libération du Koweït (1991) :

Désormais, les jeunes du Golfe (toujours largement majoritaires dans la population) bénéficient, pour beaucoup d’entre eux, d’une formation supérieure dispensée sur place, ils sont connectés à l’Internet à travers leurs ordinateurs et leurs smartphones et sont entrés de plain-pied dans la mondialisation. Ils sont très présents sur Twitter et Facebook et les plus audacieux d’entre eux alimentent des blogs contestataires.

Surtout, ils n’ont pas oublié les promesses esquissées de démocratisation des années 2000. Les gouvernements ne peuvent d’ailleurs, jusqu’à un certain point, s’en prendre qu’à eux-mêmes. Le terme de « citoyen » (mouwaten) est encouragé par les dirigeants alors même qu’ils sont en réalité considérés comme des sujets par les familles régnantes. Cela pose d’ailleurs la question de la nationalité, à laquelle s’attachent tant d’avantages. Par exemple, le gouvernement du Bahreïn, n’hésite pas à déchoir de leur nationalité des contestataires chiites alors même qu’ils naturalisent à tour de bras des étrangers sunnites pour tenter de compenser le déséquilibre démographique qui existe au détriment de ces derniers.

Parfaitement informés, par l’Internet et les télévisions satellitaires, les habitants du Golfe ne veulent pas que leurs pays restent à l’écart du courant global de démocratisation, d’autant qu’ils en ont eu un avant-goût avec les réformes institutionnelles introduites à partir de 1999 au Qatar et au Bahreïn, et, progressivement, ailleurs également. Cette émulation institutionnelle, ce cercle vertueux démocratique dans lequel semblaient s’être lancé les monarques du Golfe a été pris au sérieux par nombre de leurs sujets. Ils n’en sont que plus déçus aujourd’hui.

C’est ce qui explique que le Golfe n’a pas été épargné par la vague de contestation partie qui secoue depuis la fin 2010 le monde arabe. Mais cette contestation se manifeste différemment d’une monarchie à l’autre car ses causes sont avant tout internes.

La réponse musclée des dirigeants

Les six monarchies de la Péninsules ne sont pas toutes dans la même situation vis-à-vis de leurs populations et il convient de les différencier selon au moins deux types de critères, la richesse et la participation politique :

C’est ainsi qu’en ce qui concerne les ressources, il faut distinguer d’un côté, ceux qui ont une rente à redistribuer de ceux qui n’en ont pas ou peu. Dans la première catégorie, on trouvera l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar et les Émirats arabes unis (EAU). Dans la seconde, le sultanat d’Oman et le Bahreïn.

Si l’on utilise comme discriminant le type d’institution et de participation politique des citoyens, le CCG se divise entre ceux de ces membres qui accordent constitutionnellement une forme de démocratie participative institutionnelle, même si elle n’est souvent que formelle (c’est le cas du Koweït, et, à un moindre degré, du Bahreïn et du Qatar) et ceux qui ne relève pas d’institutions démocratiques, même imparfaites, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le sultanat d’Oman.

Néanmoins, force est de constater que les attitudes des dirigeants des six monarchies du Golfe sont bien plus homogènes que les disparités patrimoniales et institutionnelles pourraient le laisser penser. A l’exception toutefois du Qatar, tous les dirigeants du Golfe ont opté, d’une façon ou d’une autre, pour la répression ou la résistance aux aspirations démocratiques de leurs population. En ce qui concerne le Qatar, l’émir n’a guère eu besoin de s’opposer à une population qui ne semble guère exigeante en matière de participation politique, d’autant que les institutions octroyées par l’émir et ratifiées par référendum à la quasi unanimité en avril 2003 sont, sur le papier du moins, parmi les plus progressistes de toute la région.

D’une façon générale, en cas de contestation, la réponse est toujours la même et repose sur le triptyque répression/achat/cooptation. On arrête les manifestants et on punit sévèrement les meneurs, on injecte de l’argent dans l’économie, le logement, l’éducation, l’emploi pour apaiser les mécontents et on promeut les repentis qui acceptent de dénoncer à la télévision leurs anciens compagnons de lutte.

Dès les mois de février-mars 2011, il est clair que la riposte menée notamment par l’Arabie saoudite est franchement réactionnaire et contre-révolutionnaire. Les objectifs sont clairs : il s’agit de conserver le pouvoir et même reprendre ce qui a été déjà été donné les années précédentes. Derrière cette contre-révolution, il y a l’idée que toute concession mène à la chute, comme cela a été le cas pour Ben Ali, Moubarak, voire le Shah d’Iran trente ans auparavant. Si l’Arabie a effectivement injecté massivement de l’argent en février-mars (plus de 130 milliards de dollars), si les pays du CCG ont apporté une aide financière significative au Bahreïn et au sultanat d’Oman, dès le printemps, la politique se durcit. Contrairement à ce qui s’était passé les premiers mois, les pouvoirs semblent avoir renoncé à l’achat et la cooptation. Du triptyque évoqué précédemment ne reste que la répression, brutale et assumée. Quant aux étiquettes réformatrices dont cherchaient à se parer les gouvernements des petits émirats dans les années 2000, elles ont presque disparu. La réforme n’est plus à l’ordre du jour et la pression occidentale pas davantage, tant les États-Unis, obnubilés par le péril iranien, se sont vite résignés à faire l’impasse sur les exigences démocratiques qu’ils brandissaient encore au mois de mars. La réaction de défi aux Occidentaux des Saoudiens, suivis par les autres, semble avoir payé et les monarques du Golfe ont avec succès instrumentalisé à leur profit la crise iranienne.

Mais la façon de procéder, visant à reprendre la main, pourrait à terme fragiliser davantage encore ces régimes. Il s’est agi avant tout de renforcer l’identité des soutiens dont ils bénéficiaient en dénonçant l’autre partie de la population. En opposant « eux » et « nous ». Nous, les loyaux sujets et citoyens, eux, les traitres, les ennemis de la nation, la cinquième colonne. En Arabie Saoudite et au Bahreïn, ceux qui étaient voués à la vindicte étaient les chiites. Au Koweït et aux Émirats arabes unis, les Frères musulmans.

Dans les deux cas, les pouvoirs dénoncent une cinquième colonne et composée d’agents de l’étranger. Les manifestants chiites de Bahreïn et d’Arabie ne peuvent être que des agents de l’Iran. Quant aux Frères musulmans, ils sont dénoncés comme une véritable société secrète, quasiment maçonnique, opérant sournoisement aux Émirats et au Koweït avec l’appui d’ONG occidentales pro-démocratie. Cette répression mise en œuvre à partir de la seconde moitié de 2011 vise en effet ouvertement des organisations américaines ou européennes et la presse officielle se déchaîne contre les gouvernements occidentaux qui sont pourtant leur garantie de survie.

En cherchant par tous les moyens à préserver leur pouvoir, les monarques du Golfe n’ont pas hésité à s’en prendre aux identités nationales construites après les indépendances sur le thème de l’unité pour se recentrer sur la défense de leurs régimes contre un secteur entier de leur propre population. C’est une vision à court terme et si la force a eu raison de la contestation jusqu’à un certain point en enrayant sa progression géographique, elle est loin de l’avoir éradiquée en profondeur.

D’abord parce que cette contestation, loin d’être nouvelle, a des racines profondes qui s’enracine dans l’histoire des pétromonarchies. Les réponses ne peuvent se trouver uniquement dans la répression ou l’achat de la paix sociale par l’injection massive de pétrodollars. De larges secteurs de la population demandent la redéfinition du un contrat social. Or, les dirigeants veulent octroyer, à leur gré, ce qu’ils consentent à accorder au peuple. On le retrouve notamment dans les constitutions du Qatar et du Bahreïn dans lesquelles, au-delà des apparences démocratiques, le souverain n’est pas vraiment contraint. Devant ces deux attitudes inconciliables et en l’absence de processus politique de médiation, il n’y a plus de statu quo. Seule demeure une crise larvée : les gouvernements veulent revenir sur ce qu’ils ont lâché dans un passé récent alors que les opposants veulent récupérer les droits qu’on leur a repris.

En somme, deux ans après le début de la contestation arabe, les dirigeants du Golfe, dont les réponses répressives classiques manquent totalement d’imagination en sont à peu près au même point, mais avec une différence de taille, comparé à la fin 2010 : à la pérennité des régimes fait désormais face une remarquable résilience d’une contestation endémique qui, faute de réponse, tend à se radicaliser et à se généraliser.

Arabie Saoudite : Pour la troisième fois, le roi Abdallah nomme un prince héritier

Posted in Moyen-Orient by odalage on 16 juin 2012

Normalement, les rois meurent avant les princes héritiers. C’est même à cela que servent ces derniers : à succéder aux rois. Mais l’ordre normal des choses semble s’être déréglé en Arabie Saoudite. Pour la deuxième fois en l’espace de huit mois, l’héritier du trône saoudien est mort avant le roi auquel ils devaient succéder. Pour la troisième fois, le roi Abdallah Ben Abdelaziz, âgé de près de 90 ans, va donc devoir se choisir un successeur. Selon les « saoudologues », le favori est son demi-frère le prince Salman, actuel ministre de la Défense et ancien gouverneur de Ryad qui n’est âgé, si l’on ose dire, « que » de 76 ans.

Tout comme le prince Sultan (mort en octobre à l’âge de 84 ans) et Nayef (mort à 79 ans), le prince Salman est un Soudayri, c’est-à-dire l’un des sept fils que le fondateur du royaume, Abdelaziz Ben Abderrahman Al Saoud (Ibn Saoud) a eus avec Hassa Bint Soudayri (à l’instar des rois Khaled et Fahd), dont la rivalité avec Abdallah (l’actuel roi) est proverbiale. Toutefois, à la différence de Nayef dont la réputation d’ultraconservateur réactionnaire était bien établie, Salman passe pour « moderniste » et est de longue date bien vu des Occidentaux, notamment des Américains. En Arabie, ce prince « libéral » patron de presse (il dirige le groupe qui édite Ach Charq Al Awsat et se fait appeler sadiq al sahafiyin (l’ami des journalistes). Sa réputation « libérale » est bien entendu à nuancer en fonction du contexte très particulier de l’Arabie Saoudite.

La succession en Arabie Saoudite commence à rappeler de façon frappante l’Union soviétique des années 80, après la mort de Brejnev, lorsque des vieillards de plus en plus impotents se succédaient à un rythme rapproché. L’Arabie Saoudite d’aujourd’hui, ava  nt que d’être une théocratie, est devenue une gérontocratie. La question du saut de génération devrait se poser assez rapidement aux dirigeants du royaume, même si cette décision apparemment simple se complique du fait du nombre encore important de fils encore vivants d’Ibn Saoud qui avait eu de nombreuses épouses. Compte tenu de cet arbre généalogique à nul autre pareil, le plus jeune des fils du fondateur de m’Arabie Saoudite est plus jeune que le plus âgé de ses petits-fils !

Néanmoins, il faudra bien que la fratrie au pouvoir depuis 1953 laisse un jour la place à la génération suivante. La succession leur est ouverte depuis la Loi fondamentale adoptée en 1992 et confirmée par le texte sur la succession promulgué par le roi Abdallah en 2006. Ce texte institue un « Conseil d’allégeance » composé des 35 lignées de la Maison des Saoud et il a le pouvoir de rejeter le nom proposé par le roi comme héritier du trône. Une fois arrêté le principe d’un changement de génération, restera une autre difficulté : par quelle lignée commencer ? Les fils de Fayçal ? Ceux de Fahd ? D’Abdallah ? De Sultan ?

Les désaccords, et à coup sûr il y en aura, seront tranchés, vraisemblablement dans la discrétion, au sein de ce Conseil d’allégeance. Car s’il est une chose qui unit les dirigeants saoudiens, c’est la conscience que face aux périls internes et externes qui les entourent, ils ne peuvent se payer le luxe d’étaler leurs divisions sur la place publique.

Olivier Da Lage

L’hégémonie saoudienne se heurte à la résistance des autres monarchies

Posted in Moyen-Orient by odalage on 15 mai 2012

Or donc, les souverains du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se sont séparés sans décider de mettre en place l’union annoncée à son de trompes depuis décembre dernier. Au lieu de cela, ils ont décidé de confier aux ministres des Affaires étrangères la mission de « poursuivre l’étude » du projet et de « soumettre leurs recommandations » lors d’un sommet extraordinaire. Ce report, ou plutôt cette non-décision, est à mettre en regard des déclarations des principaux dirigeants du Bahreïn dans les jours qui ont précédé : cette union est « la réponse aux changements et aux défis que nous rencontrons aux plans régional et international », affirmait peu auparavant le roi Hamad. Quand à son oncle Khalifa, Premier ministre de l’archipel depuis… 1971, il soutenait à la veille de l’ouverture du sommet que « l’option de l’union [était] une urgence ». À lire le communiqué final, il semble qu’il ait surtout été urgent d’attendre. Et même un certain temps, à en croire le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Saoud al-Fayçal qui, rendant compte des travaux, a indiqué que « cette question va prendre du temps… L’objectif est que tous les pays rejoignent [l’union], pas seulement deux ou trois ». On ne saurait mieux dire que le projet avancé par le Bahreïn et l’Arabie Saoudite, invoquant la menace iranienne pour justifier cette intégration sous la houlette de Ryad, n’a guère suscité l’enthousiasme de leurs partenaires.

Certains en déduiront qu’il ne s’est rien passé. Je suis de l’avis exactement opposé. L’absence de décision peut résulter soit d’une absence de volonté, soit de l’opposition frontale de deux volontés opposées, avec une force égale. Compte tenu des annonces faites depuis décembre à Ryad et relayées depuis plusieurs semaines à Manama, la volonté des dirigeants saoudiens et bahreïniens d’aller de l’avant vers une intégration poussée, de type fédéral, ne fait aucun doute. Il faut donc que cette volonté se soit heurtée à une opposition suffisamment forte pour qu’ils aient, du moins pour le moment, remisé leur projet.

On connaissait les réticences du sultan Qabous d’Oman, qui a toujours exprimé sa singularité depuis les origines du CCG. Mais à lui seul, il n’aurait probablement pas pu empêcher une majorité des membres de ce club très sélect de se prononcer pour l’intégration et il serait apparu isolé. Il ne l’a pas été. Ce sont au contraire les Saoudiens et les Bahreïniens qui apparaissent aujourd’hui minoritaires. Le Qatar, à l’évidence, ne semblait pas très désireux d’aller de l’avant : son actuelle coordination avec l’Arabie saoudite dans les dossiers libyen et syrien ne lui a pas fait oublier ses différends, notamment frontaliers, avec l’Arabie Saoudite. Mais il semble que ce soient les Émirats arabes unis qui aient fait capoter le projet par leur insistance à obtenir « des détails, et les détails des détails », pour reprendre l’expression employée par Saoud al-Fayçal lui-même. Par ailleurs, la société civile s’est invitée dans le débat des dirigeants. Le Forum du Golfe des sociétés civiles, une ONG regroupant des associations citoyennes de plusieurs États du Golfe, née dans la foulée de l’invasion du Koweït par l’Irak, avait fait savoir en termes diplomatiques par la voix de son secrétaire général Anouar al-Rachid qu’il estimait que « le report de l’annonce d’une telle mesure à ce moment précis serait approprié ». Grâce à la somme des réticences suscitées par le projet saoudo-bahreïnien, il a eu gain de cause.

Certes, le projet n’est que remisé, pas enterré. Mais à en juger par d’autres exemples passés, il n’est pas bien parti. La monnaie unique, projet annoncé dès la création du CCG en 1981 et qui devait finalement être mis en œuvre en 2010, est loin d’être sur le point de voir le jour ; « l’armée de 100 000 hommes » destinée à remplacer l’embryon d’armée commune du CCG « Bouclier de la Péninsule », soutenue par le sultan Qabous après l’invasion du Koweït, a été proprement torpillée par l’Arabie Saoudite ; la déclaration de Damas, qui devait associer l’Égypte et la Syrie à la défense des monarchies pétrolières, a connu semblable sort, et ainsi de suite.

Car une chose est pour Ryad d’affirmer son hégémonie sur la Péninsule – même disputée, elle est bien réelle –, une autre est d’entériner des abandons de souveraineté par des États théoriquement égaux entre eux, même si chacun sait que l’un d’entre eux (l’Arabie Saoudite) est beaucoup plus égal que les autres !

Olivier Da Lage

L’Arabie tente de renforcer son emprise sur les monarchies du Golfe

Posted in Moyen-Orient by odalage on 12 mai 2012

Au cours du sommet de Ryad, les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe devraient se prononcer sur un projet d’« union » entre les six membres. Il est aussi question d’une « fédération » entre l’Arabie Saoudite et Bahreïn. Deux projets qui ne suscitent pas nécessairement l’enthousiasme.

Ce lundi 14 mai s’ouvre à Ryad un sommet du CCG plus important que les autres. En fait, c’est probablement le plus important depuis le sommet fondateur qui s’est tenu à Abou Dhabi en mai 1981. La décision de créer une organisation commune aux monarchies du Golfe avait été prise en février 1981 lors d’une réunion informelle à Ryad, quatre mois seulement après le déclenchement de la guerre irako-irakienne : Le Conseil de coopération du Golfe a eu pour marraine la Révolution islamique iranienne et pour parrain le conflit Irak-Iran.

Pour paraphraser le général de Gaulle parlant du putsch d’Alger, le CCG avait une apparence : la création d’un marché commun sur le modèle de l’Europe. Il avait une réalité : la coopération en matière de sécurité. Ce qui intéressait véritablement les six monarques de la Péninsule arabique, c’était de créer un syndicat de dynastie pour préserver le pouvoir des familles régnantes de toutes les menaces, internes et externes et elles ne manquaient pas. Cela dit, le CCG, en trois décennies, a aussi réussi à faire progresser l’intégration économique entre ses membres. En tout cas, son fonctionnement, à l’instar de la Communauté européenne, reposait sur une forme confédérale entre partenaires prétendument égaux, bien qu’en réalité, il soit depuis le premier jour l’instrument le plus officiel de l’hégémonie saoudienne sur les autres monarchies du Golfe, malgré les nombreuses crises qui ont émaillé la vie du CCG depuis sa création.

Dans la foulée de l’intervention américaine en Irak en 2003, les petites monarchies avaient profité de l’appui américain pour affirmer leur indépendance vis-à-vis d’une Arabie Saoudite affaiblie. Mais depuis, les choses sont revenues à la normale, si l’on ose dire : l’Arabie est incontestablement la puissance dominante du club, et cette domination n’est pas remise en cause. En fait, le « printemps arabe » et la réaction des monarchies à celui-ci n’a fait que la consacrer. En Libye et en Syrie, le Qatar et l’Arabie, ayant mis entre parenthèses leur rivalité, marchent la main dans la main pour renverser Kadhafi hier et demain Assad. Au Yémen, le CCG, Qatar et Arabie en tête, ont été à la pointe des initiatives ayant permis le quasi-départ du pouvoir du président Ali Abdallah Saleh. Enfin et surtout, la force « Bouclier de la Péninsule » du CCG qui est intervenue le 14 mars 2011 à Bahreïn était avant tout saoudienne, même si elle comptait un petit contingent des Émirats arabes unis.

Le prisme iranien

C’est dans ce contexte qu’en décembre dernier, le roi Abdallah d’Arabie, lors du sommet annuel du CCG, a suggéré que ce dernier passe d’une « phase de coopération » à une « phase d’union ». Les diplomates du Golfe ont tenté d’expliquer que cette évolution ne faisait que reproduire celle du Marché commun, devenu Communauté européenne, puis Union européenne. Dans ce cadre, il faudrait sans doute parler de « coopération renforcée » entre l’Arabie Saoudite et Bahreïn car depuis plusieurs mois, on laisse entendre que les deux pays vont former une « union », une « fédération », voire « fusionner » et que l’annonce doit intervenir en mai. A l’approche du sommet de Ryad, des responsables bahreïniens et saoudiens ont confirmé que le sujet était d’actualité, mais sans préciser davantage la forme que prendrait cette union.

Au-delà du signal fort que représenterait cette annonce, on ne voit pas très bien en quoi elle se concrétisera. Il ne fait aucun doute que la dynastie bahreïnienne des al-Khalifa peut compter sur le plein et entier soutien du régime de Ryad. C’est ainsi depuis l’indépendance de Bahreïn en 1971, un accord de sécurité signé en 1981 à l’initiative du prince Nayef l’a confirmé, la construction du pont reliant l’archipel au royaume voisin l’a matérialisé, qui pouvait en douter ? C’est à travers le prisme iranien qui colore désormais toute la politique saoudienne qu’il faut chercher la réponse. Les chiites qui contestent à Bahreïn la domination des al-Khalifa, et dans la province orientale celle des al-Saoud ne sont pas seulement des opposants : ce sont des agents de la République islamique d’Iran, une cinquième colonne, des traîtres potentiels. Dans cette optique, une fédération saoudo-bahreïnie serait un puissant message adressé à Téhéran et à ses partisans au sein de la nouvelle union.

L’internalisation du problème chiite bahreïnien par l’Arabie

Mais sur un plan pratique, les avantages que pourraient en retirer les dirigeants, tant saoudiens que bahreïniens, sont beaucoup moins évidents. Même si la communauté sunnite de Bahreïn, qui s’est, elle aussi radicalisée au fil de l’année passée, est rassurée par le soutien sans faille de Ryad à la monarchie de l’archipel, cela ne signifie pas pour autant qu’elle ait envie d’être absorbée par l’Arabie Saoudite : l’identité bahreïnienne est réelle, que l’on soit sunnite ou chiite. Quant à ces derniers, il y a fort à parier qu’ils se radicaliseraient davantage en passant d’une situation dans laquelle ils se voient comme des citoyens de seconde zone dans leur pays à une situation dans laquelle ils seraient assimilés aux chiites saoudiens, dépourvus de droits, dans un pays annexé par le grand voisin. Côté saoudien, les perspectives ne sont pas beaucoup plus riantes. Pour les dirigeants, cela reviendrait à internaliser le problème des chiites bahreïniens au lieu de le faire sous-traiter par une dynastie complaisante qui dépend du soutien de Ryad pour sa survie. De plus, la communauté chiite saoudienne, déjà apparentée pour l’essentiel par des liens familiaux et tribaux à celle de Bahreïn, serait renforcée par l’apport de cette dernière. On voit mal le bénéfice qu’en retirerait la Maison des Saoud.

A cela s’ajoutera une attention accrue de la communauté internationale et l’activisme renforcée des ONG de défense des Droits de l’Homme, qui ne lâchent pas les autorités de Bahreïn depuis un an. Il n’est pas sûr que l’intensification de leur campagne de sensibilisation, qui rencontre quelque écho en Occident, soit véritablement le but recherché.

Le plus probable est donc que le sommet de Ryad se soldera par des effets d’annonce qui n’auront pas de traduction concrète réellement significative. D’autant que les autres partenaires (Koweït, Qatar, Émirats et Oman) ne sont pas franchement enthousiastes à l’égard de ce projet d’union qui ne peut que renforcer l’hégémonie saoudienne sur ses petits voisins.

Reste, malgré tout, la possibilité que les dirigeants saoudiens et bahreïnis, remontés jusqu’à l’incandescence contre Téhéran, soient réellement déterminés à mettre en œuvre cette union (fédération ou fusion) en dépit des risques évoqués plus haut. Auquel cas, il faut s’attendre à une aggravation durable de la situation dans la Péninsule arabique. Car les aspirations à plus de démocratie et à moins de discrimination feront sans aucun doute place à des objectifs beaucoup plus radicaux et à des moyens moins pacifiques.

Olivier Da Lage

(Encore un) complot à Bahreïn ?

Posted in Moyen-Orient by odalage on 14 novembre 2011

Samedi 12 novembre, les autorités de Bahreïn ont annoncé avoir démantelé une cellule de cinq membres projetant des attentats contre le pont reliant l’archipel à l’Arabie, l’ambassade d’Arabie Saoudite à Manama et plusieurs personnes. Quatre des cinq suspects ont été arrêtés par le Qatar qui les a livrés à Bahreïn qui a arrêté le cinquième suspect, dénoncé par les quatre autres dans leurs aveux.

Dans la foulée, Bahreïn a indiqué que les cinq suspects étaient liés aux Gardiens de la Révolution et les Bassij iraniens, qu’ils avaient été formés en Iran aux techniques de sabotage et au maniement des armes. Dès le lendemain, dimanche 13 novembre, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe les six monarchies arabes de la Péninsule arabique, a appelé celles-ci à « faire preuve de plus de vigilance » et fait l’éloge de la coopération entre le Bahreïn et le Qatar. Et là, j’ai ressenti comme un flash back…

Le dimanche 13 décembre 1981, alors qu’en Europe, on n’avait d’yeux et d’oreilles que pour l’instauration de l’état de guerre en Pologne par le général Jaruzelski, j’étais à Manama devant ma télévision pour regarder les informations quand le présentateur ouvre son bulletin par une bien étrange nouvelle : les forces de sécurité ont arrêté « un groupe de terroristes comprenant des Bahreïniens, des Iraniens et des ressortissants d’autres États du Golfe ». Le communiqué du ministère de l’Intérieur ajoute que ces « saboteurs » ont reçu un « entraînement en Iran pour accomplir des actes de sabotage à Bahreïn et pour répandre la terreur parmi les citoyens de Bahreïn ».

Au cours des jours suivants, le ministère de l’Intérieur de l’émirat distille des communiqués sibyllins et parfaitement invérifiables : grâce aux interrogatoires, les policiers ont découvert des caches d’armes et de faux uniformes de policiers (dont les boutons comporteraient des inscriptions en persan !). Dans la foulée, une soixantaine de membres présumés du Front islamique de libération de Bahreïn sont arrêtés. Selon les médias officiels, le chef du FILB, dont le siège est à Téhéran, aurait personnellement supervisé l’opération qui consistait à assassiner l’émir le jour de la fête nationale (le 16 novembre) et à renverser le régime. Le 17 décembre, le chargé d’affaires iranien est expulsé et déclaré persona non grata. D’après la version officielle, les conjurés venaient d’Iran en transitant par Dubaï et la vigilance d’un douanier des Émirats lui a permis de remarquer que les tampons qui ornaient les passeports n’étaient pas de la taille réglementaire. Il aurait alors pris contact avec ses collègues de Bahreïn qui auraient cueilli les suspects à leur arrivée à l’aéroport.

Au total, 73 suspects sont déférés à la Cour suprême de Bahreïn, chargée de les juger. Le procès se tient à Jao, un village de pêcheurs au sud-est de l’île. Pour maintenir la fiction d’une publicité des débats, quelques habitants du village jouent les figurants. La presse n’a pas accès au prétoire, même ceux de la presse gouvernementale. Du reste, le président décrète le huis clos au nom de la sécurité de l’État. Des témoins auraient pu remarquer le très jeune âge des accusés, car selon les avocats, plusieurs d’entre eux n’ont pas dix-huit ans, ce que dément vivement l’accusation qui demande la peine de mort pour tous, or les mineurs ne peuvent être condamnés à la peine capitale. Les défenseurs se voient refuser la communication des passeports de leurs clients qui, pour ce qui les concerne, sont détenus au secret et ne peuvent communiquer en tête à tête ni avec leurs avocats, ni avec leur famille.

Finalement, le verdict de la Cour suprême sera plus clément qu’attendu : trois condamnations à la prison à vie, dix condamnations à sept ans de prison et pour les autres, quinze ans de prison.

Les similitudes avec l’affaire qui a éclaté samedi 12 novembre sont éclatantes. Je ne me prononce pas sur la réalité du complot allégué. Pour ce qui est de celui de 1981, il semble bien qu’il ait eu une réalité – un ancien responsable du FILB me l’a confirmé plus de vingt ans après les faits – même si à truquer les preuves d’une façon aussi grossière, le gouvernement de Bahreïn a donné l’impression contraire.

Mais il est aussi peut-être significatif que ces révélations interviennent à quelques jours de la publication du rapport de la commission d’enquête internationale dirigée par le juriste égyptien Cherif Bassiouni sur les violences à Bahreïn. Ce rapport, dont la publication a été retardée au 23 novembre 2011, risque d’être assez sévère pour les forces de l’ordre : au début du mois de novembre, Bassiouni, qui ne passe pas pour un dangereux extrémiste, dénonçait la torture systématique, assurant avoir personnellement identifié 300 cas de tortures commises par des agents des forces de sécurité de Bahreïn.

Olivier Da Lage

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Le monde arabe est en 1848

Posted in Moyen-Orient by odalage on 10 juillet 2011

Le « printemps arabe » a souvent été comparé à cette vague de changements qui s’est emparée de l’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin. Comparaison tentante et qui a le mérite d’évoquer des événements récents, et donc présents dans toutes les mémoires. Une autre analogie, également européenne, plus pertinente à mon sens, vient à l’esprit : les révolutions de 1848. Exercice de style.

Cent vingt ans avant le « Printemps de Prague » de 1968, les révolutions qui, en 1848, ébranlent l’une après l’autre les monarchies et les empires qui, d’une main de fer, se partagent le territoire européen sont baptisées « Printemps des peuples » par les historiens. Dans une demi-douzaine de pays, une les aspirations démocratiques et nationalistes remettent en cause l’absolutisme des régimes monarchiques et l’ordre du Congrès de Vienne.

Bien sûr, comparaison n’est pas raison et nul congrès de Vienne n’a imposé au monde arabe son ordre régional autoritaire et sclérosé. Mais la comparaison prend son sens dès lors que l’on évoque les motivations des révolutionnaires : multiples et aux origines politiques diverses, elles ont en commun le besoin irrépressible des peuples concernés de mettre fin à une oppression dont nul ne voit la fin.

La « contagion » révolutionnaire et démocratique est un autre trait commun. L’étincelle, en 1848, naît en début d’année en Italie, mais ce sont les journées de février qui voient à Paris le renversement de Louis-Philippe qui accélèrent le mouvement dans les États italiens, forçant les dirigeants à céder au peuple. Très vite, la révolution gagne l’Autriche, la Hongrie, et la Prusse. Il est évidemment tentant de remplacer les noms ci-dessus par ceux de « Tunisie », Égypte », Yémen, et Bahreïn, même si cela relève davantage de l’exercice de style que de la comparaison historique.

La contagion de la contre-révolution

Mais le véritable enseignement de cette comparaison est ailleurs : en politique, la saison qui suit le printemps est rarement l’été. C’est l’hiver, la glaciation de la contre-révolution qui succède à l’euphorie révolutionnaire. Dès le mois d’août 1849, l’Autriche et la Russie écrasent la révolte des Hongrois. En novembre 1850, le roi de Prusse, appuyé par l’Autriche, rétablit le statu quo ante. En France, les illusions démocratiques de l’élection de Louis Bonarparte, le « Prince-président » s’évanouissent avec le coup d’État du 2 décembre 1851. En un an, deux ans, trois ans au plus, les rêves de souveraineté et d’indépendance des peuples ont été brutalement anéantis par la volonté de revanche de régimes d’autant plus enclins à l’intransigeance qu’ils ont failli perdre le pouvoir pour de bon. La révolution avait été contagieuse, la contre-révolution ne l’est pas moins.

Regardons à présent du côté des régimes arabes en ce début-milieu d’année 2011. Dès la chute de Ben Ali en Tunisie, le colonel Kadhafi, dans une étrange adresse au peuple tunisien, lui reproche d’avoir abandonné son leader. Mais c’est la chute de Moubarak en Égypte qui est le déclencheur de l’offensive contre-révolutionnaire.

Le roi Abdallah d’Arabie Saoudite, en convalescence au Maroc, assiste, ulcéré, au lâchage de Moubarak par l’allié américain. Abrégeant sa villégiature marocaine, Abdallah regagne en d’urgence l’Arabie Saoudite pour reprendre les choses en main. L’un de ses premiers gestes est de convoquer le roi de Bahreïn, le minuscule royaume voisin, en proie à la contestation chiite. Pour Abdallah, la route de la révolution dans le monde arabe passe par Bahreïn. C’est donc à Bahreïn qu’elle doit se casser les dents. Abdallah impose au roi de Bahreïn d’inviter les chars saoudiens à venir écraser son opposition alors même que le gouvernement américain lance des appels au dialogue. Le roi saoudien fait d’une pierre trois coups : il montre que l’Arabie Saoudite siffle la fin de la partie et y mettra tous les moyens nécessaires ; il fait un payer à l’administration Obama son attitude en Égypte ; enfin, il fait comprendre à tous ceux qui seraient tentés de se révolter que le soutien américain, purement verbal, ne peut rien face à des régimes décidés à écraser la contestation.

« Metternich d’Arabie »

La contre-révolution est en marche en  Libye, à Bahreïn, au Yémen, en Syrie. Les dirigeants reprennent conscience : avec suffisamment de fermeté, ils ont encore une chance d’échapper au sort subi par Ben Ali et Moubarak.  D’ailleurs, y a-t-il vraiment eu révolution en Tunisie et en Égypte ? Les deux présidents sont tombés, mais les régimes ont-ils vraiment changé ? Le doute est permis.

Au-delà des inimitiés entre les dirigeants arabes et leurs régimes, il y a comme une solidarité contre-révolutionnaire, inspirée par la volonté et les moyens financiers du roi d’Arabie, qui passait pour un réformiste prudent et qui se révèle en contre-révolutionnaire  intransigeant. « Metternich d’Arabie », va jusqu’à le surnommer fin juin la revue américaine The National Interest, par référence à l’ordonnateur du Congrès de Vienne.

Bref, si l’on suit l’analogie, ça se présente plutôt mal pour le printemps arabe. La restauration est en marche et serait sur le point de l’emporter. Pourtant, il faut poursuivre l’analogie, et la conclusion est alors bien différente : si dans les trois ans suivant 1848, partout en Europe, les révolutions étaient écrasés, leurs idéaux étaient en train de germer et dans les décennies suivantes, permettaient aux démocraties de se conforter et de se développer en Europe continentale, dans les pays mêmes où les soubresauts de 1848 avaient été étouffés.

Dans le monde arabe, en cette année 2011, les soulèvements n’ont peut-être pas encore complètement échoué, même s’il y a de bonnes raison de penser qu’on en prend le chemin. Mais, à la lumière de l’expérience européenne, les dictatures auraient tort de se réjouir trop vite. L’histoire n’est pas encore écrite.

Olivier Da Lage

Yémen : le moment saoudien… et ses limites

Posted in Moyen-Orient by odalage on 5 juin 2011

Comme avant lui le Shah d’Iran et quelques autres despotes, le président Ali Abdallah Saleh a quitté son pays pour se faire soigner… et n’y reviendra pas. C’est entendu, il a été sérieusement blessé dans le bombardement du palais présidentiel et les hôpitaux saoudiens sont mieux équipés que ceux du Yémen, surtout en zone de combats. Mais nul ne s’y trompe : même si les médecins saoudiens le remettent sur pied rapidement, jamais Ali Abdallah Saleh ne retrouvera le pouvoir qu’il détient depuis 1978.

Pourquoi, en effet, les Saoudiens lui feraient-il une fleur en le renvoyant chez lui, alors que depuis plusieurs mois, ils tentent, soit directement, soit à travers la médiation du Conseil de coopération du Golfe, de lui faire quitter le pouvoir en douceur ? La douceur n’était sans doute pas au rendez-vous avec le déluge d’obus et de roquettes qui s’est abattu vendredi 3 juin sur son palais présidentiel, mais le résultat est là : il a de facto quitté le pouvoir. C’est l’heure de cette fameuse transition dont on parle tant depuis plusieurs mois et qui suscite autant d’espoirs que de craintes, notamment chez les voisins du Yémen, à commencer par l’Arabie Saoudite.

Première priorité : conjurer le spectre de la guerre civile. Le Yémen, de ce point de vue, a un passif assez lourd, qu’il s’agisse des guerres entre le nord et le sud Yémen comme en 1979, de la guerre civile qui a déchiré le parti socialiste sud-Yéménite en janvier 1986 ou encore de la guerre civile qui embrasé le Yémen réunifié en 1994, le pays ne manquent pas d’épisodes sanglants qui relativisent les éloges que l’on entend d’abondance concernant le fameux compromis à la yéménite. Certes, les Yéménites ont le sens du compromis, mais quand cela ne fonctionne pas, ils font parler les armes, plus nombreuses que les habitants.

Dès sa fondation dans les années 30, le royaume saoudien a toujours considéré le Yémen comme une affaire de politique intérieure. « Le bonheur du royaume réside dans le malheur du Yémen », aurait confié Ibn Saoud à ses fils en 1953, alors qu’il agonisait. Le fait est que les Saoudiens n’ont eu de cesse d’intervenir dans les affaires intérieures de ce pays qu’ils n’ont pu conquérir du fait de l’opposition militaire de la Grande Bretagne. La guerre civile de 1962 opposants les royalistes aux républicains a vu les Saoudiens soutenir les partisans de l’imam déchu alors que Nasser intervenait aux côtés des républicains. Mais la défaite des royalistes n’a pas refroidi les ardeurs saoudiennes : les chefs de tribu républicains, comme Abdallah Al Ahmar, puissant chef de la confédération tribale des Hached, sont en cheville avec Ryad qui leur verse des subsides en abondance au point que leurs moyens financiers (et militaires) concurrencent sérieusement ceux de l’État… dont ils sont aussi partie prenante : Abdallah Al Ahmar a longtemps présidé le parlement et dirigé un parti politique, al Islah (la Réforme) rassemblant des islamistes modérés ou jihadistes en passant par des militants qui n’avaient d’autre allégeance que tribale. Et tout ceci en faisant alliance avec le parti du président Ali Abdallah Saleh.

Bref, en contrôlant le flux d’argent destiné aux tribus, ainsi que l’aide budgétaire au gouvernement yéménite, l’Arabie Saoudite tentait de s’assurer que l’État yéménite demeure suffisamment faible, sans jamais s’effondrer au point que le chaos traverse la frontière. On l’a vu, l’Arabie saoudite a presque toujours échoué à imposer sa politique à Sanaa : elle n’a pas réussi à maintenir le régime de l’imamat et son soutien aux séparatistes sudiste en 1994 (des anciens communistes !) a été un lamentable échec. Elle a en revanche toujours réussi a morceler le champ politique yéménite –qui, c’est vrai, a des prédispositions– pour contenir l’influence du Yémen.

Dans la transition qui s’annonce, l’Arabie Saoudite –et son argent– vont jouer un rôle crucial pour huiler les rouages, favoriser tel ou tel. Pour autant, si l’on en juge par l’expérience des huit dernières décennies, il serait surprenant que Ryad parvienne à imposer au nouveau gouvernement yéménite la politique que les Saoudiens voudraient lui voir suivre.

Car si la quête des prébendes saoudiennes est la chose la mieux partagée chez les acteurs de la politique yéménite, elle n’a d’égal que la méfiance et l’hostilité des Yéménites, toutes opinions confondues, vis-à-vis des intentions de leur puissant voisin.

Olivier Da Lage

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Les rêves brisés de l’unité yéménites

Ces trente ans qui ébranlèrent le golfe Persique

Posted in Moyen-Orient by odalage on 22 mai 2011

Mon prochain livre, consacré aux monarchies de la Péninsule arabique, sera publié début juin aux Éditions du Cygne. Voici le texte de la quatrième page de couverture:

Dans le « printemps arabe » qui a marqué le début de 2011, les monarchies du golfe Persique ont pris leur place : manifestations, parfois violentes, et revendications politiques à Bahreïn, en Oman et en Arabie Saoudite. Des événements qui trouvent leur genèse dans les tensions de ces trente dernières années, également marquées par l’éclatement du conflit irako-iranien en 1980, l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 et celle de l’Irak par la coalition américano-britannique en 2003. Une période au cours de laquelle on assiste à l’émergence d’un terrorisme jihadiste inspiré par le Saoudien Oussama Ben Laden.
Terrorisme tourné non seulement contre les Occidentaux, mais d’abord et avant tout contre les monarques de la péninsule. Mais ces trois décennies voient aussi l’accélération et le renouveau des monarchies du Golfe qui, davantage que les républiques vermoulues du monde arabe, ont épousé la modernité et se lancent à corps perdu dans la mondialisation comme l’illustre l’émirat de Dubaï qui se vit comme une entreprise autant que comme un État.
En décrivant les étapes et les contradictions de ce développement spectaculaire, mais pas exempt de tensions, cet ouvrage tente de restituer la perception du Golfe qu’en ont ses habitants, sans tomberdans les clichés dont ils sont habituellement l’objet.
Rédacteur en chef à RFI, Olivier DA LAGE a vécu trois ans dans l’émirat de Bahreïn de 1979 à 1982, d’abord comme attaché de presse à l’ambassade de France, puis comme correspondant pour plusieurs publications francophones (Le Monde, L’Express, Ouest France, Radio Suisse Romande, etc.). Il a depuis effectué de nombreux voyages dans la Péninsule arabique et publié plusieurs ouvrages consacrés à cette région.

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Voir aussi l’interview sur le site de l’IRIS:

Écouter l’interview par Frédérique Misslin sur RFI le 26 novembre 2011

Écouter l’émission de Pierre-Edouard Deldique sur RFI le 22 octobre 2011

Une semaine d’actualité première partie

Une semaine d’actualité deuxième partie

Bahreïn : l’empire contre-attaque

Posted in Moyen-Orient by odalage on 14 mars 2011

Sous les réformes annoncées, la répression est à l’œuvre et c’est l’Arabie saoudite qui est à la manœuvre.

Enfin ! Enfin, le pont-digue reliant Bahreïn à la terre ferme sert à ce pourquoi il a véritablement été conçu : rétablir l’ordre dans le petit royaume grâce aux troupes du grand royaume voisin. Lorsque le contrat a été signé en juillet 1981, c’est déjà ce qu’on disait. Lorsque le pont-digue a été inauguré en décembre 1986, on le susurrait encore : la raison d’être de cet ouvrage d’un milliard de dollars, entièrement financé par l’Arabie Saoudite et construit par un consortium dirigé par le groupe néerlandais Ballast Nedam est de pouvoir dépêcher en quelques heures des unités de la garde nationale saoudienne dans l’émirat voisin (ce n’était pas encore un royaume) afin d’y mater tout début d’insurrection chiite.

Lors de l’intifada de 1994-1995, on a parfois évoqué la présence de telles unités, mais cela ne s’est pas (du moins à ma connaissance) vérifié. Ces derniers jours, alors que les souks de Manama bruissaient de rumeurs d’envoi de forces saoudiennes dans l’île rebelle, les milieux officiels consentaient à évoquer la présence d’experts saoudiens. Mais aujourd’hui, c’est officiel : telles les armées du Pacte de Varsovie envahissant en août 1968 la Tchécoslovaquie pour mettre fin au Printemps de Prague au nom de la fraternelle solidarité du camp socialiste face aux menées contre-révolutionnaires encouragées par les impérialistes, on voit aujourd’hui les forces d’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis –à l’heure où j’écris ces lignes, il n’est pas question du Koweït ni du Qatar– traverser les 25 kilomètres de bras de mer séparant Bahreïn de la terre ferme pour mettre en œuvre la « doctrine Abdallah de souveraineté limitée » au sein des monarchies du Golfe.

La veille, le roi de Bahreïn, cheikh Hamad Ben Issa Al Khalifa, et son fils Salman, le prince héritier, parlaient de dialogue et de réconciliation. À l’heure où ces généreuses paroles d’espoir étaient prononcées, ils ne pouvaient ignorer l’invasion qui se préparait. De deux choses l’une : ou bien la venue de ces troupes des pays « frères » du Conseil de coopération du Golfe s’est faite à leur demande, et la duplicité dont ils ont fait preuve laissera des traces profondes à Bahreïn, ou bien ils ont été placés devant le fait accompli, un diktat comparable à celui subi par Dubcek lorsqu’il fut sommé de s’expliquer  à Moscou devant Leonid Brejnev, et cela n’augure rien de bon non plus pour les réformes politiques à Bahreïn et la capacité de ses dirigeants à reprendre l’initiative.

La balance est inégale et, dans un premier temps du moins, la force prévaudra. Le prince Nayef, chef de toutes les polices d’Arabie (et désormais de Bahreïn) pourra dire : « l’ordre règne à Manama ». Mais les apparences sont trompeuses. Car la société bahreïnie est habituée à la répression. La structure villageoise et rurale de ce micro-pays en font un territoire impossible à contrôler complètement. À peine a-t-on plaqué un couvercle sur un village en ébullition que c’est le village voisin qui reprend le flambeau. Les forces saoudiennes ne sont pas rompues aux techniques de maintien de l’ordre en gardant le sens de la mesure. Sans aucun doute, il y aura des morts, le meilleur carburant de toute insurrection, spécialement dans le monde chiite, prompt à célébrer les martyrs pour nourrir un désir de revanche inassouvi. La tension va monter dans la perspective du 27 mars, l’arbaïn (quarantième jour de la mort ) des premiers martyrs du printemps de Manama. Et par un intéressant phénomène de vases communicants, si les forces de répression peuvent traverser le pont d’ouest en est, les idées subversives peuvent faire le chemin inverse et gagner la communauté chiite concentrée dans la province orientale de l’Arabie.

C’est un bien dangereux cadeau que viennent d’offrir les pays du Conseil de coopération du Golfe à la monarchie bahreïnie. Mais les Saoudiens, qui sont à la manœuvre, ne sont absolument pas prémunis contre l’effet boomerang de cette désolante initiative.

Olivier Da Lage


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